‹ La Fayette dans la révolutionChapitre 5 sur 14 · LA FAYETTE. G · texte numérisé non relu

LA FAYETTE. G

presque ouverte en ce temps-là des loges maçonniques, quant aux attributs moraux dus à la personne dans la société humaine.

Avec Malesherbes, avec Turgot, avec Vergennes, la situation de parias créée aux protestants de France par les lois de Louis XIV Ta révolté. Il s'est voué aux efforts tentés pour amener le jeune roi à rendre l'état civil à ces proscrits intérieurs de l'intolérance. Vergennes a mis en mouvement l'entreprise, et c'est lui qui la fera aboutir; mais La Fayette s'y est employé, et par ce qu'il en écrit à Washington encore, on peut voir combien elle avait d'obstacles 1 . En 1785, il est allé aux con-

1. 11 mai 1785. — Voir à cet égard mon précédent petit volume. Le comte de Vergennes et P.-M. Hennin (Armand Colin, édit.). — Un fascicule de M. Charles Read : La Fayette, Washington et les protestants de France, publié en 1893 (Fisbacher. édit.), présente un historique

trées mêmes des Cévennes écouter les plaintes, raviver les espérances, orienter Faction. Par lui, après cela, la question de cette grande réparation publique vient devant le corps politique que sont les « Notables » en 1787 ; par lui, ils en formulent officiellement le vœu. C'est ainsi par lui pour une grande part que pourra se produire, deux ans après, l'éclatante démonstration de liberté religieuse qui porte le pasteur du » Désert » Rabaud- Saint-Etienne, à la présidence de l'Assemblée Constituante.

La Fayette est donc exactement préparé pour les États généraux appelés à corriger

documenté de cette réparation publique mémorable et de la part qu'y prit La Fayette.

ou à refaire les rouages de la Monarchie.

Il n'a pas été le moins agissant dans le mouvement d'opinion qui a fait recourir à ces « États » du royaume ; il n'est pas parmi les derniers qui les érigent en Assemblée nationale. Toujours promptement épris de ce que les idées font entrevoir, de ce que les choses présagent, il n'est pas moins pénétré de la nécessité d'en appeler à l'épreuve et au temps, après les changements effectués. Il a le sens du gouvernement, qu'il l'ait appris de sa vie américaine ou qu'il le doive au jeu de ses facultés natives et à la culture qu'elles ont reçue. L'idéal politique réside en ce moment dans l'imitation de la monarchie représentative instituée en Angleterre ; dans les lettres provenant du manuscrit de Louis Ilomeuf, La Fayette dit à plu-

sieurs reprises explicitement pourquoi.

C'est à ses yeux l'institution demandée par les conditions mêmes où se trouve la France. Il indique qu'il faudrait la compléter, les causes de difficultés qui naîtront en la pratiquant ; il voit au delà d'elle, mais il voit aussi la grande différence qu'il y aura d'elle à l'institution précédente, et que l'organisme sera bien au-dessus de l'ancien. Il n'y aura plus de soumission qu'à la loi; les hommes, égaux dans le droit civil, égaux dans la proportion des charges, pourront donner librement cours à leurs sentiments et à leur activité; le fait de gouverner viendra de la collaboration du roi avec les délégués que désignera la nation ; le gouvernement aura dans les gardes nationales sa milice pour retenir ou faire plier les factions, dans l'armée

militaire la force seulement défensive contre les attaques ou les insultes du dehors. Tout le temps que l'Assemblée de 1789 travaille à constituer la monarchie qui a été ainsi conçue, et qu'en en débattant les termes elle pense s'y conformer, il est en quelque sorte le répondant de cet idéal. 11 Test sous un assentiment à peu près universel, avec une popularité qui aurait enivré de plus insensibles que lui.

C'est pour préserver des atteintes cet idéal à vrai dire incontesté, qu'il a approuvé la répression affectuée à Nancy par Bouille, que lui et Bailly n'ont pas hésité à convoquer et à conduire au Champ-de-Mars les forces municipales contre le commencement d'organisation de la foule révélé par le pétitionnement en masse qui s'y préparait.

Il faut dire, aujourd'hui, qu'une notion faisait défaut aux perceptions politiques de ce moment, la notion de ce qui avait amené l'Angleterre à changer de dynastie pour rendre définitive l'installation de son nouveau régime. Cette notion se trouvait peutêtre chez un petit nombre, chez ceux qui intriguaient autour du duc d'Orléans; l'autorité morale, toutefois, leur manquait.

D'ailleurs , nul éloignement n'existait envers la dynastie existante. Au contraire, toutes les préventions étaient pour elle.

Les Anglais avaient mis plus d'un demisiècle à se détacher tout à fait des Stuarts ; en 1791 on était, à l'égard de Louis XVI, trèsloin de dispositions pareilles.

Combien d'hommes publics ont jamais été en possession d'un ascendant comme celui qu'eut par là La Fayette? Aussi,

éloigné de l'Assemblée et de Paris afin que sa présence n'empêchât plus rien, envoyé commander une des armées de la frontière, il multiplie, de son commandement même, des avis qui sont des blâmes, puis, à la veille du 10 août, il vient en personne rappeler à l'Assemblée, qui se pose en souveraine, le roi et la constitution dont elle a la garde.

C'est toute autre chose qu'un coup militaire. On ne pensait pas encore à ces coups-là ; jamais, du reste, on n'y eût vu La Fayette. 11 se sait, lui, importun au roi, détesté de la Cour, c'est pour le principe qu'il marche. En lui, c'est la constitution qui agit, la constitution qui a été faite parce qu'elle était souhaitée. Excepté de ne point croire que le monarque manque à son serment, trame des connivences au

dehors, il n'a pas d'illusion sur la confiance quil lui inspire, il ne le soutient pas moins de tout ce qu'il peut. Il explique très naturellement cela dans la seconde lettre secrète écrite de sa prison : « Surce veillant incommode pour lui, haï de ses « entours, je cherchais à lui inspirer des « sentiments et des démarches utiles à la « Révolution, à garantir ses jours et sa « tranquillité. » C'est le régime enfin conquis de monarchie représentative qu'il entend faire vivre, et il accomplit son acte de 1792 dans une entière conviction de sa légitimité et du devoir imposé par elle.

A ce point qu'il trouverait opportun de traiter avec l'ennemi afin de disposer d'assez de forces pour tenir la constitution debout, plutôt que de courir à des batailles dont l'état de l'armée ne lui laisse pas

augurer une issue heureuse, el il l'a fait savoir au roi.

Une faute assurément, une faute de conduite qui est déjouée aussitôt par ellemême, et hâte ce qu'il avait cru empêcher.

Déjà, semble-t-il dans ses lettres, il sentait que l'histoire la lui reprocherait. Une faute, toutefois, dictée par le moment.

Elle est en réalité approuvée par beaucoup qui n'ont pas comme lui situation pour la commettre, mais approuvant qu'elle soit commise. Seulement, dès que les éléments qui veulent en paralyser l'effet se mettent en mouvement, ces autres abandonnent celui qui l'a assumée. « J'ai résisté le der- <( nier et presque seul, écrit La Fayette, <( mais si l'intrigue égarait plusieurs ci- <( toyens, la terreur les glaçait presque « tous. » Et c'est véridiquement que de sa

prison il parle ainsi. Il avait commis la faute par esprit de gouvernement dans Tordre d'idées qui avait présidé à l'institution nouvelle : le gouvernement pratiqué avec sincérité de la part de la royauté et de celle des sujets, sans esprit d'artifice, conséquemment sans suscipions. Il l'avait commise n'admettant pas d'autre mode que de pratiquer cette institution, pour remédier à ses insuffisances ou à ses imprévus et pour préserver des emportements.

Évidemment, et déjà on pouvait s'en douter, c'était méconnaître la prévision politique; c'était ne penser ni à l'infidélité possible chez le roi, qui se voyait dépouillé, ni aux écarts de conception à provenir, dans les esprits, des latitudes données par l'institution même. Dans la faute de La Fayette il n'y avait eu, du moins, aucun des

mobiles qui ont entaché la vie de plus d'un des hommes appartenant à l'histoire.

Nous n'aimons pas avoir à distinguer des moments chez nos hommes publics, à marquer en eux des différences ou des lemps d'arrêt. Il nous les faut tout d'une pièce. Nous nous plaisons à les concevoir en direction absolue, du commencement à la fin. Comme depuis cent ans un tel rôle est peu possible à une vie qui se prolonge, à moins qu'elle soit simplement un écho plus qu'attentif des faits, une utilisation d'eux adroitement menée ! Malgré tout calcul, les faits auront inévitablement changea plus d'une reprise. Depuis le renversement de l'ancienne monarchie les sen-

timents seuls ont pu rester les mêmes à travers les circonstances. Celles-ci sont devenues trop mouvantes pour que l'attitude des acteurs n'ait pas été modifiée, interrompue, retournée peut-être. C'est arrivé à La Fayette, l'unité de sa vie n'est pas moins flagrante. Quoi que Ton en ait dit ou que l'on vienne à en dire, elle Test autant que l'histoire ait jamais eu à l'applaudir en d'autres, justiciables d'elle comme lui. L'unité morale, s'entend, celle qui donne aux actes leur valeur parce qu'elle les dicte. Elle aurait cessé d'exister en lui, l'homme de la monarchie représentative selon l'exemple anglais que plus qu'aucun il s'était montré, si on l'avait vu accepter, comme garantie de la liberté politique, l'invasion permanente et bientôt systématisée de la foule que devint la

République dans la mission de gouverner.

De notre temps, il a été dit qu'à moins d'être un adversaire on ne pouvait rien séparer dans le cours de la Révolution, qu'elle formait un tout indivisible attaché parle lien d'un même fil. C'est une de ces idées qui naissent des excitations de la politique et qui ne durent que leur moment:

on peut douter qu'à distance l'histoire y adhère. Parce que, jeune, le gendre de la maison de Noailles a souvent dit rechercher « la gloire », que plus d'uije fois ensuite sa réputation le préoccupa et que la popularité lui fut chère, il faut chasser la pensée qu'il les ait jamais comprises autrement que fondées sur l'expression en lui des aspirations publiques et sur l'idée d'être en cela supérieur. Dans aucune occasion, h aucun moment un indice con-

traire ne serait rencontré valant qu'on y regarde. Sa seconde lettre écrite à la suite mande à l'Allemand plein d'admiration pour lui à qui elle s'adresse : « Si « dans les correspondances, les paroles, « les actions, les pensées de ma vie entière « on en a cité une seule que la liberté et « la philanthropie puissent désavouer, « assurez hardiment qu'elle n'est pas de « moi 1 ; » c'est l'exergue à graver au frontispice de sa médaille.

Chez La Fayette, l'esprit politique au sens courant du mot fut absent. L'adresse ou l'art tactique qui savent de soi prévoir, qui réduisent d'avance les écueils ou les écartent et qui font aboutir, lui manquait.

Mirabeau, cherchant à se porter au pouvoir sur les épaules de ce maître alors des

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