‹ La fee comedie en un acte, en proseChapitre 14 sur 33 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

mois, depuis la perte d’une personne bien chère. Mais en y venant, je n’ai fait que changer de retraite... j'ai presque toujours vécu loin du monde... Un peu de pâté chaud, monsieur de Comminges? (Elle lui présente l’assiette.)

LE COMTE

Fort peu, je vous prie.

(François sert la bécassine et enlève le pâté. Le comte verse à boire. ) MADEMOISELLE DE KERDIC.

Mais vous parliez de miracle, monsieur le comte... il n’en est pas de plus inouï que de rencontrer... un mardi... jour d’Italiens... dans les neiges de ce désert breton... un jeune homme qui semble si bien fait pour goûter les plu^ exquis raffinements de l’existence parisienne (saluant.) et pour les relever encore de sa personne. ( Elle boit.)

LE COMTE, après s’ètre incliné , avec un soupir.

Mon Dieu! Mademoiselle, je sens que je vous dois mon histoire... c'est la seule explication honorable que je vous puisse donner de ma conduite... et cependant il m’en coûte de chasser si vite le sourire que je sentais sur mes lèvres pour la première fois, depuis des années... (11 la regarde.) Je ne sais par quelle singulière puissance vous l’y aviez rappelé. — Pour vous dire tout en un mot, je suis un homme malheureux, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE KERDIC, avec un ton de compassion légèrement

ironique.

Vraiment? — Un peu de bécassine, monsieur le comte

(insistant plaintivement.) La bécassine est un oiseau triste... (Elle présente l’assiette.)

LE COMTE, acceptant.

Pas plus que moi, je vous le garantis. — Oui, je suis malheureux, et voici pourquoi : — Lancé fort jeune dans le tourbillon de la vie parisienne (il hésite.) Mademoiselle, vos

oreilles sont peut-être mal habituées à de si frivoles récits?

MADEMOISELLE DE KERDIC.

Oh! je suis d’un âge à tout entendre... Au reste je puis, je crois, des le début, présumer de la nature de vos confidences, et vous en épargner les chapitres les plus épineux... Après avoir

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poursuivi de salon en salon — peut-être de boudoir en boudoir — et qui sait même? de coulisse en coulisse... tous les enchantements que peut concevoir en ce monde un homme jeune, riche... et d’assez bonne mine, vous vous êtes lassé d’une existence, — si bien remplie cependant, — et vous allez vous faire trappiste... est-ce cela? (Elle boit.)

LE COMTE, étonné.

C’est de la divination... Oui, Mademoiselle, c’est fort à peu près cela — sauf le dénouement! car ma lassitude et mon dégoût en sont venus à ce point, que la porte d'un cloître ne me semblerait pas, entre la vie et moi, une barrière suffisante.

MADEMOISELLE DE KERDIC, simplement.

Ah! c’est d’un bon suicide en ce cas qu’il s’agit?... Encore cet aileron, monsieur de Comminges?

LE COMTE

Je suis confus. Mademoiselle... je mange comme un cannibale... Oui, Mademoiselle, j’ai l’intention de quitter la vie; je n’en fais ni parade, ni mystère... Dès long-temps je penchais vers cette extrémité, lorsqu’il y a dix-huit mois un remords poignant est venu doubler mon fardeau, et précipiter sans doute ma résolution.

MADEMOISELLE DE KERDIC.

Un remords, Monsieur?

LE COMTE

Un remords, qui du moins échappera à votre aimable ironie... (il cesse de manger.) Tandis que je menais à Paris l’espèce d’existence... que vous venez d’esquisser... ma mère — une femme qui eût été digne d’être connue de vous, Mademoiselle,

— ma mère habitait, au fond de l’Auvergne, notre vieux château de famille... Je l’aimais, bien que j’aie l’amertume de penser qu’elle en a pu douter... Oui, malgré les apparences

— et au milieu des dissipations sans trêve qtti dévoraient ma vie — je l’aimais d’une pieuse tendresse... Vainement, pendant dix ans, je la suppliai de venir demeurer près de moi...

MADEMOISELLE DE KERDIC.

Et que n’alliez-vous la rejoindre?

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