SCÈNE II
Mademoisedle de Kerdic, tranquillement. — Vous devenez terrible, François! — Je vous demande pardon pour lui, monsieur de Comminges, c’est un vieux serviteur. ( A François .) Voyons, ôte-toi de là. . . . Je vais vous faire bon feu. . . .un peu de patience. ( Elle se lève.)
Le Comte, se levant sans se dérider encore . — Souffrez que je vous épargne ce soin, Mademoiselle.
Mademoiselle de Kerdic. — Non, vraiment. . . . Vous n’êtes pas habitué à ces détails de ménage ....
Le Comte. — Je vous en prie . . .à la guerre comme à la guerre .... (7/ se met à genoux gravement et accommode le feu.*)
Mademoiselle de Kerdic, assise. — Ainsi, Monsieur, vous n’étiez jamais venu dans notre pays? Puisque vous aviez le désir de visiter la Bretagne, permet tez-moi de vous dire que vous avez mal choisi votre saison; la Bretagne, en plein hiver, offre de faibles agréments aux touristes.
Le Comte, toujours agenouillé. — Mon Dieu ! Mademoiselle, je ne suis pas un touriste; je n’ai pas choisi ma saison, et je n’éprouvais aucun désir de visiter la Bretagne .... Vous avez des soufflets? — fort bien.... pardon. . . — Non .... des circonstances mystérieuses, et qui ne sont pas sans une nuance de ridicule, m’ont seules déterminé à ce voyage auquel j’étais d’autant plus loin de penser, que j’en méditais un beaucoup plus sérieux .... plus lointain.
Mademoiselle, simplement. — Dans le Nouveau Monde ?
Le Comte, légèrement , en se rasseyant. — Oui, dans un monde tout à fait nouveau. . . . ( Changeant de ton.) Mais je suis honteux de vous entretenir si longtemps de ce qui me concerne. ... Vous habitez, Mademoiselle, un
* François, mademoiselle de Kerdic, le comte.
pays d’un aspect poétique .... J’ai eu l’honneur de vous rencontrer, si je ne me trompe, dans un lieu que d’antiques légendes ont rendu populaire .... Cette forêt de Brocelyande . . .cette fontaine de Merlin ont joué autrefois un grand rôle dans votre mythologie nationale ?
Mademoiselle de Kerdic, souriante et doucement ironique : c’est son accent ordinaire . — En effet, Monsieur: cela nous compose même un voisinage assez incommode. Nous ne pouvons nous attarder dans les environs, mon vieux François et moi, sans nous exposer à d’étranges mortifications .... La superstition locale, aidée du crépusculej nous prête une teinte merveilleuse, qui en général fait fuir les passants ... Il est vrai ( Saluant . ) qu’elle les attire quelquefois, ce qui forme une agréable compensation.
Le Comte, regardant fixement . — Vous connaissez mon aventure, Mademoiselle ?
Mademoiselle de Kerdic. — Je ne connais pas votre aventure, Monsieur, et j’ajoute que je n’éprouve pas un désir très-particulier de la connaître. Mais il est évident, quelque peine que j’aie à concilier cette idée avec la parfaite raison dont vous me semblez doué, il est évident que vous avez cru suivre en ma personne je ne sais quelle apparition surnaturelle .... une fée sans doute . . . Hélas! Monsieur, pourquoi n’était-ce qu’une illusion! Vous ne le déplorez pas plus amèrement que moi. . . .Les fées rajeunissaient.
Le Comte, souriant. — Mon dieu, Mademoiselle, je ne suis ni d’un caractère ni dans une situation à débiter des fadeurs ; vous pouvez donc me croire sincère, lorsque je vous déclare que plus je vous vois et plus je vous entends. . . .
François, s’avançant — L’heure du dîner de Mademoiselle est sonnée.