‹ La faune des cadavresChapitre 36 sur 55 · DIX-SEPTIÈME APPLICATION · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME APPLICATION

Affaire de Villemomble (Disparition de Mademoiselle MéÉxérRey). — Accusée Euphrasie

Mercier).

Dans l'affaire de Villemomble, qui s’est jugée en 1885 et qui a eu un certain retentissement, nous avions été nommé expert avec MM. les professeurs Brouardel et Riche, et chargé spécialement de la partie zoologique, c'est-à-dire de la détermination des divers os trouvés dans plu-

sieurs endroits du jardin de la propriété de Villemomble appartenant à la disparue, et, s'il était possible, de la détermination de FPépoque de leur enfouissement.

A l'exception d’un groupe d’os presqu’entièrement calcinés, trouvés enfouis sous une corbeille de Canas, et qui furent reconnus par M. Brouardel pour être des os humains ayant appartenu à une femme de plus de 25 ans, tous les autres os, trouvés dans différents endroits du jardin, étaient des os d’animaux provenant de la cuisine.

IL y avait un intérêt capital à savoir à quelle époque approximative les os humains avaient été enfouis dans la terre et si nous sommes arrivé, dans d’autres circonstances, à déterminer assez exactement l’époque de la mort par l’étude des nombreuses générations d'insectes et d’acariens qui se succèdent régulièrement sur les cadavres exposés à l'air, ici les travailleurs de la mort faisaient compiètement défaut.

Nous sommes néanmoins arrivé à un résultat assez satisfaisant par l’examen minutieux de la terre qui entourait les os et de certains témoins végétaux qui avaient élé enfouis en même temps.

Une dizaine de larves de la petite fourmi noire (Fornica nigra), récollées au milieu de

celte terre indiqua:t qu’un nid de cette espèce de fourmi avait existé en ce lieu et sa présence prouvait que la terre en question était ferme et n'avait pas été remuée depuis plus d'un an au moins, car les fourmis de cette espèce ne fondent pas d'établissement dans les terres souvent remuées ou bouleversées chaque année par la pioche ou la charrue.

Dans la même terre, nous avons trouvé Îles restes de deux bulbes d’une plante de la famille des Liliacées, dont il ne restait plus que l’enveloppe extérieure composée d’écailles brunes réunies en cuvetie, desséchées et coriaces, ressemblant à des feuilles mortes en voie de passer à l'état de terreau. Dans cette enveloppe existait une matière terreuse, très fine, mêlée à des filaments organiques aussi très fins, laquelle matière terreuse, examinée au microscope, s’est montrée constituée presqu’enlièrement par les déjections et les dépouilles d’une population acarienne représentée par les cadavres de nombreux individus de tout âge et de deux sexes, et par leurs larves hypopiales ; quelques individus vivants cherchaient encore leur subsistance dans le terreau et sur les écailles desséchées de l’enveloppe des bulbes de liliacées. Ces Acariens appartenaient à l'espèce Cæpophagus echinopus,

du groupe des Tyroglyphinés, et qui est connue pour vivre principalement sur les bulbes morts des lis de jacinthes, et sur les tubercules de pommes de terre. — Nous avons vu ailleurs qu'ils ne dédaignent pas les substances animales mortes et en voie de dessication.

Les autres parties de la terre examinée ne nous ont offert aucun autre fait digne d'être noté, non plus que la surface d’un fémur dont la moitié supérieure avait échappé à lincinération.

Quelle conclusion peut-on Urer des faits rapportés ci-dessus ?

En premier lieu, la présence d’un nid de fourmis dans la terre en question, indique que cette terre était ferme, tassée, en un mot qu’elle n'avait pas été bouleversée depuis au moins un an ; et, en effet, les Canas avaient été plantés depuis environ deux ans.

En second lieu, pour amener les bulbes de lis à l’état où ils se sont présentés, réduits à leurs seules écailles extérieures, qui, déjà desséchées, constituent un organe protecteur pour la plante fraiche, et qui, par suite, résistent plus longtemps que les parties vertes aux mandibules des Acariens, — pour réduire, disons-nous, les bulbes

de lis à l’état où nous les avons trouvés, — il a

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fallu un minimum de deux ans, chiffre caleulé sur le nombre de génération des Cæpophages qui se sont succédé pour faire disparaître toute la portion charnue des bulbes, et dont les dépouilles sont là comme témoins. Ce chiffre est encore établi par les nombreuses expériences que nous avons poursuivies pendant plusieurs années pour éludier la curieuse métamorphose hypopiale de Tyroglyphes, découverte par nous il y à une vingtaine d'années.

La présence de dépouilles et de larves hypopiales de Cœpophages, mêlées à des individus encore vivants, prouve qu’il y a eu une inlerruption de travail, car deux causes seules provoquent la formation adventive de ces larves :

l’absence de nourriture et le froid de l'hiver qui tue les Acariens à téguments mous, les Tyroglyphinés à forme normale; la nourriture ne manquant pas, c’est donc un hiver au moins qui a passé pendant que les générations de cœæpophages se succédaient, ce qui vient encore à l'appui de l'appréciation d’un minimum de deux ans que nous donnons pour l'époque de l’enfouissement des bulbes de lis,

Les bulbes de lis avec les tiges qu’ils supportaient et qui ont disparu par décomposition lente comme le fumier vert, — et on sait pratiquement

qu'une décomposition semblable met environ deux ans à se faire sans laisser aucune trace, — les bulbes, disons-nous, ont done dû être enfouis au printemps de l’année 1883, immédiatementavant qu'on fasse la plantation de canas.

D'ailleurs, le terme de trois ans étant nécessaire pour faire passer à l’état de terreau toute production végétale sèche, foliacée, comme les écailles extérieures de bulbes de lis, l'existence de ces débris prouve que ce terme n’était pas encore atteint et que c’est bien entre deux ou trois ans que l’enfouissement de ces parties végétales, et par suile des os qu’elles accompagnaient, a eu leu.

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