ITALIENNE, PAR UN BELGE
Rappelons, en termes aussi précis que possible, la pensée développée par moi dans V Office de publicité du 7 septembre* Il importe que cette pensée soit bien comprise, moins pour montrer aux Belges que la malveillance de quelques hommes de parti n'a rien changé à mes sentiments à leur égard* que parce que cette pensée se rattache à tout un système de politique générale.
Un homme des plus recommandables de la Belgique, dont l'amitié me fut acquise dès le premier jour ; un de ces excellents esprits que l'écrivain le plus indépendant accepte volontiers pour aristarque, m'écrivait ce qui suit, à la daté du 9 septembre :
« Si j'ai bien saisi la suite de vos idées, votre article sur Garibaidi et l'Unité italienne peut se résumer en quelques propositions fortement enchaînées Tune à l'autre, et dont chacune a sa certitude propre.
« 1. L'entreprise de Garibaidi se condamnait elle-même, parce qu'elle induisait son auteur à des actes que le droit public et le droit des gens, la prudence révolutionnaire et une morale tant soit peu sévère réprouvent. » — C'est en effet ce que j'ai dit, et ce que je continue de penser, j'en demande pardon à la grande âme de Garibaidi. A Dieu n# plaise que j'afflige ce noble vaincu! Je n'ai pas qualité pour lui donner des leçons; et si je maintiens mon dire, c'est uniquement dans Fintérêt de ce qui me semble le droit et la
vérité, en dehors desquels je ne connais ni liberté ni république-, dans l'intérêt de ce que j'appelle la Révolution, et qui n'a rien de commun avec ces coups de théâtre fantastiques qui plaisent tant aux masses ; dans l'espoir, enfin, que les amis de l'Italie, que je suppose également amis de la France, finiront par comprendre qu'il est temps de changer de tactique.
« 2. Cette entreprise allait ainsi contre son propre but, en violant les lois de Tordre social et en détruisant d'ores et déjà, par ses exigences comme par ses conséquences, l'union qu'elle voulait fonder.
« 3. La géographie, l'économie politique et l'histoire sont ici d'accord avec la politique. L'Italie, par nature, par tradition et destination, est anti-unitaire; Rome elle-même, destituée de cette Papauté souveraine, dont on déclare précisément ne vouloir plus, n'aurait aucune des conditions d'une capitale.
« 4. Au fond, ce que l'on demande pour l'Italie, ce que | rêvent les Italiens, pleins de leurs grandioses et dramatiques \ souvenirs, c'est, au point de vue politique, de faire de l'Italie une sixième grande puissance; au point de vue religieux, après avoir subordonné la Papauté au royaume, de conférer à celui-ci le protectorat de la catholicité. On Itend, en un mot, bien qu'on ne le dise pas, à revenir, sous lune autre forme, à la dualité impériale et pontificale, expression de l'Italie au moyen âge. Le parti çadical italien, qui, tout en répudiant la Papauté et l'Église, s'arroge Tapostolat de l'Europe, ne sort pas de cette donnée : il ne fait que l'approprier à ses vues, témoignant ainsi du sentiment rétrospectif qui anime les populations italiennes.
« 5. Devant ces prétentions de la Jeune-Italie, la France impériale, inquiétée dans sa prépotence, ne peut manquer de faire l'une de ces deux choses : ou de refouler Tltalic, en alléguant les traités, l'équilibre européen, la raison géographique et historique, au besoin le principe même des nationalités, que le Piémont interprète et applique d'une manière beaucoup trop large; ou bien, de chercher un accroissement compensatoire au moyen de quelque adjonction importante. » — Ceci, observe mon correspondant, n'implique de votre part ni un conseil, ni une approbation, ni un vœu. C'est tout simplement la prévision d'un fait,' indiqué par les lois de la mécanique internationale.
« 6. Si le gouvernement impérial prenait ce dernier parti, ce serait infailliblement du côté de la Belgique et du Rhin qu'il porterait ses vues; et il y manquerait d'autant moins, que, d'un côté, il serait appuyé par le préjugé et le désir secret du peuple français, et que, de l'autre, il aurait pour auxiliaires toutes les nationalités actuellement en travail de résurrection ou de concentration, Italiens, Hongrois, Polonais, Allemands unitaires, qui tous, pour s'assurer l'alliance française, feraient bon marché des Belges, dont il est de mode de considérer la nationalité comme non avenue.
<( Conclusion. — Donc la Belgique, si elle entend ses intérêts, si elle a souci de son indépendance, tout en reconnaissant tel quel, le royaume d'Italie, doit se méfier de ses sympathies garibaldiennes, s'abstenir de prendre parti pour l'unité péninsulaire, se bien persuader qu'en encourageant les annexions chez celui-ci, elle les autorise chez celui-là, et que les vrais ennemis de la nationalité belge, les seuls annexionnistes qu'elle ait à craindre, sont ses journalistes
soi-disant libéraux, qui, répondant aux Anglais, demandent à grands cris l'incorporation des États de l'Église dans le Piémont, sans s'inquiéter si elle n'aura pas pour conséquence l'invasion de leur pays par les Français.
« Un tel langage, ajoute mon correspondant, serait parfaitement placé dans la bouche d'un de nos hommes d'État. Je regarde donc votre article comme un avertissement d'ami donné à la Belgique; et, pour ma part, en ma qualité de Belge, je vous en remercie. »
• Telle est bien, en effet, et de point en point, la pensée de mon second article. Une s'agit pas, selon moi, de savoir si une nation, considérée in abslraclo, en dehors de toute définition, spécification, circonscription, relation et action, possède de son fonds le droit de se constituer en un État indépendant, unique et unitaire : la généralité même d'une telle question en prouve l'inanité. C'est un fantôme propre seulement à échauffer les imaginations et à agiter les masses. Il s'agit de savoir, in concreto, au point de vue de la pratique sociale et dans la réalité des choses, ce qui constitue originefléàtent la nationalité ; de quelle évolution elle est
si, par exemple, les peuples de la Péninsule s îles qui s'y rattachent ne forment véritablenation homogène ; si leur fusion en un même serait conforme à leur nature ainsi qu'aux convenances et aux droits des étrangers, ou si elle serait Ufte ^îti^e de perturbation pour tous, i î) j ^r, éJeH sur quoi je me suis prononcé d'une manière Pï sufftsa^çm explicite. Je ne veux pas de l'unité italienne, parce^uejfette unité n'est, à mes yeux, qu'une fantaisie
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italienne; parce qu'elle est contraire aux principes politiques, aux tendances de la civilisation, au droit des diverses nations de l'Italie; parce qu'elle ne pourrait s'établir qu au moyen d'une dictature armée, au mépris des conditions géographiques et des traditions historiques; parce qu'en ajournant pour longtemps les aspirations libérales de l'Italie, elle porterait une grave atteinte au développement de la liberté en Europe ; parce qu'enfin cette unité, obligée de créer, pour contraindre la divergence des populations, une force militaire redoutable, romprait au dehors l'équilibre établi, et provoquerait dans les États circonvoisins une agitation qui ne se terminerait que par le remaniement de la carte politique de l'Europe. C'est alors que, précisant ma pensée, j'ai indiqué l'incorporation de la Belgique dans l'Empire français comme devant être, selon toute probabilité, une des conséquences de ce remaniement.
Ainsi, l'atteinte portée en Italie contre le droit public et le droit des gens, aurait pour contre-coup une atteinte équivalente, et pour ainsi dire compensatoire, contre le système européen établi depuis 1814 au détriment de la nation belge, entre autres, et sans profit pour personne.