L'INFIDÈLE
N vient de m'apporter la preuve que mon mari me trompe. Cela, je m'en doutais, sans avoir jamais consenti à tne l'avouer, ni surtout à l'avouer à mes amies. Nous sommes un peu toutes comme cela, saut quelques écervelées qui se font honneur d'être les femmes les plus trompées de Paris, comme certains myopes se glorifient de porter le plus
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fort numéro de lunettes, de battre le record de la myopie.
Les raisonnables ne se vantent pas, affectent rignorance ou l'indifférence et attendent pour pleurer qu'elles soient dans leur chambre à coucher, toutes seules, le verrou poussé.
Moi, je suis sûre que mon mari me trompe, j'en ai la preuve matérielle : la lettre d'une maîtresse abandonnée qui dénonce la maîtresse actuelle. Deux renseignements d'un coup! Si je ne suis pas contente de la Providence, je suis vraiment difficile...
Me voilà enfermée dans ma chambre à coucher, toute seule, le verrou poussé, et je ne pleure pas; je ne suis même pas triste, à proprement parler : je suis plutôt nerveuse, irritée... Ce mécontentement, cet énervement, se compliquent d'une impression physique bizarre, à laquelle il me faut refléchir un peu pour lui donner un nom.
De la jalousie?
Non, pas la jalousie classique, celle que l'on met dans les romans. Il y a un certain théorème de Spinoza qu'on a fini par nous apprendre, à force de nous affirmer que c'était la formule de ^
notre jalousie... Eh bieni moi, pas du tout. J'ai beau me figurer mon époux, M. Henri Valenty, aux côtés de mon ex-amie. M"* Lehugeur (que me dénonce la lettre), ou avec M"* , — appelons-la M"' a: Vigilance 3>, puisque la lettre est signée ainsi, — vrai, mon sang ne se met pas à bouillir, je n'ai nulle envie d'acheter un revolver et d'aller tirer sur le groupe. Ces évocations m'inspirent plutôt de Téloignement, l'envie de ne pas regarder, de ne pas y penser; point du tout la résolution de reprendre mon bien de vive force ou de revendiquer mes droits légaux.
Mais, en même temps, je ressens de la tristesse à me souvenir que cette poursuite amoureuse, tentée désormais par mon mari sur une « Vigilance » ou sur une Lehugeur, j'en ai été l'objet jadis, aux premières années de notre ménage. Cela évoque une douce époque abolie.
Et il me semble que je n'ai pas mérité le délaissement actuel... Vous entendez bien? Si je soufFre, ce n'est pas d'être privée d'amour.
C'est qu'un ensemble de circonstances heureuses, qui coïncidèrent avec l'amour de mon mari, ait disparu.
Au physique, je suis merveilleusement calme.
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Bien mieux : tout ce qui signifie la sensualité, autour de moi, m'agace et me dégoûte un peu.
Par quels événements s'est accomplie cette évolution? Car je ne fus pas toujours ainsi.
Après le voyage nuptial, mon mari résuma assez longtemps pour moi la paix heureuse des sens, l'amour. Puis, lentement, lentement, sans que ni lui (je suppose) ni moi puissions mettre une date, voire une date d'année, sur l'événement, nos deux êtres physiques se devinrent indifférents. L'habitude de vivre côte à côte agit, à la longue, comme le plus infaillible des calmants. C'est peut-être encore (de ma part du moins) le contre-coup de cette observation :
mon mari ne me désire plus.
Naguère, il a pris la peine de justifier sa désertion par des raisons de santé; il a réellement une € diathèse ]» d'angine de poitrine : notre médecin, le docteur Templeux, me l'a confirmé naguère, en me recommandant la prudence... J'ai pris cette explication pour ce qu'elle valait, sans récriminer; d'ailleurs, Henri a bien vite renoncé à donner une explication quelconque... Aujour-
d'hui, je vois bien, par la fréquence accrue des crises, que le docteur Templeux avait raison : mais ce n'est pas moi la responsable... oh! non... Je vis très aisément dans mon calme de délaissée. Une femme qui n'est nullement vicieuse ne désire pas la première; au contraire, son désir s'échauffe assez aisément au feu d'un autre désir. Voilà pourquoi le rôle d'un mari est si facile auprès d'une jeune épousée toute neuve, même s'il n'est pas beau, pas séduisant. Nous ne demandons vraiment qu'à aimer, et à aimer au plus près, sans danger, sans tracas, sans remords.
Donc, mon époux m'étant aujourd'hui (et par sa faute) devenu indifférent, ce n'est pas la jalousie, façon Spinoza, qui me tracasse. Néanmoins, il y a dans ma jalousie quelque chose de plus que le dépit de voir d'autres femmes s'immiscer dans un coin de ma vie, en guetteuses et en ennemies, avec le droit, jusqu'à un certain point, de se moquer de moi. Il y a de la révolte de sens dans ma jalousie. Loin de vouloir disputer à M"' Lehugeur ni à M"' a: Vigilance » les prévenances que mon mari leur décerne, je songe avec horreur à celles qu'il croit encore, parfois,
za.
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devoir m'accorder à moî, la légitime. Il m'embrasse quand il rentre diner; il m'embrasse, le soir, avant de s'endormir; il m'embrasse au réveil. Je n'oserai jamais lui dire : « Non, je t'en prie, plus à présent... 3> Et cependant le cœur me lève rien qu'à imaginer cette épreuve. Malgré moi, je suis hantée par l'image (façon Spinoza), et il me semble que jc'est moi que salissent toutes les intimités de M"** c Vigilance d et d'Alice Lehugeur.
Oui, voilà bien ce qui me bouleverse, me révolte; j'ai trouvé le ressort secret de ma jalousie. Mon être physique de femme honnête et tranquille a l'horreur d'être mêlé, par l'intermédiaire de mon mari, à des privautés de garçonnière. Si Henri me trompait sans les toucher, il semble que cela me serait égal.
Lorsqu'on a vécu six ans côte à côte, qu'on s'est à peu près aimé quatre ans sur les six, il ne
faut pas chercher à se dissimuler l'un à l'autre sa pensée.
Dès que je veux lire dans le cœur de mon mari, j'y lis comme dans mon livre de messe.
Seulement, le plus souvent, cette lecture m'est indifférente; je n'ouvre même pas le bouquin.
Hier soir, je me suis divertie à observer et à refeuilleter mon mari. Nous ne causons pas beaucoup d'ordinaire pendant nos repas en tête à tête; que nous dirions-nous? Tout ce que nous avions d'idées échangeables, nous les avons échangées maintes fois : c'est un fonds commun dont l'inventaire est acquis. Ce qui nous intéresserait, ce serait précisément ce que chacun de nous garde, en jaloux, par devers soi. Mais, quand l'autre veut en prendre la peine, comme je le disais tout à l'heure, il n'a pas besoin de confidences pour se renseigner.
Donc, j'observais mon mari tandis qu'il mangeait ses cardons à la moelle, tout à fait silencieux, absent de moi et de la maison.
Je me demandais d'abord : « Est-ce qu'il me plaît? Est-ce qu'il ne me plaît plus? :» Et j'étais incapable de me prononcer. Je comprenais que son physique ne m'occupe plus, ne m'émeut
plus comme autrefois : quand une certaine incidence de lumière dans ses yeux bleus, un certain geste de ses mains fines me donnaient un petit choc au cœur, à l'amour-propre, et me faisaient crier en dedans de moi :
€ Comme il est bieni Je le veux à moi toute seule I »
Inversement, je lui ai pardonné toutes les menues tares, toutes les infirmités de sa personne, dont je souffrais jadis, et qu'au prix d'efforts obstinés je réussissais à ne pas regarder. Il a l'oreille mal attachée, sans bout, aplatie par en haut en façon de gros parchemin liseré. Cela me chagrinait aux premiers temps de notre mariage. Aujourd'hui, il pourrait ne pas avoir d'oreilles du tout ou n'en avoir qu'une : je ne l'en aimerais ni plus ni moins, et ma félicité n'en serait pas troublée. De même un peu d'embonpoint, surtout au visage et au cou, le pli de graisse bourrelant le faux -col, comme cela m'exaspérait autrefois! Mais aujourd'hui, de même que la plupart de ses pensées, le physique de mon mari m'est égal. Il le sait, et pour moi il ne se soigne point : j'entends qu'il recherche seulement ses commodités quand nous sommes
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en tête à tête. Car c'est ce qu'on est convenu d'appeler un homme très soigné.
En m'adonnant à ces constatations mélancoliques, je ne négligeais pas l'examen moral du sujet, et tout me démontrait la véracité de la lettre signée c Vigilance ]^, que j'avais reçue dans la journée.
Mon mari me trompe, de façon habituelle d'abord, puis en particulier et activement, en ce moment même. Preuve : cet honmie soigné se soigne davantage. Je remarquais des chemises nouvellement commandées, dont le plastron est formé d'une infinité de petits plis, tous dans le même sens, sans milieu. Moi, je trouve cela fort laid; mais c'est sans doute le goût de M""* Lehugeur. Une certaine recherche dans la cravate, la coupe nouvelle de l'habit, complétaient l'indication des goûts vestimentaux de ma rivale. L'habit fut apporté, je m'en souviens, il y a une quinzaine de jours : précision fort significative. C'est généralement tout à fait à la veille de sa € chute :ù qu'une femme donne des conseils de toilette à son courtisan. Il y en a qui font de ces petits changements une condition formelle de
leurs faveurs I Lady de Harvey, si amusante pour le cynisme avec lequel elle nous raconte, à nous, jeunes femmes, ce qu'elle nomme carrément ses c bonnes fortunes », me disait l'autre jour en lorgnant au théâtre le petit Delespaul : c Encore un que j'ai habillé! ]>
M""* Lehugeur a donc habillé mon mari à sa façon. La trace de l'aventure n'est pas marquée seulement sur le collet de l'habit, sur le nœud de la cravate ou dans l'allure modifiée d'une chevelure un peu rare déjà. Elle est dans la gaieté du front et des yeux, dans la prestesse renouvelée du geste, dans le sourire involontaire qui plisse les lèvres silencieuses. Henri se parle à lui-même, sans songer que je l'observe; il se raconte avec satisfaction les événements de la journée; il rit au souvenir des plaisanteries qu'il a proférées ou qu'il a entendues de M"' Lehugeur. Il est content, cet homme, il est fier d'être encore aimé, aimé d'une femme du monde, à quarante ans passés. Tout en se versant du vin, il se congratule, il s'admire.
Soudain, ses yeux levés rencontrent les miens, et comme, pour lui, je ne suis pas davantage un mystère qu'il n'en est un pour moi, il devine que
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je le devine... Ou, plutôt, il en a peur, il s'avise du péril. Et le voilà qui se met à chercher un sujet de conversation (il trouve le sujet des aquarellistes, lui qui s'y connaît en peinture comme moi en mécanique I) et qui fait /le gracieux avec moi, et qui me verse à boire avec des façons d'amoureux...
Ah! je riais bien dans mon pedt intérieur!
Ce qui eût été tout à fait adroit, c'eût été de jouer celle qui ne savait rien et de laisser l'infidèle patauger dans ses grâces, toute la soirée. C'est le jeu des comédies; dans la vie réelle, on a trop l'envie de montrer qu'on n'est point la dupe, d'ôter à l'autre les avantages qu'il s'attribue. J'ai brusqué la situation, et, à je ne sais quelle banalité qu'Henri me disait, avec le désir de me complaire, sur la couleur de mes cheveux, j'ai répliqué rudement :
— Mon cher, ils ont au moins une supériorité sur quelques autres : c'est que je n'achète ni eux ni leur couleur.
(M""' Lehugeur porte moitié faux cheveux, et le reste est amené au ton d'acajou neuf par tous les procédés de la chimie moderne.)
Mon mari n'a pas riposté : il n'a guère de dé*
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fense, comme Ton dît, et, d'ailleurs, il sentait bien qu'il était en fâcheuse posture. J'ai commis l'enfantillage d'achever sa déroute en lui exprimant mon dédain pour les récentes modifications de sa toilette. Je lui ai dit que ces petites excentricités, excusables chez un très jeune homme, deviennent ridicules chez un monsieur de quarante ans passés.
Il balbutiait :
— Mais non, ma chère amie, mais non, je vous assure... Tous mes camarades, au club, font à la mode quelques-uns de ces sacrifices. Autrement on nous confondrait avec les maîtres d'hôtel.
De guerre lasse, il m'a dit adieu, déclarant qu'il allait passer quelques instants à la réception du ministre de l'Intérieur. C'est vrai, il ira; mais ce n'est pas toute sa soirée.
En le voyant s'en aller, silencieux, le dos timide, j'avais des remords de ma malice. Je devinais ce qui se passe dans cette âme moyenne d'homme égoïste «t point méchant. Ça l'ennuie de faire de la peine à sa femme. Il me quitte bien assombri, bien anxieux. Mais aussi quel plaisir de rejoindre tout à l'heure, dans une loge de théâtre, la dame aux cheveux acajou I Quel plai-
sir de se rendre à cinq heures, deux ou trois fois par semaine, dans un lieu discret, d'y attendre une femme du monde, comme à vingt-cinq ans I
Le rêve, ce serait de garder la fausse épouse sans faire de peine à la vraie femme, de contenter à la fois ses petits sens, son petit amourpropre et sa petite conscience...
N'y compte pas, mon amil
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