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PROFESSEUR ASSIS DEVANT UNE PETITE TABLE

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ment! Il faut tout dire, bien haut, devant tant de messieurs, et où la tient le mal, la façon dont elle tombe et comment c'est arrivé. « A la mort de sa g-rand-mère, monsieur le docteur », dit le père.

— Est-ce qu'elle l'a vue morte?

— Non, monsieur, elle ne l'a pas vue...

La voix de Charcot s'adoucit pour l'enfant : « Tu l'aimais donc bien, ta grand'mère? » Elle fait signe « oui » d'un mouvement de sa petite toque, sans parler, le cou gfonflé de sanglots. Le médecin allemand s'approche d'elle. Celui-là étudie les maladies du tympan spéciales aux hystériques, il a des lunettes d'or et, promenant un diapason sur le front de la fillette, ordonne avec autorité : « Rébédezabrès moi... timange... » Un silence. Le savant triomphe ; elle n'a pas entendu. Je croirais plutôt qu'elle n'a pas compris. Longue dissertation du docteur allemand; l'Italien s'en mêle, le Russe dit un mot. Les deux victimes attendent sur leurs chaises, oubliées et gênées, quand l'interne, à qui j'ai fait part de mes doutes, dit tout bas à la petite Parisienne : « Ré-

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pétez après moi... dimanche. » Elle ouvre de grands yeux et répète sans effort : « Dimanche ï, pendant que la discussion continue sur les troubles auditifs de l'hystérie.

Tout à coup, le professeur Charcot se tournant vers le père :

— Voulez-vous nous laisser votre enfant > Elle sera bien soignée.

Oh! le i non » qu'elle a dit, terrifiée, en regardant son papa... et le tendre sourire de celui-ci qui la rassure : « N'aie pas peur, ma chérie. > Il semble qu'ils devinent ce que serait sa vie dans cette maison, qu'elle servirait aux observations, aux expériences, comme les chiens si bien soignés chez Sanfourche, comme cette Daret et toutes les autres qu'on va faire travailler devant nous, après le défilé des malades et la consultation finie.

Daret, longue fille d'une trentaine d'années, la tête petite, les cheveux ondes, pâle, creuse, des taches de grossesse, un reniflement chronique comme si elle venait de pleurer. Elle est chez elle, à la Salpétrière, en camisole, un foulard au cou. « Endormez-

ELLE DORT DROITE ET RKilUE

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la... ï commande le professeur. L'interne, debout derrière la longue et mince créature, lui appuie les mains un instant sur les yeux... Un soupir, c'est fait. Elle dort, droite et rigide. Le triste corps prend toutes les positions qu'on lui donne ; le bras qu'on allonge demeure allongé, chaque muscle effleuré fait remuer l'un après l'autre tous les doigts de la main qui, elle, reste ouverte, immobile. C'est le mannequin de l'atelier, plus docile encore et plus souple. « Et pas moyen de nous tromper, afiîrme Charcot, il faudrait qu'elle connût l'anatoraie aussi bien que nous. »

Sinistre, l'automate debout dans le cercle de nos chaises, docile à tout commandement qui amène sur son visage l'expression correspondante au geste qu'on lui impose. Les doigts en bouquet sur la bouche simulant un baiser, aussitôt les lèvres sourient, la face s'éclaire; on lui ferme le poing dans une crispation de menace, et le front se ^iJcc^ la Tîarin» ce gonfle d'une colère frémissante. « Nous pouvons même faire ceci... » et le professeur lui lève le poing

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pour frapper, en donnant un geste de caresse à la main droite. Toute la figure alors grimace dans une double signification furieuse et tendre, un masque enfantin qui rit en pleurant. Et toujours l'Allemand promène son diapason, son spéculum auriculaire, sondant l'oreille d'une longue aiguille.

— Il ne faut pas la fatiguer, dit le Maître, allez chercher Balmann.

Mais l'interne revient seul, très vexé; Balmann n'a pas voulu venir, furieuse qu'on ait appelé Daret avant elle. Entre ces deux cataleptiques, premiers sujets à la Salpêtrière, subsiste une jalousie d'étoiles, de vedettes; et parfois des disputes, des engueulades de lavoir, relevées de mots techniques, mettent tout le dortoir en folie.

A défaut de Balmann, on amène Fifine, un trottin de boutique, en grand manteau, le teint rose, un petit nez en l'air, la bouche bougonne, des doigts de couturière, tatoués par l'aiguille. Elle entre en rechignant; elle est du parti de Balmann et se refuse à travailler. En vain Tinterne essaye de l'endormir; elle pleure et résiste. « Ne la con-

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trariez pas », dit Charcot, qui retourne à Daret, reposée, très fière de reprendre la séance en reniflant. Mystère du sommeil cataleptique, entretenant autour de la malade une atmosphère légère, illusionnée, de rêve vécu ! On lui montre un oiseau imaginaire, vers les rideaux de la croisée. Ses yeux fermés le perçoivent dans son aspect et ses mouvements ailés ; son vague sourire murmure : « Oh! qu'il est joli... » Et, croyant le tenir, elle caresse et lisse sa main qui s'arrondit. Mais l'interne, d'une voix terrible : « Daret, regarde à terre, là, devant toi, un rat... un serpent... » A travers ses lourdes paupières tombées, elle voit ce qu'on lui montre. Commence alors une mimique de terreur et d'horreur comme jamais Rachel, jamais la Ristori ni Sarah n'en ont figuré de plus sublime ; et classique, le vieux cliché humain de la peur, partout identique à lui-même, resserrant les bras, les jambes, l'être entier dans un recul d'efi"arement, pétrifiant cette mince face pâle où n'est plus vivante que la bouche pour un long soupir d'épouvante.

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Ah! de grâce, réveillez-la. On se contente de déplacer sa vision en lui montrant des fleurs sur le tapis et lui demandant de nous faire un bouquet. Elle s'agenouille, et toujours dans cette atmosphère de cristal que briserait immédiatement l'ordre d'un interne ou du professeur, elle noue délicatement ses doigts d'un fil supposé qu'elle casse entre ses dents. Pendant que nous observons cette pantomime inconsciente, quelque chose râle tout à coup, aboie d'une toux rauque dans le vestibule à côté. « Fifine qui a une attaque ! > Nous courons.

La pauvre enfant, renversée sur les dalles froides, écume, se tord, les bras en croix, les reins en arc, tendue, contracturée, presque en l'air. « Vite, des surveillantes ! emportezla, couchez-la... > Arrivent quatre fortes filles très saines, très nettes dans leurs grands tabliers blancs, une qui dit avec un accent ingénu de campagne : « Je sais comprimer, monsieur le docteur... » Et on presse, on comprime, en l'emportant à travers les cours, ce paquet de nerfs en folie, hurlant, roulant, la tête renversée; une pos-

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sédée à l'exorcisme, comme sur ce vieux ta-

bleau de sainteté que je reg-ardc, rentré dans le cabinet de Charcot.

Et Doret que nous avions oubliée. La

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grande fille, toujours endormie, continue imag-inairement à cueillir des fleurs sur le tapis, à grouper, cordeler ses petits bouquets...

Déjeuné avec les internes dans la salle de garde surchauffée. En mangeant le rata du « chaloupier », plat de résistance traditionnel de la table, en buvant le vin des hôpitaux que nous verse à la ronde une vieille servante épileptique, nous causons magnétisme, suggestion, folie, et je m'amuse à raconter devant cette jeunesse fortement matérialiste un épisode étrange de ma vie, l'histoire de trois chapeaux verts achetés par moi à Munich, pendant la guerre de 1866. Ces chapeaux de feutre dur, couleur de vieille mousse des bois, avec un petit oiseau piqué dans la ganse, l'aile ouverte et des yeux d'émail, je les avais donnés en rentrant à Paris à trois de mes camarades, bons et braves garçons que j'aimais tendrement, Charles Bataille, Jean Duboys, André Gill. Tous les trois sont morts fous, et j'ai vu, j'ai entendu à des dates diff'érentes délirer

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