LA l KK
tendre et de soumission presque religieuse qui tenoit à un autre ordre d'idées et de sentiments. Etoit-il l'effet d'une reconnoissance profondément sentie, ou le résultat de cette éducation privée quim'avoit fait contracter de bonne heure , dans la conversation de mon oncle André, le goût de l'extraordinaire et du surnaturel, c'est ce que je ne saurois démêler. Il est vrai , cependant , qu'elle m'affectionnoit elle-même entre tous mes camarades, et que, si je l'avois voulu, j'aurois toujours été le premier de l'école. Je ne le desirois point, parce que cet avantage qu'on prend sur les autres est une des raisons qui nous en font haïr, et que je regardois l'amitié comme un avantage bien plus doux que ceux qui résultent de la supériorité de l'instruction et du talent, C'étoit donc pour mon propre bonheur , et il y a bien peu de mérite à cela, que dans les fréquentes conférences où nous admettoit la Fée aux Miettes , sous le porche de l'église , avant d'entrer à la messe ou aux vêpres , je lui disois le plus souvent, en la tirant un peu en particulier : — J'ai eu du temps cette semaine pour travailler à ma composition , et je la
AUX MJKTTES iO
crois aussi bonne que je puisse la faire , en m'aidant, à part moi, des conseils que j'ai reçus de vous jusqu'ici; mais voilà Jacques Pellevey que ses parents veulent mettre dans les ordres , et Didier Orry dont le père est bien malade , et recevroit une grande consolation de voir Didier réussir dans ses études. Connue j'ai fait tout ce qu'il falloit pour contenter mon oncle et mes professeurs, je ne désire maintenant que de voir Jacques et Didier alterner à la première place jusqu'à la fin de l'année. Je vous prie aussi de soutenir un peu Nabot, le fils du receveur, quoique je sache bien qu'il ne m'aime pas, et qu'il me battroit s'il en avoit la force ; mais parce qu'il me semble qu'il auroit moins d'aigreur dans le caractère, s'il n'étoit pas si malheureux dans ses études, et que le dépit d'être toujours le dernier n'eijt pas altéré son naturel.
— Je ferai ce que tu me demandes , me répondoitlaFée aux Miettes en prenant un petit air soucieux , et je ne suis pas étonnée que tu me l'aies demandé, parce que je connois ton bon ((j'ur; mais il seroit possible, si je réussissois , que tu n'eusses pas le grand {U'ix à la
Saint-Michel. — Alors, lui répondis-jCj cela me seroit égal. — Et à moi aussi, reprenoit la Fée aux Miettes, avec un sourire doux et significatif que je n'ai jamais connu qu'à elle.
J'eus pourtant le grand prix cette année-là, avec Jacques, qui entra au séminaire, et Didier, dont le père guérit. Nabot mérita V accessit au grand étonnement de tout le monde, mais il m'en a long-temps voulu, parce qu'il regarda comme une injustice la préférence qu'on m'avoit donnée sur lui.
— Avez-vous eu d'autres ennemis au monde, Michel?....
— Je ne crois pas, monsieur.
Jusqu'ici je ne vous ai parlé que de l'âge et de la taille de la Fée aux Miettes. Vous ne la connoissez pas encore. Je vous ai dit , si je ne me trompe, qu'elle étoit assez svelte dans sa tournure, mais cela ne peut s'entendre que d'une très-vieille femme qui a conservé, par bonheur ou par régime, quelque souplesse et quelque élégance de formes. Elle prétoit souvent cependant à l'idée que nous nous faisions de sa décrépitude, en s'appuyant toute courbée sur
une petite béquille de bois du Liban, surmontée d'une forte poignée de je ne sais quel métal inconnu, mais qui avoit l'éclat et l'apparence du vieil or. C'est cette baguette curieuse, dont elle n'avoit jamais voulu se défaire en faveur des juifs dans sa plus grande indigence , qui lui fit décerner bien avant nous, par les petites écoles de Granville, ses titres de féerie. Il est vrai qu'elle lui venoit de sa mère, ou même de sa grand-mère, si la chronologie du monde permet cette supposition, et je vous demande si ces deux respectables personnes dévoient avoir été de grandes princesses. Il faut bien passer quelque vanité aux pauvres gens. C'est le seul dédommagement de leurs misères.
Aussi n'étoit-ce pas ce petit travers qui tourmentoit ma vive et sincère amitié pour la Fée aux Miettes. Elle en avoit un autre, la bonne femme, qui m'affligeoit mille fois davantage , le souvenir d'une ancienne beauté qu'elle ne croyoit pas tout-à-fait effacée , et dont elle parloiten se rengorgeant, avec une complaisance qu'on ne pouvoit s'empêcher de trouver risible. Je n'étois pas des derniers à m'en égayer en sa présence, car autrement je
ne me le serois jamais permis. Je lui avois trop (J'oblijjations pour cela. — Tu as beau plaisanter, mecliant sournois, disoit-elle alors en
me frappant gentiment de sa béquille
Il arrivera un jour oii mes charmes auront assez d'empire sur le beau Michel pour le faire extra vaguer d'amour! — — De l'amour pour vous, Fée aux Miettes! m'écrioisje en riant; ni plus ni moins, en vérité, que pour ma bisaïeule, si elle ressuscitoit aujourd'hui avec un siècle de plus sur la tête — et notre dialogue étoit bientôt couvert par les acclamations de toute la brigade joyeuse, qui dansoit en rond autour d'elle enchantant: Ah ! qu'elle est belle , la Fée aux Miettes ! . - . . mais nous finissions toujours par la cajoler un peu,
et elle s'en alloit contente
Ce n'est pas que la caducité de la Fée aux Miettes eût rien de repoussant. Ses grands yeux brillants quirouloient avec un feu incomparable entre deux paupières fines et allongées comme celles des gazelles ; son front d'ivoire où les rides étoient creusées avec des flexions si douces et si pures, qu'on les auroit prises pour des embellissements ajustés par la
main d'un artiste; ses joues, surtout, éclatantes comme une pomme degrenadecoupée en deux, avoient un attrait d'éternelle jeunesse qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer ; ses dents même auroient paru trop blanches et trop bien rangées pour son âge , si, aux deux coins de sa lèvre supérieure , sa bouche fraîche et rose encore n'en avoit laissé échapper deux , qui étoient à la vérité plus blanches et plus polies que des touches de clavecin , mais qui s'allongeoient assez disgracieusement d'un pouce et demi au-dessous du menton.
Et je me surprenois quelquefois à dire tout seul : Pourquoi la Fée aux Miettes ne s'estelle pas fait arracher ces deux diables de dents?....
La Fée aux Miettes ne montroit jamais ses cheveux, probablement parce qu'ils auroient contrasté avec l'ébène desessourcils. Ils étoient ramassés sous un bandeau d'une blancheur éblouissante, surmonté d'un fichu également blanc, plié en carré à plusieurs doubles, et posé horizontalement sur la tête comme la plinthe ou le tailloir du chapiteau corinthien. Cette coiffure qui est celle des fcnmies de Gran-
ville, de temps immémorial, et dont on ne fait usage en aucune autre partie de la France, quoi<ju'elle soit merveilleuse dans sa simplici' té, passe pour avoir été apportée chez nous par la Fée aux Miettes, de ses voyages d'outremer, et nos antiquaires conviennent qu'ils seroient fort embarrassés de lui assigner une origine plus vraisemblable. Le reste de son costume se composoit d'une espèce de juste blanc serré au corps, mais dont les manches larges et pendantes soutenoient au-dessous de l'avant-bras d'amples garnitures d'une étoffe un peu plus fine, découpée à grands festons, et d'une jupfi courte et légère de la même couleur, bordée à la hauteur du genou de garnitures pareilles, qui tomboient assez bas pour laisser à peine entrevoir un pied fort mignon, chaussé de petites babouches aussi nettes que galantes. L'habit complet paroissoit, je vous jure, plus frais , à telle heure et en tel endroit qu'on la rencontrât, que s'il venoit de sortir des mains d'une lingère soigneuse; et ce n'est pas ce qu'il y avoit de moins extraordinaire dans la Fée aux Miettes, car elle étoit si pauvre, comme vous savez, qu'on ne lui connoissoit de
ressources que dans la charité des bonnes gens, et d'autre logement que le porclie du grand portail. Il est vrai que les coureurs nocturnes prétendoient qu'on ne l'y rencontroit jamais quand minuit avoit sonné, mais on n'ignoroit pas qu'elle passoit souvent ses nuits en prières à l'hermitage Saint-Paterne, ou à celui du fondateur de la belle basilique de Saint-Michel , dans le péril de la mer, sur le rocher où l'on voit encore empreint le pied d'un ange.
Comme mon histoire est pleine de tant d'événements incroyables que j'ai déjà quelque pudeur à les raconter, je me garderai bien d'ajouter à l'invraisemblance des faits qui n'ont d'autre garant que ma sincérité, l'invraisemblance des vaines conjectures populaires. La seule chose que je puisse attester sans crainte d'être contredit des personnes qui ont vu la Fée aux Miettes, et qui n'a pas vu la Fée aux Miettes à Granville! . . . c'est qu'il ne s'est jamais trouvé sur terre une petite vieille plus blanchette , plus proprette et plus parfaite en tout point. Les seules distractions que je prenois alors, car j'étois fort affectionné au travail , c'étoit la recherche des papillons, des mouches singu-