L'ITALIE
En Italie, il y a eu des villes depuis les époques les plus reculées. Ce furent les Pélasges qui, parait-il, ont introduit en Italie la pierre de la maison (Jiestia, vesta) et la pierre des démarcations (zeiis herkeios) qui constituent les bases de la ville (1). En Etrurie, il y avait douze villes avec des gouvernements indépendants, mais liées sous la forme fédérative; on observe le même fait dans les villes étrusques de la Campanie et du Pô. Le gouvernement était entre les mains des lucumons, prêtres, guerriers et propriétaires. Les villes nommaient un représentant qui apportait leurs vœux dans les assemblées de la Confédération réunies à Vulsinies. Dans le Latium, il existait plus de trente villes confédérées dont la capitale fut Albe et plus tard Rome ; la Rome primitive, comme on le voit par le fragment des douze tables, était dominée par l'aristocratie ; il en était de même dans les autres villes du Latium.
Les intérêts communs des Latins et des Romains étaient réglés par des députés, qui, jusqu'au Consulat de P. Manlius et P. Decius, se réunissaient à la fontaine de Ferentino ;
(1) MicnELET : Hist. rom.
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c'était une fédération militaire, composée dès son origine de dix villes qui, peu à peu, se sont élevées au nombre de quarante-sept et dont les assemblées étaient connues sous le nom de Fci'ins Intinas (1). Dans le golfe de Tarente s'est lorinée aussi une ligue de villes diverses.
« Rome, ville d'origine pélasgique, suivant l'opinion des historiens, a, peu à peu, acquis la suprématie dans le Latium, et plus tard elle a étendu son domaine à l'Italie et à une grande partie de l'Europe, Les luttes intestines entre les deux classes, l'aristocratie et la plèbe, ont perfectionné son organisme intérieur et l'ont faite la première des villes, la capitale d'un grand empire. Son système de conquête a maintenu son pouvoir pendant longtemps. Les peuples vaincus et les villes conquises conservaient, en général, leurs lois et leurs constitutions, élisaient leurs magistrats, conservaient leurs religions et jouissaient d'une certaine autonomie qui leur rendait moins lourd le joug romain. Il leur manquait cependant la forme fédérative. Rome était la ville souveraine qui attirait toutes les attentions ; elle était le centre qui absorbait le meilleur de chacun des peuples,' la capitale où convergeaient les grands talents, les grandes capacités ; elle était enfin la ville par excellence (urbs). C'est pour cela que toutes les libertés locales ont été éliminées; les charges civiques perdirent leur importance et dans les dernières années de l'empire elles étaient bien difficiles à remplir, dételle façon que les citoyens les évitaient (2).
« C'est par l'Italie que la liberté a pénétré en Europe. Au bord de la mer se sont organisées des communautés libres, comme la république de Naples, celles d'Amalfi,
(1) MlCIIELET.
(2) Teixeika Bastos.
Pise et Venise. Cette dernière qui, par sa situation géographique spéciale, était tout à fait séparée de la péninsule italique et sans dissensions intestines, a oITert le plus de solidité; elle a été la dernière à disparaître, tout en s'étant formée la première. Les constitutions des républiques italiennes s'étaient fondées dans lesanciennes constitutions municipales de l'empire, les autorités avaient les mêmes noms quoique avec des attributions différentes (1). »
Le 25 mai 1856, Victor Hugo, en répondant à J. Mazzini qui lui demandait un mot pour l'Italie, écrivait ces paroles mémorables : « Oui, le premier des deux peuples qui se lèvera fera lever l'autre. Disons mieux, nous sommes le même peuple, nous sommes la même humanité. Vous, la république romaine, nous, la république française, nous sommes pénétrés du même souffle de vie; nous ne pouvons pas plus nous dérober, nous français, au rayonnement de l'Italie que vous ne pouvez vous soustraire, vous italiens, au rayonnement de la France. Il y a entre vous et nous cette profonde solidarité humaine d'oii naîtra l'ensemble pendant la lutte et Tharmonie après la victoire. Italiens ! La fédération des nations continentales sœurs et reines, et chacune couronnée de la liberté de toutes, la fraternité des patries dans la suprême unité républicaine, les Peuples-Unis d'Europe. Voilà l'avenir (2).
L'unitarisme, malgré la volonté des rois, conduit souvent à la Fédération. L'unité de l'Italie est aujourd'hui fausse et artificielle, comme tout ce qu'a créé la royauté;
(1) Edgar Quinet : Lés Révolutions d'Italie.
(2) Victor Hugo : Pendant l'exil.
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mais il peut l)ien se l'aire qu'elle soit dans Tavenir un instrument (rémancipation pour le peuple italien.
Milan est à quatre heures de voyage de Turin. Mais entre Milan, la capitale de la Lombardie, et Turin, la capitale du Piémont, quelle énorme dilTérence ! Tandis que celle-ci est une ville essentiellement aristocratique, Milan est tout ce qu'il y a de plus moderne et de plus avancé en idées, en principes, et animée du souffle républicain et socialiste !
Le même contraste se remarque entre Rome et Naples, deux villes rivales, chacune avec des m<i'urs spéciales et bien diverses l'une de l'autre.
L'Italie est constituée par des provinces qui ont des traditions, des dialectes et des tempéraments différents, et, seule une fédération républicaine pourra lui imprimer un cachet vraiment national.
Plusieurs écrivains d'Italie et publicistes de talent sont républicains fédéralistes dans le sens que nous avons exposé plus haut; ils défendent cette noble idée avec conviction et ardeur.
L'Espagne est dans la même situation politique et sociale que l'Italie, et, dans un chapitre spécial, nous traiterons du développement qu'a pris l'idée fédéraliste dans le monde intellectuel et politique de cette nation.
« Le premier effet de la centralisation, a écrit Proudhon dans son étude sur la Fédération et Vanité de Vltalie^ il ne s'agit pas ici d'autre chose, est de faire disparaître, dans les diverses localités d'un pays, toute espèce de caractère indigène ; tandis qu'on s'imagine par ce moyen exalter dans la masse la vie politique, on la détruit dans
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ses parties constitutives et jusque dans ses éléments. Un État de 26 millions d'ànies, comme serait Tltalie, est un Etat dans lequel toutes les libertés provinciales et municipales sont confisquées au profit d'une puissance supérieure, qui est le gouvernement. Là, toute localité doit se taire, Vesprit de cloclier faire silence : hors le jour des élections, dans lequel le citoyen manifeste sa souveraineté par un nom propre écrit sur un bulletin, la collectivité est absorbée dans le })ouvoir central; tout ce qui concerne Tadministration, la justice, Tannée, renseignement, les travaux publics, la police, les cultes, etc., aboutit au ministère ; tout ce qui regarde le législateur, au Parlement. La fusion, en un mot, c'est-à-dire ranéantissement des nationalités particulières, où vivent et se distinguent les citoyens, en une nationalité abstraite où Ton ne respire ni ne se connaît plus : voilà Tunité.
« L'unité en Italie est comme la république indivisible de Robespierre, la pierre angulaire du despotisme et de l'exploitation bourgeoise. »
« Deux mots de géographie et la cause est entendue : « L'Italie, par nature et configuration, est fédéraliste : elle le fut dans l'antiquité jusqu'à la conquête des Romains, dont la mission historique ne fut pas, comme l'on sait, de former l'unité italienne, mais de convertir le monde alors connu à un droit et à une religion uniques. Ce but atteint, et l'empire d'Occident renversé, l'Italie revint à sa nature, à ses attractions, à la loi de ses intérêts et de ses destinées. La raison de ce retour est visible, pour ainsi dire, à l'œil nu.
« L'Italie se compose principalement : 1° d'une longue péninsule, en forme de botte, limitée au nord-ouest par
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la chaîne semi-circulaire des Alpes, et de tous les autres cotés par la mer; 2" de trois grandes îles : la Sardaigne, la Corse et la Sicile. La superficie du pays est d'environ 18.000 lieues géographiques carrées, dont 14.600 pour la partie continentale; 1.600 pour la Sardaigne; 443 ])Our la Corse, et 1.360 pour la Sicile. La population totale est d'environ 25 millions d'àmes; plus dense en Lombardie, plus rare en Sardaigne.
« Et d'abord, en ce qui concerne les îles, faisant abstraction de la France qui s'est incorporée la Corse, je demande où est pour elles la raison de l'unité ? Quel argument de coiuiuodo et incominodo^ quelle raison de voisinage, de défruitement, de connexité territoriale, de solidarité, de culture, d'industrie, d'administration, peuton invoquer?
« Même observation pour la partie péninsulaire. On conçoit que le bassin du Pô et de ses afïluents, le plus considérable et le plus riche de tous, forme un seul groupe politique. Mais qu'a de commun ce bassin avec celui du Tibre, qui coupe obliquement la Péninsule par le milieu, avec toute la partie sud-est, depuis les marais Pontins jusqu'à Reggio et Tarente ? Toute cette péninsule a partir du grand bassin du Pô, que l'on appelait autrefois Gaule cisalpine, et qui n'était pas même considérée comme faisant partie de l'Italie, forme une espèce de boyau, divisé dans sa longueur par la chaîne des Apennins, du sommet de laquelle partent, à droite et à gauche, comme des échelons, une suite de vallées indépendantes qui toutes finissent à la mer.
(( Ici, l'unité est chose factice, arbitraire, pure invention de la politique, combinaison monarchique ou dictatoriale, qui n'a rien de commun avec la liberté. Avant ces dernières années, la critique des libéraux, hostiles à la
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maison de Naples, faisait remarquer que les Siciliens n'ont jamais pu souffrir les Napolitains : pourquoi veut-on aujourd'hui qu'ils souffrent les Piémontais ?
<( Le fantaisisme de cette unification ressort bien davantage, quand on songe à la capitale qu'il est question de donner à l'Italie nouvelle : Rome.
« Point n'est besoin de longues recherches en histoire, politique, économie politique, pour découvrir la raison qui a déterminé la formation des capitales les plus célèbres : Ninive, Babylone, Memphis ou Le Caire, Corinthe, Paris, Londres, Vienne, Moscou, Lisbonne, Pavie ou Milan. Il suffit de jeter les yeux sur la carte. Rome, ellemême, je parle de la Rome ancienne, placée sur le bas Tibre, commandant toute cette importante vallée, Rome eut, comme chef-lieu de la république latine, sa raison d'existence. Mais, dès que Rome eut conquis le monde, elle tendit à déchoir : ses triomphes, ses jeux, ses monuments, son Sénat, ne servirent de rien. Le gouvernement, obligé de suivre l'empereur, eut son siège partout, à Alexandrie, a Nicomédie, à Constantinople, à Trêves, à Paris, à Ravenne; le titre de capitale ne fut pour Rome qu'un titre honorifique. Les siècles et les révolutions n'ont point changé la position. Qu'est-ce que Rome aujourd'hui? Un musée, une église, rien de plus. Comme centre d'affaires, de commerce, d'industrie, comme point stratégique, comme influence de population, néant. Rome vit de l'étranger, c'est-à-dire, comme le disait l'économiste Blanqui, des aumônes de la chrétienté. Otez-lui ses prêtres, c'est la cité la plus morne, la plus nulle de l'Italie et du globe ; une nécropole (1). »
(1) Prouduon : La Fédération et l'unité en Italie.
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La géograpliie, réconomie politique et Fhistoire sont ici d'accord avec la politique.
L'Italie, par nature, par tradition et destination, est antiunitaire; Rome elle-même, privée de cette papauté souveraine dont on déclare précisément ne plus vouloir, n'aurait aucune des conditions requises j)Our une capitale.