ELLE EMBRASSE A PLEINES JOUES
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leurs- trois folies sous mes chapeaux tyroliens avec le petit oiseau piqué dessus.
Mon histoire est écoutée poliment, mais comme une invention de romancier, parmi les sourires de la table. Le café pris, les pipes éteintes, le chef de clinique de Charcot me propose une promenade au quartier des folles. Dans la grande cour où pique un beau temps d'hiver, clair et froid, le soleil chauffe de pauvres démentes en waterproof, accroupies sur le pas des portes, isolées, silencieuses, sans aucune vie de relation; chacune cloîtrée dans son idée fixe, invisible prison dont ces têtes malades heurtent les parois choquées à tout coup. A part cela, aucun signe extérieur de malaise, un masque paisible, des mouvements rationnels. Par la croisée entr'ouverte d'une salle basse, je vois une belle fille, les bras nus, la jupe relevée en tablier, frottant le carreau avec vi gueur ; c'est une folle.
La cour suivante que nous traversons, plantée d'arbres, est plus tumultueuse. Sur le bitume qui longe les cell aies sont assises deux filles en sarrau bleu, les cheveux ré-
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pandus, jolies, toutes jeunes. L'une rit aux éclats, se renverse, embrasse à pleines joues l'idiote morne, sans regard, affaissée à côté d'elle. Une autre, très grande, très agitée, se promène à pas furieux, s'approche de nous, interpelle l'interne : € Qu'est-ce que je fais ici, monsieur: Vous le savez peut-être, moi, je ne le sais pas... > puis nous tourne le dos et continue sa course enragée. Bientôt une foule curieuse et bavarde nous entoure et nous presse. Une jeune femme en robe courte de pensionnaire, bonnet de linge éclatant de blancheur, nous raconte avec des gestes arrondis une histoire incompréhensible; elle a un air de bonheur, de prospérité qui fait envie. La sœur de Louis XVI, c'est elle qui l'assure, une vieille à nez et à menton crochus, dit des gaillardises à l'interne, tandis qu'à une porte ouverte du rez-de-chaussée, une longue figure terreuse, crevassée, nous appelle d'un sourire aimable : « Messieurs, je fais . de la peinture, voulez-vous voir de mes œuvres? Mais, attendez que je mette d'abord mon chapeau tyrolien, je ne peins jamais qu'en
SUR LE iliVR DE LA COUR QUANTITÉ DE PETITS CHAPEAUX.
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chapeau tyrolien. > La pauvre créature, un instant disparue, nous revient coiffée d'un petit chapeau vert avec une plume d'oiseau, tout à fait un de mes chapeaux de Munich. Les internes restent ébahis comme moi de l'étrange coïncidence, et la malheureuse, qui nous montre deux ou trois hideux barbouillages, semble toute fière de notre étonnement qu'elle prend pour de l'admiration. En partant, remarqué sur le mur de la cour quantité de ces petits chapeaux montagnards crayonnés au charbon par la folle.
La porte de sortie est large ouverte; le triste bétail délirant qui nous suit piaille, iabote, paraît s'animer de notre départ. Je me retourne une fois dehors. Sur le seuil de la cour que rien ne garde, ne ferme, qu'un grand rayon de soleil, une barre de lumière qui les hypnotise, les folles sont alignées, criant, gesticulant. Une d'elles, la vieille sœur du roi, un bras levé, l'autre arrondi sur la hanche d'un geste de vivandière, clame en voix de basse: « Vive l'Empereur! »
Des cours, encore des cours, des petits arbres, des bancs, des walerproofs qui vol-
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tigent au vent glacé, s'agitent à grands pas solitaires, lugubres visions du déséquilibre humain, parmi lesquelles je note deux silhouettes.
Dans le grand ouvroir très clair, très gai, que le docteur Voisin appelle son Sénat, et où des folles en rang sur des fauteuils cousent, tricotent, une ancienne fille publique se tient à part contre la vitre. Flétrie, desséchée, elle ne parle jamais, seulement un « pst... pst... » en appel avec le sourire de profession. Plus que cela de vivant en elle, le souvenir de l'intonation et du geste infa mants. Oh! cette figure pâle derrière la haute vitre claire; cette folle, cette morte faisant la fenêtre !
Une autre, moins cruelle :
« Vous voyez, j'attends, je vais partir », nous dit une brave femme accotée au mur d'entrée, un sac de nuit d'une main, de l'autre une serviette épinglée sur un petit paquet de route. Bonne tête de parente de province, elle sourit à la ronde, fait ses adieux; et cela toute la journée, depuis dix ans, pour combien d'années encore!
Souvenir d un Chef de Cabinet
Souvenir d'un Chef de Cabinet
L'hiver de 1854. J'avais vingt-trois ans. Je venais de me marier. Les petites rentes de ma femme et un emploi d'expéditionnaire au ministère de la marine, dû aux états de ser vice de mon père Jean-Marie Saint-Albe, capitaine de frégate en retraite, nous faisaient vivoter à un cinquième étage de l'avenue des Ternes. Nina sortait peu, faute de toilette; moi, recherché pour ma Jolie voix, un Mocker un peu plus étendu, et mon habitude de la comédie de société, je fréquentais dans quelques salons de la rue de Varenne, rues Monsieur, Barbet-de-Jouy. Le monde officiel m'était ouvert aussi, mais
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je n'avais pas encore eu l'honneur de parader en culotte de casimir blanc aux réceptions des Tuileries, et je fuyais ces grandes cohues du Palais-Bourbon, des Affaires étrangères, auxquelles les dorures et les chamarrures des fonctionnaires, tous costumés en ce temps-là, donnaient l'aspect des fêtes de Valentino, parées et travesties.
Une fois pourtant, M. Ducos, ministre de la marine et mon premier chef, ayant eu la fantaisie de faire jouer l'opéra-comique au ministère, je consentis à chanter les deux rôles d'amoureux dans le Déserteur et Rose et Colas. Delsarte, le grand artiste, voulut bien me donner quelques conseils auxquels j'attribue sincèrement la plus large part de mon succès. Il ne signifie rien pour vous, jeunesse, ce nom de Delsarte; mais tous ceux qui, comme moi, ont entendu, dans son humble logis de la rue des Batailles, les leçons de ce maître incomparable peuvent se vanter de connaître le chant et la déclamation. Ah! le beau vieux! Sanglé d'une redingote interminable exagérant sa grande taille, la barbiche blanche héroïque, il ar-
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pcntait d'enjambées furieuses sa chambrette de sous-lieutenant qu'élargissait un geste à la Frederick, et devant cet horizon grelottant de toits sales, de jardinets malingres en pentes jusqu'à la Seine, sous un ciel bas et enfumé de cheminées d'usines, il évoquait, animait rien qu'avec le souffle d'une bouche sans dents, démesurément ouverte, rien qu'avec les débris d'une voix aux cordes brûlées, mais d'une accentuation irrésistible, les « Spectres et larves » d'Orphée, les bergers fleuris et rococo de Monsigny et de Sedaine.
Le lendemain de mon triomphe comme acteur et chanteur dans les salons de la marine, — je dis triomphe et vous allez voir, — i 'arrivai en retard au ministère, le souper et le cotillon m'ayant fait coucher au petit jour. Mon garçon de bureau, qui me guettait du fond du couloir, se jeta, dès qu'il m'aperçut :
— Vite, monsieur Saint- Albe... on vous attend chez le ministre... Deux fois que Son Excellence vous fait demander.
— Moi!... Le ministre?
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Je vis tout tourner, les murs en grisaille, les fenêtres, le cuir verni des doubles portes.
Sur la grande échelle hiérarchique allant de l'empereur au cantonnier, ce que repré sentait un ministre à cette époque, nos jeunes de maintenant ne peuvent se l'imaginer. Un petit expéditionnaire, même après le Rose et Colas de la veille, appelé dans le cabinet de M. Ducos, dans son cabinet! Il fallait voir l'effarement du personnel.
Le ministre était debout, quand j'entrai. Poivre et sel, de grands traits encadrés de favoris à la d'Orléans, il vint à moi, vif et familier, et me poussa par l'épaule vers un personnage très chauve et de grande allure qui se chauffait le dos à la cheminée.
— Mon cher comte, voici notre oiseau bleu... dit le ministre avec désinvolture et déférence.
Le comte me regarda une minute, à fond, puis m'interrogea sur mon âge, ma famille... « Marier... pas encore d'enfant?... Ah! tant mieux... » Nonchalance ou fatigue,
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la moitié des mots restait dans sa moustache. Je ne comprenais pas toujours très bien, éprouvant du reste cet embarras où l'on se trouve devant quelqu'un qui se croit très connu de vous et dont la personnalité vous échappe totalement. L'œil vague, l'esprit en défense, on écoute, à l'affût d'un mot, d'un détail pouvant vous mettre sur la voie. Cet air de réserve, de contrainte, plut beaucoup; je l'ai su depuis, et j'en eus la preuve immédiate, puisque le « cher comte » inconnu m'offrait de me prendre comme chef de cabinet, huit mille francs, logé, chauffé... le rêve!
— Ça vous va> Si ça m'allait!
— Eh bien, demain matin, sept heures... au quai d'Orsay.
Il me sourit de très haut, salua de même avec une grâce insolente que je n'ai jamais connue qu'à lui et s'en fut, escorté jusqu'au petit salon d'attente par le ministre qui me revint les mains tendues, dans un bel élan d'expansion bordelaise :
— Je vous félicite, mon cher enfant.
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Je le remerciai de sa sympathie ; puis, au risque de lui paraître idiot :
— Mais qui est-ce donc?
Je ne pouvais rester dans mon incertitude. 11 y a tant de comtes à Paris et le quai d'Orsay est si grand !
M. Ducos me regarda, stupéfait de ma mine ingénue.
— Comment! vous ne savez pas>... iMora, voyons... Le président du corps législatif.
Et quel autre, en effet, que ce grand sceptique de Mora, cet exquis sybarite qui affectait dans la vie de peser au même poids la politique, les affaires, la musique, Famour, quel autre aurait pu choisir pour chef de son cabinet de vice-empereur un ténorino de salon, un amoureux d'opéra-comique r II est vrai que sous l'amateur de flonflons expertisait un subtil déchiffreur d'êtres, un très fort maquignon qui connaissait et conduisait les hommes encore mieux que ses écuries. Je ne fus pas long à m'en apercevoir.
Huit jours après ma rencontre avec Mora, nous nous installions, Ninette et moi, dans les dépendances quon appelle, au
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Palais-Bourbon, l'hôtel Feuchères, une délicieuse maisonnette entre cour et jardin, où le vieux prince de Condé logeait sa dernière maîtresse.
Le premier soir, les meubles de notre jeune ménage espacés dans les deux vastes pièces salon et chambre à coucher, nous allumions toutes les bougies pour mieux jouir des hautes glaces, des grands plafonds dorés. Nous étions libres; Mora chassait à Chamarande avec l'empereur, et je ne craignais pas un de ces affreux coups de timbre qui allaient devenir la torture de ma vie, m'arrivant à toute heure, le matin, le soir, la nuit, m'arrachant en sursaut du lit, de la table, enchaînant ma volonté à ce cordon de tirage dont l'effort douloureux s'entendait avant le «; ding ! » sous le lierre épais des murailles.
Comme nous étions loin du petit logement des Ternes, dans cet hôtel aux portesfenêtres majestueuses drapées d'anciens lampas de cinq mètres de haut, ouvrant sur la terrasse et la faisanderie ! « Tu sais, Nina, c'est à cette espagnolette, là-bas, au
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fond, qu'on l'a trouvé pendu, le prince... Mais non, mais non... tu t'effra3^es... ce n'est pas vrai... puisque le vieux Condé est mort en province, à Saint-Leu, je te dis... » Et, pour achever de rassurer Nina, est-ce que je n'imaginai pas — ivresse des vingt ans et de la première fortune ! — d'esquisser en face de ma femme, sur le parquet de Mme de Feuchères, un fantastique cavalier seul baptisé par nous séance tenante « le pas des grandeurs » ?
Les bougies du salon éteintes, nous passions dans la chambre où, pendant que Nina se couchait, moi, pareil à ces machines qui enfin rendues en gare crachent encore un restant de vapeur grondante et fumante, je me mis à écrire à mon beaupère, brave vigneron de Bourgogne, une lettre enfantine, délirante, lui annonçant notre nouvelle position ; et pour faire comprendre à cette âme simple mais rapace la chance que c'était de courir sous le pavillon de Mora, le fameux brasseur d'affaires, je me lâchai dans des phrases imbéciles...
« A nous le Grand-Central, papa, et les
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t tourteaux de Naples et les raffineries de € Lubeck!... A nous les coups de Bourse, « les trafics avec les compag-nies et les « gros pots-de-vin des expropriations!... Le « mot du père Guizot, un ami de la maison : « enrichissons-nous!... Quand nous serons « vieux et nos chevaux trop gras, l'Aca- « demie est là pour les donations vertueuses € et VOffidel pour les restitutions ano- € nymes. »
Ma lettre fermée sur trois pages de cette extravagance, comment la pensée me vintelle de la porter moi-même à la poste du Corps législatif? les domestiques étaient-ils couchés? me méfiais-je d'eux? Ces souvenirs datent de si loin que je ne saurais rien affirmer. Ce qui est très net et que je certifie absolument, c'est qu'après cette précaution peut-être irréfléchie, je m'endormis ivre de joie, et qu'en entrant le lendemain matin, dans mon cabinet, à l'entresol de la présidence, je trouvai cette coquine de lettre ouverte sur mon bureau, étalée, balafrée de crayon bleu.
Très jeune, une fois, je me suis noyé,
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noyé jusqu'au râle, jusqu'à la syncope. J'ai connu la minute où Ton meurt, ce dernier reg-ard où tout tient, qui ramasse la vie comme dans un coup d'éper\àer, toute la vie, l'immense et le menu, le frisson de l'arbuste au soleil sur la rive en face qui monte, monte aux yeux qui s'enfoncent; et mille choses du passé perdues et lointaines, visages, endroits, sonorités, parfums, qui vous assaillent toutes ensemble. Cette minute d'angoisse suprême, je la revécus devant ma lettre ouverte. Comment étaitelle là? Lui, là-haut, qu'avait-il pensé en la lisant, en retrouvant au clair de mon écriture les calomnies chuchotées, cette basse légende, menteuse comme toutes les légendes, dont Paris enguirlandait son blason royal de bâtard r... Les mots sortaient de la page, se bousculaient devant mes yeux : « A nous, le Grand-Central... »
Et dans le silence de la matinée d'hiver ouatée de brume blanche, dans la tiédeur de la pièce capitonnée, en écoutant grésiller un luxueux feu de bois derrière le pareétincelle, le roulement sourd des voitures
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sur le quai, je voyais la chambre de Mme de Feuchères, ma pauvre Ninette encore couchée, savourant son luxe nouveau, les joies de cette premièrejournée suivie de journées pareilles, puis ma rentrée en coup de tonnerre : « Lève-toi... Nous partons... C'est fini... » Car c'était fini, sans nul doute. Que répondre à un homme qui venait de se montrer si bon? Quelle excuse invoquer devant la preuve irréfutable? Ma démission, sans bruit, sans phrases, c'était le seul parti brave et digne. Mais, mon Dieu, quel arrachement !
Des pas, une porte discrète... Je me retournai. Mora, déjà ganté, le chapeau sur la tête, élégant toujours, mais très pâle, la pâleur transparente des matins de Paris. Sans prendre garde à mon émotion, visible pourtant jusque dans mon hésitant salut, il me tendit un papier :
« Avez-vous du monde là?... Il me faut deux copies de ceci... très nettes... pour l'empereur et l'impératrice... » Il ajouta en se rapprochant de mon bureau : « Voyez si vous lisez mon écriture... »
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C'était !e projet de son prochain discours pour l'ouverture des chambres, écrit de sa petite cursive nerveuse, la moitié des mots inachevés comme lorsqu'il parlait. Je lisais parfaitement.
— Alors faites vite, et apportez-moi ça aux Tuileries où je vais.
En même temps, nos reg-ards se rencontraient électriquement sur ma lettre :
— Déchirez cette vilenie... me dit-il tout bas, sans me regarder.
— Oh! monsieur le comte...
— Plus un mot. Il y a cela entre nous désormais... Tâchez que je l'oublie.
Et il s'en alla.
Ah! le maître homme. Comme il me tint solidement avec cette lettre ! Quel caveçon ! Nous n'en parlions jamais; mais que de fois je l'ai retrouvée dans l'ironie de son œil clair posé sur moi.
< A nous le Grand-Central, papa!... »
Et voyez ce que sont les hommes. A quelques mois de là, un soir, en faisant ma caisse, à la présidence, je m'aperçus qu'il me manquait deux louis. Je g-uettai mon
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garçon de bureau, c'était lui. Pauvre diable, marié, des tas d'enfants; j'eus pitié. Mais,
ÀJ^
me souvenant de la leçon de Mora, je m'en servis à mon tour. Le coup de la lettre, le même, avec la même voix cinglante et le
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regard de côté : « Il y a deux louis entre nous, Grandperron, tâchez de me les faire oublier. » Il me remercia en pleurant et, huit jours après, raflait toute la caisse. J'appris ainsi que les leçons ne servent jamais.
J'appris bien d'autres choses encore, chez Mora. ;?
La Leçon d'Histoire
La Leçon d'Histoire
Après le déjeuner, qui avait été abondant et délicat à l'ordinaire, le maréchal, un peu alourdi, alluma un bon cigare et se mit à arpenter les petites allées sablées de son jardin, au bras de l'aide de camp de service. On était au commencement d'octobre, la veille ou l'avant-veille du conseil de guerre, il faisait un jour doux et gris, une atmosphère calme où l'on n'entendait rien que quelques roulements de tambour du côté de Satory, et les trains qui passaient à travers bois avec un bruissement de vapeur et de feuillages.
Le maréchal marchait sans rien dire, d'un air préoccupé. Tout à coup il s'arrêta et, se tournant vers l'aide de camp de service : « Je voudrais, fit-il, que vous m'expliquiez
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ce que c'est qu'un certain amiral Byng dont les journaux ont parlé à propos de mon affaire... J'imagine que ce doit être quelque héros cascadeur des Variétés ou du Palais- Ro3'al, comme l'amiral suisse ou le général Boum... n'est-ce pas vrai, colonels »
L'aide de camp de service, qui par hasard n'était pas sans lecture, savait parfaitement ce qu'on lui demandait, mais il était un peu embarrassé pour répondre. Cependant il crut devoir détromper son chef et lui expliqua que l'amiral B3'ng était un marin anglais du xviii" siècle, qu'une escadre française, commandée par M. de La Galissonnière, avait eu l'honneur de battre et de mettre en fuite, en face de Port-Mahon qu'assiégeait alors Richelieu.
LE 3LA.RÉCHAL.
Ah! oui... Richelieu... le grand cardinal... Parfaitement... j'en ai entendu parler.
l'aide de CA.MP, timidement.
Pardon, maréchal. Ce n'est pas ce Riche lieu! C'est un autre.
La Leçon d^ Histoire \Sg
LE MARÉCHAL, tfcs sîirpris.
Ah! vraiment, il y en a un autre r... Je n'aurais jamais cru... Mais continuez, colonel.
l'aide de cajip, embarrassé.
En vérité, maréchal, cette histoire est si lugubre... je ne sais si je dois...
LE maréchal.
Allez donc ! allez donc !
l'aide de camp s'incline et continue.
Votre Excellence doit savoir que les Anglais ont eu de tout temps l'amour-propre national excessivement chatouilleux. Aussi ce combat de Port-Mahon fut pour eux un coup terrible; moins encore comme perte matérielle — Byng avait lâché pied avant la fin de la bataille — que comme effet moral, influence perdue. Pour expliquer sa conduite, l'amiral prétendait qu'il avait eu le vent contraire et que, la partie lui paraissant mal engagée, il avait préféré se dérober au combat pour conserver une flotte à l'Angleterre.
i6o La Leçon d'Histoire
LE MARÉCHAL
Tiens! c'est comme moi... Continuez donc, colonel.
l'aide de camp.
Byng- étant bien en cour et n'aj^ant que de beaux états de service, le roi Georg-e se contenta de lui retirer son commandement. Mais en Angleterre ce fut un cri de rage. Ce nom de Byng, si honoré, si acclamé jadis, devint un objet de mépris et de haine. Le peuple en fit une injure, et le sentiment national est si fort dans ce diable de pays que le roi George eut la main forcée. Un an après sa catastrophe, l'amiral Byng fut traduit devant un conseil de guerre.
LE iLâRÉCHAL.
Encore comme moi ! . . .
l'aide de CAMP.
Le procès fut long, très embrouillé. La politique, les cours étrangères, tout le monde s'en mêla. Byng écrivit mémoires sur mémoires. Il invoqua le témoignage de
MAIS c'est tout a FAIT COMME MOI.
La Leçon d'Histoire i63
ses officiers; il eut même recours à ses vainqueurs, à La Galissonnière, à Richelieu, dont une lettre tout à l'honneur de l'amiral figure au procès.
LE MARÉCHAL
Mais c'est tout à fait comme moi... Ah! çà, j'espère bien qu'ils l'ont acquitté?...
l'aide de camp.
Non, maréchal. On tenait à faire un exemple... Byng- fut condamné à l'unanimité.
LE MARÉCHAL
A quoi le condamna-t-on?... A la dégradation?
l'aide DE CAMP, cmbarrcissé.
Non, maréchal.
le MARÉCHAL.
A l'exil?
l'aide de CAMP, de plus en plus embarrassé. Non, maréchal.
164 La Leçon d'Histoire
LE JL\RÉCIIAL.
Quoi donc alors r...
l'aide de cajip.
L'amiral Byng fut fusillé dans la rade de Portsmouth, à bord de son vaisseau amiral.
LE MARÉCHAL, après uîi sHeuce.
C'est terrible!... On avait donc eu des preuves de sa trahison?...
l'aide de camp.
Pas le moins du monde. Le conseil de l'amirauté rendit, au contraire, justice à sa bravoure personnelle et à l'honnêteté de ses intentions. Le décret qui le condamnait à mort portait seulement: pour n'avoir pas fait dans le combat tout ce qu'il était en son pouvoir de faire.
— Ah! fit le maréchal devenu tout pensif, et il continua à marcher dans le petit jardin, de ce pas régulier, inconscient, qui fait comme un balancier aux pensées trop
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lourdes. De temps en temps, il s'arrêtait et répétait à mi-voix, en se parlant à luimême : pour n'avoir pas fait dans le combat tout ce qu'il était en son pouvoir de taire.
Les Sanguinaires
Les Sanguinaires
Pendant l'hiver de... — la date est trop lointaine, ne me demandez pas de la préciser — les médecins m'avaient envoyé faire une cure de soleil et d'oranges au bord de la mer bleue dans les jardins d'Ajaccio.
Est-il vrai que la politique occupe et passionne exclusivement la Corse d'aujourd'hui? Je l'ig-nore; mais au temps dont je parle, en plein second Empire, d'une pointe de l'île
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à l'autre, de la place du Diamant à la cime du Monte-Rotondo, c'est le jeu, la folie du jeu qui tenait tout. J'ai vu, dans le maquis, des bergers — gardant leurs bêtes — jouer entre eux à la scopa une pipe contre un couteau, un mouton contre un fromage. Des curés de village m'ont invité à entrer dans leur « précipitère » pour y faire la partie. A Ajaccio les petites cigarières de la rue de la Préfecture, brunes et bien roulées comme leurs trabucos, prenaient sur le temps si court du déjeuner pour tripoter le carton. Moi-même à peine arrivé, j'avais gagné le mal du pays et ma cure de soleil se passait au Cercle à faire la bouillotte avec de vieux messieurs, ou le baccara de la jeunesse brillante.
Un soir de déveine et de mélancolie, je m'étais écarté du jeu et, le front contre la vitre toute mouillée des embruns de la mer voisine et de la nuit, je songeais plein de remords, au temps perdu, au travail en retard, à l'avenir qui m'apparaissait aussi obscur, aussi incertain que toute cette ombre mouvante, cet abîme de ciel et d'eau traversé