III
ner le torticolis à essayer de voir derrière ton dos les beaux yeux de cette demoiselle.
— Oh! la! la!...plusqueça de jalousie à la clef! — ditTouvrier tapissier en riant. — Pire qu'une tigresse, alors! ! — Ni-nie,ne te mels pas la cervelle à l'envers pour des bêtises !... Tu sais bien que je t'idole !...
L'entretien fut interrompu par l'arrivée d'un jeune homme qui venait d'entrer dans l'île, et qui s'approchant des causeurs leur demandait:
— Voudriez-vous me dire, messieurs, où je pourrais trouver un bateau pour traverser la Marne ?...
Jacques Lagarde avait les yeux fixés sur le nouveau venu.
En le voyant s'approcher de la table de la Fouine et d'Amédée Duvernay, il prêta l'oreille.
— Mais si je ne me trompe, — s'écria l'ouvrier tapissier, — c'est monsieur Fabien de Ghatelux qui nous fait l'honneur de nous parler...
— En effet... — répondit le jeune homme, — et maintenant, messieurs, je vous reconnais très bien tous les deux: — vous êtes Amédée Duvernay et Jules Boulenois, nés le même jour que moi, et protégés, comme moi, du comte de Thonnerieux...
— Fabien de Ghatelux ! — murmura Jacques Lagarde dont le visage exprimait un étonnement grandissant. — Quel singulier hasard réunit ainsi près de moi trois héritiers du comte I
Le pseudo-Thompson ne se doutait guère qu'une quatrième héritière, Marthe Grandchamp, se trouvait plus près encore.
L'orpheline avait tressailli en entendant le nom du comte de Thonnerieux.
Ce nom lui rappelait la médaille d'or engagée au Mont-de-Piété de Joigny, et ces espérances de fortune dont sa pauvre mère parlait si souvent.
Elle regarda les trois jeunes gens à la dérobée, avec un grand trouble.
Jacques Lagarde, dont l'attention était ailleurs, ne vit pas ce regard et ne remarqua point ce trouble,
— Et vous vous promenez par ici, monsieur Fabien? — demanda la Fouine au vicomte de Chatelux.
— Je viens visiter un de mes amis que vous devez connaître, car il se trouve dans les mêmes conditions que nous...
— Qui ça? — fit Amédée...
— Paul Fromental...
— M. Paul Fromental... — dit Jules Boulenois. — Parbleu, oui, je le connais. — Je l'ai vu tout h l'heure... il était dans son bateau, amarré sous les saules du Petit-Castel, au coin de l'île, en train de taquiner l'ablette. Je lui ai donné, en passant, une leçon de ferrage.
Marthe ne perdait pas une seule de ces .paroles.
Les mots prononcés par Boulenois: — Amarré sous les saules du Petit-Castel, — lui causèrent une impression profonde.
Elle pensa au jeune pêcheur dont la rencontre avait peuplé de rêves étranges son sommeil de la nuit précédente, et fait battre son cœur comme il n'avait jamais battu.
— Alors, — reprit Fabien, — je pourrai sûrement le trouver en allant en barque au coin de l'île?
— Oh! sûrement... — répondit Jules Boulenois.
— Et qui m'y conduira?
— Moi, si vous voulez, m'sieu Fabien, et ce sera avec bien du plaisir... — Mais rien ne vous presse... Nous ferez-vous l'honneur de trinquer avec nous?
— C'est que je ne voudrais pas m'attarder, — dit le jeune comte que cette proposition laissait hésitant.
— Faites ça pour nous, monsieur Fabien, — appuya l'ouvrier tapissier. — Nous sommes nés tous les trois le même jour, que diable ! ça rapproche les distances ! ~ Si vous ne voulez pas boire du vin, acceptez un verre de bière...
M. de Ghatelux n'osa refuser.
— Allons, soit... — murmura-t-il avec résignation en s'asseyant à côté de mademoiselle Virginie, tanque Jules Boulenois courait au restaurant chercher une canette et un verre. — Eh bien, Amédée, — poursuivit-il, — que faites-vous?
— Je travaille de mon état de tapissier, monsieur Fabien.
— Chez votre père?
— Non... Le père avait le caractère un peu fantasque, et la main beaucoup trop leste... — Je me suis mis chez moi... dans mes meubles, avec Virginie, ma prétendue... — Salue M. Fabien, Virginie...
La jeune fille, devenue rouge comme une pivoine quoiqu'elle possédât unejolie dose d'aplomb, salua timidement.
— Oh ! elle est honnête fille, allez! — poursuivit Amédée. — Nous avions un fort béguin l'un pour l'autre, et nous voulions nous marier tout de suite... — Le père a refusé son consentement sous prétexte que j'étais trop jeune... — Brave homme, le père, je vous dis, mais fantasque... Alors, comme nous n'avions ni l'un ni l'autre la patience d'attendre, nous avons pris un acompte sur l'avenir... — Ninie travaille d'arrache-pied, moi je ne flâne pas... — Nous nous accordons le mieux du monde et, dès que je serai majeur, en avant la publication des bancs à la mairie... — Pas vrai, Ninie?
— Oui, Médée...
La Fouine reparut, chargé d'une bouteille et d'un verre.
— Voici la canette... — dit-il, — je vas vous verser ça, sans faux-coi...
Et il remplit de bière la chope qu'il présenta à Fabien.
Les verres se choquèrent.
— Enfin, vous êtes heureux? -— reprit Fabien en s'adressant à Virginie et àAmédée.
Ce fut ce dernier qui répondit :
~ Si nous sommes heureux? — je vous crois que nous le sommes ! — Nous avons toujours une pièce de cent sous ou deux devant nous... — l'ouvrage ne chôme pas... on ne doit rien à personne, et on attend patiemment les petites rentes qui doivent nous arriver un jour...
— Ah ! les rentes ! — dit La Fouine, — les bonnes petites rentes ! — Avoir à moi un canot tout neuf. .. une maisonnette sur le bord de l'eau... jeter l'épervier... tendre des nasses et des verveux... — le voilà, mon rêve ! le voilà ! — Encore deux ans à attendre et nous pourrons avoir pignon sur rue et une jolie fiole de Chablis première, tous les matins à déjeuner 1... Ah ! le Chablis première! quel aimable piqueton...
— Quand Médée aura hérité, — . fit mademoiselle Virginie avec élan, — nous nous marierons, car ses rentes ne l'empêcheront pas de m'épouser, au contraire! il me l'a juré !... alors, nous achèterons des canards, des oies, des dindons, des poules et des lapins...
— Yoilà comme ça se jouera, — reprit Jules Boulenois. — Le jour où j'aurai tout au juste vingt et un ans, je filerai rue de Vaugirard, j'irai droit à l'hôtel du comte de Thonnerieux, je présenterai à ce vieux brave homme ma médaille... Elle ne me quitte jamais, ni le jour, ni la nuit! Elle est là!... — Boulenois frappait sur sa poitrine, — et je lui dirai : — M'sieu le comte, voici mon passeport et ma feuille d'identité bien en ordre... si c'était un effet de votre grande bonté de m'abouler pas mal de fafîots garâtes et autres monacos, ça me ferait plaisir...
— Amédée fera la même chose exactement ! — dit avec volubilité madem.oiselle Virginie. — Quand il aura vingt et un an je lui remettrai sa médaille que je porte toujours sur moi, crainte qu'il ne la perde, il ira trouver son vieux protecteur, et il encaissera notre dot... je dis notre parce qu'elle servira pour nous marier...
— Tiens ! tiens ! mam'selle, c'est vous qui portez l'amulette ! — s'écria La Fouine en voyant la jeune fille tirer de son corsage, où il reposait entre des rondeurs fort appétissantes, le disque d'or enfermé dans un sachet et soutenu par une mince chaînette d'argent.
— Oui, ma vieille, — répondit Amédée , — j'ai la tête près du bonnet... je me cogne assez souvent...
je me fais même quelquefois mettre au violon pour cause de batteries... — Virginie s'est dit qu'on pourrait facilement, dans une bagarre, me chiper l'objet, elle se l'est passé au cou en guise de collier, et je te garantis que celui qui viendrait pour y toucher serait bien reçu !...
— Je ne vous dis que ça ! — appuya Virginie. — On ne met pas les mains là !
Toutes les phrases qui précèdent s'étaient enchaînées si rapidement que Fabien de Chatelux n'avait pu placer un seul mot.
Un instant de silence ayant succédé aux dernières paroles de Virginie, il trouva moyen de parler.
— Plus je vous écoute, — fit-il, ~ et plus mon étonnement grandit... Ah I ça ! vous ne savez donc pas ce qui s'est passé depuis moins d'un mois??
Jacques et Marthe, sous le berceau voisin, prêtaient l'oreille avec un redoublement d'attention, — avons-nous besoin de l'affirmer?
— Quoi donc ? — demandèrent à la fois les deux hommes et Virginie, non sans inquiétude, — qu'estce qui s'est passé?...
— D'abord, le comte de Thonnerieux est mort...
— Mort ! ! — répétèrent les trois auditeurs stupéfiés.
— Oui, et ensuite son vieux valet de chambre, Jérôme Villard, a été arrête...
— Arrêté î — s'écria Jules Boulenois. — Pourquoi ça ? — Est-ce qu'on le soupçonne d'avoir assassiné son maître ?...
— Non, mais on l'accuse d'avoir dérobé une partie de la fortune du comte et d'avoir fait disparaître le testament...
— Comment ? — fit Amédée devenu très pâle. — Nous aurions conservé nos médailles pour le roi de Prusse ! — On a subtilisé le testament du comte de Thonnerieux !...
— Nous sommes volés, alors!... volés comme dans un bois ! — ajouta Virginie.
— Mais on peut réclamer... — dit La B^ouine.
— Hélas I — répliqua Fabien, — à moins que Villard n'avoue son crime et ne restitue le testament, s'il ne Ta point détruit, tout espoir semble bien compromis à cette heure...
Amédée, Jules Boulenois et mademoiselle Virginie se regardèrent en silence.
Ils avaient la mine piteuse d'héritiers à qui l'on vient d'annoncer que le défunt ne leur laisse pas un sou.
Marthe pensait :
— Pauvre mère... si elle vivait encore, quelle déception elle éprouverait !... Elle avait tant compté sur cette fortune qui disparaît.
— Gredin de Jérôme Villard ! — s'écria tout à coup
Boulenois en frappant du poing sur la table, — moi qui rêvais un si joli bateau !
— Si la médaille ne signifie plus rien, inutile de la conserver, — fit Virginie. — Amédée, tu la vendras pour m'acheterune armoire à glace...
— Jamais de la vie, ma fille ! — On ne sait pas ce qui peut arriver... — On retrouvera peut-être le testament... — Si ça arrivait et que nous n'ayons plus la médaille, vois-tu d'ici le nez que nous ferions? Non, mais le vois-tu, ce nez? — Ça n'est point gênant à ton cou... Garde-là donc avec un soin minutieux! — Moi, je mourrais de faim h coté ! — Est-ce que je n'ai pasraison, monsieur Fabien?...
— Vous avez parfaitement raison... — répliqua le jeune homme. — On regrette souvent d'avoir man* que de prudence, jamais d'en avoir eu trop.
— Nom d'un barbillon ! . . . — grommela La Fouine, en roulant une cigarette, — tout de même c'est n'avoir pas de chance !
— Si nous sommes ruinés avantd'avoir été riches, ça n'est pas le cas d'oublier le travail, — dit Virginie à Amédée. — Va-t'en donc où tu as à faire... — moi je vais payer ici, et je t'attendrai en brodant un col... j'ai apporté tout ce qu'il me faut...
La Fouine intervint.
— Vous savez que je paye moitié. — fit-il.
-Ï-» Vous vous souvenez, j'espère, que vous avez
promis de me conduire près de mon ami Paul Fromental?... — demanda Fabien.
— Ça sera l'affaire de trois secondes... — justement voilà le patron... — On va régler la douloureuse et nous filerons...
Les comptes furent bientôt terminés et Amédée partit pour le Petit-Castel^ tandis que La Fouine faisait monter en bateau Fabien de Ghatelux et le menait rejoindre Paul dont les yeux ne cessaient d'interroger la berge où il comptait voir apparaître l'enchanteresse de la veille.
Certes, l'arrivée de Fabien lui causa une joie très grande, mais à cette joie se mêlait une contrariété tout aussi grande.
Il n'était plus seul.
Il allait falloir s'occuper de son ami, par conséquent renoncer pour ce jour-là à toute espérance d'entrevue avec la Fée aux saules...
Paul aimait tendrement Fabien, nous le savons, mais l'amitié devient un sentiment bien pâle quand elle se trouve en parallèle avec l'amour naissant.
Bref, tout heureux quil fût de serrer la main du jeune comte, le fils de Raymond aurait préféré de beaucoup la lui serrer dans un autre moment.
Sous la tonnelle du restaurant de l'île, Marthe était devenue tellement rêveuse qu'il fallait que
Jacques Lagarde fût singulièrement préoccupé luimême pour ne pas s'en apercevoir.
Elle aussi trouvait étrange ce hasard qui la mettait en présence de trois des enfants nés le même jour qu'elle, et comme elle inscrits sur ce testament qui venait de disparaître, emportant avec lui les espérances de fortune des futurs héritiers.
Mais ce n'était point de là que venait sa préoccupation la plus vive.
Elle pensait au jeune homme qu'elle avait entendu nommer Paul Fromental, et elle aurait voulu savoir si ce jeune homme n'était pas celui de la veille.
Pour s'en assurer il lui aurait suffi de quitter l'île, de hâter le pas, de regagner le parc du Petit-Castel, de se diriger vers le groupe des grands marronniers sous lesquels elle s'était assise le jour précèdent, et de voir de là qui Fabien de Chatelux et le pêcheur La Fouine allaient rejoindre.
Malheureusement c'était impossible.
Le docteur Thompson se trouvait près d'elle, et elle ne pouvait lui demander de hâter sa rentrée.
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Jacques Lagarde se disait tout bas :
— Pauvres héritiers déçus, ce qui peut vous arriver de plus heureux c'est que le testament rouge tombe entre mes mains; car alors je toucherai tranquillement vos parts d'héritage en vous laissant en paix... Mais, si le testament rouge m'échappe, il me faudra vos médailles, et alors, tant pis pour vous ! 1
Un quart d'heure plus tard, les désirs de Marthe se trouvaient exaucés.
Le pseudo-Thompson paya l'addition du déjeuner et reprit avec la jeune fille le chemin du Petit-Castel^ où l'entrepreneur des travaux venait d'arriver et donnait ses instructions à Amédée Duvernay, l'ouvrier tapissier.
Une fois la grille franchie, Marthe avait quitté le docteur,