‹ La FédorChapitre 10 sur 26 · u fort Mont rouge · texte numérisé non relu

u fort Mont rouge

disent; et les hommes m'ont vu. Je les ai entendus rire... Depuis, c'a été fini. Tout ce que j'ai pu faire... Entre mes matelots et moi, il y a quelque chose qui ne va pas, qui n'ira jamais. Une chanson circule à bord... ça se chante sur l'air des Barbanchu... mais vous la connaissez, sans doute?... Partout où je passe, moi je l'entends, cette chanson, oujem'imaginel'entendre... Ah! bon Dieu!... La nuit, le jour, j'ai ça qui bourdonne dans ma tête avec le rire de ces bopgres-là... C'est à en mourir!

Il avait mis sa casquette de marine devant ses yeux et pleurait tout bas, comme un enfant. Dehors s'entendait le fracas des bombes, bruit sourd de la mer sur les brisants. A chaque coup, la cabine craquait, tanguait, s'emplissait de poussière ; et la petite lampe, dans un halo rougeâtre, se balançait avec un mouvement de roulis.

— De L..., mon ami, vous êtes fou; je vous dis que vous êtes fou... Mettez-vous là.

Le pauvre diable se défendait, il avait honte, mais son chef l'assit de force près de lui au bord du petit lit de fer qui servait

Au Fort Mont rouge io5

de siège, et la main sur son épaule, affectueux, paternel, dit ce qu'il fallait dire pour apaiser cette âme en détresse, la détendre. Voyons, il n'avait que des amis à bord; et à Montrouge on n'aimait pas les lâches. D'ailleurs, pourquoi parler de lâcheté? A qui cela n'était-il pas arrivé de saluer l'obus) Surtout les premières fois. Venant après tout le monde, n'ayant pas eu le temps de s'acclimater, rien de plus naturel que ce tressaut nerveux, cette faiblesse d'une seconde àlaquelle personne n'échappait. « Vous m'entendez bien, de L..., personne... Nos marins qui sont devenus des héros aujourd'hui, qui vivent dans le feu comme des salamandres, et joueraient au foot-ball avec des bombes allumées, si vous les aviez vus, il y a deux mois, quand la vraie partie s'est engagée... Ils n'en menaient pas large, lorsqu'il fallait sortir des casemates... Savezvous que l'amiral Pothuau, le soldat le plus brave de la flotte, venait deux fois la semaine faire le tour de nos remparts, rester des heures en plein feu, pour donner à nos hommes une leçon de tenue? Cette leçon.

io6 Au Fort Montroiige

nous en avions tous besoin à ce moment-là... Voilà la vérité, mon cher... ne vous tracassez donc pas pour des foutaises. Vous êtes un excellent officier, que nous aimons, que nous estimons tous. Allez la tète haute, et surtout souvenez-vous : il n'y a pas de gros chagrin qui tienne, ici on ne peut mourir, on ne doit mourir qu'en combattant et face à l'ennemi.

— Je m'en souviendrai. Merci, mon commandant.

11 s'essuya les yeux et sortit.

Entendit-il encore fredonner l'atroce refrain? C'est probable. Des témoins ont affirmé que pendant les derniers jours du siège, de L... chercha la mort passionnément, prenant le milieu des cours aux heures foudroyantes, se tenant, pour commander le feu, droit et déployé comme un drapeau, sur le parapet du bastion. Mais la mort est une coquette. Avec elle on ne peut compter sur rien. Vous lui dites : « Arrive donc... » elle se dérobe, vous donne des rendez-vous pour le plaisir de les manquer. On ne comprend plus.

Page 1