TROISIÈME ESCOUADE
La décomposition des cadavres à l'air libre dans nos régions tempérées, où l'atmosphère
est toujours plus ou moins chargée d'humidité,
lient le milieu, par ses caractères entre celle qui se passe dans les corps inhumés dans les cimetières et la momification rapide dans les déserts des pays chauds, sous l'influence de la chaleur, ou dans ceux de l'Himalaya sous l'influence du vent froid et sec qui y règne. Si, dans ces dernières conditions, 1l ne se forme pas d'adipocire, comme dans les cimetières, 1l se forme ntanmoins probablement, dit M. Bordas, des acides gras volatils qui disparaissent peu à peu par l'évaporation intense à laquelle sont soumis les corps. À plus forte raison s’en forme-t-1l dans les corps en putréfachion à l'air libre, dans nos régions, et même de l’adipocire en abondance chez ceux qui étaient doués d’un certain embonpoint. Ce qui le prouve, c'est l’arrivée à un certain moment, lorsque les Diptères sarcophages que nous avons décrits, ont en quelque sorte terminé leur rôle, — de trois à six mois après la mort —, c’est l’arrivée, disons-nous, d'une troisième escouade de travailleurs, connus pour être friands, tant pour eux que pour leur progéniture, de substances grasses qui ont subi la fermentation acide. Ce sont des Coléoptères du genre Derwesres et des Lépidoptères du genre AGLossa.
DeruesrTes, — Les Dermestes sont des In-
sectes bien connus par les dommages qu'ils causent aux provisions de viandes salées et aux pelleteries. Ils sont de taille moyenne ou petite, à-corps ovoïde. Leurs larves sont couvertes de longs poils et se nourrissent de matières animales ; les Insectes parfaits sont aussi carnassiers que les larves.
Ces larves, cylindro-coniques, ont leurs anneaux entourés d'une couronne de poils; elles sont munies de petites pattes écailleuses au nombre de trois paires que portent les trois premiers anneaux, et le dernier anneau porte deux petites cornes pointues, incurvées ; la {ête est armée de fortes mandibules. Elles abondent dans les charcuteries mal tenues, et on les a vues percer des cocons de vers à soie, pour pouvoir se repailre des chrysalides mortes tournées au gras. Nous les avons toujours trouvées, tout au moins leurs dépouilles, dans des momies d'enfant et même d'adultes datant d'au moins six mois après la mort. Pendant trois mois elles se repaissent, —- et même se dévorent entre elles si la matière alimentaire vient à manquer —, elles se recouvrent d’excréments pour se transformer en une nymphe qui a pour enveloppe la peau de la larve desséchée. Un
mois après, nait l'Insecte parfait.
Trois espèces de Dermestes nous intéressent parce que nous les avons toujours trouvées, les unes ou les autres, sur des cadavres exposés à l'air libre, dont les matières grasses avaient acquis l'odeur de rance, c’est-à-dire avaient subi la fermentalion butyrique ; ce sont: le Dermestes lardarius, le Dermestes Frischi et le Dermestes undulatus.
Dermestes lardarius (fig. 6). — Long de sept millimètres, noir, avec quelques poils cen-
Fig. 6. — a, Dermestes lardarius:; b, sa larve,
drés sur le disque du corselet ; moitié antérieure des élytres d’un roussâtre clair avec trois points noirs sur chacune. La larve est longue de dix millimètres, cylindro-conique avec des anneaux d’un brun-rouge, entourés d’une couronne de
poils rouges, et des pattes courtes.
Dermestes Frischii (fig. 7). — Long de sept millimètres, entièrement noir, à poils roussâtres sur la tête, d'un gris cendré sur les côtés du corselet, gris roussätre sur l'écusson. Élytres à pubescence cendrée très rare, paltes noires avec
Fig. 7. — a, Dermestes Frischii; b, sa larve.
un anneau de poils blancs à la base des cuisses. Larve semblable à celle du Dermestes lardarius, mais plus poilue.
Dermestes undulatus. — Longueur six milli mètres, tout noir parsemé de taches pubescentes rousses sur le corselet, grises sur les élytres ; dernier segment de l’abdomen noir avec deux points blancs. Larve semblable aux précédentes.
Nous avons trouvé cette espèce particulièrement sur les petits cadavres d'enfants à moitié desséchés,
AGLossa. — Le genre Aglossa fait parle de la famille des Pyrales, petits papillons voisins des teignes, qui volent au crépuscule autour des lumières, et qui, le jour, dorment sous les feuilles. |
Ce genre est remarquable par les mœurs de ses chenilles, lesquelles par la disposition de leur système respiratoire peuvent vivre dans les malières grasses qui sont, comme on le sait, une cause de mort pour les autres chenilles dont elles obstruent les organes respiratoires.
Les chenilles des Aglosses sont blanches, épaisses, cylindriques à anneaux renflés, portant une rangée de rares soies en verticiles, atténuées à leurs deux extrémités, lisses, luisantes, à seize pattes : trois paires antérieures écailleuses, coniques, monoongulées, cinq paires postérieures membraneuses, en mamelons très courts, portant une rangée d’une quinzaine de petits crochets ; à tête petite, à écusson corné.
Elles vivent dans les matières animales grasses en voie de fermentation butyrique.
Ce genre renferme deux espèces : L’A ylossa pinguinalis, ou Aglosse de la graisse, et l’Aglossa cuprealis, ou Aglosse cuivrée. Nous les avons trouvées toutes deux, à l’état de larve sur des cadavres en voie de momification, mais
à des périodes différentes : la première tenant
société aux Dermestes et, comme eux, consom-
mant des graisses rances. La seconde rongeant
des membranes ou du tissu cutané desséchés en
compagnie de l’Attagène des pelleteries, de l’An-
thrène des musées et de la petite Teigne (T. Bi-
zelliella) qui constituent la septième Escouade
qi. 8 — Aglossa pinquinalis;
b, sa larve de chenille; € coque de celle-ei,
des travailleurs, où nous les retrouverons quand nous nous en occuperons.
Dans la troisième Escouade de travailleurs de la mort, nous n’avons donc, comme Aglosse, que celle de la graisse, dont voici la description :
Aglossa pinquinalis (fig. 8). — Ce papillon a de vingt-cinq à trente millimètres d'envergure ; ailes su°
périeures d’un gris jaunâtre luisant; finement
saupoudrées d'atomes noirâtres, traversées par
deux lignes jaunâtres bordées de noir et plus ou
moins bien marquées ; inférieures plus claires et
également luisantes, Il se voit pendant la belle saison dans les cuisines et dans les lieux sombres et malpropres, pond en juillet des œufs d'où sortent des larves qui mettent un mois à se développer, puis se {transforme en chrysalide d'où linsecte parfait sort au bout d’une ving- {aine de jours si le temps est favorable ; sinon il passe l'hiver dans cet état et n’éclôt qu’au printemps. Les œufs pondus à Parrière-saison passent aussi l'hiver et n’éclosent qu'aux premiers beaux jours. Nous avons (ronvé des larves sur des cadavres d'enfants en voie de momificalion,sans autres travailleurs de la même escouade.