SCÈNE II
Le Comte, ti'ès-poli* — Ma conduite est aussi folle qu'inconvenante, n’est-il pas vrai? Mais veuillez me croire sur parole, Mademoiselle, les circonstances singulières dont je suis le jouet justifient ce qui vous paraît être le plus inexcusable dans mes procédés. — Il m'a suffi, au reste, de vous voir en face un seul instant, pous être assuré qu’une personne comme vous n'a jamais trempé dans une intrigue — et pour regretter amèrement l’indiscrétion obstinée — dont je me suis rendu coupable envers vous.
Mademoiselle de Kerdic, souriant légèrement. — Je crois, en effet, qu’il vous a suffi de me voir en face, pour éprouver un sincère regret de votre poursuite : bien des femmes, même de mon âge, Monsieur, vous pardonneraient plus difficilement peut-être votre contrition d’à présent — que votre offense de tout à l’heure. . . . Quant à moi, Dieu merci, je vous pardonne de grand cœur l’une et l’autre ....
Le Comte. — Mademoiselle, vous me faites sérieusement injure, si vous croyez avoir été en butte à la galanterie banale d’un fat.... Je suis, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, le jouet de circonstances vraiment extraordinaires au dernier point, et ... .
Mademoiselle de Kerdic. — Il suffit, Monsieur: chacun a ses affaires. — Mais enfin, quel qu’en soit le motif, vous avez fait une course forcée: voulez-vous vous reposer un peu ?
Le Comte. — Oh! je me garderai bien de vous gêner davantage.
Mademoiselle de Kerdic. — Vous ne me gênez pas. . . . au contraire; on aime à voir de près, quand on est
* Mademoiselle de Kerdic, le comte, François.
rassuré, les objets de son effroi, et j’avoue que vous m’avez fait grand peur dans ce bois; restez donc. . . .à moins que les rôles ne soient changés, que ce ne soit moi maintenant qui vous ....
Le Comte, avec un geste poli. — Permettez-moi du moins de me présenter à vous plus régulièrement: je me nomme le comte Henri de Comminges.
Mademoiselle de Kerdic. — Asseyez-vous donc, monsieur de Comminges.* — ( Elle lui montre un fauteuil près de la cheminée , et s'asseoit de son côté. — François, depuis l'entrée de sa maîtresse, suit la conversation avec un intérêt souriant ; il conserve en général cette attitude et cette physionomie pendant toute la pièce ; seulement, chaque fois que ses services sont réclamés, il sort de son extase et devient sombre.) Mais nous n’avons plus de feu .... François .... on gèle ici, mon ami, tu entends ?
François, soucieux. — On gèle. ..on gèle. . .{Il s'approche de la cheminée, et se courbe péniblement pour attiser le feu.) Qu’est-ce que vous direz donc quand vous aurez mon âge ? Eh ! Seigneur, si vous étiez forcée d’allumer le feu pour les autres, vous ne gèleriez pas tant.**
Mademoiselle de Kerdic, avec douceur. Allons, tais-toi. {Au comte.) Vous n’êtes pas de ce pays, Monsieur?
Le Comte. — Non, Mademoiselle : j’habite Paris. Je n’étais même jamais venu en Bretagne.
François, agenouillé devant le feu. — Du bois vert, avec ça. . . . Je vous l’avais bien dit qu’il ne serait jamais sec pour l’hiver, votre bois ... mais, quand on est le maître, on a toujours raison, — et puis, après ça, on gèle ... eh ! Seigneur, voilà !
* François, le comte, mademoiselle de Kerdic.
** Le comte, mademoiselle de Kerdic, François.