CONTRE LA FRANCE
Le rétablissement de l'Empire français, en 1852, a été pour les Belges une source d'alarmes continuelles qui a rendu chez eux plus vif qu'il n'avait jamais été le senti -
ment national. Ceia se comprend, et je n'ai garde d'en faire à ce peuple un sujet de reproche. Je remarquerai même que depuis dix ans le gouvernement impérial a cru devoir plus d'une fois donner à la Belgique les assurances les plus amicales. Mais la peur est une passion dont on guérit difficilement, surtout quand l'objet qui l'inspire est toujours là.
On conçoit donc que la politique de lord Palmerston à l'égard du gouvernement impérial et des projets d'annexion qu'on lui suppose, ait été embrassée d'entrain par la nation belge, comme elle l'est du reste par l'Allemagne tout entière et par la majorité de l'Europe. Ici, l'instinct de conservation a parlé plus haut que la réflexion, je le crains ; mais on ne saurait lui en vouloir. Or, quelle est cette politique de lord Palmerston? Étreindre de tous côtés l'action impériale, l'enfermer dans un cercle de puissants États, organiser militairement l'Angleterre, armer la Belgique, s'allier à la Prusse par un mariage dynastique, soutenir l'Autriche enfin, et, c'est ici le point capital, créer l'unité italienne. Jusque-là, je le répète, je n'ai rien à reprocher au peuple belge, pas plus à ses libéraux qu'à ses cléricaux. Chacun est libre de pourvoir à sa propre sûreté comme il l'entend, à ses risques et périls. Je comprends môme qu'en France les hommes d'opposition sérieuse voient sans déplaisir se former cette espèce d'assurance étrangère contre un pouvoir qui n'a pas leur assentiment. Un chef d'accusation des plus dangereux contre un gouvernement est de pouvoir lui reprocher qu'il est isolé, sans appui au dehors, sans alliés. Et qui oserait jurer que cette opposition, poussée au désespoir, ne serait pas disposée à s'appuyer elle-même sur le dehors Dans tous les siècles et dans tous les pays,
les partis vaincus, républicains, légitimistes ou aristocrates, les peuples opprimés comme les souverains expulsés, ont tendu la main à l'étranger : c'est dans la nature.
Mais voici où commence, pour la Belgique, l'inconvénient de la politique si hardiment dessinée par lord Palmerston, et sur quoi j'appelle également l'attention, nonseulement de la démocratie française, mais de la démocratie européenne.
L'opposition au gouvernement impérial porte beaucoup plus loin que le système napoléonien, la personne de l'Empereur et la dynastie des Bonaparte : elle atteint la nation elle-même. En général, les étrangers n'ont pas la moindre / intelligence du mouvement qui, depuis un demi-siècle, emporte la France. On ne voit dans ses révolutions successives qu'un effet du caprice, un témoignage de la légèreté de notre caractère, tranchons le mot, de notre impuissance à nous gouverner. Tandis que nous crions sans cesse : En avant! en avant! sans pouvoir, il est vrai, dire toujours où nous allons -, en Angleterre, en Belgique, on se fait un titre de . gloire de la fixité des institutions. Si l'Allemagne est à cette heure en travail d'indispensables réformes, ces réformes tellement quellement accomplies, l'Allemagne, on peut le tenir pour certain, rentrera dans le repos. Le mouvement perpétuel est la loi de l'histoire; mais les masses l'ont en horreur. Pour que le progrès soit accepté, il faut qu'il s'accomplisse d'une manière insensible, ou qu'une transformation rapide, si on ne peut l'éviter, serve pour des siècles. La France seule, depuis 1789, semble se complaire à l'agitation, aux renversements. La facilité qu'a eue le gouvernement impérial à se rétablir, après trente-
sept ans de régime constitutionnel, a surtout scandalisé nos voisins. II est donc vrai, se sont-ils dit, que le Français n'aime que la gloiïe et les batailles! il n'est pas fait pour la liberté; il est incapable de s'élever à la hauteur du selfgovemment. Peuple lâche et sans dignité, qui n'a d'énergie que contre les pouvoirs débonnaires, contre un Louis XVI, un Charles X, un Louis-Philippe, un Gouvernement provisoire, mais qui adore les Louis XIV et les Napoléon!... De là les théories les plus impertinentes sur l'infériorité des races gallo-romaines et la prééminence des peuples germaniques. Un professeur allemand, dont j'ai oublié le nom, a fait une doctrine de cette gallophobie, en prouvant, à la manière des pédants d'outre-Rhin, que la nation française est finie, et que c'est un droit et un devoir pour l'Europe de délivrer la civilisation de cette peste. Le compliment le plus flatteur que j'aie reçu en Belgique a été de m'entendre dire partout que je n'étais pas Français, mais Germain. On croyait m'honorer en me distinguant de ma nation. Bref, au désir très-apparent de combattre la prépondérance de l'Empire actuel, se joint chez les peuples excités le vœu sincère d anéantir pour jamais l'influence française, en procédant contre la nation comme le demandait en 1814 le baron de Stein, par l'incorporation et le démembrement. Laissons de côté les chances, assurément fort problémati ques, d'une telle entreprise : ce qui est certain, et ce que nous devons regarder j à tous les points de vue, comme un immense malheur, c'est qu'il n'existe à l'étranger que haine pour la France.
On s'attend bien que je ne perdrai pas mon temps et mon papier à combattre de tels sentiments et à en démontrer
l'injustice. Ces condamnations en masse sont absurdes, mais il y a là un symptôme qu'il n'est pas permis à des publicistes sérieux de négliger. Nos voisins et rivaux, je le répète, n'entendent absolument rien à nos affaires; ils ne soupçonnent pas le premier mot des questions qui, depuis l'avènement de la monarchie de Juillet, nous agitent, des problèmes redoutables que nous nous sommes posés et qui intéressent l'Europe entière. Cette cessation si brusque de toute résistance après le 2 Décembre, cet affaissement des volontés, ce scepticisme gangréneux des consciences, cette dissolution de mœurs, tous ces signes d'une décadence inopinée, qu'il est facile du reste de constater chez nos détracteurs aussi bien que chez nous, et qui font de la destinée de notre pays celle de l'Europe, tout cela, dans l'esprit des étrangers, porte condamnation contre nous et justifie d'avance l'exécution que méditent, dans les vapeurs de leur cerveau, tant de démagogues imbéciles, de patriotes hypocrites, de diplomates perfides, de pédants stupides et d'aventuriers insensés.
J'affirme donc qu'il existe en Belgique un parti d'opposition, non pas seulement au gouvernement impérial, mais à la France même; et quand une observation de quatre années ne me l'aurait pas chaque jour fait voir, ce qui vient de m'arriver suffirait pour m'en convaincre. L'horreur de l'annexion, l'antipathie pour les institutions de l'Empire et la colère contre la nation française, se sont confondues dans les déclamations et les manifestations dont j'ai été l'objet. Ce qui n'existait jusqu'alors qu'à l'état latent a éclaté tout à coup au grand jour; et je puis dire, sans crainte d'erreur, que depuis le 7 septembre dernier il s'est déclaré en Bel-
gique deux courants d'opinion auparavant inaperçus : celui des hommes qui, comme mon correspondant de tout à l'heure, se tiennent en garde contre l'infatuation italienne, la politique de lord Palmerston et l'hostilité à la France, et celui des faux patriotes, médiocrités ambitieuses, libéraux anglonianes, qui poussent à l'unité italienne et à la coalition. De quel «ôté incline le gouvernement du roi Léopold? Naturellement, la question ne s'est jamais posée pour lui avec cette précision -, mais je crois avoir de fortes raisons de penser que, s'il se tient dans une grande réserve, il ne se déclarera contre nous qu'à son corps défendant (I).
Voici donc ce que je dis aux Bonifacc et consorts, qui, depuis mon départ de Bruxelles, n'ont cessé de fomenter cette dangereuse agitation :
Savez-vous seulement où vous allez et qui vous mène? Tandis que moi, étranger à votre pays, je m'efforce de conjurer, par une discussion pacifique des affaires d'Italie, jusqu'au prétexte et à la possibilité d'une invasion de la France en Belgique, et conséquemment d'une conflagration générale, vous, avec une frénésie égale à votre vanité, vous soufflez à vos compatriotes le mépris et la haine de la France; vous accoutumez vos populations flamandes et wallonnes à l'idée d'une croisade contre elle ; autant que vous le pouvez, vous rendez la guerre, et par suite l'annexion de votre pays, inévitable.
Oui, vous dis-je, cette annexion dont vous vous faites, à cette heure, un instrument de terrorisme el de popularité, c'est vous qui la préparez; elle sera l'œuvre
(1) Voir & la fin 1^ note (E).
de vos mains. Ne vous fiez pas aux coalitions : rien n'est plus aisé que de les dissoudre, comme un général habile coupe une armée sur le champ de bataille. Ne comptez pas, pour vous défendre, sur l'appui de l'étranger : sans parler de l'armée française, qu'un de vos officiers les plus distingués me disait un jour être la plus formidable machine de guerre qui eût jamais existé, l'empereur Napoléon a sous * la main, dans les ferments révolutionnaires répandus par toute TEurope, dans les rivalités d'États, dans les compétitions dynastiques, dans la divergence des nationalités, dans les divisions de partis, dans l'égoïsme britannique luimême, dix fois plus de moyens qu'il ne lui en faut pour sortir victorieux d'une lutte dont la Belgique serait le prix. N'attendez rien de notre démocratie pas plus que de l'orléanisme ou de la légitimité. Du moment que l'opposition française aura la preuve que la coalition du dehors est dirigée tout à la fois contre l'Empire et contre le pays, elle vous tournera le dos et vous dira, comme Hermione à Oreste, dans YAndromaqm de Racine:
Et tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux De mourir avec lui que de vivre avec vous.
Gardez-vous, bourgeois de Belgique, de ces jeunes doctrinaires qui s'arrogent en ce moment le privilège du patriotisme; qui vous parlent, comme Joseph Boniface, de vous ensevelir dans Y immortalité de la mort, et qui, au jour des catastrophes, seraient les premiers à vous donner le signal de la résigation. Souvenez- vous de ce que je vais vous dire, et que vous pouvez regarder comme parole
prophétique, parce que je me fonde sur la nature des choses et sur deux mille ans d'histoire : la Belgique n'est ni allemande, ni anglaise, ni française; sa mission est de séparer la France de l'Angleterre et de l'Allemagne. Amie de la première, la Belgique ne sera jamais annexée; devenue hostile, il y a dix à parier contre un qu'elle le sera. Prenez mes paroles en bonne part, et n'y voyez pas de menace : elles sont le résultat de longues méditations tant sur votre histoire que sur le présent et l'avenir de l'Europe (i).