QUATORZIÈME APPLICATION
Le 25 mars 1890 à l’amphithéätre de la Morgue el sur l'invitation de M. le Professeur Brouardel, nous avons procédé à l'examen d’une tête humaine coupée, enveloppée dans un vieux jupon de laine et trouvée dans les colis de rebut, de la gare des marchandises de Bercy, de la Compagnie P. L. M. Voici la note que nous avons rédigée pour le rapport d'expertise :
« Le crâne, auquel adhéraient encore quelques mèches de longs cheveux noirs (de femme) était à peu près entièrement dépouillé des tissus mous qui l'avaient recouvert ; il en existait cependant encore une petite parlie, du poids de quelques grammes et constituée par du tissu ligamenteux ramolli, au voisinage du trou occipital. Sa cavité crânienne, ouverte par un trait de scie, contenait encore un resle de cervelle formant une couche d'un centimètre et demi, qui s'était rassemblée dans la partie déclive en une nappe concrélée après ramollissement et dont la surface était noircie par une couche d’un demi-centimètre, de déjections d’insectes qui avaient fait leur pàture du roste du cerveau.
« Au point de vue entomologique, voici le résultat des recherches auxquelles nous nous sommes livré sur celte pièce :
« 1° Le tissu de laine, qui avait servi d’enveloppe, renfermait dans ses plis des coques vides de nymphes de diptères sarcophages, en nombre assez restreint et appartenant aux genres Cwrtonevra, Calliphora, et Lucilia.
« 2° Quelques très rares coques vides des mêmes insectes se trouvent aussi dans les cavités orbitaires et dans les cavités nasales.
« 3° Une quantité innombrable de coques vides de nymphes de Dermestes lardarius et Dermestes Frischii existaient dans les cavités orbitaires et nasales, dans les cheveux, sur divers points de la surface du crâne et surtout à la base et près du trou occipital où existait un amas de matière noirâtre humide et granulée qui n’était autre qu'une accumulation de déjections de larves de Dermestes sur un reste de ligament.
«4° Sur le reste de la matière cérébrale qui, après avoir été diffluente s'était déposée dans un bas-fond et concrétée en un savon cadavérique, et sur la couche superficielle noirâtre constituée par des déjections de Dermestes, existait aussi une grande quantité de dépouilles de ces insectes au milieu desquelles nous avons recueilli plu-
sieurs nymphes mortes avant d'avoir achevé leur métamorphose et trois individus parfaits de l’espèce Dermestes Frischii morts; un événement, le froid certainement, les avait saisis au moment où ils se disposaient à quitter le lieu où ils avaient véeu à l’état de larve et où ils avaient subi leur transformation en nymphe.
« Aucun autre insecte, à part deux larves d'Aglossa pinguinalis bien vivantes qui indiquaient le début d'une troisième période. Aucune trace de Phoras, d’Anthrènes ou d’Acariens n’a été constatée.
« De celte étude entomologique nous tirons les déductions suivantes :
« Le nombre relativement restreint des dépouilles de diptères sarcophages, nous donne à penser que la saison pendant laquelle ils ont travaillé a été courte et qu’ils ont laissé une abondante provision de matières grasses et albuminoïdes, qui, livrées tranquillement aux fermentations bulyrique et caséeuse pendant une saison froide, ont servi, au printemps qui a suivi, à nourrir une véritable armée de Dermestes. L'évolution individuelle de ceux-ci est de quatre mois et nous avons vu que les derniers métamorphosés ont élé saisis par le froid et arrêtés sur la
place où nous les avons trouvés. Ce froid est ce-
lui de l'hiver qui vient de s'écouler puisqu'ils n'ont pas eu de successeurs. L'année 1889 tout entière a donc été occupée par le travail des Dermestes, elles derniers beaux jours de l’année 1888 par celui des diplères sarcophages. C’est done à l'automne de l’année 1888 que remonterait la mort du sujet auquel appartenait la tête que nous avons examinée. À moins que les fermentations cadavériques n’aient marché plus vile sur une tète séparée du tronc que sur un cadavre enter, ce qui raccourcirait les périodes d’un trimestre.
Mais nous ne le pensons pas.
Un paquet de linges et étoffes isolés, ayant été aussi trouvé dans les colis en souffrance en même temps que le paquet contenant la tête dont ilest question ci-dessus, ce paquet nous fut envoyé à examiner par M. le Professeur Brouardel et voici
la réponse que nous lui fimes :
« Vincennes, le 18 juillet 1890.
« Monsieur Socquet m'ayant prié, de votre part, d'examiner un paquet d’étoffes qui provenait de la gare de Lyon et envoyé à la Morgue par le Commissaire de Police, nous y avons trouvé, surtout dans une pièce centrale en coton, qui
était empoissée, humide, comme si elle avait eu enveloppé des matières animales en décomposilion, nous y avons trouvé, disons-nous, des débris d'insectes et même des insectes parfaits du genre Dermestes, exactement les mêmes que nous avons déjà récoltés sur la têle de femme examinée auparavant. En sorte que ces témoins entomolosiques établissent une relation étroite entre le paquet de linge et la têle en question ».
Sur le vu de cette note, qui fut intercalée dans notrerapportcommun,—nousavions éténommés experts, M. le Professeur Brouardel et moi, pour cet examen, par ordonnance du 16 avril précédent, par M. le Juge d'instruction Atthalin, — nous reçümes de ce magistrat, le 2 novembre, la lettre suivante :
« MoxsiEur L’ExPERT,
« J’ai pris connaissance de vos rapports dans l'affaire relative à la tête trouvée à Berey. Il y aurait lieu de conclure que la tête de femme, le sac et le jupon faisaient partie du même colis que les vêtements, linges, fragments de tapis, déposées en consigne à la gare P. L. M. le 5 juin 1889 par un individu ayant donné le nom de Benoit.
« Mon ordonnance du 16 avril indiquait déjà, au sujet des vêtements, linges, fragments de tapis consigné sous le nom de Benoit, qu'ils contenaient des vers et qu'on pouvait se demander si la tête de femme, le jupon et le sac n’en auraient pas fait partie.
« De cette consigne faisait partie une jupe verle sur certains points de laquelle vous avez constaté l’existence de nombreux trous et de taches jaunâtres paraissant résulter du contact de l’étoffe avec un liquide plus ou moins corrosif. — Vous ajoulez qu'au niveau de certains plis fornés par l'éloffe, on trouve quelques coques vides de nymphes et des insectes parfaits du genre Dermestes, exactement semblables à ceux qui ont élé recueillis sur la tête de femme. Cette identité, concluez-vous, démontre que la tête et ces différents objets ont été enfermés vers la même époque.
«Il en résulterait que :
« 1° La mort remonterait à l'automne 1888, la tèle n'aurait été déposée à la C° P.-L.-M. que le 5 Juin 18809.
2° La têle, le sac et le jupon auraient fait partie du même paquet que le vétement et notamment la jupe verte dont il est parlé ci-dessus.
« Dès lors, les investigations qui ont porté jusqu'à présent spécialement sur la ‘province de:
MéGnix — La Faune des cadavres 12
vraient être reprises sur un colis Benoit, déposé en consigne à Paris même, en Juin 1889.
&« Avant de reprendre les recherches sur ce nouveau point de départ, j'ai honneur de vous prier de me faire savoir si les coques et les insectes adhéraient au moins en partie à la jupe verte du colis Benoit. Dans le cas contraire, il se pourrait que le colis Benoit ayant été ouvert le premier, l'homme d'équipe ait ensuite ouvert le sac contenant la tèle et l’ait secoué sur le contenu du colis Benoit, lequel se serait ainsi trouvé, en quelque sorte, saupoudré des coques et des vers tombant du sac. Si, au contraire, ces coques et insectes adhéraient à la jupe du colis Benoit, il y aurait lieu de retenir les conclusions ci-dessus et de reprendre les investigations sur une nouvelle base.
« Veuillez agréer, Monsieur l'Expert...
€ Signé : ATTHALIN ».
Voici notre réponse :
« Moxsigur LE Juce D'INSTRUGTION,
« Dans ma note remise le 18 juillet dernier à Monsieur le Professeur Brouardel pour être intercalée dans notre rapport commun sur Fexamen
APPLICATISNS MÉDICO-LÉGALES 179
du paquet de linge déposé en consigne à la gare P. L. M. le 5 juin 1889, je disais : « qu'une pièce « centrale en coton (jupe verte) était empoissée «et humide comme si elle avait enveloppé des « matières animales en décomposition, et conte- « nait dans ses plis des débris d'insectes, et « mème des insectes parfaits du genre Dermestes, « exactement les mêmes que j'avais recueillis « sur la tête de femme examinée auparavant.
« En sorte que ces témoins entomologiques éta- « blissent une relation étroite entre le paquet de « linge et la tête en question ».
« Pour moi, adhérents où non, — ils adhèrent rarement littéralement — les insectes en quesion ont été attirés par les liquides organiques (et non pas corrosifs) qui ont imbibé le jupon vert, liquides qui étaient de même nature que ceux qui s’écoulaient de la tête coupée. Avaientils la même source ? C’est probable, maus je ne puis l’affirmer. Dans {ous les cas, je ne pense pas que ce soit en secouant le colis-tête, qu'ils sont tombés sur le colis-jupon. Cette opération n'expliquerait pas, du reste, la présence du hquide putride actuellement presque desséché qui avait empesé le jupon vert à une époque anlérieure ».
« Agréez.. :.. CE Ce