PAULETTE HÉSITE
J'ai vu M"* Dehesnin aujourd'hui. Et, naturellement, nous avons parlé de lui. Elle m'a fait des confidences de toutes sortes : il n'y a que les vieilles amies réputées très discrètes pour potiner avec cette inconscience sur les hommes qui les prennent pour confidentes. Si jamais je suis intimement liée avec M. Duzart ("et je commence à en douter) je le mettrai en garde.
L'un des potins de la mère Dehesnin m'a déplu. M. Duzart aurait, dans le monde, une liaison assez récente : la puissante M"^* Delaroche-Grangier, — énorme dame vraiment belle de visage, douée d'une admirable voix de con-
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tralto, et qu'on dit passionnée. L'an dernier, c'était la mode, dans les salons parisiens, de surnommer les gens. M"* Delaroche-Grangier fut une des plus abondamment surnommées. On l'appela : « la Tour de Mamel; — le tas c'est moi ; — un filet de voix dans un filet de bœuf. » Surnoms qui me paraissent assez grossiers et assez sots, à présent que le sel de l'actualité s'en est évaporé. Mais il ne me déplaît pas que Paris ait été un peu grossier, un peu insultant pour l'amie de M. Duzart.
Suis-je donc jalouse d'elle?
Ah! non,, par exemple.
Je ne suis jalouse ni d'elle ni de son complice. Je suis dépitée, voilà tout. Celui-ci encore me mentait donc (tout comme mon mari), quand il me vantait la liberté de son cœur et offrait de me la sacrifier!
Il me paiera ce mensonge. C^'il vienne, à présent, me faire des protestations et m'apitoyer sur son isolement sentimental.
LA PEUR DE l'enfer 247
Le lendemain.
n est venu justement aujourd'hui. Il ne s'était pas annoncé par un billet ; sa démarche était donc improvisée. J'ai compris, par la suite, qu'il avait dû causer avec mon amie Dehesnin, qu'il l'avait confessée, ou qu'il avait deviné ses imprudentes confidences touchant la Tour de Mamel.
Je l'ai reçu froidement, sans faire, naturellement, la moindre allusion à la monumentale maîtresse de son cœur. Lui n'en a point parlé non plus. Mais elle était tout de même présente entre nous, la Tour, présente quoique invisible.
(Ce fut même le seul cas de sa vie, je suppose, où elle réussit à être présente quelque part sans boucher la vue à tout le monde.)
M. Duzart s'ébattit dans des considérations générales. Il m'offrit une théorie assez ingénieuse, assez amusante, sur ce qu'il appelle les
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vacances du cœur. Le coeur des hommes, dit-il, a besoin de se reposer, de temps en temps, des amours sérieuses. — Pendant ces périodes de repos, le plus digne serait évidemment, pour l'homme qui se repose, de n'avoir rien dans sa vie, rien du tout, le vide. Mais le vide est neurasthénisant. Un coeur désoeuvré souffre de mille angoisses : le souvenir des trahisons passées, le souci de vieillir, etc.... Mieux vaut, pratiquement, se distraire par quelque chose qui n'ait aucune importance, qui ne prenne en rien l'intime de nous, et qui laisse la sensibilité en jachère. Cela voulait me dire, et je le compris :
<r Mon cœur, très sensible, a été ravagé par de grandes et douloureuses passions. Il est à la veille de connaître la plus violente de toutes; celle que vous lui inspirerez. Dans l'intervalle il lui a fallu des amusettes. M"* Delaroche-Grangier est l'amusette du moment. Dites un mot, je vous l'imn^le. »
J'écoutai tout cela sans répliquer, regardant mon Duzart évoluer entre les aspérités de son sujet. Franchement, il ne s'en tira pas mal, et, comme j'aime l'adresse à tous les sports, il regagna, par là, quelque sympathie.
LA PEUR DE l'enfer 349
Je me bornai à lui dire, quand il eut fini :
— S'il ne s'agissait pour vous que de remplir du vide, vous avez choisi à merveille, dit-on.
Il se mit à rire :
— Vous êtes cruelle et charmante, répliquat-il.
A ce moment, je l'observais. Il trahissait c l'autre » avec sérénité, il me la livrait, il la reniait. Cela me causa un plaisir étrange, pervers. Le mal que je faisais à cette autre y contribuait certainement.
Âhl nous ne valons pas grand'chose, nous autres femmes. Et notre goût de nous nuire les unes aux autres fait la grande force des hommes contre nous.
Tout de même, maintenant que M. Duzart est paru, je me rends compte qu'il a perdu du terrain depuis la confidence de ma vieille amie.
Dans l'état nerveux où j'ai commencé « ma campagne », un courtisan sincère, épris, un peu naïf, eût probablement beaucoup obtenu, assez vite.
Aujourd'hui, je ne dis pas que M. Duzart n'arrivera pas à ses fins avec moi, mais ce n^est plus
2fO LA PEUR DE L ENFER
certain. D'abord, je suis revenue au calme plat côté sens. C'était décidément un faux départ. C'était de l'imagination. Évoquer M"* Delaroche-Grangier a produit, sur moi, le même effet dé continence que d'évoquer M""* Lehugeur : le dégoût général de toute sensualité. Parcage pour partage, à quoi bon partager M. Duzart au lieu de mon mari?...
Et voilà que M. Duzart m'exaspère presque autant qu'Henri, et pour les mêmes raisons.
Le lendemain.
Entre mon mari et moi, il s'est passé hier soir une scène assez divertissante pour qui saurait l'état sentimental des deux conjoints que nous sommes, l'un trompant l'autre depuis longtemps, l'autre se préparant à rendre la pareille.
Henri était rentré sombre et silencieux, point du tout en cet état de vivacité contrainte et de complaisance artificielle où je le trouve après
LA PEUR DE L ENFER 2f 1
les entrevues de la rue de la Terrasse. (Il en venait cependant.) Il s'assit à table, s'efforçant de manger, n'y parvenant point, réellement souffrant.
La vérité, je la devinais.
Il souffrait du cœur, du cœur viscère, vous m'entendez bien. Il ressentait les affres de l'étouffement, la peur d'une crise d'angine de poitrine. Quand il souffre ainsi, le moindre mouvement qu'il fait, le moindre bruit qu'il entend, sont des tortures. Ce jour-là, sans doute, M*"* Le- Iiugeur lui avait fait une scène, ou bien elle avait doublé la dose de ses séductions, car le pauvre amoureux me chagrinait à voir, renonçant .à dîner avant le rôti, et bientôt étendu sur une chaise longue de mon boudoir, respirant à peine, évitant de bouger un doigt, de peur de réveiller l'atroce douleur.
Quand il est ainsi, la pitié me transforme. J'ai fait la sœur de charité. J'ai déshabillé mon malade, doucement, doucement, sans presque le remuer... Je l'ai soutenu jusqu'à son lit, où il s'est couché, tout haletant. J'ai badigeonné d'alcoolature de digitale cette poitrine où... enfin, n'y pensons pas. Puis j'ai baissé la lumière et je
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me suis assise au chevet du lit, et j'ai attendu...
Attendre, dans l'immobilité, le silence et l'obscurité, il n'y a pas d'autre remède au mal dont souffre Henri. Dans ces moments douloureux, il ne tolère auprès de lui que ma seule présence. Voilà mes avantages sur c Vigilance y> et sur M"** Lehugeur !
Je ne me suis pas attardée à la facile antithèse de mon dévouement de l'heure présente avec ma trahison possible du lendemain. J'ai tâché seulement de lire dans mon cœur, de voir ce qui y survivait d'affection sincère pour le malade que je veillais.
Oui, je le sentais, j'éprouverais un grand chagrin à le perdre, peut-être plus de chagrin qu'à perdre un enfant, à qui pourtant l'on n'a rien à reprocher. Oui, sa souffrance physique me chagrine, m'endolorit par contre-coup. Et je suis bien certaine qu'il pâdrait aussi, cruellement, de ma mort, qu'U pâtirait de ma souffrance. Hors des pentes voluptés, des perites rancunes, il y a vraiment entre nous deux une communion indéfinissable, supérieure au concert des intérêts matériels, quelque chose de non égoïste, de par&itement vénérable et bon. J'essaye de démêler de
LA PEUR DE l'enfer 2f3
quoi est fait ce sentiment singulier, qui n'exclut pas le désir de se nuire, de se faire du chagrin dans le domaine passionnel... Amour? Habitude? Souvenir? Qui sait?
Henri et moi, nous avons porté cinq années en commun le joug de la vie. Et nous nous aimons, je crois, d'avoir subi en même temps ses meurtrissures.
Peu à peu, grâce au calme et à l'immobilité, Henri se sentit mieux. Il sommeilla quelques minutes. Lorsqu'il se réveilla, il eut un mouvement de reconnaissance spontané pour moi, qui l'avais soigné : sa main chercha mon visage. Je me soulevai, il m'embrassa tendrement dans le cou, et je me laissai faire avec plaisir.
Ce petit intermède d'effusion conjugale n'aura, bien entendu, aucune influence sur les habitudes de mon mari, ni sur mes projets.
Qnq jours plus tard.
J'ai fait une marque sur mon calendrier, à la date du 1 5 avril. C'est le dernier délai que je me
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fixe pour résoudre si, ouiou non, je me vengerai de mon mari par les grands moyens, et si ce sera grâce à M. Duzart.
A mesure que j'approche de la date fatale, toutes sortes d'irrésolutions m'agitent, ou plutôt deux a: volitions » contradictoires, comme les appellerait M. Thomas, s'aiSrment en moi de plus en plus.
Première volition : me venger de mon mari, et de la seule bonne manière, c'est-à-dire en lui faisant souffrir la réplique de ce que j'ai souffert par lui.
Deuxième volition... Non, Thomas n'appellerait pas cela une volition... C'est un souhait instinctif, très fort, très impérieux : ne rien donner de moi à un autre que mon mari, à qui cependant je n'ai plus aucune envie de donner quoi que ce soit!
Ah! je ne dis pas que tout cela tienne debout, s'accorde, se justifie! Mais je ne suis pas un philosophe à demi empaillé comme M. Thomas, moi : je suis une pauvre petite femme vivante.
Cependant M. Duzart (et c'est fort drôle) ne comprend rien à cette lutte cornélienne que se
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livrent dans mon humble cœur des sentiments opposés. Comment y pourrait-il comprendre quelque chose? Il part d'une erreur. Il se dit :
e: Voilà une jeune dame honnête qui est folle de moi : à preuve qu'elle m'a fait des avances, alors que je la croyais inattaquable. Elle est folle de moi; seulement elle ne peut pas dépouiller, comme cela, son honnêteté tout d'un coup. Elle lutte contre l'amour, contre l'attrait que j'exerce sur elle. Mais l'amour, et moi, Duzart, nous sommes irrésistibles. Et d'ailleurs, outre mes avantages personnels, je suis un malin, je connais comme pas un le maniement de la fenmie.
Donc ce sera peut-être long, mais la petite ^me Valenty n'en tombera pas moins un jour, frémissante et vaincue, à mes pieds. D'ici là, usons le temps avec gsuté, et surtout gardonsnous de sacrifier le présent certain (la Tour de Mamel) à un avenir certain aussi, mais plus ou moins différé, i
Ainsi raisonne le seigneur Duzart, et son raisonnement serait inattaquable si seulement je l'aimais, comme il le croit. Ne l'aimant pas, son air de quiète fatuité m'exaspère. Il y a des moments où je suis obligée de me tenir à quatre
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pour ne pas lui crier des choses désobligeantes. Je me contrains :
e: Prends garde! me dis- je à moi-même. Prends garde, petite Paulette. Si tu perds ce complice éventuel, tu n'auras jamais le courage d'en acquérir un autre... »
Je ne veux pas gâcher mes avances : elles m'ont trop coûté! Comme un joueur déveinard et obstiné, je cours après mon argent.
La confiance patiente de M. Duzart est à fonds de fatuité : mais vraiment l'opinion l'encourage. Pour l'opinion, l'horrible petite opinion des salons que je fréquente, ma chute n'est plus qu'une question de temps. Les pires pécores parmi mes pécores d'amies afErment déjà que c c'est fait » I Chères pécores! Et la situation de M. Duzart en est accrue. On le courtise infiniment davantage : m'avoir détournée de la droite voie, c'est pour lui une promotion, dans sa carrière d'amant pro-
LA PEUR DE L ENFER 2f7
fessionnel. Quant à moi, mieux renseignée que personne sur mon innocence, et portant, par suite, dans mes observations, un sang-froid que nul remords ne trouble, je constate que la situation de pécheresse mondaine a quelques inconvénients et plusieurs avantages.
Les inconvénients, c'est la familiarité de certains hommes mal' élevés, les e: rosseries » des laiderons sages par force, en un mot l'atmosphère de mépris élégant où vit une telle fenmie. Oui, du mépris, malgré la courtoisie des formes; je le sens poindre autour de moi et je m'en amuse, parce que j'ai la conscience nette : mais, de celles qui ne l'ont pas nette, cela doit tout de même gâter le plaisir.
En revanche, plusieurs avantages.
D'abord, on est un objet d'intérêt, de curiosité tout comme un homme très riche, un prince, un grand arriste. On à un rôle dans la comédie du monde, tandis que la veille on n'était qu'admis au spectacle. Des gens qui renonçaient depuis longtemps à me donner la moindre attention, ou même à me reconnaître, me comblent à présent de leur assiduité. On me trouve de la beauté, de l'esprit; on assure que je m'habille à merveille.
afS LA PEUR DE l'enfer
« Étonnant comme l'amour va bien à cette petite Valenty I i
Ainsi parlait hier, se croyant défilé de mes oreilles, un chirurgien célèbre, membre de l'Académie des sciences ; il confiait cette découverte à un diplomate allemand.
Et ce n'est pas seulement l'appétit masculin que je sens frémir, bouillonner autour de moi : les gens les plus sérieux me recherchent; je les intéresse, moi qu'ils ignoraient... Je suis un cas, un numéro sensationnel de la saison. Jamais on ne nous a tant invités à dîner, mon mari et moi.
Henri s'en étonne : mais il incline à attribuer cette faveur à l'importance de son dernier rapport sur les phosphates roumains.
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Grand dîner d'hier soir, — chez les Clary, — vous savez bien? les Clary du boulevard Beauséjour, fabrique de pâtes alimentaires à Issy, grosse fortune, la femme merveilleusement habillée, le mari intelligent et raseur...
Durant toute la soirée, j'ai senti frémir, autour de mes épaules très décolletées, la curiosité de tous, mêlée de désir et de mépris sympathique. Il y avait là, comme convives, des échantillons de tout le Paris-dîne-en-ville : des gens du vrai monde (très peu); des gens du monde de seconde catégorie; un grand médecin, un homme de bourse connu, un auteur dramati(][ue, l'inévi-
lÔO LA PEUR DE l'eNFER
table M. Thomas, et, naturellement, à côté de moi, M. Duzart. La conversation fut ce que la fait un tel groupement de gens : quelque chose de brillant et de banal, d'ingénieux et de faux, de paradoxal et de connu tout de même, — cette conversation que l'Europe nous envie et qui semble aux Parisiens une monnaie courante, une très menue monnaie, jusqu'au jour où le hasard d'un voyage leur enseigne l'effroyable ennui des grands dîners hors de Paris.
Beaucoup plus que ma vieille amie M"^ Dehesnin, M"* Clary affiche des prétentions à organiser un salon littéraire et des dîners a d'esprit » . Elle est un apôtre de la conversation générale. Elle n'ose pas encore installer sur la nappe une sonnette à portée de sa main pour interrompre les entretiens particuliers (comme le fit jadis une célèbre maîtresse de maison), mais elle y viendra, si seulement quelques gens du vrai monde l'y encouragent. Car vous devinez bien que toute sa littérature n'a pour objet que d'amener dans son salon, dans son salon de pâtes alimentaires, le plus possible de gens du vrai monde.
Donc M"* Clary, malgré l'absence de sonnette, s'efforce de donner la parole à un causeur
LA PEUR DE l'enfer 261
OU à une bavarde professionnels, et d'obtenir le silence des autres. Hier soir, M. Thomas a gardé le... parloir depuis le bar sauce printanière jusqu'à la selle d'agneau aux laitues farcies, inclusivement : une bonne vingtaine de minutes.
Il a parlé de l'Enfer.
Mon Dieu! oui... Â tous ces sceptiques et à toutes ces écervelées, il a adressé un petit sermon sur la damnation étemelle, l'idée que tous les peuples en ont eue, idées tragiques, idées comiques, le plus souvent comi-tragiques. M. Thomas parle trop, et moi je l'entends un peu trop souvent. Mais je ne puis nier qu'il parle bien, avec une agréable érudition, et d'un tour spirituel. Et puis, sa conférence sur l'Enfer me libérait des propos de mon voisin, de mon complice éventuel, M. Duzart. Dire que la première fois, chez M™^ Dehesnin, ce voisinage m'a amusée!
Mais ce soir-là M. Duzart me parlait du paradis : entendez le paradis de voluptueuses tendresses où il prétend m'entraîner. Et cette conversation à laquelle il revient obstinément (comme tous les courtisans d'une femme!) finit par m'irriter tellement les nerfs que j'en avais presque les larmes aux yeux. Il ne comprend pas, le malais-
263 LA PEUR DE l'enFER
droit! que c'est justement cette prétendue volupté qui m'épouvante, qui me fait me rebeller et me raidir à l'avance. Je ne peux pourtant pas lui dire :
c Je suis une femme pour un seul homme.
Irritée contre cet homme, je voudrais le tromper sans être contrainte d'appartenir à un autre... Procurez-moi ce moyen sans me tourmenter et fichez-moi la paix avec votre paradis! d
Je me précipitai dans l'enfer de M. Thomas comme dans un bain rafraîchissant.
Le philosophe était en verve. Il découvrit mille aperçus ingénieux sur le sens du mot c éternité » ; sur la peine d'être privé de voir ce qu'on aime (la peine du darn) ; sur le rôle de la température dans les conceptions infernales des diverses religions. Il ne conclut ni pour ni contre l'existence de l'enfer : M. Thomas est prudent lorsqu'il s'agit de conclure. Toutefois, il exprima l'idée que les tortures éternelles lui paraissaient peu compatibles avec la bonté divine : d'autant plus que l'enfer était inutile, sinon comme épouvantai! : à quoi bon faire souffrir ce qui ne saurait être corrigé par la souffrance? Et il cita ce mot de je ne sais plus quel penseur :
LA PEUR DE l'enfer 26)
« Je vois bien l'utilité de la peur de l'enfer, mais je ne vois pas l'utilité de l'enfer. »
A cet instant précis, un maître d'hôtel que sans doute ces ingénieux développements distrayaient à l'excès, renversa, partie sur la nappe, partie sur une dame, un verre de bourgogne exceptionnel, servi au plateau pour signaler sa qualité. Nous dûmes à cet incident la fin de la conférence : des conversations particulières furent tolérées. M. Duzart en profita pour recommencer à tisonner le pauvre petit tempérament qu'il me suppose; mais vous savez ce qu'on gagne à tisonner un feu mal allumé ; on achève de l'éteindre. Tandis qu'il m'éteignait ainsi à grand effort, moi, je méditais sur les dernières paroles prononcées par M. Thomas :
« JE VOIS BIEN L'UTILITÉ DE LA PEUR DE L'ENFER, MAIS JE NE VOIS PAS L'UTI- LITÉ DE L'ENFER... »
Cette, phrase mémorable s'imprimait dans mon cerveau en lettres phosphorescentes, comme il convient à un propos infernal. Et un petit projet — convenablement infernal aussi — s'organisait spontanément en moi.
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<!c Je vois bien Tutilîté de la peur de l'enfer, mais je ne vois pas l'utilité de l'enfer... y>
Toute la nuit qui suivit mon dîner chez les Clary, ce profond apophtegme me poursuivit dans mon sommeil,^ illustré par des songes étranges, où repassaient les imagés invoquées par M. Thomas, ses récits touchant l'enfer à travers les âges, l'enfer à travers les pays. Je voyais des diables cornus empoigner mon mari, comme sur la fresque célèbre de San Gemignano, et le porter en ricanant vers une chaudière où fumait l'huile ardente.
e: Attends un peu, sire Valentyl disaient les diables; attends, mauvais époux, menteur à ta parole, traître au pacte conjugal; tu vas éprouver ce qu'A en coûte de tromper une pauvre petite femme sans défense... »
Lui se débattait, clamait :
c Grâce I grâce I je ne tromperai plus ma femme, je le jurel Qu'est-ce que gagnera Pau-
LA PEUR DE l'enfer 26f
lette à posséder un mari fidèle, si ce mari est ébouillanté?... »
Et moi je criais aussi :
« Ne le jetez pas... Je le préfère encore infidèle... »
Mais les démons me tiraient leur vilaine langue; d'un geste preste et joyeux, ils faisaient basculer mon mari par-dessus le bord, puis s'évanouissaient eux-mêmes dans la fumée de l'huile. Je me penchais avec horreur sur l'énorme marmite, et, non sans surprise, je constatais que cette marmite infernale était tout siniplement une baignoire pleine d'eau tiède et parfumée. Mon mari y délassait ses membres, et me souriait.
c Ne crains rien, me disait-il. Je ne te trahirai plus. J'ai eu trop peur. Avec ces compagnons encornés, on ne sait jamais comment finissent de pareilles plaisanteries, i^
Au réveil, tout en grignotant mes toasts, je pensai :
c Tout cela est bel et bon, et Thomas est un brillant philosophe : mais je n'ai pas à ma disposition une chaudière truquée et des diables facétieux. Il faut que je dresse moi-même mes
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batteries infernales. Sans métaphore, il faut que mon mari ressente jusqu'au fond du cœur et des moelles les affres de Georges Dandin, et que moi seule je sache qu'il n'est pas ce qu'il mériterait d'être. Cela sufEra-t-il pour le convertir? Rien n'est moins sûr. Mais si cela ne le convertit pas, une vraie tromperie de ma part ne l'aurait pas non plus converti. Et j'aurais donc, en pure perte, subi une épreuve dont je ne me soucie point. Contentons-nous de donner à M. Valenty, pour le moment, l'impression qu'il choit dans l'huile bouillante.
Donc, je suis bien résolue, et il ne reste plus qu'à trouver les moyens d'exécution.
Ce n'est pas très commode.
Si mon mari s'aperçoit que je le menace d'un simple épouvantail, c'est moi qui suis ridicule : premier péril. Je veux donc pousser les apparences aussi loin que possible. Pour bien faire, il faudrait la scène de la Trincesse de Tagdad:
LA PEUR DE l'eNFEK 267
c — M. Nourvady était enfermé avec moi par ma volonté, parce qu'il était, parce qu'il est mon amant 1... »
Ahl le geste de Jane Hading jetant cette insulte à la face de Dumény, tandis que ses cheveux roulent sur ses épaules nues! Seulement jamais je ne saurai réussir cet effetAk, moi... Il me faut une scène plus simple, moins romantique, plus vingtième siècle.
Et là me guette l'autre péril. C'est très joli de jouer la Tr incesse de "Bagdad au naturel. Mais, de nos jours, les Nourvady sont infiniment moins patients et respectueux qu'en 1880 (outre que, s'ils possèdent un million en or vierge, ils s'empressent de le placer en bonnes valeurs et d'en distraire tout au plus, pour leurs princesses, quelques louis de fleurs).
Nourvady-Duzart ne paraît pas du tout homme à me dire, comme celui de Dumas à Lionnette de Hun :
« — Je vous respecte et vous êtes sacrée pour moi : si jamais vous m'appartenez, ce ne sera q\ie de votre consentement... »
Il se fiche bien de mon consentement, mon Nourvady! Le jour où il me riendra, en tête à
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tête, dans son logis de la rue Demoures, j'aurai beau jouer les Lionnette de Hun, il ne pensera, lui, qu'à se payer de ses peines, qu'à toucher les arrérages de son platonisme.
Ma petite Paulette, il s'agit d'être maligne, de ne risquer que l'indispensable, tout juste... et d'assurer sa ligne de retraite.
Avec un mari tant soit peu soupçonneux, £1 y a mille moyens de susciter en lui la c peur de l'enfer » sans l'ébouillanter tout à fait. On s'affiche avec le faux complice, on joue la froideur conjugale, au besoin on laisse traîner une lettre ambiguë...
Mais Henri a une telle confiance en moi que c'en est exaspérant.
Voilà six semaines que mon flirt avec M. Duzart crève les yeux de tout le monde : Henri n'y voit goutte. Il surprendrait une lettre compromettante qu'il lui inventerait aussitôt une honnête interprétation. Il lui faut le flagrant délit.
LA PEUR DE l'enfer 269
VOUS dis-je, pour se rendre compte enfin qu'une femme aussi respectable que moi peut tout de même, un beau jour, tromper un mari aussi séduisant que luL
Très perplexe, j*ai consulté le docteur Tempieux, qui est bien moderne et ne dédaigne pas le rôle de confesseur laïque pour perruches. Un fait divers (l'exploit récent d'un de nos innombrables satyres) m'a fourni l'amorce de la consultation. L'hamadryade surprise était, cette fois, une ouvrière de dix-huit ans, bien portante et robuste; le drame s'était accompli vers deux heures après-midi, à cinquante mètres d'un café, dans le bois de Vincennes.
— Vous ne me ferez pas croire, cher docteur, ai- je dit, que cette nymphe de l'aiguille ait opposé une très ârouche résistance. Quand une femme est bien résolue...
— Détrompez-vous, madame, a répondu Templeux. Même dans le cas d'une sincère résistance, le faune peut fort bien vaincre l'hamadryade. Cela dépend de l'expérience du faune, de sa décision, de son adresse... Il y a un jiu-jitsu spécial pour faunes. Et puis...
270 LA PEUR DE l'enfer
— Et puis quoi, docteur?
— Et puis... le terrible de rafFaîre, pour Thamadryade, c'est que, dans un tel désarroi, les distinctions à la façon de votre ami Thomas entre la volonté et la nolonté, entre le réfléchi et le réflexe, s'abolissent merveilleusement. L'hamadryade peut fort bien se relever pleine d'horreur sincère, et cependant avoir sincèrement fléchi... Observâtes-vous jamais, madame, chats et chattes flirtant, au temps des lilas? Avez-vous noté que cela ne se terminé jamais sans un coup de grifle de la chatte, qui,, pourtant, avant la rencontre, appelait amoureusement le griflîé?... Voyez-vous, dans ces afiaires-là la plus sincère des hamadryades ne comprend goutte à ellemême... Voyez encore Lucrèce I Honnêteté célèbre... Et pourtant, comme dit Henri Heine, elle ne se perça le sein qu'après coup]
BrrrI il me fait frémir, le docteur, avec sa Lucrèce, ses coups de griffe et ses nolontés.
J'interroge ma conscience...
Est-ce que, vraiment, je serais capable de cette tricherie envers moi-même? Est-ce qu'un secret désir d'aventure se glisserait encore dans mon dessein de revanche?
LA PEUR DE L ENFER 2Jl
Examen de conscience :
Peut-être, au début, ai- je eu envie eç effet de me divertir un brin, de changer l'ennuyeux trantran de ma vie... Les premières étapes en pays de flirt m'ont amusée. J'ai pu croire un moment que je prendrais goût à ce qui charme tant de de mes contemporaines. Mais depuis que je sens que cela devient sérieux et prochain, depuis que sous la courtoise impertinence de mon complice je devine, dissimulé, masqué, le faune du bois de Vincennes; depuis que je ne puis penser à lui sans évoquer du même coup la Tour de Mamel, je n'ai plus aucun entrain, ou, pour mieux dire, j'ai le € trac >... C'est moi l'hamadryade qui a envie de se sauver, éperdue, par les profondeurs du bois.
Ohl je n'en suis pas plus fière pour cela. Je me gourmande :
ft Grande sotte I me dis-je à moi-même. Tu te calcines le sang pour des scrupules qui ne pèsent guère à ton mari. Et cependant c'est la même chose, c'est le même crime sentimental, commis par lui ou commis par toil Aie donc du courage jusqu'au bout. Inflige-lui la vraie brûlure de l'huile bouillante, et non la peur de la
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chaudière. Pense àt'àpre joie de vengeance que tu resieniiras quand tu auras ^t d'Henri un mari trompé, un mari dont la femme l'aura traM pour un autre homme, et qui le lui dira... »
Ainsi je chauffe de mon mieux ma pauvre énergie. Mais c'est navrant I Â mesure que mon imagination travaille, toute ma sensibilité proteste et se révolte. La pensée que je pourrais devenir la femme illégitime de M. Duzart me fait me rétracter, me recroqueviller sur moimême...
Résigne-toi, pauvre Paulette, à être une femme pour un seul homme, lequel ne mérite pas tant de £délitë. Il t'est décidément aussi impossible de commettre le délit conjugal, qu'il esc impossible à un honnête homme de s'approprier un biUet de banque qui traîne. Lui non plus n'y a aucun mérite. Il est comme cela, et voilà tout.
Mais, en y réfléchissant, cette espèce d'impuissance i appartenir à qui n'est pas mon mari me rassure sur un point. Je suis bien certaine de ne jamais jouer la Lucrèce par persuasion.
LA PBUK DE l'enfer 27)