PALABRES
J'ai commencé les opérations : ma vengeance esc en bonne voie; j'ai un allié, celui-là même que je m'étais choisi d'avance : M. Duzart.
J'ai dîné mercredi dernier chez ma bonne amie M''* Dehesnin avec lui, à côté de lui. En me mettant à table, je me disais : c II faut que cet homme-là soit amoureux de moi ce soir, aux environs de onze heures. » Rentrée chez moi vers minuit, j'étais obligée de m'avouer que M. Duzart n'était pas encore amoureux, guère plus que moimême. Nous nous faisons, je le vois, quelques illusions sur le € pouvoir de nos charmes », nous
autres honnêtes femmes. Néanmoins, M. Duzart, encore que point amoureux de tnoi, était prêt à toutes les démarches de l'homme amoureux. Et, pour l'objet que je me propose, n'est-ce pas suffisant?
Mais les événements de ce dîner, de cette soirée, sont dignes d'être confiés à mes tablettes.
D'abord, quelques précisions sur le milieu — sur le théâtre de la guerre.
Ma vieille amie. M"* Dehesnin, est veuve depuis l'âge de vingt-trois ans. Tant que vécut son mari, — qui était joueur, coureur et, par-dessus le marché, tyrannique, — elle passa pour une petite personne insignifiante, effacée, tellement peu importante qu'on ne songeait même pas à la plaindre d'avoir un si vilain mari.
Or, au moment où il atteignait la trentaine, M. Dehesnin s'avisa de mourir, en huit jours, d'une grippe infectieuse.
Sa veuve porta très convenablement le deuil pendant le laps ordinaire. En même temps qu'elle commençait de s'habiller en gris et en mauve, elle lança quelques invitations à des parents, à des amis, pour dîner chez elle, dans l'in-
dmité. L'excellence de ces dîners devint rapidement célèbre parmi les privilégiés. Elle en étendit peu à peu le cercle. On savourait ses foies gras, ses truffes, ses cortons et ses havanes ; on appréciait aussi le tour imprévu de ses propos, sa bonne grâce d'accueil. On lui découvrait de l'esprit : nulle mieux qu'elle ne savait composer, outre le menu des plats, le menu des convives. Et chacun de dire :
— Cette petite Dehesnin que nous croyions si nulle I Mais elle est délicieuse I Mais c'est une maîtresse de maison incomparable...
Aujourd'hui, la € petite Dehesnin > est une dame à cheveux gris, et dont la couperose (après tant d'excellents repas, qu'elle soutient de son appétit) a un peu gâté le teint. Mais sa maison est toujours réputée. Lorsqu'on y a dîné, — trop bien dîné, — on n'a pas à y redouter le célèbre violoniste hongrois, la demoiselle du dernier volume de vers paru, la niaise petite revue jouée par un couple de cabotins éipés.
Non!
M"** Dehesnin réunit des convives qui doivent se suffire à eux-mêmes, le repas fini. Ses dîners, si l'on peut ainsi dire, sont € à base de jolies
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femmes »... Autour de ces j olies femmes, quelques hommes distingués, quelques sots aussi, mais à condition qu'ils soient beaux hommes et élégants : il en faut pour tous les goûts de jolies femmes. Les éléments étant ainsi mis en présence, elle laisse jouer les affinités élecàves. Elle dit volontiers :
— C'est moi qui ai fait les plus jolis romans de ce temps-ci.
(Quelques puritains jugent cette vieille dame très immorale.)
Hier, au dîner donné pour le scénario de mon roman à moi, il y avait, comme sots élégants, plusieurs jeunes polo-club qui rivalisaient de gilets. Les gens distingués, c'était l'académicien Desmazières, magnifique vieillard de quatrevingts ans, droit, sec, solide et joyeux comme un étudiant, — plus M. Duzart, — plus notre philosophe ordinaire, M. Thomas.
M. Thomas est un personnage d'une quarantaine d'années, sain et replet, qui professe au Collège de France un cours de psychologie. Ce cours est goûté par les femmes du monde, faveur qui vaut parfois au titulaire des € chahuts » mémorables, organisés par l'intéressante
jeunesse des écoles. M. Thomas, philosophe pratique, laisse les chahuts s'apaiser d'euxmêmes et continue de dîner en ville, de prendre des thés où il est seul mâle parmi cinq ou six admiratrices, voire même de confesser à domicile quelques snobettes troublées. Quoi qu'en disent ses con&ères (et vous imaginez ce qu'ils en disent 1) c'est un esprit lumineux, un causeur spirituel, et un brave homme. Un peu jouisseur... mais qu'est-ce que cela nous &it? Nous l'aimons toutes beaucoup. Nous sentons à la fois qu'il nous appartient et qu'il nous domine. Nous lui savons gré d'exaspérer les hommes en nous préférant ostensiblement à eux.
M"^* Dehesnin m'avait placée entre un jeune polo-club et M. Diïzait. A peine assise, j'ai naturellement commencé à causer, non pas avec M. Duzart, mais avec le jeune polo-dub, lequel m'a entretenu des récentes parties où il s'est, paraît-il, illustré. Cependant, j'observais à la dérobée mon voisin de gauche, celui à qui je ne parlais point.
Il mangeait, sans rien dire; sa cassolette de ris de veau truffé. De temps en temps, il se tournait à demi vers moi : je devinais sur
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ses lèvres une question, un mot d'essai, le allai allai des conversations parisiennes entre un homme et une femme qui ne se déplaisent point...
Mais juste à ces moments-là je me penchais vers le polo-club, je buvais ses paroles, j'excitais son bavardage par des répliques admiratives.
Quand je vis M. Duzart suffisamment énervé par ce manège, quand je tus certaine qu'il pensait : € Qu'est-ce que cette petite rosse-là a donc à faire semblant de ne pas me voir? > je lâchai brusquement le jeune polo au milieu de ses teams, je me tournai vers le complice de mon choix et je le priai de verser de l'eau dans mon verre. En même temps, je lui versai au visage, moi, tout ce que mes yeux peuvent contenir de promesses. Il fut si surpris et, je crois, si content, qu'il ne garda pas tout son sangfroid. Un peu d'eau mouilla la nappe; il s'excusa en balbutiant. Je le voulais ainsi : manifestement désorienté, inquiet. Je n'aime pas les conquérants. Je n'aime pas les hommes qui retroussent leur moustache et font sonner leur coup de talon.
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Cinq minutes plus tard, nous conversions... sur l'amour.
Pauvre vieille conversation, bien usée, que nous n'avons rajeunie, lui ni moi, par aucun aperçu nouveau!... Que de fois, à d'autres voisins de table, ou à tel visiteur privilégié reçu chez moi un peu av^nt l'heure des visites, — que de fois déjà j'avais exprimé : premièrement € la défiance de mon cœur devant l'incertitude de l'amour, et (deuxièmement) que, certes, il y avait peut-être dans la vie d'une honnête femme des minutes où son honnêteté lui semble un fardeau, mais que (troisièmement) les appréhensions de la faute et de ses suites nous rejettent, presque malgré nous, à la vertu » I Je crois vraiment que nous disons toutes cela aux hommes : c'est une façon naïve de les inviter à nous donner, avant toute entreprise, des garanties de sécurité. M. Duzart n'y manqua pas. Il s'en tira assez agréablement et avec l'aisance d'un homme qui, souvent déjà, fit là-dessus sa petite conférence.
Certains hommes existent, m'assura-t-il, pour qui, malgré le scepticisme ambiant, la vie sentimentale reste chose sérieuse, qui cherchent la
tendresse dans l'amour sans en exclure le plaisir. (Tous les hommes se croient obligés de promettre aux femmes qu'ils courtisent des voluptés paradisiaques.) Cela voulait dire que lui, Duzart, était précisément un de ces hommes exceptionnels, qu'il détenait le secret de toutes les tendresses mêlées à toutes les voluptés et qu'il déposait à mes pieds ce double secret. Je lui fis entendre que j'avais compris.
A partir de ce moment, et jusqu'à la fin du repas, les conversations particulières devinrent impossibles, une joute d'esprit ayant commencé entre l'académicien Desmazières et M. Thomas. M. Desmazières conta d'abord deux anecdotes sur Victor Hugo, deux anecdotes d'un tour piquant. On rit; on admira la vivacité du conteur. Puis M. Thomas philosopha sur les petitesses des grands hommes, notamment en matière amoureuse.
— Leurs choix, qui souvent nous étonnent, dit-il, sont l'effet d'une puissante, d'une exceptionnelle cérébration. Dans l'exemplaire imparfait, ils distinguent, eux, le pur élément de beauté humaine qui nous est masqué par le dehors. Une bonne à tout faire, une Maritorne
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ressemble toujours à Cléopâtre par quelque côté : mais il faut savoir trouver ce côté. Victor Hugo le trouvait.
On quitta la table sur ce propos. Durant la demi-heure du fumoir, nous fumes séparés, naturellement, M. Duzart et moi. Puis j'eus à subir une interminable conversation de potins et de chiffons, gouvernée par deux jolies femmes. Retour du fumoir, M. Duzart m'observait de loin; ses yeux me jetaient des appels. Nous réussîmes à nous joindre dans un coin écarté du petit salon. Il s'assit près de moi sur un canapé circulaire et me dit, d'une voix qui tremblait convenablement:
— Madame, je ne suis point un professionnel du flirt, vous le savez. Je serais très, très heureux de vous revoir après cette soirée, où nous nous sommes raconté un peu de nous-mêmes. Mais je n'ai plus assez de jeunesse pour risquer la cruelle aventure de m'éprendre d'une femme qui s'amuserait de moi, et je sens que je vais m'éprendre de vous. Dites-moi loyalement ce que je dois faire.
Bonne petite phrase émuel Celle-là encore n'était pas toute neuve pour moil Je savais sa
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véritable signification! Cela voulait dire, ni plus ni moins :
c Madame, j'ai une vie suffisamment agréable et rempUe pour ne pas en gâcher les minutes.
Je veux bien vous taire des visites, mais à la condition qu'elles seront un simple prélude à quelque chose de plus substantiel. »
Et comme, en apparence, j'étais d'accord avec lui sur cette finalité de nos relations, je lui répondis, en regardant une fleur de tapis :
— Venez me voir mardi, avant trois heures, nous causerons.
Il me prit la main, la serra d'une étreinte qui signifie la passion dans la pantomime amoureuse, et me quitta lentement, comme un homme défaillant sous son bonheur. Je suis sûre qu'il pensait :
— Cette petite femme est une simple farceuse. Qui aurait dit cela, à la voir si tranquille, avec ses bandeaux ?
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M. Duzart est, évidemment, beaucoup plus un professionnel de l'amour qu'il ne le dit et que sa réputation ne l'eût fait supposer. D'abord il a fort adroitement présenté sa candidature i ma main gauche, l'autre soir, et s'est tiré comme il convient des premières déclarations. La chose ne doit pas être aussi facile dans la vie réelle que dans les romans. Pour passer de la conversation courante à un entretien demi-amoureux, demi-libertin, il faut un certain art de fugue et de contrepoint qui n'est pas à la portée du premier venu. (La plupart des femmes sont d'ailleurs très indulgentes et prennent ce qu'on leur donne, sans trop chicaner sur la qualité ni sur la façon.)
Seconde habileté de mon futur illégitime : il n'a pas laissé le temps effacer l'impression de ses attaques. Dès le lendemain de mon dîner chez ma bonne amie M"** Dehesnin, j'ai reçu de lui une longue lettre où il y a, ma foi, des choses
très bien. Tellement bien que je me demande si, vraiment, elles sont de lui. La lettre est surtout habile, parce qu'elle répond d'avance, et péremptoirement, aux objections qu'une femme honnête ne peut manquer de se faire lorsqu'elle discute avec soi-même l'opportunité de l'aventure.
a Madame, me dit en substance M. Duzart — vous voilà rentrée chez vous, et je ne vous reverrai pas avant un délai que vous me permettrez de trouver assez long. D'ici là, et même dès maintenant, vous pouvez oublier tout ce que je vous ait dit hier soir, ou n'en plus vouloir tenir compte. Et, quand j'arriverai chez vous, à l'heure que vous m'avez marquée, j'aurai devant moi peut-être une femme qui ne voudra pas me reconnaître, et que moi-même je ne reconnaîtrai plus.
€ De grâce, épargnez-moi cette horrible sensation de froid glacé, si douloureuse à l'ami qui, lui, n'a pas changé son cœur, qui l'a senti, au contraire, s'échaufier davantage à force de se souvenir et de rêver. C'est l'amie d'hier soir que je veux retrouver. Sinon, j'aime mieux que vous
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m'écriviez : € Ne venez pas i ou telle formule plus mondainement déguisée pour dire la même chose. »
(Tout cela n'est pas mal; mais vraiment 3 me met un peu trop le marché à la main.)
Voici la suite :
c C'est que moi, voyez-vous, j'appelle dès maintenant une chose grave cette amitié née hier, par un hasard de voisinage à table. Je ne suis pas un séducteur de métier; je vous prie de croire que je ne m'efiorce pas, chaque fois que je dîne à côté d'une jolie femme, de dévier la conversation vers l'amour. J'ai aimé, comme tout homme de mon âge : j'ai aimé rarement, mais assez pour considérer l'amour comme l'événement le plus important de la vie par les joies, et aussi parles souffrances qu'il y apporte. Voilà pourquoi je me résignais assez volontiers, jusqu'à hier, du moins, au vide présent de mon cœur... »
(Et ceci encore ne manque pas d'adresse. Ceci me donne, sous une forme suffisamment passionnée, deux informations considérables : que M. Duzart me prend au sérieux — et qu'il n'a pas actuellement de liaison importante. Or, je
veux être prise au sérieux, même s'il me plait, et c'est le cas, de ne pas prendre au sérieux mon partenaire. Ou plutôt — soyons sincère — je veux sentir chez ce partenaire l'envie de me persuader qu'il me prend au sérieux. (Oufl la phrase n'est pas bonne, mais puisque je la lis toute seule, cela m'est bien égal.) Et puis je ne veux pas qu'une autre femme me dégoûte du partenaire que je choisis. Ces deux sendments : goût d'être prise au sérieux, dégoût du partage, ne sont vraisemblablement pas bien rares, et nous devons toutes être plus ou moins ainsi.
C'est tout de même adroit de la part de M. Duzart d'y avoir paré!
Il termine sa lettre par des phrases assez caressantes, avec des dessous de désir qu'il Êiut toujours, toujours nous témoigner lorsqu'on veut nous obtenir. Les femmes les plus frigides, je crois, sont bien aises de troubler les hommes, et, pour un bon nombre, la curiosité qu'elles ont de les voir s'échauffer, le chatouillement d'amour-propre qu'elles en éprouvent, sont des aiguillons très piquants.
Donc, tout va bieni Je suis contente. Mon € futur » est en bonne forme et j'ai lieu d'espé-
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rer que ma petite vengeance s'accomplira dans des conditions tolérables pour moi-même, ce qu'il m'était bien permis de rechercher. Déjà un résultat est acquis : je pense beaucoup plus à mon propre secret qu'à celui de mon mari... Vrai, du reste, mon intrigue est autrement intéressante que la sienne, et le couple que nous formerions, M. Duzart et moi, e^^ un peu plus réussi que celui de la rue de la Terrasse.
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