IL CHASSE
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moins enragé des trois. Il a des yeux de lézard, luisants et doux, une barbiche blanche inoflensive qui sautille si drôlement pendant qu'il chante ses motets provençaux.
Très adroit cuisinier, sans rival pour Taïoli et la bouillabaisse, il est toujours en quête de quelque fricot, il chasse, il pêche, cherche des œufs de gouailles dans les roches, et très exactement, matin et soir, fait le tour de l'île pour s'assurer si la mer n'a pas jeté d'épave bonne à prendre. Il a parfois des aubaines, entre autres un certain baril de rhum resté légendaire dans le phare.
En dehors du service, les deux autres camarades ne s'occupent de rien. Ce sont des fonctionnaires, des messieurs de l'administration, ils croiraient déroger en faisant n'importe quoi. Toute la journée, je les vois jouer à la scopa, jeu d'astuce et de méfiance, où les mains dissimulent les cartes, où les yeux se guettent en dessous. Quand ils ne jouent pas, ils combinent, ruminent de mauvais coups contre l'autre, le camarade. Tempéraments corses, ardents, vindicatifs, la vie solitaire développe chez eux cette sombreur
Les Sanguinaires
de nature, et ce n'est pas le temps qui leur manque pour fig-noler leurs vendettas
Dinelli, le g'ardien chef, qui « a travaillé pour être prêtre », est le seul qui lise un peu. Mais la bibliothèque du phare n'est pas riche; elle se compose d'un Plutarque dépareillé, à tranche rouge, que le pauvre homme ressasse depuis des années et dont il se représente les personnag-es comme des héros du père Dumas, à rapières et grands panaches. Il lit surtout la nuit, pendant les heures de quart, dans la lanterne. Quand je le vois monter le petit escalier tournant à lamelles de cuivre, son gros bouquin rouge sous le bras, je pense à Shakespeare et au retentissement que les histoires de Plutarque ont eu dans son cen^eau. Non que je prête à Dinelli autant d'imagination qu'à Shakespeare, mais sa chambre noire est terriblement impressionnable, à lui aussi. Quand nous sommes seuls, il me parle de Caton d'Utique, de Démétrius de Phalère, comme de personnes vivantes. La conversation manque d'intérêt. Aussi je préfère aller pêcher avec mon ami Trophime, ou encore
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