LA PETITE GUERRE
Mon mari commence à se douter que je suis instruite de ses joies. Il n'en est pas sûr, il espère encore que je ne sais rien de précis; mais enfin il est inquiet. Et comme, au fond, ce pauvre garçon est un timide, j'ai beau jeu de le taquiner et de me venger de lui, provisoirement, à petites doses, en attendant la grosse vengeance que je médite, et qu'il n'évitera pas.
Mes petites vengeances consistent, premièrement, à lui donner des frissons subits au moment où il est en plein repos, où il digère, où il fume une cigarette en lisant les Débats. Il suffit d'une allusion bien choisie soit à la belle M*^^ Lehugeur,
soit au quartier où ils se voient (21, rue de la Terrasse : la lettre anonyme a tout précisé...). Alors Henri rougit, verdit; ses doigts tremblent, la cigarette s'éteint, et les Débats choient par terre.
Seconde petite vengeance : contrecarrer, sans avoir Tair d*y prendre garde, tous ses projets de rendez-vous, le mettre dans l'alternative ou d'y manquer ou de manifester ouvertement qu'il veut sortir seul, ce qui le navre. Bien entendu, les jours où le rendez-vous doit avoir lieu, il me suffit d'observer Henri pour être renseignée. J'ai noté déjà une certaine distraction gaie de son regard, une minutie particulière aux soins de sa toilette, le coup d'œil aux glaces plus fréquent et plus content : au bout de cinq minutes, je ne conserve plus un doute. Puis ce sont ces précautions comiques, longuement méditées à coup sûr, par lesquelles il prépare sa libené de l'aprèsmidi ou de la soirée, quand il serait si simple de ne rien dire du tout et de faire ce qui lui plaît, comme auparavant I
— Ma chérie, nous avons commission, à quatre heures, aux Aciéries du Barrois. Ne vous impatientez pas : je serai peut-être en retard pour
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le diner... si vous voulez vous mettre à table...
— Ohl mon ami, vous savez bien qu'on vous attend toujours. Vous êtes le maître.
— Je vous assure que ces retards m'exaspèrent. Mais nous approchons de la distribution du dividende, et les séances sont longues.
— Rentrez quand il vous plaira, mon ami.
Je lui dis cela de l'air le plus doux, le plus soumis, mais en le regardant bien au fond des yeux ,* il est si troublé que sa bouche frémit d'un tic nerveux.
Tel autre jour, au déjeuner, il fait le prévenant.
— Voulez-vous reprendre des crevettes, ma chérie? Tenez, ma chérie, en voici une superbe... Permettez-moi de vous servir, ma chérie... Etc., etc.
Moi, je réponds à toutes ces prévenances par des sourires de la meilleure grâce, imprégnés toutefois de quelque ironie, dé façon que le cher mari ne sache jamais à quoi s'en tenir et mange à contre-appétit.
Puis, tout d'un coup, je demande :
— C'est toujours au siège de la Société, rue de Milan, que se rient votre commission?
LA PEUR DE l'enfer 221
Cette question tombe dans l'assiette de mon mari comme un hanneton importun. Il prend un temps pour répondre, essaye de boire, ne peut pas, balbutie :
— Mais... Mais oui... assurément... ma chère amie... Pourquoi pas?... rue de Milan, i8...
Et, reprenant courage, il continue avec volubilité :
— Rue de Milan, i8... à cinq heures, dans la salle Empire. Nous l'appelons la salle Empire... parce qu'elle est meublée de meubles Empire... de très beaux meubles Empire en acajou clair avec des cuivres superbes... Cuivres superbes... Il n'y a que la table du milieu qui n'est pas Empire. C'est une grande table ordinaire, avec un tapis vert dessus, des encriers et des buvards... comme toutes les tables de commission. Enfin, nous sommes très bien installés.
— Tant mieux, mon amL
Je cesse de causer, je me renferme dans mes fonctions d'alimentation. Mais lui est inquiet. Je lis sa pensée derrière ses yeux.
€ Pourquoi me demande-t-elle cela? Est-ce qu'elle se doute de quelque chose? Est-ce qu'elle m'a rencontré près de la rue de la Terrasse? >
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Quelque temps, il est partagé entre le désir de se renseigner, <fe me faire parler, et le sentiment qu'il vaut mieux laisser mmber la conversation ou s'entretenir d'autre chose. Mms la curiosité, l'anxiété, sont les plus fortes.
— Pourquoi me demandiez-vous cela, chère amie?
Je fais semblant d'avoir oublié.
— Quoi, cela? De quoi parlez-vous?
— De notre commission... du siège de la Société.
Je le laisse s'empêtrer.
— Âhl votre commission? Eh bien, qu'est-ce que nous en avons dit? Je ne m'en souviens déjà plus?
— Vous vouHez savoir où se réunissait la commission.
— Eh bien?
Il s'aperçoit que je me moque de lui et commence à s'impatienter.
— Eh bien, je me demande, réplique-t-il plus vivement, pourquoi vous vous intéressez aujourd'hui à cette commission, pourquoi vous exigez des détails, enfin...
Moi, très calme :
— Mais, pour rien, mon ami, pour causer. Je croyais vous faire plaisir en vous parlant de vos affaires. Je ne m'y risquerai plus!
Mon mari essaye de réparer la série de maladresses qu'il vient de commettre; il me prend la main.
— Vous avez raison, chère amie. Pardon.
Je vous avoue que j'avais cru entrevoir une suspicion dans votre quesdon.
Moi. — Suspicion de quoi, bon Dieu?
Mon Mari. — De choses... de démarches, que je vous dissimulerais. Rien ne me blesserait autant, vous le savez. (Je commence à perdre patience à mon tour,) J'ai la plus grande confiance en vous, je vous demande la récip...
Moi. — Ah! çà, mon ami, allez-vous continuer sur ce ton-là? Je vous préviens que j'ai assez de vos remontrances. Je n'en mérite pas, moi, et je ne sais pas ce qui vous prend.
Mon Mari, repentant. — Ma chérie... c'est vrai, j'ai tort... Rendez-moi votre main.
Je la lui donne froidement, le déjeuner s'achève en silence. Aussitôt après, mon mari s'esquive, résolu à se promener dans les rues de Paris ou à attendre jusqu'à cinq heures dans le
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home de la rue de la Terrasse plutôt que de risquer une nouvelle discussion avec moi.
Une fois, j'ai réussi, sans me fâcher aucunement, sans lui donner aucune occasion d'impatience, à lui faire manquer un de ses rendezvous... Ohl ma joie de le faire se retourner sur son fauteuil comme une carpe au gril, et d'imaginer, pendant ce temps-là, l'autre, la grande femme acajou, tapant du pied dans l'entresol vide! Et puis je prévoyais la scène qu'elle lui ferait, à la prochaine rencontre!
Il y a, comme cela, quelques bons moments pour une femme trompée. Hélas I ils ne sufiisenc pas à embellir la vie, ni même à compenser les mauvais quarts d'heure de jalousie et les névralgies de l'amour-propre.
C'est tout de même eux deux, elle et lui, qui ont la meilleure parti...
J'en ai assez, de la petite guerre. A bientôt la vraie vengeance. Je la médite.
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Eh bien! voilà...
Je suis décidée à me venger par les grands moyens, et le plus tôt possible. Les grands moyens, c'est de tromper le trompeur, d'être infidèle à l'infidèle. Vieux comme les comédies, cela; mais j'ai beau chercher quelque revanche plus topique, je n'en trouve pas.
Et comme je suis en ce moment très énervée, très irritée, j'espère que l'irritation de mes nerfs sera assez vive, et persistera assez longtemps pour mener à bout mon projet de revanche. En tout cas, j'éprouve aujourd'hui un soulagement réel à y songer, à l'organiser. Très bon, celai... Pourvu que cela dure I
Puisque je vais faire une chose qui ne me tente pas en elle-même, et cela de sang-froid, sans coup de tête, je ne vois pas pourquoi je ne choisirais pas un homme qui me plût, et qui ne me suscitât pas d'ennuis. Ce serait vraiment trop bête de pâtir, pour le plaisir de la ven-
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geance, en une aventure où courent tant de mes contemporaines sans autre motif que leur agrément.
Donc, premièrement, choix d'un complice convenable. Je suis résolue à le prendre parmi les hommes que je connais bien, que je vois souvent, dans mon coin de société, en un mot. Je ne risque pas, de la sorte, de tomber sur un aventurier qui m'induise en malpropre affaire de chantage.
Jj le veux assez jeune, pas trop cependant. Il me plaît qu'il prenne ma conquête au sérieux; je serais désolée qu'il la prît au tragique. J'entends garder mon cœur libre et sortir de cette aventure à mon heure, sans drame, sans ennuis. Il me faut un partenaire dont l'âge ait mûri l'expérience, qui soit plus viveur que romanesque, tout en restant galant homme, cela va de soi. L'âge convenable est situé entre trente-cinq et quarante-cinq, quarante-cinq bien conservés.
Je ne le veux point homme à femmes professionnel, parce qu'au rebours de tant de mes amies je ne trouve guère flatteur l'hommage d'un professionnel amant. Cependant, je ne le veux point délaissé par les femmes : cela m'hu-
milierait encore, d'autre façon. Il me Êiut un homme ayant eu une ou deux liaisons un peu éclatantes dans le monde et présentement libre. Je souhaite ne pas partager avec d'autres, point tant par jalousie sentimentale que par sentiment de propreté physique (déjà commenté ici» à propos de mon mari).
Le faut-il beau? Mon Dieu! je ne tiens pas à Antinous ; mais je veux qu'il me plaise, naturellement, ou plutôt, pourquoi ne pas dire le mot? (je suis toute seule) je souhaite qu'il me tente. Depuis que cette idée de vengeance m'est entrée dans la cervelle, les joies de ma première année conjugale se répercutent en écho fidèle sur mon souvenir. Vraiment, c'était fort agréable, une des choses les plus agréables de la vie. C'était l'extase facile, Toubli momentané de tout. Outre les minutes exceptionnelles, il y a dans l'état de femme amoureuse, et qu'on aime, un bien-être continu, une quiétude vivace qui remplit heureusement les intervalles. Les femmes ^ du peuple expriment cela très juste, quand elles disent, en parlant de leur mari, qu'il leur donne <c leur contentement i».
Je veux que ma vengeance non seulement
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satisfasse mon amour-propre, mais encore me donne mon contentement.
Et à mesure que je précise les conditions exigées pour être choisi par moi, je m'aperçois qu'elles me sont dictées par une pensée intime, par un souvenir. Un homme que je connais les réalise en sa personne, et je pensais à lui tout en définissant le type imaginaire. Il s'appelle M. Duzart, tout simplement. Il est célibataire; il a été député; aujourd'hui, il est rentré dans la vie privée — un simple mondain comme il y en a mille à Paris, qui vont partout et ne font rien. Mais ce rien, il le fait, lui, avec une bonne grâce spéciale et un air d'intelligence qu'ils n'ont pas tous, il s'en faut. Physiquement, l'aspect de son âge : trente-huit ans, la taille et l'allure un peu d'un militaire; la peau firaîche, les cheveux abondants, très élégant. Sa façon d'être avec les femmes? La brutalité tendre, si j'ose ainsi dire : tout simplement ce qui nous plaît le mieux. Ses aventures? La princesse BariatofT, il y a dix ans; elle est morte depuis; celle-là est incontestée. On lui attribue aussi la jolie M"^ Lamballier; on prétend enfin que la perite Claire de Julian est entrée
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au couvent à cause de lui. Mais ceci, c'est la légende.
Qu'il ait ou non une aventure, des aventures, j'ai confiance en moi pour Temponer sur elle ou sur elles. Je suis bien assez jolie pour cela, outre que j'ai l'attrait de la venu!
Quel bonheur I quel bonheur I il me semble que ma vengeance va m'amuser. Et à cette condition-là seulement ce sera une bonne vengeance...
J'écris sur-le-champ à ma vieille amie M"^ Dehesnin ; je la prie de m'inviter à dîner la semaine prochaine. M. Duzart, dans cette maison, fait partie du fonds : il y dîne tous les mercredis. Nous nous y rencontrerons et je commencerai les hostilités.
Cette lettre à M"* Dehesnin, que je signe, que je cachette, c'est l'ordre de mobilisation pour la grande guerre.