L\ FÉE
lièreSj des jolies plantes de nos parages, mais plus souvent la pèche aux coques, dont il faut, si vous le permettez, que je vous dise quelque chose.
Les grèves du mont Saint-Michel , alternativement couvertes et délaissées par les eaux , ont cela de particulier qu'elles changent tous les jours d'aspect , de forme et d'étendue, et que le sable menu dont elles sont composées conserve l'apparence des récifs et des bas-fonds de la mer, avec toutes les embûches de cet élément, de sorte qu'elles ont en son absence leurs vagues , leurs écueils et leurs abîmes. Ce n'est pas sans une certaine habitude qu'on peut y marcher hardiment sans s'exposer, jusqu'au rocher pyramidal sur lequel Saint-Michel a permis à l'audace des hommes de bâtir son église miraculeuse.
Si un voyageur inexpérimenté s'égare de quelques pas , le sable trompeur le saisit, l'aspire, l'enveloppe, l'engloutit , avant que la vigie du château et la cloche du port aient eu le temps d'envoyer le peuple 5 son secours. Cet horrible phénomène a quelquefois dé* vorc jusqu'à des vaisseaux abandonnés par le reflux.
La nature est si bonne pour sa création, qu'elle a semé dans cette arène mobile une ressource plus abondante que la manne du désert. C'est cette petite coquille à sillons profonds et rayonnants dont les valves rebondies, et comme lavées d'un incarnat pâle, ornent si souvent le camail grossier du pèlerin. On l'appelle la coque, et sa recherche est devenue pour les habitants du rivage une de ces innocentes industries qui n'offensent au moins le regard de l'homme sensible , ni pTir l'effusion du sang , ni par la palpitation des chairs vivantes. L'attirail du pêcheur est tout simple, n se réduit à une résille à mailles serrées qui pend sur son épaule , et dans laquelle il jette par douzaine son gibier retentissant ; et puis , à un bâton armé d'une pointe de fer un peu crochue qui sert à la fois à sonder le sable età le retourner. Un petit trou cylindrique, seul vestige de vie que les vagues aient respecté' en se retirant , lui indique le séjour de la coque, et d'un seul coup de pic, il la découvre ou l'enlève. C'est de là qu'il montoit à la face de l'Océan, le pauvre petit animal, sur une de ses écailles voguant en chaloupe, et sous Tau-
LA FKE
tre, dressée comme une voile. Il y a aussi làdedans une âme et un Dieu, comme dans toute la nature; mais l'habitude a si vite appris aux enfants que rien n'est délicieux comme la coque, fricassée avec du beurre d'Avranches et des fines herbes !
Il y a loin de Gran ville aux grèves de Saint- Michel, et le chemin le plus court n'est pas le plus sûr à beaucoup près; mais je m'y engageois volontiers quand j'avois trois jours de vacances devant moi , ce qui se présente souvent à l'époque des grandes fêtes, et mon oncle étoit enchanté de me voir essayer sans danger réel les fortunes du voyageur de mer. J'ai dit qu'on rencontroit quelquefois la Fée aux Miettes sur cette route, parce qu'elle avoit une grande dévotion à Saint-Michel , et cette rencontre m'étoit toujours agréable, la Fée aux Miettes ayant des trésors de souvenirs qui rendoient sa conversation la plus intéressante et la plus profitable du monde. Je ne saurois dire comment cela se faisoit, mais j'apprenois plus de choses utiles dans une heure de son entretien que les livres ne m'en auroient appris en un mois, ses courses lointaines et son bon ju-
gement naturel l'ayant familiarisé avec toutes les études, comme avec toutes les langues. Elle joignoit à cela une manière si saisissante etsi lumineuse de communiquer ses idées, que j'étois étonné de les voir apparoitre subitement dans mon intelligence, aussi claires que si elles s'étoient réfléchies sur la glace d'un miroir. D'ailleurs, la marche de la Fée aux Miettes ne retardoit jamais la mienne; tout accablée qu'elle étoit du fardeau des ans, vous auriez dit qu'elle glissoit sur le sable , plutôt que d'y imprimer ses pieds; et, pendant que je mesurois de l'œil pour elle un rocher difficile à l'escalade , il m'arrivoit quelquefois de l'apercevoir au sommet, et de l'entendre crier , en riant aux éclats : « Eh bien, brave » Michel, faut-il que je te tende la main? »
Un jour que nous revenions ensemble ainsi, en causant des petites conquêtes d'histoire naturelle que j'avois faites la veille, et qu'elle s'amusoit à me décrire, aussi exactement qu'une bonne iconographie auroit pu le faire , les arbres à grandes fleurs des forêts de l'Amérique, et les papillons de lapis et d'or des deux presqu'îles de l'Inde — Comment est-il donc ad-
venu, Fée aux Miettes, lui «lis-je, que vos voyages aient abouti à Granville où je me plais , parce que j'y suis né et rjue mes affections d'enfance y ëtoient, mais qui ne sauroit vous offrir cet attrait de la patrie dont toutes choses s'embellissent? Je vous avouerai que cela m'embarrasse un peu. — C'est précis(> ment , répondit-elle, cet attrait de la patrie dont tu parles, qui me fait rechercher avec empressement les ports d'où la route d'Orient m'est toujours ouverte; je comptois obtenir, tôt ou tard, de la charité des marins, mon passage sur quelque bâtiment, et les longues guerres qui viennent de finir m'ont, durant tout le temps de ton enfance, privée de cet avantage. Combien, si je ne t'avois connu, n'aurois-je pas regretté d'avoir quitté Greenock , où cette occasion se présente tous les jours, et où je n'étois du moins pas obligée de coucher sur la pierre froide , sous un porche battu du vent, carj'y avois et j'y ai encore, si Dieu l'a permis, unejolie maisonnette appuyée contre les murs de l'arsenal. Une autre raison, continua-t-elle en minaudant , et en me flattant du geste et du regard , c'est l'amour que
j'ai conçu pour un petit cruel qui ne reconnoît pas ma tendresse. — Et puis, comme par un fâcheux retour sur elle-même, elle baissa les yeux, soupira, et parut repousser du dos de la main une larme prête à couler.
— Laissons , laissons , repris-je , cette plaisanterie hors de saison qui ne va pas à votre âge ni au mien ; une femme aussi pieuse et aussi sensée que vous êtes peut s'en faire un jeu innocent, mais elle viendroit mal dans une conversation sérieuse. Maintenant que la paix est faite , il n'y a rien de plus aisé que de vous assurer, avec vingt louis d'or de mes épargnes, un bon passage pour Greenock , qui n'est pas au bout du monde , mais qui doit être , si je ne me trompe , à six ou sept lieues pleinouest de Glasgow, dans le comté de Renfre^v. Voyez, ma bonne mère, si cela vous accommode, et pour peu que vous pensiez y être plus heureuse qu'à Granville, je vous dispenserai avec plaisir de recourir à la générosité des mariniers.
— Et de qui veux-tu que j'accepte ce bienfait , Michel ? de toi , dont la fortune est peut-
être perdue à jamais, au moment où tu y penses le moins ?
— Je ne sais , dis-je , Fée aux Miettes, mais la fortune réelle d'un maître ouvrier n'est jamais perdue , tant qu'il a des bras et du courage; mon éducation est finie, mon aptitude au travail éprouvée, ma constitution vigoureuse, et mon âme ferme. L'avenir ne peut m'enlever désormais que ce qu'il plairoit à la Providence de me ravir, et je suis tout résigné d'avance à ses volontés , parce qu'elle sait mieux ce qui nous convient qiz-e nous ne le savons nous-mêmes.
— Je te sais gré de ta générosité, repartit la Fée aux Miettes, mais tu comprends qu'elle n'inquiète pas médiocrement ma pudeur et ma délicatesse. Passe encore si tu me laissois l'espérance de partager un jour ma petite fortune avec la tienne et de devenir ton heureuse femme ! \.
— Oh oh! Fée aux Miettes, que ce ne soit pas cela qui vous arrête, dis-je à mon tour, en lui cachant le mieux que je pus le fou rire dont sa proposition faillit me faire éclater. Je suis, à la vérité, fort loin de penser aujour-
d'il ai à un établissement aussi grave que le mariage , mais tout vient à son temps dans la vie ; nous sommes gens de revue , s'il plaît à Dieu , et je ne réponds de rien , si nous nous retrouvons quelque part, quand je serai mûr pour prendre le parti que vous dites. Au moins puis-je vous répondre que je n'ai contracté jusqu'ici aucun engagement qui m'en empêche !
— Tu me combles de joie, mon cher Michel, et il n'y a plus qu'une chose qui m'arrête. J'ai eu le bonheur de te servir quelquefois de mon expérience et de mes conseils, et tu n'es pas encore arrivé au point de t'en passer toujours. Si tu me procures le moyen de retourner à Greenock , ne te manquera-t-il rien quand je serai partie?
— De vous savoir heureuse , Fée aux Miettes.
En prononçant ces paroles, je serrai cordialement sa petite main qui irembloit dans la mienne, et je rencontrai ses yeux animés, en se fixant sur moi, d'un feu extraordinaire que je n'avoisjamaisvu briller dans ceux d'une femme.
Seroit-il possible , en effet , me demanda ije en la quittant, que cette pauvre vieille m'aimât?
Vif,
Coniineiu 1 oncle d<; Michel se mit en mer, ei Loninu-nt Micliel fut charpeniier.
'a VOIS réellement vingt louis d'or en réserve sur les gratifications de douze francs (jue mon onde André ne manquoitpas de me distribuer tous les dimanches, et dont
il me restoit toujours quelque chose, parce que je ne dépensois que ce que je trouvois l'occasion de donner. Cependant , je n'étois pas sans quelque scrupule sur le droit que je pouvois avoir de disposera seize ans d'une somme aussi forte, et si je m'étois engagé très-avant dans ma promesse à la Fée aux Miettes , c'est que je savois que mon oncle André ne mecontrarioit jamais , et qu'il me contrarieroit moins encore, en cette occasion, sur l'honnête emploi d'un argent inutile.
Quand j'entrai le soir dans sa chambre, son maintien grave et rêveur m'interdit. J'imaginai d'abord que le moment n'étoit pas favorable pour lui faire ma confidence , et je me retirois doucement , lorsque j'entendis qu''il me rappeloit.
« Michel , me dit-il , eu me faisant asseoir en face de lui , et en prenant une de mes mains entre les siennes, « mon cher Michel, le mo- ^) ment dont je t'avois parlé est venu , sans » que nous ayons reçu de nouvelles de Robert. » Il faut donc , mon fils , que je parte , et que » j'accomplisse le devoir d'un bon associé, » d'un bon frère et d'un honnête homme,
» pour retrouver la trace de ton père, qui ne » peut m' échapper ; et s'il m'est impossible d'y » parvenir — Dieu veuille nous épargner cette » douleur — , pour recueillir du moins quel- » ques débris de la fortune qu'il devoit te » laisser. Cette résolution étoit formée de loin, » comme tu sais, et mes mesures si bien pri- » ses que l'arrivée inopinée de Robert en » pouvoit seule empêcher l'effet. Yoilà le » sablier vide, et celui qui marque les années » de ma vie s'épuise aussi. Je n'ai pas dû » perdre de temps, mais j'ai voulu m'épar- « gner autant que possible la vue des larmes » qui mouillent tes joues, et qui tombent » amèrement sur mon cœur d'homme. Tu es » assez fort aujourd'hui pour mettre de toi- » même le courage d'un vieillard à l'abri de » cette épreuve. Essuie tes yeux, petit, et » embrasse-moi avec la fermeté d'un noble » garçon. Je pars demain. »
A ces mots les sanglots m'étouffèrent, je n'eus pas la force de me lever pour me jeter dans les bras de mon oncle André, et je cachai ma tête entre ses genoux.
)i Voilà qui est bien, dit-il d'une voix as-
9â la fée
» surëe. Cela se dissipera comme un nuage, » et gaiement j'espère, car le soleil est à l'ho- » rizon. J'aurois plus de motifs que toi de » m'inquiéter , si je te laissois dans une posi- » tion qui pût m'alarmer sur ton avenir, » mais tu as bien profité de tes études et » de ton apprentissage, et je ne crois pas » qu'il y ait un homme dans les cinq par- » ties du monde qui puisse se passer plus » allègrement de cette fiction de la for- » tune , qu'on n'a inventée , crois - moi , » que pour les infirmes et les paresseux. » Tu es grand, bien fait, alerte, suffisam- » ment informé des connoissances utiles , et, » par dessus tout cela, comme je l'ai désiré, » un des bons ouvriers qui aient jamais fait » crier une scie et retentir un maillet dans » les chantiers de Gran ville. Toutes les incli- » nations que je te connois sont pour le tra- » vail et la médiocrité, et je n'ai plus besoin » de te rappeler qu'une médiocrité aisée, qui » est meilleure que la richesse , ne manque » jamais au travail. C'est demain que tu entres » à la journée chez ton charpentier, et c'est » à compter de demain que chaque jour te
» rapporte un salaire. Comme j'ai pourvu à » te conserver jusqu'à la Saint-Michel pro- » chaine, dans la maison où nous sommes, » le domicile, la nourriture, et toutes les né- » cessités de la vie, sans compter mes vieilles » nippes et. tout ce qui en dépend, dont tu » useras à ton plaisir, cette première année » de profits , que tu peux convertir en éconon mies , suffira pour t' assurer , à chaque an- » née qui suivra , le modeste bien-être auquel » tu es accoutumé, et dont tu n'as jamais » désiré de sortir; car une année d'avance » pour un ouvrier est un trésor plus solide » que ceux du grand Mogol. Et si je te fais » tant d'éloges de l'économie que je n'ai ja- » mais beaucoup pratiquée pai' moi-même, » ce n'est pas que je la considère comme un » moyen d'enrichissement, mais parce que je » ne connois point d'autre moyen d'indépen- » dance. A cela près, c'est la lîioindre des » vertus réelles, et il n'y a pas de Hbéralité bien » placée , pourvu qu'elle le soit sans calcul et » sans ostentation, qui ne vaille mieux qu'une » économie. »
Ces paroles de mon oncle , dites en pareille
. circonstance , enlevoient un poids énorme de dessus mon cœur. J'étois maître des vinpt louis que je venois de promettre à la Fée aux Miettes, et dont elle avoit si grand besoin! Mon oncle continua :
« Il me reste peu de choses à te dire, et je » t'en dispenserois , si la vieille naine de l'é- » glise, que vous appelez, je crois, la Fée aux » Miettes, n'étoit venue m'apprendre, un ins- » tant avant que tu n'entrasses auprès de moi , » qu'elle partoit demain pour sa petite ville » de Greenock, oii je ne sais quels intérêts, » peut-être imaginaires, réclament la présence )) de cette pauvre femme, et pour me deman- » der en même temps si je t'autorisois à dis- » poser en sa faveur de tes petites épargnes, » dont tu es tout-à-fait le maître, et que tu » ne peux mieux employer de ta vie qu'à sou- » lager une honnête misère. Je suppose seu- » lement, Michel, que tu as compté sur ton » travail pour les remplacer ? »
Sur un signe d'affirmation et de plaisir que je lui fis alors , — « A merveille , reprit mon » oncle , tu vois que je sais prévenir tes con- » fidences , et pour revenir à mon uiscours, je
m'en serois volontiers rapporté à la Fée aux Miettes de ces derniers enseignements, parce que c'est une femme de bon conseil, dans tout ce qui ne toucbe point à quelques rêveries assez bizarres dont elles s'est infatuée, mais que nous devons passer à son grand âge; et qu'elle a toujours été portée de si bonne intention pour notre maison , que mon père n'hésitoit pas à lui attribuer le succès de ses meilleures entreprises, et l'agrandissement de son bien , au point de la mettre à l'aise si elle l'avoit voulu , et si elle n'eût préféré obstinément son vagabondage mystérieux à une existence plus solide. Les bonnes dispositions que Dieu t'a données, et dont il m'a permis de voir le germe éclore et se développer sous mes yeux, me permettent d'ailleurs d'abréger beaucoup ces instructions, et de les rapporter seulement au nouvel état que tu vas embrasser pendant mon absence.
» Quoique tu ne sois pas né pour lui, ne le méprise jamais , et surtout, ne le quitte jamais par orgueil. Le parvenu qui dédaigne le métier qui Va nourri n'est guère moins
» méprisable que l'enfant dénaturé qui renie » sa mère.
» Sois charpentier avec les charpentiers. » Ne te distingue d'eux par ton éducation » qu'autant qu'il le faut pour leur en commu- » niquer lentement le bienfait sans les humi- » lier. Crois que ceux qui t' écoutent avec une » envie sincère de s'instruire, valent presque » toujours mieux que toi, puisqu'ils doivent » à un instinct naïf de ce qui est bien ce que » tu ne dois, peut-être, qu'au hasard de la » naissance et au caprice de la fortune.
» Ne fuis pas les plaisirs de tes camarades. » Le plaisir est de ton âge. Ne t'y livre pas » aveuglément. Le plaisir auquel on s'est livré » sans défense et sans retour , devient le plus » inexorable des ennemis.
» Si ton cœur s'ouvre à l'amour des femmes » avant de me revoir, n'oublie pas, de quelque » charme qu'elle soit revêtue, que toute femme » qui détourne un homme du soin de son de- » voir et de son honneur est moins digne d'a- » mour que la naine de l'église. L'amour est » le plus grand des biens, mais il n'est jamais » vraiment heureux tant qu'il ne satisfait pas )) la conscience.
» Sonviens-toi , de plus, qu'un homme de » ton âge qui a par devers lui une année d'exis- » tence assurée, le goût du travail et de la » simplicité, un tempérament robuste, une » santé à l'épreuve et un bon métier, est cent » fois plus riche que le roi, quand il joint à » tout cela douze francs vaillant dans sa » poche ; six francs pour satisfaire aux besoins » de son imagination, six francs pour adoucir » le sort d'un pauvre , ou pour soulager les » angoisses d'un malade.
)) Enfin, si les principes de religion que je » t'ai inculqués soigneusement depuis le ber- )) ceau s'effaçoient de ton esprit, ce qui n'est » que trop à craindre par le temps qui court, » retiens-en au moins deux pour l'amour de » moi , parce qu'il peuvent tenir lieu de tous » les autres ; le premier, c'est qu'il faut aimer » Dieu, même quand il est sévère; le second, » c'est qu'il faut se rendre utile aux hommes )) autant qu'on le peut , même quand ils sont » méchants. »
Après cela, il me quitta en me serrant la main.
Quand je fus de retour dans ma chambre,
j'envoyai mes vingt louis à la Fée aux Miettes.
Le lendemain, sans m'en prévenir, mon oncle partit de bonne heure en me laissant tout ce qui m'étoit nécessaire pour un an. La Fée aux Miettes, qui n'avoit pris que le temps de manifester son contentement devant mon commissionnaire, par une de ses explosions familières de joie fantasque et capricieuse, étoit partie dès la veille.
Je restai seul, — tout seul, j'essuyai quelques larmes, et j'allai à l'atelier.
Dans lequel on apprend qu'il ne faut jamais jeter ses boutons au rebut sans en tirer le moule.
['année qui suivit auroit été douce, 'car il n'y a rien de plus doux que de gagner sa vie, si l'absence de mon père, et celle de mon oncle qui me tenoit lieu de père
depuis loii^-tcmps, n'avoient laissé un vide profond dans mon cœur. Je regrettois souvent que celui-ci ne m'eût pas permis de le suivre dans ses recherches lointaines , malgré toutes mes prières, sous prétexte que j'étois réservé à autre chose , et que mon obéissance pouvoit seule lui faire espérer que nous nous trouverions tous réunis un jour. Je pensois aussi à la Fée aux Miettes , car elle m'avoit aussi aimé.
La Saint -Michel revint sans que j'eusse amassé d'économies , parce que mes amis se faisoient sans cesse de nouveaux besoins que je ne comprenois pas toujours, mais auxquels je ne pouvois m'empécher de compatir. Jacques Pellevey étoit vicaire, mais il vaquoit deux ou trois bonnes cures dans le diocèse, et cela le forçoit à de fréquents voyages à l'archevêché. Didier Orry, qui étoit de plusieurs années plus âgé que moi, commençoit à penser au mariage, et il ne pouvoit se flatter de réussir dans quelques espérances qu'il avoit formées s'il ne se faisoitvoir avec avantage à la préfecture. Quant à JNabot, qui m'avoit rendu sincèrement son amitié depuis que nos rivalités d'école avoient
cessé, il s'étoit adonné au jeu , et n'y étoit pas plus heureux qu'au collège. Il étoit de mon devoir de le dissuader de ce penchant, et je n'y épargnois pas mes efforts. Il étoit aussi de mon devoir de l'aider à réparer le mal qu'il se faisoit , surtout quand les résultats de cette malheureuse passion menaçoient de compromettre sa réputation, et je n'y épargnois pas mon argent. Enfin quand l'année expira, et avec elle les dernières ressources que la bonté de mon oncle m'avoit ménagées , je fus réduit à celles de mon travail journalier, qui me fournissoit à peine de quoi vivre assez pauvrement ; mais je m'y étois préparé, et je ne m'en trouvai pas plus malheureux.
Comme je m' étois perfectionné dans mon métier en le pratiquant, et que j'annonçois d'ailleurs cet esprit d'ordre et d'activité qui tient lieu de l'intelligence des affaires , l'entrepreneur qui nous employoit alors et dont les entreprises alloient mal, probablement parce qu'il avoit trop entrepris à la fois, s'avisa je ne sais comment alors de m'en confier la direction ; je ne fus pas deux jours à cette nouvelle tâche , que je m'aperçus qu'il
étoit malheureusement trop tard pour sauver sa fortune. Je ne profitai donc pas de l'augmentation de mon salaire , et je le laissai dans ses mains, en me contentant de prélever avec mes compagnons ce qui me revenoit comme à eux pour le travail ordinaire de l'établissement que je n'avois pas quitté , car les conseils de mon oncle André m'étoient trop présents pour que j'eusse un moment conçu le dessein de devenir autre chose qu'un artisan. Je passai par conséquent cette seconde année sans pouvoir mettre à côté l'un de l'autre ces deux écus de six francs, dont l'un appartient au luxe et l'autre à la charité , et qui suffisent au bonheur d'un homme sobre et laborieux. Comme elle finissoit, le maître, obsédé par ses créanciers, passa un beau jour à Jersey, et nous laissa sans occupation et sans moyens d'existence, les chantiers de Granville étant toujours fournis d'ouvriers habiles dontle nombre excédoit déjà celui que réclament les besoins ordinaires du pays. Ce malheur ne fut cependant très-réel que pour moi , mes camarades l'ayantprévu depuis plus long-temps que jen'avoisfait, et s'étant précautionnés contre l'évé-
iOo
nemeiit, en plaçant leurs petits fonds dans une assez jolie spéculation de cabotage qui conimençoit à prospérer. Comme je leur avois inspiré de l'attachement , et qu'ils connoissoient l'état de ma fortune si rapidement déchue, ils vinrent m'olTrir d^entreren partage avec eux , et ils mirent dans cette proposition une effusion si franche et si tendre, que j'en fus touché jusqu'aux larmes. J'avoue même que je n'aurois pas fait difficulté de me rendre à leurs instances , dans l'espoir de payer utilement ma quote-part en industrie et en talents, si mon parti n'eût été pris d'avance. Je ne pou vois compter , à la vérité , ni sur Jacques Pellevev , quoiqu'il fût devenu curé , ni sur Didier Orry , quoiqu'il eût fait un mariage opulent. L'un me promettoit bien une place de maître d'école quand elle seroit vacante , mais le titulaire étoit un homme vert et vigoureux ; l'autre me réservoit un logement et un accueil fraternel dans sa maison , pour y être précepteur de ses enfants, aussitôt qu'ils seroieut sortis des mains des fennnes , mais on venoit de porter le premier en nourrice , et c'étoit, si je ne me trompe, une fille. Tous
deux étoient si empêchés de satisfaire à leurs frais d'établissement, qui dévoient être, en effet, fort considérables , que je crois qu'ils n'avoient jamais été plus réellement pauvres que depuis qu'ils étoient riches , de sorte que mon malheur n'avoit rien à envier, même quand j'en aurois été capable, au malheur de mes amis. Je pouvois moins encore penser à Nabot, qui jouoit toujours, qui ne gagnoit jamais, et qui n'étoit pas encore parvenu à concevoir qu'un homme bien né pût se réduire à ce qu'il appeloit la honte de travailler. Je dois lui rendre la justice de dire qu'il étoit devenu plus expansif et plus affectueux, en devenant plus à plaindre. Tout ce que nous pouvions l'un pour l'autre, c'étoit de rire ou de pleurer ensemble, quand je n'avois pas trouvé d'occupation, et c'est une compensation qui répare tant de misères, que je me suis quelquefois demandé alors si je voudrois y renoncer, au prix de cette prospérité sans nuages dont la monotonie sèche le cœur-
Je ne crois pas vous avoir dit quelle résolution j'avois prise. Je me proposai d'aller offrir mes services de ville en ville et de village en
village, partout où il se trouvoit un pont à jeter sur la rivière, ou une maison à construire, et comme cela ne manque jamais, j'étois sûr aussi que la Providence ne me manqueroit pas. Elle ne manque qu'aux oisifs.
Ce qui m'affligeoit le plus, c'est que mes habits îiivoient vieilli, et que j'avois quelque pudeur de me présenter à la fête de Saint-Michel en si mauvais équipage, non que j'attachasse beaucoup de prix pour moi à cette recommandation extérieure, mais parce que le délabrement de ma toilette pouvoit faire penser aux honnêtes gens dont j'avois eu le bonheur de gagner l'estime que j'avois cessé de la mériter par ma conduite. Je comprenois pour la première fois le besoin que tous les hommes ont de l'opinion, et je sentois que la satisfaction de nous-même, qui réside essentiellement dans notre conscience, se maintient et se fortifie par le jugement que les autres portent de nous; j'apprenois, s'il faut le dire, une vérité toute nouvelle, c'est que l'homme en société, quelque progrès qu'il ait fait dans l'exercice de la vertu , ne peut se passer de considération, pour être justement contentde
'lOS LA FÉE
lui, et qu'on est bien près-de renoncer à sa propre estime quand on dédaigne celle du monde. Je me souvins heureusement que mon oncle avoit laissé ses vieux habits à ma disposition , et j'en fis la revue avec une joie pareille à celle de Robinson , lorsqu'il se rendit compte des richesses utiles de son vaisseau, certain que le meilleur des parents et des amis ne mereprocheroitpasd'en avoir usé, surtout quand je lui dirois dans quelle extrémité j'y avois recouru , car il croyoit à ma parole. Il y avoit en effet du beau linge bien net , et des habits si proprement accoutrés qu'on les auroit cru faits à ma taille. Seulement, des deux vestes qu'il n'avoit pas comprises dans son bagage , l'une qui paroissoit toute neuve et qui m'alloit comme un charme , étoit garnie de dix gros vilains boutons d'un drap fort grossier, et l'autre que je l'avois vu porter , et qui étoit taillée d'un goût plus ancien , se fermoit de dix boutons d'une espèce de nacre dont la matière étoit fort brillante , et le travail fort délicat. Je n'hésitai point à me mettre à la besogne pour substituer ceux-ci aux autres, et les dix boutons à l'œil de perle et aux reflets d'ar-
AUX MIBTTES.
gent ne tardèrent pas à resplendir à mes yeux enchantés, comme autant de jolis miroirs.
Dès le premier coup de ciseau que je portai aux autres , soit précipitation , soit maladresse , le moule s'échappa ; il roula par terre aussi prestement que s'il avoit été lancé par un joueur de siam ou par un discobole, jusqu'à la pierre de mon âtre où il continuoit à rouler avec une petite vibration sonore semblable à celle de l'or, et je crois, je vous jure, qu'il rouleroit toujours si je ne l'avois arrêté de la main. C'étoit en effet un louis double.
Vous pensez bien qu'il ne tomba pas de la vieille veste de mon oncle André un seul bouton qui ne fût un louis double aussi, et je n'en tirai pas un de son enveloppe que mes joues ne s'humectassent de quelques pleurs de reconnoissance pour la tendre prévoyance de ce père d'adoption , qui m'avoit réservé si à propos cette ressource contre des revers inattendus. Je me retrouvois maître, en effet , de vingt louis, c'est-à-dire de la plus forte somme que j'eusse jamais possédée, et qui n'est pas de peu de conséquence dans la vie, puisqu'elle
a voit suffi au bonheur de la Fée aux Miettes. Comme c'étoit la juste mise de fonds de nos caboteurs , et que cet état industrieux et honnête , mais qui n'est pas sans périls et sans aventures, me plaisoit beaucoup en espérance, je m'empressai de les prévenir quej'étoisen état de contribuer de toute ma part aux entreprises de la société, dès le premier voyage qui devoit avoir lieu dans trois jours. Et c'étoit précisément le temps qui m'étoit nécessaire pour accomplir , selon notre usage , le devoir de mon pèlerinage annuel à l'église de Saint-Michel , dans le péril de la mer.
Je partis le lendemain au point du jour, la résille sur l'épaule , la pointe à coques à la main , mes vingt louis dans la ceinture ; plus riche , plus heureux, plus dispos quejen'avois jamais été, — Voyez Michel, disoient les mères, quand j'embrassois sur le chemin les camarades que j'avois eus à l'école ! — Le pauvre garçon a perdu toute sa fortune , sans (ju'il y eût de sa faute ; mais comme il a toujours été laborieux , sage, et craignant Dieu, il ne manque de rien ; et il porte une si belle chemise de toile fiile à petits plis , et une si
belle veste à boutons de nacre de perle , qu'on jureroit qu'il va se marier ce matin à la chapelle de son saint patron. Où avezvous trouvé , bon Michel , ces superbes boutons de nacre qui brillent de loin comme des étoiles?.... Je répondis en rougissant que je de vois tout à mon oncle André , dont la seule bonté m'avoit préservé de la misère. — Mais je n'aurois pas rougi de la misère même, parce que je ne me reprochois rien.
Ma pêche aux coques fut si productive, que je m'étonnois en vérité qu'il en pût entrer un si grand nombre dans ma résille, quoique personne dans le pays n'en eût d'aussi large et d'aussi profonde. Cependant, j'en avois donné trois fois autant pour le moins à de pauvres gens si disgraciés, ce jour-là, qu'ils auroient retourné la grève de fond en comble sans en tirer une coquille. Cela me fit penser que la Providence me protégeoit, et que Saint- Michel accueilloit %vorablement les prières que j'allois lui porter pour mon père , pour mon oncle , et pour la Fée aux Miettes , seuls protecteurs que Dieu m'eût donnés sur la terre.
Aussi, quand les pêcheurs eurent vendu leurs provisions, je régalai tous les pèlerins d'une partie de la mienne , et je payai l'apprêt du peu d'argent qui merestoit, sans touchera mes vingt louis dont l'emploi étoit réglé dans mon esprit, avant mon départ.
Comment Michel pécha une fée, et comment il se fiança.
E revenois gaiement du mont Saint- "Michel , en chantant cet air d'une ballade que les jeunes gens deGranville a voient apprise de je ne sais qui , si ce n'est de la Fée aux Miettes :
'll^ LA FÉE
C'est moi c'est moi , c'est moi !
Je suis la Mandragore , La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore , Et qui chante pour toi.
Je jetois cependant de temps à autre un coup d'œil sur le golfe de sable que domine avec tant de majesté la pyramide basaltique de Saint-Michel. C'étoit un de ces jours redoutables, oii la grève, plus mobile et plus avide encore que de coutume, dévore le voyageur imprudent qui se confie au sol sans le sonder. Le sable enlisoit^ comme on dit communément, et le glas du clocher avoit annoncé déjà deux ou trois accidents. J'entendis tout à coup des cris qui appeloient du secours, et je vis en même temps l'apparence d'un corps bizarre qui n'a voit rien de la forme humaine, mais qui attiroit les regards par sa blancheur , et qui sembloit lutter contre l'abîme, par une force particulière • de résistance que je ne m'expliquois pas. Je courus à l'endroit d'où le bruit parvenoit; mais à l'instant oii j'eus lancé la corde d'enlisé que nous portons toujours dans nos résilles, sur le point du gouffre où j'avois
VU (iisparoître cette créature infortunée qui gémissoit encore, elle nepouvoit plus s'en emparer , et toute l'arène retomboit sur elle en tourbillonnant comme dans un entonnoir profond. Je vouslaisse à juger de mon désespoir, d'autant plus amer que j'avois cru entendre articuler mon nom dans son dernier appel à la pitié des voyageurs. Je me hâtai d'y plonger ma pointe à coques, pour la ressaisir par quelqu'un de ses vêtements, et je m'aperçus avec un plaisir inexprimable que mon bâton s'attachoit par son croc de fer à un corps ferme et résistant qui me donnoit la force de ramener à moi l'être incompréhensible que j'avois voulu sauver. Je luttai là, Monsieur, contre Charybde acharnée à sa proie , et je ne fus pas peu surpris, quand j'eus traîné mon précieux fardeau jusqu'au lit de sable ferme et solide qui se trouvoit tout auprès, comme à dessein , de reconnoître la Fée aux Miettes qui respiroit, qui vivoit et que mon harpon a voit heureusement retenue, en s'engageant sous une de ses longues dents. — Parbleu, disje cette fois, la Fée aux Miettes n'a pas eu si grand tort que je pensois , de conserver ces
LA FKE
deux terribles dents qui choquoient ma délicatesse d'écolier, et l'expérience prouve aujourd'hui mieux que jamais que prudence et modestie valent mieux que la beauté. — Cette idée m'inspira une gaieté si extravagante, quand je vis la Fée aux Miettes se relever sur ses petits pieds, et sautiller joyeusement comme une de ces flgurettes fantasques qui vibrent sur le piano des jeunes filles, que je ne pus retenir mes éclats de rire. Ce qu'il y a déplus singulier, c'est que la Fée aux Miettes, en deux pirouettes et en deux bonds, s'étoit débarrassée de toute la poussière qui cliargeoit cet attirail de poupée dont je vous ai parlé auparavant, et qui n'auroit fait aucun tort à l'étalage élégant d'un vendeur de jouets. — En vérité, Fée aux Miettes , m'écriois-je en riant toujours, car elle n'avoit pas cessé de danser, c'est affaire à vous de rajuster promptement une toilette endommagée , et vous en apprendriez de belles à nos marchandes de modes , car vous voilà , sur mon honneur, plus leste et plus fringante que je ne vous ai vue autrefois, quand vous étiez mon amoureuse. Mais oserois-je vous demander, Fée aux Miettes,
par quel singulier hasard cette riche suzeraine de tant de domaines , qui a daigné appuyer sa maison de campagne contre les murs d'un pauvre arsenal du Renfrew, s enlisait dans les sables du mont Saint-Michel, quand tous ses amis la croy oient à Greenock?
A ces paroles, la Fée aux Miettes pinça les lèvres d'un air moitié humble et moitié coquet, autant que ses longues dents pouvoit le lui permettre, et après avoir minuté dans sa pensée quelques formules oratoires, elle me répondit ainsi :
— Je serois fâchée , Michel, que la suffisance qui est si ordinaire aux jeunes gens, surtout quand ils sont beaux et bien faits comme vous êtes , aveuglât votre esprit au point de vous faire croire que c'est une passion insensée qui me ramène dans les enviions de Granville. Non, Michel, poursuivit-elle d'une '^oix émiije, dont l'expression mélancolique et presque larmoyante contrastoit singulièrement avecles accès de gaieté où je venois de la voir, non, la déplorable princesse de l'Orient et du Midi, la malheureuse Belkiss ne s'est point flattée de vaincre l'obstination d'une ame
H 18 LA FKE
insensible qui ne peut la payer de retour ! Elle ne s'est pas dissimulée qu'elle ne devoit qu'à un mouvement de pitié l'illusion dont vous avez un jour entretenu sa vaine espérance, au moment où vous pensiez vous en séparer pour jamais ! N'imaginez donc pas que le sentiment invincible qui la domine ait pu la porter à oublier toutes les bienséances de sa naissance et de son sexe , et qu'elle vienne s'exposer encore une fois à des mépris qui briseroientson cœur, ou implorer de votre compassion des consolations passagères et des promesses trompeuses qui trahiroient votre pensée ! —
J'avouerai que ce langage imprévu changea subitement les dispositions joyeuses de mon esprit, et que je me trouvai presque aussi triste en l'écoutant que la malJieureuse princesse Belkiss elle-même. Je ne doutois pas en effet que l'horrible danger auquel la Fée aux Miettes venoit d'échapper par une espèce de miracle n'eik achevé de déranger son esprit, et qu'elle ne fût devenue folle à lier. Cette idée m'affecta péniblement , car la conversation des fous m'a toujours inspiré un attendrissement profond, et je sentis que je n'avois pas
fait assez pour cette pauvre femme en la rappelant à la vie , si je ne parvenois à rendre quelque espérance à son esprit et quelque bonheur à son imagination, pour le peu d'années que son grand âge lui permettoit encore d'espérer.
— Ecoutez, Fée aux Miettes, lui dis-je, puisque vous prenez tout ceci au sérieux, je vous proteste qu'il n'a jamais été dans mon intention d'abuser de votre crédulité par un mensonge, car le mensonge me fait horreur. Je fais plusj je prends à témoin le grand Saint- Michel, mon patron, que je vous recommandois encore ce matin à la protection du ciel, au pied de sa glorieuse image devant laquelle nul homme n'oseroit déguiser le moindre secret de sa conscience ; et que le nom d'aucune autre femme ne s'est présenté à moi dans mes prières, le vôtre étant le seul qui me rappelle une affection et un devoir, depuis le moment où j'ai reçu tout à la fois le premier et le dernier baiser de ma mère. Quant à l'amour, que je regarde, sur la foi des autres, comme une des plus douces distractions de la paresse , il ne trouve guère de place dans une vie parta-
LA FKE
gée entre les travaux du corps et les éludes de l'esprit, surtout avant l'âge de dix-huit ans que j'ai à peine atteint depuis quelques jours. Dieu sait donc que s'il me falloit choisir aujourd'hui une femme, jen'en connois pas une autre au monde sur laquelle je puisse arrêter ma pensée; mais il ne seroit pas bienséant, vous en conviendrez , que je m'occupasse de mariage, en l'absence de mon père et de mon oncle, avant d'avoir vingt-un ans accomplis. Ce que je vous dis là. Fée aux Miettes, est la véritable expression de mes sentiments, et vous ne liriez point autre chose dans mon cœur, si vous aviez le privilège d'y lire tout ce que j'éprouve, comme je l'imaginois quand j'étois enfant.
— Tu m'épouseras donc , dit-elle , quand tu auras trois ans de plus ?
Et, comme je la regardois pour m'assiu^er de l'effet que mon petit discours avoit produit sur elle , je m'aperçus qu'elle sautilloit , sautilloit , et qu'elle sourioit d'un air de satisfaction qui n'étoit pas sans malice. Tout-à-fait rassuré sur sa santé et sur son bonheur qui tenoit à si peu de chose, je me laissai retourner
au penchant de ma gaîté de jeune liomme avec un entraînement dont, à dire vrai, je n'étois pas tout-à-fait le maître.
— Oui , divine Belkiss, m'écriai-je, en lui tendant la main en signe de fiançailles, je vous promets par ces constellations éclatantes du Sud et de l'Orient qui baignent maintenant de leurs lumières argentées les vastes éuis que vous possédez dans les royaumes favoris du soleil, que je vous épouserai dans trois ans, si mon père et mon oncle y consentent, ou si leur absence prolongée, contre tous m«s vœux, me permet alors de disposer de moi-même. Je vous le promets, princesse du midi, à moins que votre auguste famille , dont vous venez de me révéler les titres imposants , ne porte obstacle à la mésalliance peut-être unique dans l'histoire , qui introduiroit un simple garçon charpentier dans la couche d'une personne royale. ^
En achevant ces derniers mots, je mis un genou en terre, et je baisai respectueusement la main blanche de la Fée aux Mietîes, qui dansoit si haut que j'étois obhgé de la retenir, de
^22 LA Fi:ii
peur qu'à force de s'élever elle ne m'échappât tout-à fait.
— C'est assez, me di L-elle en rayonnant de plaisir, et en se suspendant à mon bras pour gagner G ranville, mais il faut maintenant queje t'apprenne pourquoi je suis restée dans le pays, et pourquoi je clierchois à t'y retrouver. Pendant deux ans, je n'avois osé me présenter devant toi, parce que l'argent que tu m'as si gracieusement prêté m'avoit été volé par les bédouins.
— Sur les côtes d'Afrique, Fée aux Miettes!., et qu'alliez-vous faire là? Ce n'estpas,sila carte n'est trompeuse, le droit chemin de Greenockl
— Sur les côtes de la Manche, mon cher Michel, par des voleurs du pays. Pardonnemoi cette confusion de noms qui se ressent de mes vieilles habitudes de voyage. — Après un tel accident, et dans la position où je te connoissois, je n'aurois pu me montrer à tes yeux sans rougir de ma déconvenue, et peut-être sans t'affliger. Je me réfugiai donc au hasard partout oii j'avois lieu d'espérer l'accueil de la charité, en me rapprochant autant qu'il
AUX MIETTES. i^3
m'étoit possible des endroits où je pouvois entendre parler de toi. Je ne tardai pas à savoir que les dernières ressources du travail venoient de t'écliapper , et que tu en étois au point de manquer d'un habit neuf à la Saint- Michel. La pauvre Tëe aux Miettes se seroit inutilement évertuée à te secourir, mais j'ailois trottant de côté et d'autre pour trouver quelque voie à te tirer d'embarras, et j'avois ce succès d'autant plus à cœur qu'il m'étoit revenu que tu penchois à entrer dans le cabotage, qui n'est pas une profession malhonnête, mais qui te réduiroit à un ordre d'habitudes incompatible avec ton éducation et avec tes mœurs. Je me hâtois donc d'aller t' apprendre qu'il n'est question dans le pays d'où je sors que de belles entreprises à la gloire de la Normandie, et qui demandent l'intelligence et les bras des plus habiles ouvriers, comme de relever la maison de Duguesclin à Pontorson, de décorer celle de Malherbe à Caen, d'étayer celle de Corneille à Rouen , où elle menace d'encombrer avant peu la rue de la Pie de ses ruines^ et peut-être de consacrer quelque monument au Havre à la mémoire de ton
cher Bernardin. Ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'on frète, qu'on radoube et qu'on carènetouslesjoursdes navires à Dieppe, et que je t'ai ménaj'jé, grâce h Dieu, assez de débouchés sur la côte pour pouvoir t'assurer positivement que l'ouvrage ne t'y manquera pas. C'étoit le besoin de te faire part de ces nouvelles qui me ramenoit aux environs de Granville, quand la Providence a permis que tu te rencontrasses sur les grèves du mont Saint-Michel pour me sauver la vie, et, bien mieux que cela, cher enfant, pour l'embeUir d'une perspective délicieuse qui me la rendroit maintenant plus regrettable q|ie jamais. —
Pendant que la Fée aux Miettes parloit, et quoiqu'elle parlât fort vite, elle parloit fort long-temps, j'avois été en mesure de me recueillir sans perdre le fil de ses idées et de ses enseignements.
— Je vous remercie, ma bonne amie, lui répondis-je, des soins que vous avez pris pour moi , et qui me sont aussi cliers qu'ils me seront profitables ; mais je vois par ce que vous dites que vous vous êtes seule oubliée dans nos communs malheurs, car je me souviens de la
passion avec laquelle vous desiriez de rentrer dans votre jolie maison de Greenock^ et je comprends tout ce que cette espérance frustrée a dû vous laisser de chagrins. Puisqu il m'est permis de vivre du produit d'un travail que j'aime, sans tenter la fortune inconstante du cabotage, à laquelle je ne m'étois livré qu'à défaut d'un genre de vie plus assorti a mon goût et à ma capacité, allons maintenant chacun de notre côté où nos inclinations nous appellent. Voilà , continuai-je en tirant mes dix doubles de ma ceinture, voilà vingt louis que j'allois exposer aux caprices de la mer, et qui vous ouvriront facilement cette fois la route de Greenock, si vous prenez mieux vos précautions contre les voleurs , qui doivent être naturellement alléchés par la coquette élégance de votre toilette. Quant à moi, je serai dans deux jours à Pontorson, et je rapporte plus de coques dans ma résille, même quand vous en aurez pris double part, si cela vous convient , Fée aux Miettes , qu'il ne m'en faut pour une semaine.
La Fée aux Miettes paroissoit embarrassée de quelque scrupule dont je n'eus pas de peine à me rendre raison.
— Allons, allons! repris-je en riant, vous savez , fée aux Miettes , qu'il n'y a plus de foçons à faire entre nous; souvenez-vous que nous sommes fiancés, et qu'entre fiancés, toutes les chances de l'avenir se partagent; moi, une bonne industrie, vous un peu d'argent, c'est notre dot; nous réglerons nos comptes à Greenock, le propre jour de la noce.
— J'accepte, répondit la fée aux Miettes, si je te suis effectivement fiancée, et il m'est avis que tu ne t'en trouveras pas mal.
— Fiancée, comme Racliel le fut à Jacob, Ruth à Booz, et la reine de Saba, qu'on nommoi t Belkiss, ainsi que vous, au puissant roi Salomon !
Là dessus, je baisai sa main encore une fois, et nous nous séparâmes, la fée aux Miettes plus riche de vingt louis, et moi de la satisfaction d'une libéralité juste et utile, qui ne peut s'estimer au prix d'aucun des trésors de la terre.
J'arrivai bien tard àGranville, et je dormis aussi cette nuit-là plus long-temps que d'habitude , plongé dans un rêve singulier qui se
reproduisoit sans cesse, et qui consistoit à pêcher dans le sable une multitude de jeunes princesses, éblouissantes de charmes et de parure et à lesYoir danser en rond autour de ixioi, chantant, sur l'air de la Mandragore, des paroles d'une langue inconnue, mais que ie trouvois harmonieuse et divme, quoiqu il me semblât l'entendre par un autre sens que celui de l'orne, et l'expliquer par une autre faculté que celle de la mémoire. Ces princesses ne se lassoient donc pas de chanter, de danser, et de déployer devant moi mille séductions ravissantes qui me gagnoientle cœur, quand je fus tout de bon réveillé par mes camarades, les caboteurs, qui répétoient le même refrain sous ma fenêtre, à gorge déployée.
C'est moi , c'est moi , c'est sioi !
Je suis la Mandragore, La Glle des bci.ux jours qui s'évciUc a l'aurore , Et qui chaïuc pour toi !
Je compris qu'ils éloient sur le point de partir, et qu'ennuvés de m'attendre au port, ils s'étoient décidés à venir rompre mon sommeil, pour m'emmener avec eux.
— Hélas! mes chers amis, dis-je en ouvrant ma haute croisée, je n'ai phis l'ar^jent que je croyois avoir et que Dieu m'a repris comme il me l'avoit donné; je ne puis maintenant que vous accompagner de mes vœux , et vous serez plus heureux s'ils sont exaucés que je n'aspire à l'être jamais. Allez donc sans moi, camarades bien-aimés, et souvenez -vous quelquefois de votre pauvre frère Michel, qui se souviendra toujours de vous.
Ce fut alors pendant quelques moments un profond et triste silence ; mais tout à coup le plus malin et le plus hardi de la bande se détacha des autres et me cria d'une voix railleuse et amère : — Malheur à toi , Michel , car tu manques la plus belle occasion de fortune qui puisse se présenter de ta vie entière à un ouvrier de Granville,- et cela par ton obstination dans d'extravagantes amours ! — Croiriez-vous, compagnons, ajouta-t-ii en se retournant de leur côté , que ce visionnaire , auquel vous avez cru , comme moi , du bon sens et de l'esprit , s'est assez entiché d'une fennne pour lui prodiguer le reste de l'argent que son oncle André lui avoit laissé, et
qu'elle dépense insolemment, la folle qu'elle est, à des pommades parfumées , à des gants glacés de Venise , à des falbalas aux petis plis, et en autres inutiles bagatelles ? Ce qui vous étonnera bien davantage, c'est que cette malicieuse étourdie , qu'il entretient secrètement des débris de sa fortune, et qui nous enlève notre malheureux ami! c'est la Fée aux
Miettes !
A ce mot, la risée fut si générale que je n'en pus supporter l'humiliation, et que je revins tomber sur mon lit en me disant : — Pourquoi pas la Fée aux Miettes ?— Car il y a quelque chose dans l'esprit de l'homme qui lutte contre le jugement de la multitude , et qui s'opiniâtre en raison directe de la contrariété qu'elle oppose à nos sentiments.
Pourquoi pas la Fée aux Miettes, si cela me convient? répétai-je avec force, pendant que les caboteurs s'éloignoient en chantant la Mandragore, qui retentissoit encore à mon oreille quand je m'endormis. - Et comme les rêves qui ont vivement occupé l'imagmation se renouvellent plus facilement que les autres, surtout dans le sommeil du matin,
mes yeux n'étoientpas clos que je pêcliois encore des princesses plus belles que les anges, aux grèves du mont Saint-Michel.
Quelque chose de surprenant que je ne dois pas omettre, c'est qu'il n'y en avoit pas une qui ne me rappelât plus ou moins les traits de la Fée aux Miettes, à part ses rides et ses longues dents.
Ce qu'étoit devenu Toncle de Michel , et de Tutilité des voyages lointains.
E me levai tout disposé à me mettre en route pour Pontorson, mais je ne voulus pas partir sans chercher une dernière fois au port quelques renseignements sur la des-
tinée de mes parents^, dont je n'avois rien appris , et sans voir en même temps si mes amis avoient la mer favorable pour leur petite expédition. Nos caboteurs filoient lestement par un joli vent frais, et je prenois plaisir aies suivre du regard dans un horizon riant où il n'y avoit pas l'apparence du moindre grain , quand je crus reconnoître à quelques pas de moi un honnête marin qui étoit parti comme pilote sur le bâtiment de mon oncle André.
— Est-ce bien vous, maître Mathieu, m'écriai-je, et quelles nouvelles m'apportezvous ? . . .
— Aucune qui soit bonne, me répondit-il tristement, et c'est ce qui me retenoit de vous en faire part, quoique je fusse de retour à Granville depuis trois jours.
— Mon Dieu , ayez pitié de moi , dis-je les larmes aux yeux , mon pauvre oncle est mort!
— Rassurez-vous , bon Michel î votre oncle n'est pas mort, mais il vaudroit tout autant, car il est devenu fou, le cher homme, et si fou qu'on ne vit jamais folie pareille a la sienne !
— Expliquez-vous, Mathieu...
— Imaginez-vous, monsieur, qu'après dixhuit mois de voyages heureux et lucratifs , un
jour que nous étions arrivés — Mais je ne
saurois vous dire en vérité à quelle hauteur nous nous trouvions
— Épargnez-moi ces détails inutiles... Expliquez-vous, je le répète.
— Soit, monsieur. A peine avions-nous débarqué sur un beau sable , mêlé comme à dessein de petits coquillages de toutes les couleurs , dans une île dont aucun itinéraire n'a fait mention, je le certifie, depuis le jour oii la navigation est en usage , que votre oncle s'enfonça, d'un air satisfait et délibéré, à travers des bois délicieux qui couronnent une des baies les plus magnifiques du monde...
— Et il ne revint pas ?. . .
— Il revint le soir, ingambe, joyeux, et comme rajeuni, si je ne me trompe, de quelques bonnes années; et après nous avoir réunis : J'ai trouvé ce que je cherchois , dit-il en se frottant les mains , et mon voyage est fini 3 à cette heure, enfants, vous avez bonne aiguade et vivres frais qui dureront sans malencontre jusqu'aux eaux de la Manche , où le ciel
VOUS conduise; je donne à l'équipage le bâtiment avec ses gréemens neufs et sa riche cargaison, moyennant que vous ayez regagné le port de Granville avant la Saint-Michel...
— Prenez garde , Mathieu , je tremble de vous entendre ! Qu'avez-vous fait de votre capitaine?
— Monsieur, repartit Mathieu d'un ton calme et sévère , je suis porteur de cette donation écrite en forme , et il convient si peu à l'équipage de s'en prévaloir, qu'il a décidé d'un commun accord de vous rendre une propriété que nous ne pouvons regarder comme la nôtre , quoique nous ayons rempli toutes les conditions qui nous étoient imposées pour l'acquérir ; mais j'ai commencé par vous dire que le capitaine étoit fou , et que ses actes nous paroissoient nuls en bonne justice.
— Qui vous le prouve, Mathieu, repris-je avec force? Mon oncle étoit maître de sa fortune, et il ne pouvoit mieux en disposer qu'en faveur de ses vieux camarades de mer. Ce qu'il vous a donné est à vous, et loin d'avoir fait en cela preuve de folie , il a très-sage-
AUX iMIETTES. 155
ment agi , puisqu'il savoit que réducatioii dont je suis redevable à ses bienfaits me met en état de me passer des ressources que son vaisseau m'auroit rendues, tandis qu'elles ne seront pas inutiles à soulager la vieillesse et les fatigues de vos camarades.
— C'est précisément ce qu'il nous dit, interrompit Matliieu , quand nous nous empressâmes de faire valoir vos droits, et l'incertitude de votre position. D'ailleurs, ajouta-t-il dans son délire , dont vous ne douterez plus , mon neveu a usé de ses économies en faveur de la Fée aux Miettes , et s'il n'est pas content de son sort, qu'il épouse la Fée aux Miettes! Après quoi il nous quitta en éclatant de rire.
— Voilà qui est extraordinaire, dis-je à demi-voix en laissant retomber ma tête sur ma poitrine.
— C'est ce que nous avons pensé; mais quelque chose de plus extraordinaire encore , c'est qu'en cherchant à pénétrer le mystère de sa folie, nous avons appris que le bon vieillard se croit surintendant des palais d'une princesse Belkiss, qui règne suivant lui sur ces parages depuis je ne sais combien de
"156 LA FKE
milliers d'années , et dont son frère cadet , votre père, feu Robert, d'honorable mémoire, commande en chef toutes les forces maritimes.
— Cela n'est pas possible, Mathieu; et c'est vous qui êtes fou d'oser soutenir des choses pareilles. La princesse Belkiss, qui pourroit bien avoir en effet l'âge que vous dites, se trouve à Grari ville de sa personne, et je puis même attester qu'elle a passé la dernière nuit sous le porche •-^'. l'église.
— Incompréhensible puissance de Dieu, cria le pilote en se couchant de sa longueur sur un vieux mât vermoulu qui gisoit là sur le port, et en étouffant de ses deux mains un mélange de rires et de larmes, la princesse Belkiss sous le porche de l'église de Granville! Pourquoi faut-il que la même infirmité ait frappé en même temps toutes les dernières espérances d'une si digne famille!
— Taisez-vous , Mathieu ; et , si vous m'aimez , n'ébruitez pas ces paroles qui n'ont point de sens pour vous , et qui , à vrai dire , ne mei, paroissent guères plus raisonnables à moimême. Passez seulement dans ma chambre,
AUX MIETTES. i 5T
OÙ je confirmerai avec plaisir la donation de mon oncle, afin de satisfaire aux inquiétudes de votre conscience, et ne tardez pas surtout, car il faut que j'arrive incessamment à Pontorson pour y chercher de l'ouvrage. — Ma dix-neuvième et ma vingtième année furent donc employées comme les deux années qui les avoient précédées; mais elles me furent plus profitables , parce que le travail tenoit trop de place dans mes journées pour que j'eusse le temps de contracter de nouvelles amitiés, dont les douces obligations se seroient mal conciliées avec les petites habitudes de l'économie, devenues pour moi si nécessaires. Ce n'étoit pas qu'on s'occupât de toutes les nobles opérations dont la Fée aux Miettes m'avoit offert la perspective, et qui flattoient délicieusement mon imagination^ mais on travailloit partout; et, comme elle me l'avoit promis , je n'avois qu'à m'appuyer de son crédit chez un maître charpentier, pour y trouver sur-le-champ de la besogne à faire et de l'argent à gagner. A peine me restoit-il une heure par jour pour feuilleter mes livres d'affection , dont je n'avois jamais eu le triste
courage de me défaire; encore falloit-il lu prendre souvent sur mon sommeil. Les dimanches seulement, après l'office, je pouvois donner le reste de la journée à l'étude ; et si c'étoit trop peu pour apprendre , c'étoit presque assez pour ne pas oublier. Je finissons au Havre ces années errantes, et cependant laborieuses, le propre jour de saint Michel, quand je fus averti du départ d'un petitbàtiment, nommé la Reine de Saha , dont le capitaine ne devoit connoître sa destination qu'en mer, parce qu'il étoit chargé d'une mission fort secrète, mais oii l'on recevoit sans frais de passage les ouvriers de bonne volonté , ce qui me fit penser qu'il s'agissoit probablement d'une entreprise de colonisation. Mon livret étoit si bien tenu que je fus reçu sans objection , et je dois ajouter que le nom de la Fée aux Miettes qui se retrouvoit, je ne sais pourquoi, dans tous mes certificats, ne tomboit jamais sous les yeux de personne , sans m'attirer des marques particulières de bienveillance , tant l'esprit et la vertu ont de privilèges, même dans les conditions les plus misérables de la vie humaine, (;t au jugement des lionmies que la pratique
des affaires dispose le moins à condescendre aux intercessions de la pauvreté.
J'avois vingt louis d'épargne dans ma ceinture , et j'étois sûr de vivre sans peine partout où le travail ne seroit pas compté pour rien; mais ce qui me décidoit par dessus toutes choses à tenter la fortune chanceuse de ce bâtiment sans but et sans direction connue, c'est que je me flattois que la Providence me feroit peutêtre aborder cette côte incertaine où elle avoit relégué mon oncle et mon pèrCj et que ma jeunesse, et mon zèle à les servir, ne leur seroient pas inutiles. Cette idée s'étoit fixée dans mon esprit, à force d'y descendre, comme une divine inspiration, à la fin de toutes mes prières.
Qui conlieiil le récit dune teinpèle incroyable , avec la rencontre de Michel et de la Fée au\ Miettes ei. 'eine mer , ei ce qui en arriva.
E fut là, monsieur, un voyage extraordinaire , et dont aucune aventure de mer ne vous donneroit l'idée. Mous commençâmes à cingler, par un beau temps
U2 l.\ IKK
Fixe, aver une ra[)idité si incroyable, qu'il nous falloit filer plus de nœuds par heure que jamais fin voilier de la côte n'en a voit compté dans unjour. Le malin du lendemain, le temps se brouilla ;, et l'horizon devint si confus qu'il nous étoit impossible de déterminer la hauteur du soleil. Bientôt l'aiguille de la boussole se mit à tourner sur son pivot d'une manière extra vagantC;, au point qu'elle s'effaçoit à l'œil comme le rayon d'un char emporté par des t.
chevaux effravés. Tous les rhums de vent cou- ' I/^/jJn* roient les uns sur les autres, comme si l'atmosphère n'avoit été qu'une trombe, et le vaisseau, avec ses voiles carguées, siffloit horriblement en roulant sur l'Océan comme une toupie gigantesque. Des oiseaux d'une figure épouvantable se prenoient dans les mailles de nos bastingues, des poissons monstrueux tomboient en bondissant sur le tillac, et le feu Saint-Elme jaillissoit de toutes les pointes de nos mâts et de nos manœuvres, en flammes si prej-sées qu'on auroit dit la gerbe épouvantable d'un volcan. Ce qui m'étonnoit le plus dans ce spectacle, c'est que le capitaine fumoit paisiblement sa pipe sur le pont, sans prendre
iÀ5
parde aux phénomènes de la mer et du ciel, et que l'équipage dormoit tranquille autour de lui, quand tout s'abîma.
Je fus un moment couvert par les flots, et quand je revins à la surface, je n'aperçus rien que le ciel qui me paroissoit plus pur qu'à notre départ , et une côte peu éloignée qu'il n'étoit pas impossible de gagner à la nage. J'étois près d'y atteindre, lorsqu'il me sembla que je voyois flotter à quelque distance de moi une espèce de sac alternativement poussé et repoussé par les eaux, mais qui perdoit progressivement de l'espace , et que la première vague devoit infailliblement reporter en pleine mer. Je ne me serois pas détourné pour m'en saisir, si je n'y avois soupçonné que de vaines dépouilles de notre naufrage ; car mes forces commençoient à s'affoiblir, mais il me sembla qu'il a voit un mouvement qui lui étoit propre, et qui manifestoit la résistance et les efforts d'un être vivant. Je me confirmai dans cette pensée au moment de le .saisir, tant il bondis- .soit étrangement sur les flots, et je me hâtai de me glisser dessous, en le retenant fortemcnt d'une main, pendant que je nageois de
iÂÂ^ LA FÉE
l'autre pour arriver à la plage , qui étoit par bonheur la plus accessible et la plus douce du monde. J'y fus déposé si mollement que je n'aurois pas choisi moi-même un lit plus commode où me reposer de mes fatigues, si je n'avois pensé avant tout à remercier Dieu de mon salut, et à rendre des soins qui pouvoient être pressants à la pauvre créature qu'il venoit de me permettre de sauver. Vous jugerez de mon étonnement , monsieur, quand , après avoir ouvert le sac avec précaution, j'en vis sortir la Fée aux Miettes qui, sans prendre garde à moi, se sécha de la tête aux pieds, en deux ou trois pirouettes au soleil, et vint s'asseoir ensuite à mes côtés sur le sable où j'étois retombé en riant, mais plus blanche, plus proprement ajustée, et plus agaçante encore que de coutume.
— O Fée aux Miettes! lui dis-je, que le ciel m'est favorable de me faire trouver partout où vous avez besoin de moi pour vous retirer des périls de la mer! Vous en avez encore échappé une belle, cette fois; mais aussi qu'aviez-vous à faire de retarder pendant deux ans votre voyage à Greenock ?
AUX MIETTES. i4^
— C'est ainsi, répondit-elle, que parlent ceux qui n'aiment pas. Crois-tu qu'il soit si aisé de se séparer de l'être adoré auquel on a lié sa vie , et dont on attend son bonheur? Que savois-je d'ailleurs si tu trouverois les ressources que je t'avois un peu légèrement promises, et si tu n'aurois pas plus d'une fois besoin de l'or dont ta générosité t'avoit engagé à te dessaisir pour moi ! Je te suivois donc , sans me laisser voir, dans les villes que tu liabitois, toujours prête à te secourir en cas de nécessité , car les aumônes que je recevois en chemin suffisoient abondamment à ma subsistance. Quand j'appris enfin que tu étois muni d'assez bonnes économies, et que tu avois d'ailleurs ton passage franc pour Greenock, où tu dois m'épouser dans un an, selon ta promesse, à pareil jour qu'hier, touchée de cette marque de ton souvenir et de ta fidélité, je me décidai à faire route sur le même bâtiment que toi ; mais pour ne pas te tourmenter d'une poursuite importune, je me cachai soigneusement à un coin de l'entrepont, dans le sac qu'une heureuse inspiration t'a porté à sauver du naufrage, afin que je te dusse encore une fois la vie.
ii6
— Permettez, Fée aux Miettes! il y a ici quelque chose qui m'embarrasse, et qui fait trop d'honneur à mon exactitude de fiancé pour que j'accepte vos éloges sans explication. Je ne savois point que ce bâtiment fît voile pour Greenock, et je pensois inême que sa destination étoit ignorée de tout l'équipage.
— Cela est possible, reprit la Fée auxMiettes, et je ne répondro-is pas moi-même qu'il ne fût entré quelque erreur de sentiment dans les calculs de mon amour. Tu comprendras un peu plus tard;, mon cher Michel, ces tendres surprises de la passion quand tu les auras éprouvées !
— Je le crois , Fée aux Miettes , mais nous n'en sommes pas encore là, puisque je n'ai que vingt ans , qu'une année de plus peut vous apporter des réflexions sérieuses, et que mon cœur n'est , grâce au ciel , pas plus ouvert aux impressions de l'amour, sur cette rive inconnue, qu'il ne l' étoit il y a deux ans sur les grèves du mont Saint-Michel, où vous faillites vous engloutir, et où vous dansâtes si bien! Mais vous qui savez toutes choses, ne sau-
AUX MIETTES. i U7
riez-vous pas, Fée aux Miettes, en quel endroit nous sommes si aventureusement débarqués !
— Si je me suis bien orientée, et tu nesaurois croire combien cela est difficile dans un sac, nous devons être tout-à-fait à l'est des îles Britanniques, à très-peu de distance d'une ville riche et bien peuplée , où tu ne manqueras pas de moyens d'existence pour réparer la perte de tes nippes et de ton argent. Quant à moi qui avois malheureusement payé d'avance les frais de mon passage, et qui m'estime à plus de cent cinquante lieues de ma petite maison de Greenock, il faut que je renonce à y rentrer jamais! —
Cette horrible perspective contrista si horriblement la Fée aux Miettes, qu'elle fut obligée de presser sa lèvre inférieure de ses deux grandes dents, et de toutes les jolies petites dents qui les séparoient, pour ne pas laisser échapper un soupir.
— Voici qui tourne bien mieux que vous ne pouviez l'imaginer, dis-je gaiement à la Fée aux Miettes. Mes nippes, qui sont de peu de valeur, consistent en quelque linge que je
LA FKE
porte dans ce liavresac, et mon argent, auquel vous me faites penser, ne doit pas être sorti de cette ceinture. —
En parlant ainsi, je la déroulai sur le sable, et il en tomba ma bourse de vingt louis d'or.
— Prenez donc hardiment, continuai -je, et retournez sans vous fatiguer, par des voitures commodes, à votre petite maison de Greenock, pour que le foible service que j'ai voulu vous rendre deux fois en ma vie, ne reste pas imparfait. Puisque nous ne sommes pas loin d'une ville, je ne suis pas embarrassé de gagner honnêtement ce qu'il me faut pour ne pas mourir de faim, et je me flatte qu'il n'y a point de charpentier dans toute la Grande-Bretagne qui ne se trouve heureux de m'avoir à ce prix ; quant à cet argent qui ne représente dans mes mains que le triste besoin des jours de paresse, il me feroit horreur si vous m'obligiez de le garder comme un avare, pendant qu'une amie dont les conseils m'ont été si utiles en a besoin. Prenez, prenez, je vous le répète, et ne vous mettez en peine de rien que du devoir d'exécuter les volonté d'un fiancé cpii sera dans un an votre
époux. C'est à cette marque (robcissance , ajoutai-je avec une gravité burlesque, c'est à elle seule, Fée aux Miettes, que je puis mesurer la foi que j'ai mise en vos engagements, et dans la promesse que vous m'avez faite de vivre à notre ménage en femme soumise et respectueuse.
— Souffre au moins , dit la Fée aux Miettes qui s'étoit relevée en ramassant ma bourse, et qui sautilloit à l'ordinaire sur sa béquille, souffre, avant cette cruelle et dernière séparation, que je te laisse un gage de ma tendresse, dont la vue puisse adoucir ton impatience amoureuse. C'est mon portrait, poursuivit-elle , en tirant de son sein un médaillon suspendu à cette chaîne. Qu'il te souvienne seulement de ne jamais l'offrir aux regards d'un homme, car je connois son funeste effet sur les cœurs ; il trouble du premier abord les raisons les plus éprouvées , et ce n'est que pour toi, mon bien-aimé, qu'il est sans danger de contracter cette folie, dont la prochaine possession de ma main te guérira. —
J'avoue que l'heureuse confiance avec laquelle la Fée aux Miettes débitoit ces sor-
nettes, me jeta, comme à l'ordinaire, en des transports de gaieté impossibles à contenir, mais elle étoit si disposée à juger d'elle avantageusement, qu'elle ne s'en aperçut que pour y prendre part, dans la pensée, comme j'imagine, que c'étoit la délicieuse perspective de notre union qui commençoit à me faire extravaguer.
Regarde, regarde ce portrait, reprit-elle en me montrant le ressort qui servoit à le découvrir; regarde, je te prie, et ne t'afflige pas si la ressemblance en est un peu altérée. Il étoit frappant, quand il fut fait par un artiste inimitable ; mais il est probable que le temps a donné à mes traits une expression plus sérieuse; et peut-être, si je ne me trompe, un certain air de majesté qui n'est pas moins séant à un beau visage que la grâce coquette des jeunes filles. Cependant, je ne suis pas fâchée que tu me voies telle que j'étois alors, et que tu m'en dises ton avis.
Je me taisois..., ou je laissois à peine échapper quelques exclamations confuses, comme les balbutiemens d'un homme endormi qui se croit frappé d'une apparition...
AUX MIETTES. lol
— O miracle du ciel! m'ëcriai-je enfin, l'âme attachée tout entière à cette image, Dieu a plus fait en vous produisant de sa parole, ange adorable entre tous les anges, qu'en faisant ëclore du chaos le reste de sa création! . . Prodijjre de grâce et de beauté , ravissante Belkiss, où étes-vous?
— Elle est devant tes yeux, répondit la Fée aux Miettes ; et ne la reconnois-tu pas ? . . . —
Je détachai en effet mes regards du portrait magique pour savoir si ce miracle ne s'étoit pas opéré ; mais je ne vis que la Fée aux Miettes, qui prenoit pour elle de si bonne foi les éclats de mon admiration , qu'elle ne ponvoit plus résister à l'instinct pétulant de ses inclinations dansantes, et qu'elle sautoit sur elle-même avec une élasticité incroyable , comme une balle sur la raquette, mais en augmentant progressivement, et suivant une sorte d'ordre chromatique, la portée de son élan vertical, au point de me faire craindre encore qu'elle finît par ne plus redescendre.
— Pour Dieu, Fée aux Miettes, lui dis-je, en imposant fermement mes deux mains sur ses épaules , afin de la retenir au bond : Ne
VOUS obstinez donc pas à faire des tours de force pareils , si vous ne voulez vous estropier <Ie manière à ne jamais vous trouver au rendez-vous nuptial!
— Oli ! j'y serai ^ j'y serai, j'y serai, dit la Fée aux Miettes en me narguant desabeguille. Tu verras comme j'y serai ! . . . —
Cependant, je ne l'écoutois plus, je ne la voyois plus. Je ne voyois, je n'entendois que ce portrait de femme qui parloit pour la première fois à un sens de mon ame, nouvellement révélé. Je ne sais comment cela se faisoit, mais j'éprou vois que le sentiment même de ma vie venoit de se transformer en quelque chose qui n'étoit plus moi, et qui m'étoit plus cher que moi ! . . . Ce n'étoit pas une femme comme je l'avois comprise ; ce n'étoit pas non pkis une divinité , comme je l'avois imaginée. C'étoit cette divinité, revêtue d'un extérieur où elle daignoit s'assortir à la foiblesse de mes organes, sous des apparences qui troublent sans faire tout-à-fait mourir. C'étoit cette femme radieuse d'une expression indéfinissable, et dont la vue combloit mon cœur d'une félicité plus achevée et plus parfaite
que toutes les félicités fantastiques de F imagination. Et je me perdois dans cette contemplation , comme le dévot extatique pour qui le ciel des mystères vient de s'ouvrir.
Tout à coup une de mes mains faisant tomber un peu d'ombre sur le médaillon , du côté d'où provenoit la lumière du soleil , je m'aperçus que les pierres qui le bordoient jetoient une petite clarté qui leur étoit propre, et qui trembloit dans mes doigts, à la manière de ces lueurs pliosphoriques dont on voit scintiller le feu bleuâtre sur les anneaux du ver-luisant. Cela me rappela les escarboucles dont les anciens et les voyageurs ont si souvent parlé, et je m'avisai que ce médaillon devoit être une chose fort précieuse , d'autant plus que je reconnus à l'instant qu'il étoit d'or pur. Cette idée me tira de la préoccupation passionnée où j'étois plongé , et ramena mon esprit à la Fée aux Miettes, sans distraire entièrement mes regards de l'image délicieuse de Belki ss.
— Sur ma foi de chrétien. Fée aux Miettes, pour une femme intelligente, savante, prudente, et en qui l'âge au moins n'a pas manqué
■\'6Â L\ FÉli
à l'expérience, il faut que vous ayez été bien maladroitement chanceuse dans toutes vos aventures , puisque vous voilà pauvre et mendiante, depuis je ne sais combien d'années, avec un médaillon que le lapidaire du roi nepourroit certainement pas payer, mais sur lequel il vous auroit fondé de belles rentes qui vous donneroient maison de ville , maison de campagne , im carrosse à quatre chevaux , et huit laquais galonnés sur toutes les coutures. Hâtez-vous donc de me reprendre, non pas ce portrait qui m'est plus précieux que la vie, mais ce médaillon qui vaut intrinsèquement mieux que votre maison deGreenock, même quand on vous rendroit l'arsenal et la ville avec ! —
La Fée aux Miettes ne répondant pas à cette allocution, je la cherchai des yeux à mes côtés, et je vis qu'elle étoit à plus de deux cents pas au détour que faisoit la grève , tant j'avois été absorbé long-temps dans mes réflexions, ou tant la Fée aux Miettes alloit vite quand elle étoit pressée. Je me pris sur-le-champ à courir de toutes mes forces, en l'appelant à grands cris, mais elle avoit déjà disparu. Le
besoin de me défaire le plus tôt possible d'un trésor dont elle ne connoissoit pas le prix , nie donnoit des ailes aux talons, et je ne doutois pas de la rejoindre à l'instant , lorsqu'on arrivant à un autre angle de la côte d'où l'on découvroit plus de demi-lieue d'étendue , je l'aperçus tout au sommet d'une petite montée qui fermoit fort nettement l'horizon, et sur laquelle elle sautilloit, la béquille en arrêt d'une main , l'autre bras étendu en balancier, et la Juppé arrondie au vent, comme vous avez vu, sur la corde des marionnettes, la gracieuse Pretty , l'objet des passions illégitimes de Master Punck. J'aurois eu beau crier pour la retenir, mais je précipitai cette fois ma course avec tant d'impétuosité qu'un de nos bons chevaux de Normandie auroit eu peine à me suivre , et que je me réjouissois de tomber h ses côtés comme une bombe à la première descente, quand je me trouvai au-dessus d'une route d'une lieue en ligne droite qui étoit terminée au point où ses deux parallèles alloient se rejoindre, en vertu de la perspective et en dépit de la géométrie, par une petite figure toute blanche, si preste, si leste et si modeste
qu'on n'en vit jamais de plus avenante, et qui ressembloit comme deux gouttes d'eau à la Fée aux Miettes , regardée par le grand verre d'une lorgnette d'opéra.
Là je m'assis d'accablement, en calculant que, dans la même progression, la Fée aux Miettes se retrou veroit nécessairement derrière moi avant que j'eusse parcouru la circonférence de la terre, et en me consolant, dans l'intérêt de cette pauvre femme , par la pensée qu'un bijou si rare, et si long-temps exposé à tant de hasards, fût au moins tombé dans des mains fidèles.
— Je ne suis pas en peine, dis-je, de lui faire parvenir sûrement ce médaillon à Greenock, avec une lettre où je lui en expliquerai la valeur, puisque ce genre de connoissances paroit être le seul qui ait éclxippé à l'immense étendue de son esprit.
Quant au portrait qu'elle m'a donné, je le garderai , si elle le permet ! . . . — S'il faut y renoncer, ajoutai-je les yeux collés sur le cristal, les lèvres tremblantes, et le cœur gonflé, s'il faut y renoncer , je mourrai ! . . . —
Je ne cessai de contempler le portrait de
Belkiss jusqu'à la ville que la Fée aux Miettes m'avoit annoncée , et comme elle m'avait appris que nous étions dans les îles britanniques, je me proposois de m'informer en anglois à la première personne qui se rencontreroit sur ma route de l'endroit où j'arrivois. Ce fut une jolie petite fille , toute roulée , à cause du froid, dans un plaid quadrillé, et qui regagnoit le pays sur des jambes aussi blanches qu'ivoire , en piétinant comme un oiseau de rivage.
— Bj God, me dit-elle en me frappant légèrement du bout de son plaid, comme pour me punir d'une plaisanterie de mauvais goût , il faut, beau charpentier, que mistress Speaker n'ait pas mis aujourd'hui d'eau dans votre vin, ou que l'honnête Finewood, votre maître, vous ait régalé lui-même d'un peu plus d'ale que de coutume, pour que vous ayez oublié le nom de votre petite Folly Girlfree.
— Ce n'étoit pas cela que je vous demandois, Folly, répondis-je en riant à cette méprise de ressemblance; c'est le nom de cette ville oii nous entrons ensemble, et que j'ai oublié, je ne sais comment, quoique je n'aie bu aujourd'hui ni le vin de mistress Speaker,
ilSS LA FÉE AUX MIETTES.
ni l'aie de l'honnête Finewood, mais une eau maussade et salée qui m'a peut-être troublé la mémoire...
— Le nom deGreenock, s'écriaFolly en arrêtant sur moi ses deux yeux ronds et noirs ! Vous êtes donc fou , mon ami !
— Greenock , dites-vous ! — seroit-ce là Greenock ! . . . . —
Et au chemin que la Fée aux Miettes m'a voit fait faire ^ je me doutois bien que j'avois gagné beaucoup de terrain. — Mais cent cinquante lieues, c'étoit un peu fort.
Où il est traité pour la première fois de la cérémonie du mariage chez les chiens.
ommeIc soleil étoit déjà très-bas quand j'arrivai à Greeiiock, je ne jugeai pas à propos de me présenter ce jour-là chez ce maître Finewood dontm'avoit parlé FoUy, et
j'allai demander un asile pour la nuit dans la première auberge qui se trouva sur mon chemin;, car il me restoit quelques petites pièces de monnoie qui n'étoient pas entrées dans le compte net de mes épargnes. Je tombai justement chez cette mistress Speaker dont je venois d'apprendre le nom, et qui, probablement trompée ainsi que FoUy par une ressemblance singulière, m'accueillit d'une voix éclatante, avec de grandes, éloquentes et prolixes démonstrations d'amitié.
— Cependant , mon cher enfant , me ditelle, je ne peux te rendre ce soir ni ta chambre, ni ton lit, la maison étant occupée de fond en comble par la noce du bailli de l'île de Man , et je ne saurois t'offrir que ce pailler où couchent ordinairement les deux dogues de la maison qui sont auj ourd'hui de f été . — Comme j'étois plus pressé de me reposer que de soutenir conversation avec mistress Speaker, dont le flux de paroles menacoit de ne pas tarir, je me hâtai de rompre un morceau de pain, arrosé d'un verre de small-beer , et de gagner la couche coutumière de ces deux chiens de bonne humeur qui avoient eu la complaisance
AUX MIETTES. ^6i
très-grande de choisir le jour précis de mon arrivée à Greenock pour se mettre en frairie.
Mais, à peine étendu sur la paille, je m'aperçus, à mon grand déplaisir, que le lieu de réunion où s'étoient rendus les principaux locataires de mon appartement ne pouvoit pas être fort éloigné, tant mon oreille fut assourdie d'un mélange confus de hurlements , de jappements, d'abois, de grognements, de grondements, de pioulements , de murmures, pris dans toute l'échelle de la mélopée canine, depuis la basse ronflante du mâtin de bassecour jusqu'à l'aigre fausset du roquet , et qui formoit certainement le morceau d'ensemble le plus extraordinaire dont il ait jamais été question en musique.
Mes yeux n'ayant pu se fermer de la première moitié de la nuit , je ne fus réellement pas fâché d'être distrait de mon impatience et de mon insomnie par la noce du bailli de l'île de Man, qui passoit solennellement de la salle du festin à la salle du bal, et qui traversoit pour s'y rendre le vestibule sous lequel j'étois couché. Le tintamarre épouvantable qui m'avoit incommodé jusque là s'étoit
i6^ LA FÉE
changé d'ailleurs en une sorte de glapissement doux et presque mélodieux, qui n'étoit pas modulé sans coquetterie. Je m'assis sur ma paille pour considérer ce spectacle, et vous serez d'accord, monsieur, qu'il valoit la peine d'être vu!.., C'étoit, en vérité, une société élégante et choisie , mais composée de simples chiens , différents seulement de tailles et d'espèces, et remarquables , à l'envi les uns des autres, par la politesse recherchée de leurs manières et par le goût exquis de leur toilette, la crinière retapée dans le dernier genre, la moustache troussée et cirée à l'espagnole, l'épée horizontale, l'habit leste et pincé, le chapeau sous le bras gauche, et la main droite à leurs dames , avec toute la bienséance requise. Jamais je n'avois vu tant de rubans, de paillettes et de galons! Il me sembla reconnoîtremême les deux dogues demistress Speaker, au regard profondément dédaigneux qu'ils laissèrent tomber sur moi , en passant devant le chenil qu'ils avoient occupé la veille.
Quand le cortège eut défilé tout entier, je me recouchai en méditant sur les bizarreries
de la nature qui a répandu des variétés si incroyables dans l'œuvi-e de la création • car , bien que j'eusse entendu souvent parler de cette race d'hommes cynocéphales dont il est fait mention dans Hérodote, Aristote, AElien, Plutarque, Pline, Strabon, et une multitude d'autres auteurs dont la sagesse, l'expérience et la sincérité ne sauroient être révoquées en doute, je n'y avois pas eu trop de foi jusqu'à ce jour, et je n'aurois jamais soupçonné surtout qu'elle eût jeté, près de l'embouchure de la Clyde, une colonie douée d'une aptitude si soudaine aux perfectionnements les plus raffinés de la civilisation. Aussi avois-je peine à me persuader à mon réveil que je n'eusse pas fait un songe , et que ce ne fut pas la Fée aux Miettes qui se divertissoit , dans je ne sais quel dessein, et au moyen peut-être de je ne sais quel secret qu'elle avoit rapporté de ses voyages, àinfatuer mon esprit de ces visions fantasques. Cette pensée m'absorba tellement que je commençai à douter de ce qui m'étoit arrivé depuis deux jours, et que j'eus peur de chercher inutilement sur mon sein le portrait enchanteur auquel j 'avois dû la veille des extases si délicieuses.
— Hélas! dis-je en moi-même, toute ma vie n'est que chimères et caprices, depuis que la Fée aux Miettes s'en mêle, probablement pour mon bien, et tout ce qui me survient d'impressions heureuses comme d'illusions grotesques, n'est sans doute qu'un jeu de ses fantaisies. Je n'ai peut-être jamais vu le portrait de Belkiss ! —
Au même instant, je portai machinalement la main sur le médaillon ; le ressort s'ouvrit , je crois, sans que je l'eusse touché, et Belkiss m'apparut plus belle encore que la veille.
— Dieu soit loué ! m'écriai-je en me précipitant à genoux devant cette image vivante , car elle parloit à mon âme par une voix mystérieuse, et le céleste sourire de ses lèvres et de son regard répondoit à ma pensée avec une expression si fidèle que j'aurois craint de le troubler par une émotion inquiète., , —
— Dieu soit loué, Belkiss! je n'a vois pas tout rêvé ! . . . — -
Comme quoi iVUcliel fui aimé dune f,riseue et amoureux d'un portrait en miniature.
E ne manquai pas de me trouver à Touverture du chantier de maître Finewood ; et comme j'étois accoutumé à me présenter partout sous les auspices de la Fée
aux Miettes, je crus que son nom me seroit de meilleure recommandation que jamais dans un pays où elle devoit être connue au moins par tradition.
— Qu'est-ce donc que la Fée aux Miettes, s'écria maître Finewood les mains sur les côtés, et où diable avez-vous été élevé, si vous êtes Ecossois, comme je le pense, car vous parlez la langue du pays mieux qu'un Hume ou un Smolett? !Vous ne connoissons de fée à Greenock, au moins entre nous autres charpentiers, mon enfant, que l'industrie et la patience avec lesquelles on vient à bout de tout, moyennant la grâce de Dieu, notre souverain maître. Cependant, continua-t-il en parlant à sa femme et à ses filles , la figure de ce garçon me revient 3 je ne sais où je l'ai rêvée , et pourquoi il m'est avis qu'il portera bonheur à ma maison. Il faudra le voir tantôt à la besogne, car c'est la véritable é.preuve de l'ouvrier , et s'il est capable et laborieux , comme le témoignent ses certificats qui sont réellement des meilleurs que j'aie vus, nous ne serons pas arrêtés par quelques fantaisies joviales et folâtres qui sont de l'âge et de l'état.
iO'i
Allez donc vous essayer, monsieur le protégé des fées! je vous retrouverai au travail. —
Là dessus, il me serra cordialement la main, et mistress Finewood me sourit avec une expression de touchante bienveillance qui se reproduisit de la manière la plus gracieuse sur le joli visage des six charmantes filles dont elle étoit entourée.
Encouragé par cet accueil , je me mis donc de bon cœur à montrer mon savoir-faire aux maîtres ouvriers, qui jugèrent du premier abord que j'étois propre aux opérations les plus difficiles et les plus compliquées de la profession.— Il est probable, pensai-je intérieurement alors, en tirant mes hgnes et en prenant mes mesures, que la Fée aux Miettes s'est effacée de la mémoire des habitans de Greenock, pendant le cours de sa longue absence , et qu'elle n'y a pas encore été remarquée depuis son retour, quoiqu'elle ait du y arriver de bonne heure au train qu'elle alloit. —
J'avois été si âpre à mon ouvrage que je ne m'aperçus qu'en finissant que maître Finewood étoit là depuis long-temps à m'observer.
— Courage , mon brave , dit-il en me frappant sur l'épaule, avec un air tout riant; vous avez fait montre aujourd'hui de tant de goût et d'habileté qu'on imagineroit volontiers que vous avez quelque fée dans votre manche, s'il étoit vrai que les fées se mêlassent encore de nos affaires. — Puis, se retournant du côté des ouvriers : — Holà ho, vous autres, éclaircissez-moi d'un doute? Auriez-vous entendu parler à Greenock de la noble patrone de ce gentil compagnon, parmi les bonnes et notables dames du pays? C'est, s'il faut l'en croire, une naine de deux pieds et demi, de quelques centaines d'années, et nommée la Fée aux Miettes, qui parle toutes les langues, qui professe toutes les sciences, et qui danse dans la dernière perfection. —
Pendant qu'il disoitceci, le mouvement de toutes les scies étoit suspendu , toutes les haches étoient restées immobiles, toutes les coignées muettes. Après un moment de silence, mes nombreux camarades répondirent par un éclat de rire tellement unanime qu'il étoit impossible d'y distinguer la moindre modulation ou la moindre dissonnance. C'étoit
le tutti le plus plein , le plus compacte et le plus simultané qu'il soit possible d'ouïr j et à dire vrai, j'en fus presque aussi assourdi que mortifié.
A compter de ce moment, je pris le ferme dessein de ne plus parler de la Fée aux Miettes, d'autant qu'il me sembloit réellement assez difficile d'en donner une idée avantageuse aux gens qui ne la connoissoient pas ; mais j'avoue que cette expansion de gaieté m'inspira peu de penchant pour les ouvriers qui se Fétoient permise aux dépens de la seule amie que je me fusse connue au monde, et qu'elle jeta depuis dans mes rapports avec eux une sorte de froideur et de malaise qui ne fût pas favorable à la réputation de mon jugement et de mon esprit. Je les surprenois souvent à se frapper le front du doigt en me regardant, avec des signes de pitié dédaigneuse, comme pour se faire entendre les uns aux autres que maitre Finewood ne s'étoit pas trompé, le jour de mon arrivée, en me croyant travaillé de quelque sotte manie.
Quoi qu'il en soit, je m'étois tellement distingué par mon assiduité et mon aptitude au
travail , dès les premières semaines , que maître Finewood m'avoit plus en gré qu'aucun de ses autres ouvriers, et qu'il me tenoit presque au même rang dans son affection^ que ses six garçons et ses six filles. Mon inclination à la solitude et à la méditation , lorsque je ne travaiilois pas, ne lui paroissoit plus qu'une disposition naturelle de mon caractère, et il ne s'en inquiétoit point.
— Que voulez-vous? disoit-il, c'est son plaisir , à lui, d'être seul, et de rêver au bord de la mer, plutôt que de passer les jours de fête à faire sauter des bouchons d'ale, ou que de faire danser , dans le bal des charpentiers , FoUy Girlfreeet d'autres évaporées de la même espèce. Il n'y a peut-être pas grand mal à cela, car je suis bien trompé si un honnête homme n'apprend, dans la société des buveurs et dans celle des grej gowns^, plus de mau- ; aises choses que de bonnes ! . . . —
Je ne pensois guère à ces plaisirs ! Il n'y en a voit plus qu'un pour mon cœur, celui de contempler ma chère Belkiss et de converser avec elle^ car je vous ai dit qu'il s'étoit formé entre son portrait et moi une espèce d'intel-
AUX MIETTKS. ili
ligence merveilleuse qui suppléoit à la parole, avec plus de mouvement, de rapidité, d'entraînement peut-être , comme si la plus légère des impressions de ma pensée alloit se refléter , par je ne sais quelle puissance , dans ces linéamens immobiles ;, dans ces couleurs fixées par le pinceau , et mettre en jeu sur l'émail une âme qui m'entendoit. — A peine étionsnous seuls, Belkiss et moi, que cette conversation imaginaire s'établissoit entre nous^ et duroit pendant des heures délicieuses , variées par toutes ces alternatives de la crainte et de l'espérance qui font la douleur et la joie des amans. Si je paroissois épouvanté de la distance qui nous séparoit, et de l'impossibilité de la franchir jamais , on auroitdit queBelkiss voulût me rassurer par un sourire. Si je désespérois de réaliser le bonheur que j'aspirois dans ses regards, on auroit dit qu'elle compatissoit à mes souffrances par une larme; et jamais je ne me séparois d'elle quand j'y étois forcé, que l'expression de sa physionomie tout entière ne me laissât un sentiment de consolation inexprimable, plus vif que toutes les extases de la vie. — Un jour, un seul jour.
-172 l.A IKE
le désordre de ma passion m'avoit emporté si loin, et Belkiss sembloit y céder elle-même par une si invincible sympathie, que mes lèvres se rapprochèrent en frémissant du médaillon , tandis qu'un prestige dont le délire de l'amour peut seul expliquer le mystère, prétoit à l'image animée le mouvement et les proportions de la nature, et me la montroit émue, agitée, palpitante, prête à s'élancer pour joindre ses lèvres aux miennes, hors de son cercle d'or et de son auréole de diamans. Je sentis que la chaleur de son baiser versoit des torrens de flammes dans mes veines, et que ma vie défailloit à ma félicité. Ma poitrine se gonfla comme si elle étoit près d'éclater , ma vue se voila d'un nuage de sang et de feu, mon âme se réfugia sur ma bouche, et je perdis connoissance en prononçant, en balbutiant le nom de Belkiss.
Le hasard , ou une rencontre plus naturelle, faisoit que Folly Girlfree se trouvoit là , au moment où ce nom adoré expiroit avec ma voix, avec ma dernière pensée, avec le désir et le besoin de mourir dans cette volupté-suprême. Folly qui valoit qu'on Y a'iuiiffl^^rve
qu'elle étoit effectivement la plus gentille des petites robes grises de Greenock, Folly, la bizarre FoUy s'étoit piquée de se faire aimer de moi , sans doute parce que l'austérité de mes mœurs solitaires avoit agacé sa vanité de jeune fille; et il étoit rare que je me recueillisse dans un endroit si écarté que FoUy n'y vînt apparoître, comme par hasard et sans être attendue^ au creux de quelques rochers fendus par le temps , ou au débouché d'un massif de bouleaux, avec sa jolie toilette calédonienne, sa tournure de sylphide, sa gentillesse fantastique, et sa gaieté éveillée.
— Par l'honnête mère qui m'a engendrée, disoit-elle alors en levant les mains vers le ciel, c'est donc vous, Michel, que je verrai partout! Il faut que vous sovez bien subtil à vous retrouver au devant de mes pas, car je vous évite, pour moi, avec autant de soin qu'une pauvre colombe le milan qu'elle a vu tourner sur son nid ! C'est une grande misère à une jeune femme de bien qui n'a que son innocence, ajoutoit-elle en portant ses dix jolis doiff^ à ses yeux comme si elle avoit pleuré , de ne^p^ivoir jamais se dérober à la malice et aux emMiches des séducteurs !
MA LA l'KE
— Hélas, ma chère FoUy, lui répondois-je d'ordinaire , je conviens que cette circonstance se renouvelle assez souvent pour vous causer quelque surprise , mais je puis attester sur vos beaux yeux noirs que ma volonté n'y est pour rien, et que je comprends au contraire assez le danger de vous voir pour me tenir loin de votre cherhin, si je savois où vous devez passer, car mon cœur est engagé dans un lien qui m'est plus précieux que la vie , et qui lui défend d'être jamais à vous.
Le jour dont je parle, mon émotion m'entraîna plus loin que ne le permettoient la discrétion et la prudence, et j'ajoutai dans le transport auquel j'obéissois encore: — Non, Folly ! jamais à vous , jamais à une autre qu'à la divine princesse Belkiss.
Comme j'avois évité de tourner ma vue sur Folly, après lui avoir fait connoître d'une manière si positive l'obstacle invincible qui s'opposoit au succès de ses vœux, et que son profond silence me faisoit craindre qu'elle ne cédât tout-à-fait à son désespoir, je courus à elle pour lui donner quelque consolation , et je la trouvai en effet dans un état qui m'ai-
larma au premier coup d'œil, mais sur lequel je fus bientôt tranquillisé à ma grande humiliation , quand je m'aperçus qu'elle se pàmoit de rire. Cependant , cette convulsion de joie délirante et d'éclats étouffés menaçant réellement de la suffoquer , je m'empressois à lui porter du secours , lorsqu'étendant sa main vers moi , et reprenant un peu haleine :
— Assez, assez, me dit-elle; je me remettrai toute seule , mais pour Dieu ! Michel ! ne me dites plus rien , si vous ne voulez que je meure !
Alors, je m'éloignai en me demandant à moi-même , si je n'avois pas donné quelque juste prétexte à sa folie, et si la passion qui me dominoit n'étoit pas mille fois plus insensée encore. Je ne me rassurai entièrement qu'en revenant au portrait de Belkiss dont la douce et riante sérénité, plus pure que de coutume, éclaircissoit tous mes soucis et calmoit toutes mes douleurs .
Cette anecdote circula bientôt parmi les fJles de Greenock, avec toutes les circonstances comiques que pouvoit y ajouter la maligne jalousie de FoUy , et passa rapidement
des petites rohes grises aux ouvriers de bon air qui étoient peu disposés à me vouloir du bien, parce qu'ils prenoientmal à propos ma timidité sauvage pour de l'insouciance ou du dédain. Quelques jours après, je ne passois plus dans les groupes joyeux des fêtes et des dimanches , quand le caprice de mes promenades errantes me faisoit tomber au milieu d'eux, sans entendre murmurer à mes oreilles :
— Oh ! ne troublez pas les méditations de Michel , du plus sage et du plus savant des charpentiers du Renfrew! Si vous le voyez ainsi refrogné et absorbé dans ses pensées, c'est qu'il rêve incessamment à la princesse Belkiss dont il est le galant, et qu'il emporte suspendue à cette belle chaîne dans une boîte de laiton !
— La princesse Belkiss , disoit une matoise plus impertinente que les autres, qui sortoit de la bande, en frottant lestement l'index de sa main droite sur celui de sa main gauche en signe de mépris; la princesse Belkiss, vraiment, n'est pas faite pour les charpentiers! Il l'épousera , si Dieu permet , quand il aura trouvé le trèfle à quatre feuilles ou la mandragore qui chante !
Les hommes ne disoient rien, car ils savoient que je n'aurois pas subi une insulte; mais ils rioient à leurs maîtresses, et je me hâtois de passer assez confus, parce que ces plaisanteries n'étoient pas au fond dépourvues de bon sens.
La nouvelle de ma passion arriva dans le chantier, mais j'y étois aimé, et l'on ne se seroit pas avisé d'ailleurs d'y badiner à mes dépens. Un soir que maître Finewood avoit à se louer de quelque pièce de travail que j'avois exécutée pour lui :
— O mon pauvre Michel, dit-il, en me prenant la tête aux deux mains, tu es un si honnête jeune homme et un si digne ouvrier, que je regretterai jusqu'à mon dernier jour de n'avoir pu faire assez en ta faveur, et que je me le reprocherois à l'égal des plus noires ingratitudes, si ton esprit singulier ne s'étoit opposé à mes bonnes intentions. Je t'aurois voulu pour mon gendre , et pour le principal héritier de mon riche établissement ; et tu sais que j'ai six filles, dont trois sont plus blanches que les lys, et trois plus vermeilles que les roses. Il n'y a pas un lalrd d'Ecosse qui n'eût
été enchanté de mener la moindre des six à l'autel^ et jet'aurois donné le choix. Pourquoi faut-il que tu sois amoureux comme un vrai fou, pardonne-moi le mot, d'une princesse Belkiss qui étoit, sans doute, une fort honorable personne, puisqu'elle refusa la main du grand roi Salomon , s'il ne commençoit par répudier ses sept cent femmes et ses trois cent concubines, ainsi que le rapporte le Talmud, au témoignage de mon voisin Jonathas le changeur 5 mais qui, si elle vivoit encore et s'il lui restoit des dents, en porteroit de telles, j'imagine, qu'elles dépasseroient d'un pouce au moins la longueur de son menton ! . . .
— Croyez-vous, lui répondis-je, que c'est ainsi queseroit aujourd'hui Belkiss?
— Et qui en doute ? répliqua gaiement maître Finewood.
— Adorable Belkiss, m'écriai-je, en pressant le médaillon sur mes lèvres sans l'ouvrir, vous m'êtes témoin que rien ne peut effacer de mon cœur les engagements que j'ai pris envers vous , et que j'ai préféré le bonheur de vous appartenir sans espérance aux avantages les plus doux et les plus séduisants qui
puissent flatter un homme de ma condition ! Maître Finewood étoit si consterné, qu'il ne s'aperçût pas de mon départ, et je me retirai dans la pensée qu'il étoit temps de quitter Greenock, où mes extravagantes amours deviendroient de plus en plus un objet de douleur pour mes amis, et de dérision pour tout le monde.
CommentMichel tradiriectt l'hébreu k la première vue, et comment on fait des louis d'or avec des deniers, pourvu qu'il y en ait assez; plus, la description d'un vaisseau de nouvelle invention , et des recherches curieuses sur la civilisation des chiens danois.
OMMEJe rentrois chez moi, je vis la
ioule assemblée devant une grande
affiche qui portoiten guise de vignette l'image
d'un vaisseau fort bizarre pour le gréement et
la voilure, et qui étoit imprimée en lettres si extraordinaires que les plus savans n'avoient jamais rien vu de pareil. — Parbleu , maître Michel, vous qui n'ignorez de rien, me dit un des ouvriers que Foliy Girlf ree avoit égayés à mes dépens les jours précédens, voici une belle occasion de nous montrer votre science j et c'est à faire à vous de nous expliquer cet effroyable grimoire auquel tous les docteurs du pays perdent leur latin! — En parlant ainsi , on me poussoit au pied du placard avec de mordantes railleries qui me faisoient réfléchir péniblement sur mon ignorance , mais je me rassurai promptement en m'apercevant que ce n'étoit que de l'hébreu , dont la Fée aux Miettes m'avoit fait prendre quelque connoissance, du temps où elle dirigeoit mes études.
(( Par la grâce du Dieu tout puissant qui s'assied au-dessus du soleil et de la lune, disje alors, car je lisois plus couramment cette langue que je ne m'en serois cru capable: —
» A la garde de ses brillantes étoiles, et )i sous la protection des saints anges qui cou- » vrent de leurs ailes le commerce de la mer,
» les mariniers , les charpentiers et les mar- » cliands de Greenock sont avertis du départ » du grand vaisseau la Reine de Saha, qui » fera voile après-demain, jour de Saint - » Micliel , prince de la lumière créée et bien » aimé du Seigneur souverain de toutes clio- » ses , hors de ce port d'élite et de salut, qui » brille au iront des îles de l'Océan comme » une perle très-choisie. »
— Le grand vaisseau la Reine de Saha vient en effet d'entrer dans le port, reprit l'ouvrier d'un air plus réfléchi.
— Mes amis, continuai-je en leur adressant la parole, il ne'faut pas vous étonner que le capitaine de ce bâtiment s'adresse à vous dans sa langue, pKobablement parcequ'il ne sait pas la nôtre, comme cela pourroit nous arriver à tous si nous venions à mouiller dans un port inconnu ; ou bien , parcequ'en abordant sur des plages chrétiennes, il n'a pas supposé qu'elle fût ignorée des docteurs de notre sainte loi, que vous n'avez pas encore pris le temps de consulter. La langue dans laquelle cette affiche est écrite est celle de la divine écriture. —
iSÂ LA F KE
— Est-il vrai ? dirent les ouvriers, en se regardant les uns les autres, et en se croisant les bras.
Je poursuivis ma lecture :
« La Reùie de Saha est frétée pour l'île » d'Arrachieli dans le grand désert lybique , )) où elle parviendra, si Dieu ne l'a autre- » ment résolu dans les desseins impénétrables » de sa sagesse , devant laquelle l'univers en- » tier est un foible atome, par les canaux » souterrains qu'a ouverts à un petit nombre » de navigateurs choisis la puissante main de » la très-sage Beikiss, souveraine de tous les » royaumes inconnus de l'Orient et du Midi, » bétitière de l'anneau , du sceptre et de la » couronne de Salomon, et l'unique diamant » du monde. Que sa gloire soit éternelle, » comme sa jeunesse et sa beauté ! »
— Belkiss! dit une voix étouffée qui paroissoit venir de loin
— Belkiss! répétai-je en moi-même avec surprise; car il y avoit dans le rapprochement de ce nom et de celui qui occupoit ordinairement mes pensées je ne sais quel
mystère sous lequel ma raison fut un moment
anéantie.
— Belkiss! s'écria enfin Folly Girlfree qui avoit réussi à se faire jourau traversdes spectateurs, vous voyez bien que le malheureux retombe dans sa folie î
Au même instant selevaà mes pieds un vieuxpetit juif que je n'avoispas encore aperçu jusques-là , tant il étoi t modestement accroupi dans ses haillons; et, collant contre le tableau sa figure amincie et macérée par l'âge, et sa longue barbe d'un blanc d'argent, aiguisée en alêne , comme si eUe avoit été affilée à la lime et au polissoir :
—Il y aBelkiss, répondit-il en allongeant sur le mot un doigt décharné, plus pâle que celui des squelettes blanchis qui sautillent , au branlement des armoires, sur leurs faux muscles de laiton, dans les cabinets d'anatomie : —
Il y a Belkiss vraiment, et ce jeune homme traduit l'hébreu aussi nettement qu'un mas--
sorète !..
Je me retirai alors avec respect pour qu'd
achevât.
« Le trajet, dit-il, ne durera fjue trois
» jours, et les passagers ne payeront que vingt » guhiees. Fête perpétuelle au seigneur dans ^) les hauteurs de sa puissance ! »
— Un trajet de trois jours d'ici au grand désert libyque, murmuroit le peuple en se retirant ! — un voyage de mer dans des canaux souterrains ! voyez-vous ce charlatan de corsaire qui cherche à nous soutirer vingt guinées, et à nous enlever nos ouvriers et nos enfans !
— Qu'il a peut-être déjà vendus d'avance aux chiens de File de Man , gromnieloit une vieille femme toute cassée. Maudit qui te donneroit vingt schellings, damné de juif !...
— Pour naviguer sur un vaisseau de la princesse Belkiss! ajoutoit FoUy indignée
— Belkiss, Belkiss?... répétois- je intérieurement en m'écartant, seul et pensif , de la cohue qui commençoit à se dissiper. — Cette ressemblance de noms n'a rien d'extraordinaire. C'est ainsi qu'on appeloit, en effet, la reine de Saba; et les orientaux, plus fidèles que nous aux traditions antiques, sont coutumiers de perpétuer la mémoire des souverains sous lesquels ils ont joui de quelque bonheur ou de quelque gloire. — Mais si cette
princesse Belkiss étoit celle qui a recueilli dans File fantastique dont me parloit Mathieu, l'oncle et le père que je pleure, ne seroit-ce pas un devoir sacré pour moi de courir à leur recherche, tant que l'expérience d'une nouvelle misère ne m'auroit pas détrompé ? — Oh ! si j'avois seulement le temps de vendre mes livres, mes collections, mes instrumens de mathématiques ! mais quand tout cela vaudroit vingt guinées , il me faudroit six mois pour en retirer la moitié!... — Et c'est après demain ! —
Je mis la main dans ma poche, mais je n'avois qu'une guinée en monnoie.
J'allai dormir, si je ne dormois , car pour dire la vérité, monsieur, mes impressions de la veille et du sommeil se sont quelquefois confondues, et je ne me suis jamais fort inquiété de les démêler, parce que je ne saurois décider au juste quelles sont les plus raisonnables et les meilleures. J'imagine seulement qu'à la fin, cela revient à peu près au même.
Le lendemain , j'arrivai triste au chantier, soit que l'idée de ce voyage me préoccupât, soit peut-être parce que je n'a vois jamais tra-
vaille la veille de la fête de mon patron , jour auquel commençoit mon pèlerinage, et qui ne revient guère comme aujourd'hui , sans me rappeler ma pointe à coques , ma large résille, les grèves inconstantes du mont Saint- Micliel dans le péril de la mer , et surtout les bons enseignements et les conversations instructives de la Fée aux Miettes.
Ma mélancolie fut remarquée d'abord par maître Finewood dont j'étois aimé comme d'un autre oncle ou d'un autre père. — Ecoute, Michel, me dit-il, je ne suppose pas que tu veuilles t' embarquer sur le vaisseau la Heine deSaha,ç^\àLQ>\l te rappeler assez dé.sagréablement ton bâtiment de Gran ville, et un horrible naufrage auquel tu es seul échappé, puisqu'on n'a jamais pu retrouver la Fée aux Miettes, probablement rendue depuis longtemps à son peuple de sorciers et de lutins. Ce voyage ne me promettroit rien de bon pour toi , la princesse Belkiss , dont tu t'es amouraché , je ne sais comment, ne me paroissant guère plus capable que la Fée aux Miettes de te prêter une protection assurée contre une nouvelle tempête ; mais il en sera d'ailleurs ce
que tu voudras, et l'intérêt que j'ai à te conserver dans mon chantier ne me fera pas mettre d'obstacle aux félicités que tu te promets. Ce que je voulois te dire aujourd'liui , c'est qu'à ton refus, mon enfanL, je marie demain mes six filles , et que ta vue me feroit du mal ce soir au festin de leurs noces , parce que je me rappellerois en dépit de moi que j'espérois t'y voir à un autre titre, car tu es aussi près qu'eUes-mémes du cœur de maître ^ine^YOod. Promets-moi donc, Michel, d'aller passer la soirée chez mistress Speaker à l'enseigne de Calédonie , et d'y souper en mon honneur d'une bonne gelinotte à l'estragon, et dune fine bouteille de vin de Porto. Je sais bien que tu ne dois pas avoir beaucoup d'argent , car tu dépenses tes bénéfices en aumônes et en livres, et tu ne demandes jamais. Viens donc que nous comptions ensemble.. — — Yous me devez, maître, lui dis-je en étendant la main, plein tout cela de plaks ou de bcwbies y c'est-à-dire une vingtaine de ces pièces que nous appelons en France des deniers, et que nous laissons tomber en écartant nos doigts à plaisir, pour qu'il reste
190 LA. Fl-E
quelque chose à ramasser aux pauvres. — Et si c'étoit aussi bien des guinées , Famitic fidèle et dévouée que je ressens pour vous ne m'empêcheroit pas de courir sur le vaisseau de Belkiss à la recherche de mon père ! . . .
Pendant ce temps-là, maître F inewood alignoit des chiffres sur sa longue planche d'ardoise, et ce n'étoit jamais que des plahs et des bviwbies.
— Ceci est merveilleux! dit-il, de quelque côté que je retourne cette malheureuse addition, j'y trouve toujours vingt guinées ! Ce n'est pas que le prix me déplaise , car je t'en dois trois fois plus pour tes bons services , mais on n'a jamais fait vingt guinées avec une colonne deplaks et de hawhies, à moins qu'elle ne fût aussi élevée que celle de maitre Christophe VA'ren!
— Cela n'est pas possible en effet! m'écriaije en saisissant la craie pour vérifier son calcul , mais il étoit parfaitement exact, sauf une petite erreur que je ne voulus pas rectifier, parce qu'elle étoit, je crois, d'un àe,\m-plak à l'avantage démon maître.
— Voilà tes vingt guinées, me dit maître
AUX MIETTES. "1 9 i
Finewooden m'embrassant; et je devine trop l'usage que tu en vas faire. Puisse au moins la bonté de Dieu ne t'abandonner jamais dans tes entreprises !
Ensuite il s'éloigna en essuyant quelques larmes auxquelles les miennes répondoient.
Une demi -heure après, j'étois au port, et j'avois payé mon passage sur le grand vaisseau la Reine de Saba, qui étoit, suivant la promesse de l'afficlie , ce qu'on a vu de plus extraordinaire en construction pour l'usage de la mer. Vingt-quatre clieminées comme celles des steam-hoats , mais d'une proportion incomparablement plus grande, garnissoient chacun des deux flancs de son immense carène, et sembloient destinées à faire mouvoir autant de paires de roues qu'un mécanisme simple et ingénieux rendoit propres à mordre en tout sens sur les flots. Ses vingt-quatre mâts d'un bois léger , mais incorruptible , et qu'on disoit impossible à rompre, soutenoient des voiles découpées en ailes d'oiseau, et verguées d.'un métal souple et obéissant, qui se déployoient, prenoientle vent, planoient comme un vautour, fiiloient comme une hirondelle,
et se refermoieiit à volonté sous la main d'un enfant, au gré d'un simple cordage de fdd'or; et ses hunes balançoient autour d'elles des centaines d'aérostats captifs , aussi propres à le soutenir au besoin dans les airs qu'à l'entrainer sur les eaux. Derrière la poupe, sur de hauts pliants inclinés en spirale, qui fuvoient en s'élevant, reposoit un vaste appareil suspendu comme le siège postérieur d'un landaw, devant lequel le vaisseau étoit tout entier retranché , et qui ouvroit sur tous les points de la voilure des bouclies démesurées. On m'apprit que c'étoit de là qu'une troupe d'habiles physiciens distribuoit tous les rumbs, et poussoit le bâtiment comme un projectile dans les routes de l'Océan. Je m'étonnai que la navigation eût fait tant de progrès dont on n'avoit jamais entendu parler; mais certainement, le fameux James Watt, le Stevinus de Greeiiock , n'auroit rien conçu de pareil en mille ans.
La physionomie du capitaine me frappa au premier regard, parce qu'elle me rappeloit quelque chose de ce marin peu soucieux qui a voit vu périr son équipage et sa cargaison.
l'année précédente, à l'emboucliure > la Clyde, sans prendre le temps de secouer les cendres de sa pipe , et de porter un coup d'œll au gouvernail; mais celui-ci mouilloit pour la première fois dans les eaux de l'Occident.
Je vous ai dit qu'il me restoit une guinée, et que je m'étois engagé envers maître Fine- ^YOod à souper à l'auberge de Calédonie.^ Quoique la Reine de Saha ne fit voile qu'à midi du lendemain, j'étois peu tenté cependant d'une de ces soirées de bien-être et de ces nuits de long sommeil dont la vie de l'ouvrier m'avoit fait perdre depuis plusieurs années l'habitude , et je ne pensois guère à demander à mistress Speaker que deux harengs du lac Long, arrosés d'une bouteille d'ale ou de small-beer, quand elle vint à moi les bras ouverts, en me criant de l'office : — Ehî arrivezdonc, sage Michel, avant que votre gelinotte ne brûle, et que votre Porto ne s'échauffe! Le digne maître Fine^YOod a commandé tout cela dès le matin, et un bon ht d'édredon avec! il y a une heure que nos filles s'égosillent à crier : — Que fait donc monsieur Michel, I qu'il laisse brunir au feu le plus joU
ptarmigan de montagne qu'on ait jamais plumé au Bas-Pays? Il faut qu'il s'égare au long Je la côte à déchiffrer quelque livre irlandois, ou qu'il rêve à la princesse lîelkiss dont il est, dit-on, le fiancé. — Ah ! j'ai toujours prédit, Michel, que vous feriez un beau chemin! Et maître Finewood est bien fou, le cher homme, de vous préférer ces six petits lairds qu'il marie à ses six filles dont vous êtes bien mieux l'affaire, surtout Annah, la blondine , qui ne vous nomme jamais qu'avec de grosses larmes ! Hélas, Michel! je puis en parler ! . . . Annah est ma filleule : j 'a vois pour elle des entrailles de mère; et je disois souvent à maître Fine%vood : Que ne la donnez-vous à Michel , qui en est aimé ? Là dessus , savez-vous ce qu'il faisoit? il hochoit la tête, et regardoit de côté. Il est vrai, lui disois-je, que Michel est bizarre, mais c'est d'ailleurs un garçon si discret , si honnête et si laborieux ! . . .
— C'est trop , c'est trop ! lui dis-je, en lui pressant la main , ne laissez pas brûler le plus joli ptarmigan de montagne qu'on ait jamais plumé au Bas-Pays ! . . .
Et j'allai m'asseoir à la salle à manger pour
AUX MIETTES- "1 î)o
prendre le temps de regarder le portrait de Belkiss. Elle rioit. Cette illusion que je nie faisois s'jr l'expression de ses traits ne nianquoit jamais de régler, comme je vous l'ai déjà dit, tous les mouvements de mon cœur.
— Il est probable, pensai-je, que la joie de Belkiss a quelque motif secret qui me touche; peut-être a-t-elle deviné que ce voyage aventureux va me réunir à mes bons parents. Qui sait si je ne suis pas réservé au bonheur de la voir elle-même, car il est impossible qu'un type si achevé de toutes les perfections soit le simple résultat du caprice de l'art ? Il faudroit pour cela que Dieu se fût dessaisi en faveur de l'Iiomme du plus beau privilège de la création !
— Mais si ces traits avoient appartenu en effet à quelque princesse des temps anciens, comme le pense maître Finewood, — à cette Belkiss, qui fut autrefois reine de Saba , par exemple
— ou à la Fée aux Miettes , — eh bien ! le bonheur que je dois à ce prestige n'est-ii pas assez vif et assez pur pour me dédommager de quelques plaisirs empoisonnés par la jalousie, affoi'blis par la possession, incessamment menacés dans leur objet par les progrès inévi-
tables du temps? Que m'importent à moi ces grâces fugitives de la vie que l'âge décolore et détruit, et qui effeuillent leurs roses passagères au courant de toutes les brises, et au midi de tous les soleils?. .. A moi dont le cœur, dévoré du besoin d'une félicité éternelle, se briseroit de désespoir à la moindre altération du modèle idéal de beauté, de constance et d'amour, qu'il s'est formé dans des songes mille fois plus doux que la vérité ! Ce portrait seul pouvoit le remplir, et le remplir à jamais! Passent maintenant, sans que je m'en soucie, toutes les belles que la terre admire pendant quelques printemps, puisque mon heureuse destinée m'a donné une amante qui ne changera point !
En disant cela, j'appuyai mon front sur ma main, obsédé d'idées vagues et confuses qui me saisissent ordinairement à la suite de toutes les impressions puissantes , et je suppose qu'il en est ainsi chez les autres hommes que domine une pensée profonde et passionnée.
Quelque mouvement qui se faisoit auprès de moi m'ayant forcé à ouvrir les yeux , je m'aperçus que j'étois servi :
AUX MIETTES. i 97
— Felicitez-vous, Michel^ me dit mistress Speaker en plaçant de /ant moi une paire de gelinottes à l'estragon , et deux bouteilles de Porto ! C'est monsieur le bailli de l'île de Man^, qui est venu à Greenock pour réaliser en hanlis notes les contributions de sa province, et qui vous fait l'honneur de souper avec vous pour vous entreteair, parce qu'il a entendu parler de votre science et de votre bonne conduite.
Je me hâtai de me lever , et de saluer le bailli de l'île de Man , qui avoit bien une des prestances les plus honorables que vous puissiez imaginer, et qui joignoit aux apparences imposantes que donnent les hautes fonctions, les manières recherchées des meilleures compagnies. Ce qui m'étonna plus que je ne saurois le dire , c'est que ses épaules étoient surmontées d'une magnifique tête de chien danois, et que j'étois le seul, parmi les nombreux pensionnaires de mistress Speaker, qui parût en faire la remarque. Cette circonstance m' embarra.ssa, parce que je ne savois trop quelle langue lui parler, et que j'entendois d'abord assez difficilement la sienne, qui consistoit
ida LA FÉE
dans un petit aboiement fort gravement modulé, et accompagné de gestes fort expressifs. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il me comprit à merveille, et qu'au bout d'un quart d'iieure de conversation, je fus aussi surpris de la netteté de son langage et de la délicatesse exquise de ses jugements, que je l'avois été au premier coup d'œil de la nouveauté de sa physionomie. On est vraiment confus de penser au temps que les hommes perdent à feuilleter les dictionnaires, quand on a eu le bonheur de causer quelque temps avec un chien danois bien élevé, comme le bailli de l'île de Man.
Nous nous séparâmes avec une effusion réciproque d'amitié qui ne me surprenoit plus. Il y a au monde de si étranges sympathies! Mais comme ce vin de Porto dont je n'avois jamais fait usage me disposoit au sommeil, je me hâtai de gagner le bon lit d'édredon que maître Fine^vood m'avoit fait préparer. J'y fis mes adieux du soir au portrait toujours riant de Belkiss, et je commençois à sommeiller quand j'entendis la voix de mistress Speaker s'introduire dans mon oreille comme un souffle.
— Pardon si je vous réveille, mon enfant, me dit-elle, mais c'est un si terrible embarras dans ma maison, avec tous ces voyageurs qui s'embarquent demain sur le grand vaisseau la Reine de Saba, que je ne sais où mettre tout le monde, et vous m'obligeriez beaucoup de partager votre lit avec ce respectable seigneur qui vous a tenu compagnie à souper.
— J'y consens volontiers, lui répondis-je, et c'est un inconvénient de si peu de conséquence pour un ouvrier que de coucher à deux dans un lit si large et si commode, qu'il ne valoit pas la peine de m'en parler.
Cependant, je me détournai un peu pour m'assurer que je ne me trompois pas sur la personne; et je vis en effet le bailli de l'île de Man qui, après avoir revêtu à petit bruit un déshabillé fort rassurant pour la propreté la plus ombrageuse , et glissé sous l'oreiller un gros porte-feuille de maroquin à fermoir, s'insinuoit entre nos draps avec une modeste et silencieuse discrétion , en conservant de lui à moi une distance décente, sur laquelle j'avois pris soin d'avance de hii donner toutes ses aises. Je m'apercevois seulement de sa présence à la
tiédeur de sa respiration qui m'échauffoit de loin sans m' importuner, car il est évident qu'un chien danois ne peut dormir commodément que de profil. Au bout de quelques minutes , il ronfla d'une manière si harmonieuse et si cadencée que je n'y pris plus garde. — Et je m'endormis aussi.
Dans lequel Michel soutient un combat a outrance avec des animaux qui ne sont pas connus a rAcadëmie des sciences.
E revois peu dans ce temps-là, ou ''plutôt je croyois sentir que la faculté de rêver s'étoit transiormée en moi. Il me sembloit qu'elle avoit passé des impres-