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IV. — POLITIQUE DE FÉDÉRATION ET POLITIQUE D'UNITÉ

On me dit, et l'observation ne manque pas de justesse, que toute cette politique à l'endroit des affaires belges et

(1) Les avertissements à la Belgique se multiplient d'une manière significative. Tandis que le gouvernement impérial, par l'organe de M. de la Guéronnière, s'excuse de ne pas quitter Rome par la crainte de céder à la tentation d'entrer en Belgique, l'Opinion Nationale, répondant au reproche d'inconséquence que lui adresse la France, déclare nettement que si l'Allemagne arrive à se constituer en nation compacte de quarante millions d'habitants, elle n'hésitera pas à donner au peuple français le conseil de chercher des garanties dans une extension de territoire. A ce propos, M. Guéroult rappelle l'énergie avec laquelle il a conseillé l'annexion de la Savoie et do Nice, pour contrebalancer l'unité italienne. Tout cela, dit-il, rentre dans un plan d'ensemble bien réfléchi et fort logique. Ainsi l'Opinion Nationale, journal d'opposition démocratique et dont MM. de la presse libérale do Belgique suivent, quant à l'Italie, les errements, se déclare plus unitaire quo l'Empire, plus napoléonienne que Napoléon. Comprenez-vous, Belges? Et quel est ce plan d'ensemble dont parle M. Guéroult, l'ancien rédacteur de la République? Passez au § suivant, et vous pourrez l'entrevoir.

italiennes peut être en soi, et dans les limites que nous venons de voir, irréprochable ; mais qu'il lui manque une sanction, c'est de se rattacher à quelque grand principe, à une conception de la politique générale de l'Europe. Sans cela, observe-t-on, nous restons dans les spécialités. Nous voyons bien, par exemple, le rapport qui existe entre l'unité italienne et le maintien de l'indépendance belge; mais ce n'est là qu'un détail, un accident, contraire ou conforme, rien ne le démontre, à la loi générale. Or, existe-t-il ici une loi générale, ou bien ne s'agit-il que de simples conseils de prudence, tantôt à l'adresse des Italiens, tantôt à celle des Belges? Quel est le principe, le plan (T ensemble, qui, selon vous, régit l'Europe?

J'ai dit déjà, dans mon article du 13 juillet sur Mazzini et V Unité italienne, que le principe appelé, selon moi, à régir la politique moderne, n'est autre que le principe de fédération, corollaire de celui de la séparation des pouvoirs, lequel à son tour est la base universellement reconnue de tout gouvernement libre et régulier, à plus forte raison de toute institution républicaine, et a pour opposé le principe de l'agglomération des peuples et de la centralisation administrative. Ainsi le droit public et le droit international marchent d'accord : telle est la loi de l'un, telle sera celle de l'autre : agglomération et centralisation, ou fédération des peuples et séparation des pouvoirs. Je ne veux pas entrer ici dans les différentes parties de cette thèse, qu'il suffit pour le moment d'indiquer. Quelques mots seulement sur l'application de ce principe à la politique actuelle.

Les divers États, au nombre de trente-six ou quarante,

dont se compose l'Europe, se divisent naturellement en deux catégories : ce sont les grands et les petits.

Les grands Élats sont aujourd'hui au nombre de cinq, qu'on appelle les cinq grandes puissances : Y Angleterre, V Autriche, la France, la Prusse et la Russie. — Les petits États comprennent tout le reste.

A tort ou à- raison, les cinq grandes puissances se partagent la suprématie de l'Europe; elles en constituent l'amphictyonic. Quand elles sont d'accord, tout est en paix, il n'y a que des difficultés de ménage; quand elles se mettent en conflit, la guerre devient universelle. Ce fut une grosse affaire, lors de l'expédition de Crimée, pour la Prusse, l'Autriche, la Confédération germanique et les autres États, de ne pas se laisser entraîner par les belligérants, Russie, France et Angleterre. Même chose lors de la campagne de Lombardie.

De cette division naturelle des États de l'Europe en deux catégories, les grands et les petits, naissent deux systèmes politiques opposés : le système unitaire et le système des fédérations.

Le premier a pour représentants les cinq grandes puissances ci-dessus nommées, plus, si l'idée mazzinienne triomphait, l'Italie royale et papale. — Le second est représenté par la Confédération germanique et la Confédération helvétique, auxquelles on peut ajouter, en tenant compte des traditions du passé et des éventualités de l'avenir, cinq autres Confédérations, à l'état plus ou moins rudimentaire, savoir : Confédération italienne, que Mazzini, Garibaldi et Victor-Emmanuel demandent à ramener à l'unité; Confédération Scandinave, formée du Danemarck, de la Suède

et de la Norwége; Confédération danubienne, à créer et à définir-, Confédération hispanique (Espagne et Portugal), et Confédération ci$-rhénane t Belgique, Hollande, Luxembourg, Trêves, etc., depuis le Zuiderzée jusqu'à Dunkerque et à l'embouchure de la Moselle.

Le système unitaire, ou des grandes zones, a pour but de répartir l'Europe, et par suile la majorité du globe, entre cinq ou six vastes foyers, constitués eux-mêmes sur le principe de la subordination des provinces et communes, conséquemment sur l'absorption de toute liberté comme de toute nationalité. C'est une nouvelle espèce de féodalité impérialiste et communautaire, qui atteint jusqu'à la propriété, à l'industrie, dont la bancocratie judaïco-saint-simonienne, plus que l'Église, serait l'àme, et Y Opinion nationale le principal organe. La démocratie italienne et la presse soidisant libérale de Belgique marchent à la suite. — Le but du système fédératif est diamétralement opposé : il tend à donner à chaque nationalité, province ou commune, la plus grande somme de vie, d'activité et d'indépendance ; à chaque individu, la plus grande liberté possible. C'est le vrai principe de 89, la tendance républicaine de tous les siècles.

Tout cela est également logique : au point de vue de l'enchaînement des idées, les deux théories se valent. Le droit seul et la liberté peuvent décider laquelle des deux l'emportera, de la théorie de l'unité ou de celle de la fédération. Toute la question est de savoir, en prenant les choses par le sommet, si l'homme moderne, deux fois affranchi, en premier lieu par la Réforme, plus tard par la Révolution, consent à poursuivre l'œuvre de sa liberté-, s'il tient à rester maître de lui-même, à disposer de sa pensée,

de son travail et de sa richesse, à se gouverner par une science positive, à faire respecter sa souveraineté et conséquemment à avoir toujours la main sur l'État ; ou si nous ferons mieux de revenir au système d'une hiérarchie d'argent et d'épée, d'un communisme agricole et industriel, en deux mots, d'une féodalité matérialiste, où la raison d'État seule commande et la raison individuelle n'a rien à dire.

Car tels seront le droit civil, le droit politique et le droit économique, telle sera ridée que nous devrons nous faire du droit international; telle, par conséquent, sera ou. devra être pour chaque pays sa politique extérieure. Le débat européen résulte essentiellement de cette opposition. Disons enfin que, si le progrès de l'humanité doit s'accomplir dans le sens de la liberté individuelle, corporative, locale, communale, provinciale, nationale, la première ayant pour support les suivantes, et la dernière servant pour ainsi dire à toutes les autres de base ou de table, il arrivera forcément, après un certain nombre d'oscillations, que les grands États perdront insensiblement de leur caractère centralisateur, se rapprocheront de la forme fédérative, et ne conserveront de l'absolutisme unitaire que la mutualité des garanties et la communauté des lois. Le contraire aura lieu, si, comme aucuns prétendent, le progrès est dans le sens de la hiérarchie sociale, de la subalternisation des individus et des groupes. Est-il besoin de dire auquel de ces deux systèmes je me rallie?

Les fédérations, leur solidarité, leur influence réciproque, leur appui mutuel : tel est donc, selon moi, Tunique et puissant moyen qui reste à la Révolution de se poser et d'agir, non plus comme parti de démagogie évincée, coa-

lition de conspirateurs et d'aventuriers, mais comme parti de la Justice, de la Science et de la Liberté, en dehors desquelles le système humanitaire se réduit à une bancocratie universelle, servie par cinq ou six empereurs.

Ces principes posés, rien de plus aisé, pour chaque État, que d'en déduire la politique qu'il doit suivre. Mais la logique n'est le fait que du petit nombre-, et, par le jeu des passions et des intérêts, la politique des gouvernements et l'opinion des masses sont souvent à rebours de ce qu'elles devraient être.

N'est-il pas étrange, par exemple, que le représentant de l'unité en Italie soit justement le républicain Mazzini, et le champion du fédéralisme l'empereur Napoléon?... Or, république et unité, fédération et empire jurent ensemble; autant le parti mazzinien s'est montré impuissant à fonder son unité, autant l'empereur des Français devait éprouver de mécompte lorsqu'il se verrait réduit à proposer la fédération. Et admirez comme la fortune, qu'on dit aveugle, distribue le succès et le revers ! Aspromonte est tout à la fois, pour l'Empereur, la revanche de son échec de Villafranca ; pour Garibaldi, l'expiation de l'annexion de Naples.

Quelle est, au milieu de ces tiraillements, la conduite à tenir par un petit État, tel que la Belgique? La Belgique, si elle s'inspire de ses traditions communales, si elle consulte son histoire, si elle étudie sa position sur la carte, ne peut manquer de se prononcer pour le principe de fédération, d'accord en cela avec les républicains français, qui certes n'ont jamais entendu donner l'Italie à Yictor-Emmanuel, et ne cessent de protester, depuis dix ans, de leur opposition au régime des armées permanentes et de leur dédain des

annexions (1). En adoptant la politique fédéraliste, la Belgique acquiert, dans le système européen, une importance considérable et une garantie de premier ordre. Elle garde sa signification historique ; sa nationalité n'a plus rien d'équivoque ; elle s'explique par les considérations mêmes qui tendaient auparavant à la faire nier. On comprend que ce peuple soit à la fois Flamand, Wallon, c'est-à-dire Gaulois et Allemand, de même que la Suisse est à la fois française, germanique et italienne. On conçoit que la Belgique puisse se raccorder un jour, mais sans se confondre, avec la Hollande, avec les provinces dites rhénanes, et qu'elle forme le noeud d'une confédération de neuf millions d'hommes. Et remarquez que dans tout cela il n'y a rien de clérical, pas plus que d'impérial, rien môme qui exclue absolument la monarchie constitutionnelle, forme préparatoire de la république, disait Louis-Philippe. La Belgique, la Hollande, peuvent conserver leurs dynasties respectives ou les renvoyer -, suivre, l'une ses attractions démocratiques, l'autre ses préférences aristocratiques-, maintenir le siatu quo bourgeois ou faire une révolution sociale, sans que le principe fédéra^if soit altéré.

Comment donc se fait-il que ce soient justement les libéraux les plus exaltés de Belgique qui font alliance avec Je parti unitaire italien? Vous, qui m'invitez à étudier voire histoire, en avez-vous jamais saisi la philosophie? Eussiez-

(1) L'an passé, MM. Garnier Pages et Deamarets ont fait une tournée en Allemagne, dans laquelle ils ont posé, au nom du parti républicain français, le principe de la confédération européenne. M. Villiuumé, dans une brochure, le Salut de l'Italie, s'est également prononcé dans ce sens. J'ai cité M. PeUetau ( voir a la fin, note (B) ) ; je pourrais en citer d'autre».

vous pu me dire, si dans ce moment je ne vous l'indiquais, ce que la Belgique fait au monde, et quel est son rôle dans l'histoire? Mais que dis-je? Vous qui insultez aux tristesses d'une situation qu'aucune puissance humaine ne pouvait chez nous conjurer, vous qui vous vantez d'une liberté qui n'est pas votre œuvre et dont vous faites un si piètre usage, vous imposez aux ignorants qui vous lisent. Oubliez-vous que la Belgique, avec son parlcmcntage, son doclrinarisme, ses tendances centralisatrices, son esprit de conservation bourgeoise, ses ferments révolutionnaires, son prolétariat et sa bohème, la Belgique, en pleine dissolution morale et religieuse, est engagée dans la même passe où la France, votre chef de file, est engravée; que partout où le droit économique ne s'est pas formulé, où l'équilibre des intérêts n'existe pas, il y a tendance fatale à l'absorption bureaucratique et à l'omnipotence du centre; que de pareils entraînements, indépendants de la volonté des hommes, sont irrésistibles ; et que vous n'avez pas plus le droit de reprocher à la France la contre-marche du 2 Décembre, que je n'en aurais, moi, d'accuser MM. Frère et Rogier de n'être pas précisément des Artewelde?

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