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GARDANT LEURS BÊTES, JOUER ENTRE EUX A LA SCOPA

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par les feux intermittents d'un grand phare, au loin, en face de moi. Soudain une main se posa sur mon épaule, et j'entendis la voix railleuse du papa Vogin, un des anciens du Cercle, qui avait connu Mérimée :

— Eh bien, monsieur le continental, que regardez-vous avec cette attention?

— Je regarde la lumière du phare, monsieur Vogin, elle me fait envie.

Les minces lunettes du bonhomme filtrèrent un sourire de malice et de compréhension.

— C'est vrai que vous seriez mieux là pour travailler qu'à Ajaccio.

Et tout de suite il ajouta :

— Le phare des Sanguinaires est dans mon service d'ingénieur. Il s'y trouve une chambre, que j'occupe quand je vais en inspection. Disposez-en si le cœur vous en dit. Justement, demain matin, la barque des Ponts et Chaussées va porter là-bas les vivres réglementaires et le gardien de rechange. Partez avec elle. Je vous donnerai une lettre pour le gardien chef. Dans dix jours, la barque retournera aux Sangui-

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naires, elle fait le voyage trois fois par mois. Si au bout de dix jours la solitude vous ennuie, vous reviendrez. Dans le cas contraire, vous resterez au phare aussi longtemps que cela pourra vous être agréable. Le lendemain, au point du jour, la chaloupe m'emportait avec mon bagage. Au départ, il faisait un temps radieux, mais vers midi, la tramontane se leva et, pendant plus d'un mois, souffla dans la même trompette. Le phare devint inabordable, j'étais bouclé. A plusieurs reprises, la barque des Ponts et Chaussées parut au large de File, montrant sa carène blanche sur la mer soulevée. Nous échangions des gestes désespérés, des paroles dispersées par le vent. Tout le mois de décembre et la première semaine de janvier se passèrent ainsi. La réclusion, à la longue, me semblait lourde. Éparpillé dans l'infini du ciel et de la mer, je ne travaillais guère plus qu'à Ajaccio. A peine si j'avais le courage de jeter mes impressions de chaque jour sur un de ces petits cahiers qui, déjà dans ce temps-là, m'accompagnaient partout; notations ra-

DE LAISSER A MES NOTES LEUR ACCENT d'AUTHENTICITÉ.

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pides, prises pour moi seul et sans le moindre souci littéraire. J'ai sous les yeux un cahier de cette époque, et c'est en le feuilletant que l'idée m'est venue d'en détacher quelques pages. Je m'efforcerai de laisser à mes notes leur accent d'authenticité, bien que sur ces petites feuilles amincies, élimées par le temps, avec cette encre vieillie, fanée, les mots soient comme perdus dans un lointain de rêve, à ce point évanouis que souvent ma plume a dû repasser sur eux pour les rappeler à la vie

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Lundis 24 décembre, veille de Noël.

Sept heures. Le jour s'en va. Des trois hommes de service, Dinelli, le g-ardien chef, vient de monter dans la lanterne pour le premier quart, de sept à onze; Bertolo, qui doit prendre la relève jusqu'à trois heures du matin, est allé coucher sa longue et taciturne figure, ainsi que l'énorme pipe en terre rouge dont ses lèvres minces et rageuses mâchonnent le roseau, même en dormant; enfin, le père Trophime, celui que nous appelons le Provençal, achève de desservir la table où nous avons dîné tous les quatre assez tristement, la porte fermée, la barre mise à cause de la tramontane que cette fin de décembre accroche obstinément au même coin du ciel... Les bottes de marine du vieux gardien talonnent sur les dalles, j'entends le camarade qui ronfle à côté, la chaîne du phare qui se dévide, l'égouttement de l'huile dans le grand réservoir de fer-blanc.

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Sous ces hautes voûtes claires et stuquées que l'ombre gagne, les moindres bruits retentissent, échos de solitude et d'ennui qui me tombent lourdement sur le cœur...

Pour échapper à cette angoisse, je sors sur la terrasse un moment. C'est un terreplein de quelques mètres carrés, qu'entoure un parapet en maçonnerie blanche. On dirait la plate-forme à décharger le grain d'un de nos vieux moulins de Provence... Un peu de jour y traîne encore, quelques rayons oubliés par le couchant sur cette cime où le phare est bâti. Le reste de l'île au-dessous de moi se perd dans des flocons de brume violette. On ne distingue plus rien, ni la tour génoise en ruine à la pointe extrême du rocher, ni les logettes aux portes disjointes et battantes du vieux lazaret abandonné dans les pâles verdures du rivage, pas même les lourds écheveaux d'écume blanche qui, depuis le premier jour de mon arrivée, s'enchevêtrent autour de l'île et la rendent inabordable...

Trois semaines!... seulement trois semaines que je suis ici!... Et il me semble qu'il

LES LOURDS ECHEVEAUX D ECUME BLANCHE QUL..

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y a plus d'un an. Oui, plus d'un an que m'est apparu, dans le frisquet du matin, le groupe d"îlots rouges épars à l'entrée du golfe et qu'on appelle « les Sanguinaires ». Sur la plus haute cime de ces roches, la lanterne du phare étincelait au soleil levant, et par l'étroit sentier dégringolant entre les touffes de lentisques et d'absmthes sauvages, je voyais, guère plus gros que des merles de roche à cette distance, deux ou trois bonshommes qui descendaient en courant auaevant de la chaloupe, avec leurs vareuses toutes gonflées par la bourrasque. Je donnai ma lettre au gardien chef, un petit noiraud, barbu, tout en bronze, que ma visite emplit de stupeur. Ils avaient cru d'abord à une inspection, mais leur inquiétude augmenta quand ils apprirent que le mystérieux voyageur s'installait et qu'il fallait lui donner l'appartement d'honneur.

Les premiers jours, il y eut de la méfiance. On me servait dans ma chambre, une chambre splendide, haute et vaste, aux lambris vernissés et dont les trois fenêtres ouvraient sur la pleine mer; mais tout le temps de

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mon séjour, la tramontane m'obligea à tenir fermés les volets de fonte de deux de ces fenêtres, et la lumière m'arrivait du côté seul d'où ne venait pas le vent. Ces repas solitaires dans une pièce qui louchait m'ennuyèrent vite, et je demandai aux gardiens à mang-er avec eux. J'avais apporté des provisions, des conserves, une bonne eau-de-vie. Eux m'offraient des légumes secs, le poisson de Trophime le Provençal, très adroit pêcheur d'oursins et de rascasses. Dès le premier repas, la connaissance était faite.

Trois t3'pes très différents, ces gardiens, avec une passion commune : la haine. Ce qu'ils se haïssent tous les trois ! J'avais en arrivant commencé quelques vers restés inachevés sur la table de ma chambre. Dès le premier soir, le chef me prévint au moment de prendre la relève : « Méfiez-vous de mes camarades, ne laissez rien tramer. » Le lendemain, Bertolo m'en disait autant; et le vieux Trophime, avec le sourire de lago, m'engageait à garder sur moi la clef de ma chambre. C'est lui pourtant qui me parait le

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