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LA RUSSIE

Pour bien voir la nature russe dans ton le sa lumière, a dit Morlill, il faut ne pas considérer la noblesse, qui a toujours été dominée par l'influence occidentale ; il faut considérer les cultivateurs de la terre. « Dans un Etat presque entièrement rural comme l'est encore la Russie, ajoute M. Beaulieu, le paysan constitue la partie la plus importante et la plus nombreuse de la nation. Là, plus

^1) Pi Y Maugall ; Las Xac ion alidades

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f|iie dans les aiilios contrées, c'est dans Thabitant des ( hamps (juon trouve le fond national. »

Dans un intéressant ouvrage de M. Victor Tissot i (liez les Busses, nous trouvons des descriptions pittores- ([ues sur le peuple russe, dont voici quelques extraits :

« Par leur manière d'être, leur organisation, leur état social, les Russes forment le peuple le plus jeune de I Europe.

« La décrépitude n'est que dans la capitale, à Saint- Pétersbourg, qui subit depuis sa fondation le contact d'une civilisation étrangère. Pierre-le-Grand ne put germaniser que sa capitale, ses fonctionnaires et ses bureaucrates. Le peuple résista à tous ses ukases, conservant, malgré les menaces, sa baibe et son costume, ses mœurs et ses traditions.

« Tel que, le paysan personnifie la Russie vierge, la Russie silencieuse qui n'a pas encore parlé.

« Ah! pauvre moujick, qu'on méprise et qu'on bafoue,, c'est toi qui es l'avenir, car tu es le peuple, et le peuple russe aura son jour !

« Gomme on te méconnaît, pauvre moujick ! Pour le voyageur de table d'hôte, pour celui qui passe en ne voyant que ta face barbue, ta pelisse de mouton, graisseuse et déchirée, tu es la béte, l'ivrogne, la « masse noire w qui ne remue que sous les coups de ])ied des fonctionnaires ou devant le verre d'eau-de-vic du juif. Et pourtant, pauvre moujick ! que serait sans toi la sainte Russie ?

« N'es-tu pas le fondement, les assises solides sur lesquelles repose l'énorme et lourd empire ? N'est-ce pas ta main calleuse, ton bras robuste qui sème le pain ? Le sang qui rougit les champs de bataille ne sort-il pas de tes veines généreuses ?

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(( Le paysan lusse est coidial, liospitalier, <riunneur douce et pacifique, docile, patient dans Tadversité. Il a toutes les qualités qui font les grands peuples; malheureusement, aucune de ces qualités n'a été développée. Le moujick a plutôt l'instinct que la pialique du bien. C'est un homme qui ne fait que naître à la vie civilisée, un esprit inculte et inerte, une force cachée, latente. Le paysan grand-russien semljle être resté, à peu de choses près, ce qu'il était au xi" siècle, à l'époque de l'invasion mongole. Lui à qui il faut si peu pour vivre, comment se préoccuperait-il du j)i'ogrès ? Quand il possède un bout de champ, un toit pour abriter sa tête et celle de ses petits, un cheval et un chariot, avec cela du pain noir, des concombres, de la soupe aux choux, du gruau, un peu de poisson séché, il est heureux comme on dit que l'étaient jadis les rois. Il lui semble qu'il n'a plus rien à désirer. Le lait; le beurre, les œufs, ne paraissent jamais sur sa table, ce sont des gourmandises qu'il se réserve de manger plus tard, dans les palais dorés du paradis.

« Les femmes ont, en Russie, une incontestable supériorité sur les hommes ; elles j)Ossèdent plus de force et de fermeté de caractère, elles montrent plus d'activité, de patience, d'abnégation; elles sont capables de pousser le dévouement et le courage jusqu'à l'héroïsme.

« Si l'exil frappe leur époux, elles sauront l'accompagner courageusement en Sibérie. Elles pourraient rester chez elles, se remarier; mais elles seraient montrées au doigt, et l'on ne manquerait pas de dire qu'elles se sont débarrassées elles-mêmes de leur mari pour légitimer une liaison coupable. »

Chose curieuse ! A coté de l'empire, c'est-à-dire du despotisme, ce peuple original n'a pas perdu les bénéfices

<les coinmiinaulcs |)riniitives : le /y//r, la communaiilé agricole, et Vartel, la communauté industrielle (1).

Dans les villages russes, la îerre à cultiver et les pâturages sont la propriété du inii\ la communauté rurale, qui est responsable devant le trésor impérial de la somme totale des impots qu'elle a à payer. Chaque communauté a une inscription des membres du sexe masculin, pour le paiement de Timpôt direct. Le gouvernement ne tient pas à savoir le nombre des personnes qui sont nées entre les époques des différentes révisions; il suppose que chaque paysan qui paie Timpôt a une partie dans la terre commune.

« La communauté doit payer au trésor impérial une somme lixéetous les ans, selon le nombre de ses habitants, en distribuant la terre à ses membres. La distribution de la terre devrait s'effectuer tous les quinze ans, en tenant compte du nombre de personnes dont se compose chaque famille. Mais les altérations produites par les naissances, par les émigrations et par les décès, obligent les villages à faire la distribution plus fréquemment. Dans le même district, il y a des communautés qui divisent les terres tous les ans; tandis que d'autres le font seulement au bout de deux ou plusieurs années. Les mieux cultivées multiplient plus les distributions que les moins productives. La terre de la communauté est de trois genres différents : la terre à cultiver, les pâturages et la terre sur laquelle repose le village. Dans cette dernière, chacun possède une maison et un jardin, comme propriété héréditaire, et cela en dehors de la distribution périodique; les pâturages sont divisés tous les ans et la

(Ij Ce» coiisidéralioiis sont empruntées au beau livre de mon frère, M. Jayme de Magalhâes Lima : As doutrinas do conde Leào Tolstoï.

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culture est souvent faite en commun, en disliibuanl après les produits. La communauté est dirigée par un parlement, présidé par les anciens et dont les délibérations, prises par acclamations, ou par le nombre de voix, en cas de doute, sont finales et suprêmes, sans intervention du gouvernement ni réclamations des paysans.

« Dans la grande forteresse du despotisme césarien et de la bureaucratie centralisée, les communautés rurales de la Russie comprennent à peu prés les cinq sixièmes de la population, et sont d'excellents spécimens d'un gouvernement constitutionnel et représentatif du meilleurtype (1).

« hVtr/el complète le /)ii/\ LV//7e/ auquel appartenaient les fils d'Ivan, était simplement une association ambulante et temporaire d'ouvriers, qui, pendant l'été, habitaient et travaillaient ensemble, en divisant les revenus entre eux. Celle-ci est la forme primitive de l'institution, déjà rare aujourd'hui. Ici, comme partout, le ca|)ital a fait sentir son influence et a détruit l'égalité qui existait entre les membres d'un artel, dans le sens primitif du mot. Au lieu de se grouper dans une association temporaire, les ouvriers traitent maintenant avec un entrepreneur qui possède un petit capital et reçoivent de lui une rétribution mensuelle. Dans quelques villes, il y a des artels d'un genre plus complexe : associations permanentes qui possèdent un grand capital, dont chaque membre est responsable. La plus remarquable d'entre elles est celle des garçons de bawque; ces garçons ont toujours l'occasion de voler et sont souvent chargés de la garde et du transport de grandes sommes; mais le banquier n'a pas de soucis, car il sait bien que, s'il arrivait quelque chose. Va/tel le rembourserait. Les accidents de ce orenre sont en consé-

(1) Wallace.

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quence très rares, Vartel étant responsable des individus dont il se compose, il est très prudent dans ses admissions, et le membre une fois admis, est surveillé de près par des confrères nommés régulièrement, et aussi par tous les compagnons qui ont occasion de le faire. Ce qui est remarquable aussi dans Va/iel, ce qui lui donne un cachet spécial qui le rend une institution précieuse en développant l'unité nationale, ce sont ses relations avec le îuir. Contrairement à ce qui arrive dans l'Europe occidentale, où l'ouvrier élevé dans les villes ou émigré des champs, a brisé tous les liens qui rattachaient à son village, en s'assimilant en même temps un courant divers d'aspirations et d'idées qu'il n'avait pas avec les populations rurales chez lesquelles il vivait, le membre de Vartel ne cesse jamais d'être membre du nur\ il continue à avoir droit sur tout ce qui lui revient dans les contributions et à être responsable des charges de la communauté; il laisse sa femme dans son village; c'est là que ses enfants sont élevés, c'est là qu'il passe son temps quand il n'a pas de travail ou quand il est âgé. Par ce système, chaque ouvrier possède un petit capital et une habitation dans sa commune; il ne quitte jamais les agriculteurs et évite de cette façon les rivalités de classes qui troublent l'occident européen (1).

La Russie sera, peut-être, la dernière nation en Europe qui atteindra la fédération républicaine, mais elle y arrivera car elle a dans sa constitution, dans ses mœurs et dans les tendances de ses habitants, toutes les conditions de réussite.

(Ij J. DZ M Ai.Ai.iiÀts Lima : As doutrinas do coude Leào Tolxtoi

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