‹ La FédorChapitre 16 sur 26 · UN CERTAIN BARIL DE RHUM · texte numérisé non relu

UN CERTAIN BARIL DE RHUM

Les Sanguinaires

rester à rêvasser dans un creux de roche jusqu'à ce que le porte-voix m'appelle pour le dîner. Je regarde l'eau, une voile sur

l'horizon, la côte corse toute voisine et, au loin, comme un fusain léger, l'île de l'Asinara.

En ce moment, pai exemple, du haut de la terrasse où je songe, accoudé, il m'est

192 Les Sanguinaires

impossible de rien voir. L'Asinara et la Corse elle-même ont disparu. La mer et le ciel se confondent dans la nuit. Comme tous les soirs à pareille heure, le vent est tombé pour quelques instants. Tout à coup, du fond de la brume m'arrive une clameur rauque, la sirène d'un transatlantique forcé par le gros temps à s'abriter dans la rade d'Ajaccio et qui frôle la pointe de l'île sans que je distingue seulement un mât, une cheminée. Au beuglement de la sirène répond, plus près de moi, presque sous mes pieds, une longue bramée sinistre, indéfinissable, qui me fait songer à Fenimore et au Dernier des Mohicans. C'est le hennissement d'un des chevaux malades qu'on a mis au vert sur notre rocher. Et je me rappelle ma terreur la première fois où j'ai fait le tour de l'ile, en voyant se lever brusquement d'un taillis d'absinthe jaune deux petits poneys corses avec de longues glaires filamenteuses, deux baguettes de verre qui leur pendaient aux naseaux. C'était le coin des chevaux morveux, un hôpital et même un cimetière, car des vols de corbeaux tourbil-

Les Sanguinaires igS

lonnent toujours sur cette partie des Sanguinaires qui en est restée pour moi tout assombrie.

Depuis quelque temps d'ailleurs, ce n'est pas seulement ce coin de l'île, mais l'île entière, et le phare, et la vie qu'on y mène, qui me semblent sinistres. Avec cette tramontane infernale, on ne peut plus pêcher. Plus de poisson, Jamais de viande. Nous sommes réduits à ce qu'on appelle « les vivres de mer ». Le phare en a pour six mois, la réserve ne risque donc pas de s'épuiser; mais ce qui s'épuise, c'est ce que nous avions à nous dire. J'ai donné tous les renseignements possibles sur Caton d'Utique et Démétrius de Phalère; je sais par cœur toutes les histoires de bandits, Quastana, Bellacoscia, que Bertolo nous raconte en hachant des feuilles de tabac frais dans le creux de sa main avec les grands ciseaux pendus à sa ceinture.

Très animés d'abord, les repas sont redevenus silencieux comme avant mon arrivée. Les antipathies de ces pauvres gens, leurs crispations nerveuses commencent à

194 Les Sanguinaires

me gagner. Je prends en dégoût celui-ci parce qu'il vient à table avec des mains sales, l'autre parce qu'il mange en broutant comme une vieille chèvre. J'en arriverai à la haine, moi aussi...

Aujourd'hui, le dîner a été particulièrement lugubre, on n'a pas échangé dix paroles, mais quels mauvais regards!... Estce l'approche de Noël, du Jour de l'An, de ces jolies fêtes de fin d'année? Jamais je ne me suis senti le cœur angoissé comme ce soir. Dire que je regrette le Cercle d'Ajaccio! Je voudrais voir des lumières, des nappes blanches, sortir d'ici enfin. Quand donc en sortirai-je r Si la tramontane s'entête, j'y suis pour tout l'hiver... En attendant, la voilà qui repique, la tramontane... Un grand jet de flamme passe au-dessus de ma tête. C'est le phare qu'on allume. Sa tramée étincelante sautille au loin sur les vagues en écailles roses, jaunes, verdâtres. Il fait froid, ma pipe est éteinte, rentrons...

Près du petit escalier tournant qui monte à la lanterne, une lampe m'attend sur la table. A côté, large ouvert, le livre de bord

Les Sanguinaires 195

sur lequel chaque veilleur, en descendant,

note ses observations. J'allais passer dans

ma chambre quand j'entends fredonner, sur

un air de gavotte qui se mêle aux huées de

la rafale, à la canonnade lointaine de la

mer contre les brisants, un NoëL provençal,

un vieux Noël de mon enfance :

Voici le roi Maure

Avec ses yeux tout trévirés...

Doucement je pousse une porte, et dans la grande cuisine aux murs crépis, au da. lage en damier noir et blanc, éclairée seulement par le feu de la cheminée et la pâle lueur que découpe sur la nuit une fenêtre ouverte au Sud, du côté où il n'y a pas de vent, ie vois le vieux Trophime accroupi devant l'âtre et qui chante, la tête entre ses mains. Il s'excuse, un peu confus : « Que voulez-vous, monsieur, c'est le soir de Noël. Vous êtes Provençal comme moi, vous savez la place que cette fête tient sur notre calendrier... Quand on est seul ces soirs-là, on pense à la femme, aux enfants... »

Et le voilà parti à me raconter son his toire, sa famille...

196 Les Sanguinaires

Il s'est marié — il y a quelque vingt-cinq ans — en terre de Camargue, au village des Saintes-Mariés. Sa femme, veuve d'un gardien de chevaux, était restée seule, encore jeune, avec son garçonnet. Trophime, lui, gardait le feu de Faraman non loin des Saintes-Mariés. Ils se sont connus à une Jerrade, une de ces belles courses de bœufs comme il s'en donne là-bas, au rivage de la mer, et où les femmes, coiffées du velours arlésien, galopent, le fer au poing, sur des camarguais à grande crinière blanche. Jamais ils n'auraient quitté ce coin de terre admirable, ces gazons fleuris toute l'année, ces étangs dans lesquels viennent boire les flamants roses. Mais un jour le garçon grandi, devenu homme, épouse une fille d'Ajaccio et va se fixer dans le pays corse.... Alors Trophime s'est fait nommer au phare des Sanguinaires, où sa femme est venue le rejoindre, car en ce temps-là les gardiens avaient leur ménage dans l'ile avec eux

Et comme je lui dis :

« Vous deviez être bien plus heureux?... >

Les Sanguinaires iç"

Trophime se lève et marche par la cuisine en agitant ses bras :

« Plus heureux!... Nom d'un tonnerre!... Un temps de bagne, et qui, par bonheur, n'a duré que deux ans; sans quoi nous serions devenus fous... Vous avez pu voir par vous-même, monsieur, qu'à vivre seuls sur ce rocher, de très braves gens ne parvenaient pas à s'entendre... D'où cela vient-il:'... Quelle diablerie méchante se cache dans la solitude de ces pierres? Toujours est-il qu'entre hommes on se tient encore, on se ménage; la haine ne se montre pas à visage ouvert... Les femmes, elles, rien ne les arrête... Pour ne pas gêner le service, nous avions installé les nôtres tout en bas, à la marine, dans ce qui reste de l'ancien lazaret, où nos trois familles tenaient à l'aise, chacune avec sa cour et son petit jardin... Ah! bonne mère des anges! le train qui se menait là-dedans!... Des cris, des miaulements, à croire que nos mouquères se dévidaient les tripes tout le long du jour. La mienne, seule Française et « continentale », comme on l'appelait, devait

içS Les Sanguinaires

faire tête aux deux autres, deux vraies Corses, qui lui en voulaient de sa vaillance à tenir la maison, de son linge bien lavé, bien blanc, tendu sur des cordes en travers du jardin. Elle nourrissait aussi quelques poules que les enfants de nos voisins, des tas de pe tits Corsicos, mauvais comme leurs mères, s'amusaient à lui exterminer à coups de ma traques. Comme si ce n'est pas nous qui aurions dû être méchants, nous qui n'avions jamais pu avoir d'enfants et dont toute cette jolie marmaille crevait le cœur.

« Tout à coup, voilà qu'après quinze ans de mariage, cette grande joie d'un petit nous est donnée... De la joie, et puis bien du tourment aussi, vous pensez, quand venait l'heure du service et que je laissais ma pauvre Zani toute seule à la maison, dans l'attente de son bonheur et sans personne pour lui porter secours... Ah! monsieur, vous parlez de haine... Lorsque ma femme s'est accou chée, le sort a voulu que ce fût en pleine mauvaise saison. Un temps comme nous en avons un en ce moment : la mer en folie, des paquets d'eau jusque dans nos logettes

Les Sanguinaires 199

du lazaret... La sage-femme d'Ajaccio était prévenue; mais le moyen d'aborder par un temps pareil?... J'eus beau tirer le canon, hisser le drapeau, faire tous les signaux d'alarme, la chaloupe ne se montra même pas. Et croiriez-vous que le moment venu, ma malheureuse femme n'a pas trouvé près de ses voisines l'assistance d'un conseil, pas même d'un verre d'eau?... Dans une tribu de sauvages, une chose pareille ne serait pas arrivée... Vous me voyez tout seul, près de ce lit de torture et de misère, avec les mains qui me tremblaient et mes yeux aveuglés de larmes... Heureusement, celui qui est né la nuit de Noël dans la paille d'une étable veille d'en haut sur toutes les nichées, et malgré la méchantise des gens et du sort, il nous est venu droit du Paradis une belle petite fille qui a dix ans maintenant et que sa mère élève en bonne Provençale. Au moment où je vous parle, elles sont en Ajaccio toutes les deux, s'apprètant pour la messe de minuit. Puis, après la messe, le garçon qui les espère à la maison arrosera la bûche de Noël avec elles, en chantant

200 Les Sanguinaires

les airs de Saboli, notre grand musicien Avignonais. C'est à quoi je pensais, monsieur, quand vous êtes entré... »

Ici, le vieux gardien, qui n'a cessé de marcher de long en large en parlant, s'arrête devant le feu et le regarde sans rien dire. Il est « en Ajaccio > avec sa famille ; et moi je songe à cette fièvre de haine, étrange malaria qui se gagne dans la solitude et dont je subis moi-même le mystérieux frisson. Je me représente le lazaret du temps des trois ménages, ces batailles de femmes, d'enrants, de poules, ces tueries dans les petites logettes...

... Onze heures sonnent à la grande horloge du phare. On entend un bruit de poids, de chaîne qui se dévide. Des pas lourds de sommeil traînent sur les dalles; c'est la relève. La porte de la cuisine s'ouvre; avant de monter prendre son quart, Bertolo entre boire à la bassine. Il nous jette un regard noir, méfiant : « Qu'est-ce qu'ils conspirent là, tous les deux sans lumière? » Puis essuyant sa bouche rase avec la manche de son pelone, il ramasse sur la table la grosse

LA MESSE Lie MINUIT

Les Sanguinaires 2o3

pipe rouge et la lampe qu'il y a posées, et s'en va sur un « bonne nouit, pinsouti (Français) », qui manque de mansuétude. Derrière lui, quand Dinelli, le gardien chef, après avoir signé le livre de bord, s'est enfermé à deux tours dans sa chambre , alors Trophime vient à moi, le doigt sur les lèvres, et me dit tout bas, avec des yeux farceurs, un rire silencieux qui fait danser sa barbiche de vieille chèvre : < Nous aussi, nous arroserons la bûche de Noël... nous poserons cachefeu, comme on dit chez nous... vous allez voir... »

Il enjambe la fenêtre qui, de ce côté-là, se trouve de plain pied avec le rocher, et presque aussitôt il rapporte une racine de tamaris qu'il jette dans l'âtre. Puis il tire de l'armoire et pose à mesure sur la table trois flambeaux, des verres, une bouteille de Frontignan et un pain de Noël à l'anis, cuit exprès pour la circonstance; tout cela d'un air de belle humeur, avec des clignements d'yeux, une m.imique mystérieuse et enfantine qui m'amuse.

Maintenant, voilà les trois chandelles allu-

Page 1