Vianen, 5 août
Presque toutes les lettres de La Fayette écrites après la prison, portent sur les anxiétés de cette situation pénible. Elle lui dicte d'autres témoignages d'affection émue envers cette compagne absente, ce « Cher cœur » à qui, d'Amérique, il en adressait autrefois de si remplis de tendresse jeune, enivrée par la guerre de libération qui le captivait. Le voici en Hollande; il avait un jour rêvé de s'y voir pour la France, à la tête des républicains du pays, mettant fin au stathoudérat, qui est l'agent de l'Europe contre elle. Il y penserait presque encore; à raison du même ostracisme qui l'éloigné de France , Brune, qui commande là, l'oblige à quitter. Le gouvernement de l'an III, l'avait-il libéré pour le tenir banni, ou voulait-il se donner l'air, publiquement, de prévoir en lui et d'empêcher la popularité
du monarchiste? D'après La Réveillère, l'un des médiocres de ce gouvernement, l'intention aurait existé en effet de l'éloigner. Bonaparte avait, en fait, la mission d'obtenir de l'Autriche l'élargissement comme une des conditions de la paix. Il ne s'en pressait guère, d'ailleurs, et la note par lui remise en dernier lieu portait que les prisonniers « pourraient aller où « ils voudraient excepté, en Autriche ». Il aurait ajouté, par ordre suivant les uns, de lui-même selon d'autres : « Sans pource tant qu'ils puissent actuellement se « rendre en France. »
En réalité, autre chose que ces appréhensions préoccupait ceux de ce gouvernement qui étaient capables d'action. Carnot, qui semble bien, lui, avoir été dès l'abord pour la rentrée libre, avait hâté la conclu-
sion en mandant à Bonaparte, le 1 er août 1797, d'en terminer enfin. Or, aussitôt la clause admise, un émissaire de ce même Carnot et de Sieyès allait attendre la Fayette sur la route de Hambourg, afin de lui faire' entrevoir un nouveau rôle sous leurs auspices. Ils l'auraient voulu pour substituer un gouvernement sérieux au Directoire décrié, incapable, impuissant d'autre manière que par des coups de Fructidor, en face des Conseils de Tan III, ceux-ci appuyés du mouvement de réaction auquel cédaient les esprits. Ils cherchaient, eux, à accomplir cette substitution, et c'était l'air ambiant, paraît-il, d'avoir avec soi le coryphée d'autrefois. La vengeance des monarchies envers lui le sacrait à nouveau, sans doute, car à la même heure l'intime à lui qu'était Masclet tâchait, de
la part de Barras, de l'attirer vers ce dernier.
Les correspondances du Général ont appris à la génération de 1830 combien les perspectives ainsi ouvertes devant lui le laissèrent froid. Il est possible qu'enfermé si longtemps il ne fût pas en état de voir bien clair dans les circonstances; mais il réprouvait absolument les Fructidor, quelque apparence qu'ils eussent : certainement cela lui suffit.
A ses yeux, les institutions représentatives avaient seules du prix, toutes ses lettres d alors le disent et la suite le fait clairement voir. Dès ce moment on ne s'occupa plus de lui. 11 fallut rester dehors, y rester dans la position d émigré que la Convention lui avait faite ; Sieyès avait objecté cette condition à M me de La
Fayette, qui insistait auprès de lui pour le retour de son mari : « Nous avons des lois « dont nous ne pouvous nous écarter ».
A la vérité, ce Directeur fatigué du désarroi avait tout d'abord répondu : « Qu'il attende ! »
Ainsi se trouve comme en bannissement et sans un toit à lui l'homme en qui, à présent, on recherchait le représentant véritable de la Révolution. 11 est sans ressources pour lui et les siens.
Bien plus, il ne peut se savoir sûr de résider ici ou là librement, la guerre l'exposant à être tantôt en territoire français, d'où il est exclu, tantôt en pays germanique, qui lui est interdit à titre de criminel. Les éditeurs des Mémoires, en 1837, jugèrent opportun de laisser entrevoir qu'aussitôt rendu au jour il s'était em-
pressé de remercier, outre le Directoire à qui il le devait, les ministres y compris Barras et aussi Bonaparte. Il serait sans fondement de le lui reprocher aujourd'hui.
Une fois rentré, il ne chercha en cela et n'en prit d'autre bénéfice que le moyen de procurer à tous ceux qui avaient été autour de lui, aides de camp, parents, amis, la radiation des listes d'émigrés ou de suspects, leur rétablissement dans la plénitude de citoyens de leur pays.
Dans ces conditions le temps a passe et la solution de Brumaire est imminente.
Sur l'avis de sa femme conseillée par Romeuf, qui a apporté pour plus de hâte un passeport à nom inconnu, La Fayette
revient inopinément à Paris le lendemain du 18. Nous manquons encore d'un historique réellement véridique du gouvernement créé en Fan 111. Un historique jour par jour, dont l'esprit soit emprunté non aux partisans de la réaction qui cherchait à détruire ce gouvernement pour redevenir dominante, mais renseigné aux sources où se conservaient et l'esprit de la Révolution et celui de ses conséquences. A cause d'une apparente analogie de situation, des écrivains, ces derniers temps, ont tourné les yeux vers l'expéditive solution de 1799 pour en découvrir la genèse. Ils auraient été édifiés en se reportant aux Mémoires de La Fayette et à ses lettres datées des approches de l'événement ou des jours qui ont suivi.
La déroute politique dans laquelle on se
trouvait n'est rendue plus authentiqueraient sensible nulle part, et celui qui en parle est du moins quelqu'un de cette révolution, quelqu'un autorisé entre tous quant à elle et qu'inspire la préoccupation, la seule, d'en sauvegarder les principes, d'en maintenir les effets. Ligne à ligne y ressort l'impuissance de gouverner où a conduit peut-être l'organisation constitutionnelle du pouvoir, mais aussi Tincapacité des hommes et certainement Timprobité de plus d'un, en présence de l'action destructive acquise aux dépossédés par le jeu même des institutions. Jl y a alors, concourant ensemble, les adversaires de fond, les plaintes des victimes, l'affaissement public provenu des incohérences et de l'incertitude. Les politiques de la Convention qui restent encore, sont
visiblement impropres à résoudre une situation si compliquée. D'aucun document cette situation ne ressort aussi bien que de ce qu'à écrit alors La Fayette. En aucun n'est aussi sincèrement sentie la nécessité, pour ne pas se voir détruire par le mouvement contraire, d'unir dans la résistance, et pour la réfection du pays, tous les éléments, distants entre eux semblent-ils être, en qui réside l'intuition de la liberté et celle du gouvernement dans les données que la liberté impose.
Cet historique encore à faire 1 mettrait dans l'exacte lumière le fond politique du La Fayette de la Révolution. Ces documents du tournant de sa vie montrent avec évi-
1. M. Albert SorcI, dans son sixième volume de l'Europe et la Révolution française, vient de tracer do cette période un précis indiquant au vrai le cadre à remplir et la faisant enfin comprendre.
dence l'esprit et les mobiles moraux qui à toute époque l'inspirèrent. Des cachots monarchiques et de l'exil que la République lui a infligé revient-il, tout simplement, le monarchiste de 1791 ? Il s'en faut de beaucoup. Encore moins quelqu'un sur qui souffle la rancune ou surtout épris de lui.
Monarchiste? Déjà quand il écrivait à Archendolz, en 1793, il ne l'était plus comme auparavant. Il avait bien regardé la constitution de 1791, en son temps, « comme le « meilleur point de ralliement contre nos « ennemis malgré ses défauts », il ne concevait pas moins qu'on la modifiât. Dans cette lettre de prison il le disait clairement aupubliciste dcMinerva : « Si, en assurant <v l'indépendance des élections etdesdélibé- « rations, la nation avait voulu revoir l'acte « constitutionnel, m'en serais-je plaint,
« moi le premier, le plus opiniâtre défen- « seur des conventions ? » Ce qu'il est à présent, c'est ce qu'il a été toujours. Il Ta dicté à M me de La Fayette, à Olmutz, récapitulant sa conduite pour fournir des arguments aux amis qui agissent en sa faveur devant l'opinion : « le même « homme », fait-il écrire-là, « le même « homme dans toutes les circonstances, « conduit par les mêmes principes, aujour- « d'hui faisant des vœux ardents pour que « la République s'établisse sur des bases « solides 1 . » Amoureux de lui-même ? pas davantage ; amoureux de son pays d'abord, ensuite de son pays sous la liberté politique. 11 a été des premiers et des plus résolus à donner cette assise à ce pays, il est aussi épris d'elle qu'à ses commencements. Il