III. o
D'un pas rapide elle traversa le parc en miniature, suivant les allées verdoyantes qui circulaient au milieu des massifs, et gagna la berge donnant sur le grand bras de la Marne, espérant y trouver la solution de l'énigme qui la préoccupait.
Espérance vaine !
Aucun bateau n'était amarré sous les saules, le long de cette berge, et rembarcation de Jules Boulenois, dit la Fouine, ne se trouvait point en vue.
L'orpheline éprouva une déception violente et revint tristement à la villa.
Le soir, Jacques retournait à Paris, emportant la certitude que dans deux jours tout serait terminé au Petit-Castel.
Deux jours plus tard, également, l'installation serait complète à l'hôtel de la rue de Miromesnil, et rien ne s'opposerait au retour de Marthe.
Fabien de Ghatelux était venu avec l'intention de passer quelques jours auprès de Paul, ce dont Madeleine était enchantée mais ce dont Paul ne s'accommodait guère.
L'amour est, de son essence, prodigieusement égoïste. — Il amoindrit autour de lui les autres sentiments, quand il ne les supprime pas de façon complète.
Or l'amour avait fait son entrée triomphale dans le cœur du fils de Raymond et le jeune homme pen-
sait, non sans raison, que la présence de son ami entraverait de la façon la plus gênante ses allées et venues et l'empêcherait de chercher à revoir la Fée aux Saules, puisqu'il ne voulait pas livrer son secret à Fabien.
Le mal étant sans remède, il fallait en prendre son parti et ne rien laisser voir de sa contrariété.
Une partie de pêche avait été projetée pour le lendemain.
Jules Boulenois devait en avoir la direction.
Il promettait aux deux jeunes gens, non pas une friture, mais une matelote de la plus haute respectabilité.
Tandis que ces petits incidents se succédaient à Port-Créteil, Raymond Fromental, avec l'aide des collaborateurs choisis par lui, continuait à rechercher les auteurs des vols commis dans les bibliothèques, mais ses recherches n'aboutissaient point.
On ne relevait aucun indice; — on ne découvrait aucune trace.
Et Dieu sait) cependant, si Raymond se donnait du mal!...
Il lui était permis d'espérer, — nous le savons, — qu'après un succès obtenu dans cette ténébreuse affaire, la requête qu'il se proposait d'adresser au ministre de la justice serait chaudement apostillée et aurait chance d'être accueillie.
Éperonné par cette espérance, le pauvre homme se multipliait et ne s'accordait pas une minute de repos.
Tous les bibliophiles, les libraires, les marchands de livres d'occasion, les bouquinistes, recevaient successivement sa visite.
Mais il avait beau questionner adroitement, tendre des pièges inédits, il n'était pas plus avancé que le premier jour.
Hâtons-nous d'ajouter que ces déceptions successives ne le décourageaient pas.
Un matin, devenu complètement méconnaissable sous un déguisement de riche Anglais, il se rendit chez un marchand, dont on venait de lui donner l'adresse, qui s'était fait une spécialité de la recherche et du commerce des livres rares.
Ce marchand, que l'on nommait Duchemin, demeurait rue Dauphine et occupait tout le premier étage d'une vaste maison.
Arrivé à cet étage, en face d'une porte sur laquelle se lisait le nom du commerçant, Raymond sonna, et au commis qui vint lui ouvrir demanda avec un accent britannique que nous nous abstiendrons de reproduire par l'orthographe :
— Monsieur Duchemin, if you please?
— C'est ici.
— Est-il chez lui?
— Oui, monsieur. — Veuillez me suivre.
Et le commis conduisit le visiteur au cabinet du bibliophile.
Ce dernier vit, ou du moins crut voir du premier coup d'œil qu'il allait avoir affaire à un étranger, et flairant quelque aubaine, car les étrangers riches achètent beaucoup et payent fort cher, prit une physionomie de circonstance pour s'informer des motifs de la visite de ce client encore inconnu.
' — Monsieur, — répondit Raymond, — votre réputation est venue jusqu'à moi dans mon pays qui est l'Angleterre... '■ — Comme vous je suis passionné pour les livres rares, les éditions princeps, les incunables, et je leur consacre mon existence ..
— Ah! monsieur est bibliophile! — dit le libraire en saluant...
— Oui, monsieur... — Bibliophile passionné et, si ma modestie me le permettait, j'ajouterais : bibliophile éclairé... — Je réunis des trésors, non pour les garder, ma fortune, quoiqu'assez ronde, ne me permettant pas un pareil entassement de richesses improductives, mais pour les céder à des amateurs millionnaires qui on font les joyaux de leurs collections.
•— M'est-il permis de vous demander, monsieur, de quel genre de livres rares vous vous occupez plus spécialement?... — fit Duchemin.
— De tous les genres, monsieur, sans exception... — répondit Raymond. — Je ne demande aux livres, pour leur accorder chez moi droit de cité, que de réunir le double mérite d'une indiscutable rareté et d'une considérable valeur pécuniaire... — Mes relations dans la haute aristocratie de naissance et de fortune me rendent faciles des placements de livres aux prix les plus élevés...
— Peste, monsieur, — s'écria Duchemin... — je vous en fais mes compliments sincères I
Le faux Anglais salua et poursuivit :
— Je suis en ce moment à Paris dans l'espoir de m'y procurer plusieurs volumes dont un de mes compatriotes, propriétaire à lui seul de tout un quartier de Londres, donnerait une somme fabuleuse, car il s'est mis en tête de les avoir dans sa bibliothèque et, vous devez le comprendre, il ne regarde à rien quand il s'agit de satisfaire un de ses caprices... — On m'a parlé de vos richesses bibliographiques, et je viens vous demander si vous ne possédez pas les volumes que je cherche... — Vous le voyez, je joue cartes sur table, car ce que je viens de dire vous indique surabondamment quel haut prix je compte mettre à ces volumes.
— Si je les possède, monsieur, nous ferons affaire ensemble, soyez-en convaincu, et je désire vivement les posséder... — Quels sont-ils?
— J'ai dressé une petite note...
— Veuillez la mettre sous mes yeux...
Raymond tira de son agenda une feuille de papier
sur laquelle, au milieu d'un certain nombre de titres de livres rarissimes, se trouvaient ceux des ouvrages volés dans les différentes bibliothèques de Paris.
Il tendit cette note à Duchemin.
Celui-ci la prit et la parcourut des yeux.
Le faux Anglais avait ses regards rivés sur lui.
— S'il est l'un des voleurs ou des receleurs, — se disait-il, — je crois impossible qu'une nuance d'émotion n'apparaisse point sur son visage au moment où il lira les titres des livres volés... — or, cette émotion le trahira...
Vainement il épia.
Le visage du libraire ne trahit absolument rien.
— Vous me voyez aux regrets, monsieur, — fit Duchemin après avoir lu, — je ne possède aucun des ouvrages indiqués sur cette liste... Quelquesuns pourront se trouver peut-être, — (je ne l'affirme pas) — mais il en est un qu'à coup sûr vous ne trouverez point, quel que soit d'ailleurs le prix que vous y vouliez mettre !
— Pourquoi donc?
— Parce qu'il n'en existe que trois exemplaires.
— Eh! bien, on peut avoir l'un des trois.
— Non, par la raison que deux de ces exemplaires
se trouvent à Paris, à la Bibliothèque nationale, et le troisième à la bibliothèque d'Amsterdam...
— Le titre de l'ouvrage?
— LE TESTAMENT ROUGE, Mémoires du sieur de Laffémas.
— Soit... passons condamnation sur celui-là... — mais, les autres?...
— Je vous répète que je n'en ai pas un seul... — il s^en est fallu de bien peu, cependant, que j'en possède un...
— Lequel? — demanda vivement Raymond, entrevoyant la possibilité d'une piste à saisir.
— LA. VIE DU PÈRE JOSEPH, volume assurémcut très rare, mais moins que le testament rouge...
— Qui vous a empêché de l'avoir?
— J'ai refusé de l'acheter.
— On voulait sans doute vous le vendre trop cher...
— Ce n'est pas cela...
— Qu'est-ce donc, alors?
Ces mots furent prononcés par Raymond d'une voix si brève, avec une intonation si étrange, que le libraire surpris regarda son interlocuteur, vit une lueur au fond de ses prunelles, et en conclut que cet inconnu pourrait bien avoir à le questionner un intérêt spécial, dans lequel la bibliomanie n'entrait absolument pour rien.
Mais, comme cet intérêt n'existait pas pour lui et qu'il désirait éviter des explications personnelles, il répondit assez sèchement :
— Parce que cela ne me plaisait pas.
Raymond comprit qu'il venait de commettre une
maladresse.
Son désir de trouver une piste, son impatience d'obtenir une réponse catégorique, avaient éveillé de vagues soupçons dans l'esprit de Duchemin.
— Gomment réparer le mal et faire parler cet homme à présent? — se demanda-t-il.
Puis, à haute voix, il ajouta:
— Je regrette fort que vous ne vous soyez pas arrangé de ce livre... je vous l'aurais payé sans marchander, quel qu'en fût le prix...
— Ce qui est fait est fait, — répliqua le libraire. — Voici votre liste, monsieur ; elle m'est inutile, puisque je ne suis détenteur d'aucun des livres qui la composent.
En même temps, il présentait la feuille de papier au faux Anglais.
Celui-ci reprit :
— Ne pourriez-vous au moins me dire, monsieur, où je trouverais cet exemplaire de la Vie du père Joseph qui vous a été offert?
— Gela m'est impossible.
— Pourquoi?
— Parce que la personne qui me l'a présenté m'était inconnue.
— C'est pour cela, peut-être, que vous avez refusé de traiter avec elle?...
— C'est du moins une des raisons...
— Peut-être aussi supposiez-vous que le précieux volume avait été volé?...
En formulant cette question, Raymond regardait le libraire avec une fixité si grande qu'il semblait vouloir le magnétiser.
Duchemin répondit :
— Je n'avais aucune raison positive pour supposer cela, mais l'extrême rareté de l'ouvrage rendait suspecte sa présence dans les mains qui me l'offraient... — En 1871, alors que le gouvernement régulier était à Versailles, un assez grand nombre d'ou" vrages précieux ont été enlevés des bibliothèques de l'Etat... Ce pourrait être un de ceux-là...
— D'autant plus sans doute qu'il portait les timbres de la Bibliothèque nationale?
— Non, mais certains indices me permettaient de supposer qu'il les avait portés... - Maintenant, monsieur, veuillez me dire pourquoi cette insistance à me faire subir en quelque sorte un interrogatoire.
— Parce que, — répliqua Raymond en reprenant sa voix naturelle et en laissant de côté l'accent anglais, — parce que je cherche les auteurs, non pas
des détournements qui ont pu avoir lieu pendant la Commune, dans les bibliothèques de l'Etat, mais des vols qui s*y commettentdepuis quelques semaines...
— La liste que je vous avais présentée tout à l'heure contient les titres de presque tous les ouvrages volés .. — On est venu vous proposer de vous vendre l'un d'eux.. . — Il y a là un précieux indice qui peut conduire à la découverte des coupables...
— Vous serez certainement appelé à la préfecture et au parquet.
En entendant le brusque changement de voix de son interlocuteur, le libraire ne fut que très médiocrement surpris.
Déjà depuis quelques instants il soupçonnait la vérité; mais il était un honnête homme, il ne pouvait redouter quoi que ce soit, et c'est pour cela qu'il n'avait point refusé de répondre aux nombreuses interrogations que l'Anglais prétendu lui adressait.
— Si je suis appelé, je m'empresserai d'obéir, — répliqua-t-il, — mais je ne pourrai rien ajouter à ce que je vous ai dit à vous-même.... — Et maintenant que je sais de quoi il est question, je regrette beaucoup de ne pouvoir vous fournir d'autres renseignements, car les vols de ce genre me semblent des sacrilèges, — le mot n'est pas trop fort ! — et je trouve que leurs auteurs ne seront jamais assez punis...
— Ainsi,— reprit Raymond, après avoir félicité
Duchemin des sentiments qu'il venait d'exprimer, --vous ne connaissiez point la personne qui vous présentait la Vie du Père Joseph?
— Non.
— Vous ne l'aviez jamais vue?
— Jamais.
— Gomme vous avez refusé d'acheter ce volume, il est probable qu'il aura été porté à quelque autre...
— C'est non seulement probable, mais certain...
— Eh bien, monsieur, vous qui devez connaître tous les acheteurs de livres rares, vous pourriez peut-être me mettre sur la trace de cet autre...
— Ce que vous me demandez, monsieur, est très délicat ! ! Songez qu'il s'agit de faire peser les soupçons sur mes confrères.
— La fin justifie les moyens ! ! — Réfléchissez qu'il faut à tout prix trouver les auteurs de ces vols que vous-même qualifiez de sacrilèges!!
— Certes! et je le répète, mais ce n'est pas une raison pour me transformer en accusateur.
— Sans porter d'accusations positives, vous pourriez me guider...
Après avoir réfléchi pendant un instant, Duchemin sembla prendre son parti et demanda :
— Avez-vous vu Clovis Henné?
— Oui, — répondit Raymond.
— Depret ? Cornet ? Sauly ?
— Oui.
— Larchevêque et Bardou ?
— Egalement.
— Avez-vous vu Fauvel?
— Quanta celui-là, non, j'en suis sûr. — Qu'estce que ce Fauvel?
— Antoine Fauvel est un de mes confrères, un bibliophile très érudit, plus érudit peut-être que scrupuleux, qui s'occupe un peu de tout, et qui connaît toutes sortes de gens.
— Le croye.z-vous homme à ne pas s'inquiéter de
la provenance des ouvrages qui lui sont proposés?
— Je ne dis pas cela, seulement, si son examen est tant soit peu superficiel, on peut le tromper luimême... — Je sais qu'il achète à des voyageurs de province, à des coureurs, au premier venu, sans exiger d'eux des justifications bien en règle de la provenance des objets vendus... — Bref, vous pourriez vous informer auprès de lui... adroitement...
— Je le ferai, monsieur.
— Sans lui dire, bien entendu, que vous venez chez lui sur mon indication.
— Soyez tranquille...
— Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?
— Certes !
— Eh bien, ne montrez pas à Fauvel la liste des ouvrages que vous êtes censé vouloir acquérir, et qui sont pour la plupartdes livres volés... — Cela pourrait lui donner l'éveil et vous ne tireriez rien de lui...
— Merci du conseil, — j'en profiterai. — Où demeure Fauvel?
— Rue Guénégaud, tout près d'ici, au no 9.
— Encore une question : — Pouvez-vous me donner le signalement de la personne qui vous a proposé la Vie du père Joseph?
— C'est un jeune homme de vingt-cinq ans envi-
ron, maigre, avec des cheveux blonds. — Il était convenablement vêtu et s'exprimait fort bien... je n'ai pas remarqué autre chose.
Raymond exprima de nouveau sa gratitude et se retira.
En quittant la rue Daupbine, il se rendit immédiatement à la rue Guénégaud, impatient de savoir s'il y trouverait la piste cherchée avec tant d'ardeur et si peu de succès jusqu'à ce moment.
Renseigné par le concierge sur l'étage auquel demeurait le bouquiniste, il montait au troisième et sonnait à la porte.
Selon la coutume, cette porte lui fut ouverte par Fauvel lui-même.
Le fin matois, le rusé coquin qui tripotait des affaires généralement plus que véreuses, avait la défiance du renard.
Sans cesse il se tenait sur ses gardes. — Sa défiance s'éveillait dès qu'un visiteur venait chez lui sans une recommandation d'un de ses clients habituels.
En conséquence il se montra très circonspect avec l'inconnu qui se présentait.
Raymond avait repris son accent britannique.
— Master Fauvel? — demanda-l-il en saluant.
— C'est moi, monsieur.
D'un coup d'œil rapide et expérimenté le nouveau
venu examina la physionomie du bouquiniste, mais cette physionomie naturellement placide et volontairement insignifiante ne fournissait aucun indice de nature à former son opinion au sujet de l'homme auquel il allait avoir à faire.
— J'aurais à vous entretenir, monsieur, — lui dit-il.
— Veuillez entrer.
Antoine Fauvel livra passage au faux Anglais, et l'introduisit dans la grande pièce que nous connaissons et qui servait à la fois de cabinet de travail, de bibliothèque et de magasin.
— Qu'est-ce que c'est que cet oiseau-là? — se demandait-il tout en marchant. — Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai de la méfiance.
Raymond entama la conversation par ces mots :
— Je viens, monsieur, vous proposer une bonne afl'aire...
— Une bonne affaire, — répéta Fauvel en riant, — c'est comme ça que je les aime... Malheureusement elles sont rares à notre époque... — On ne les accueille que mieux quand elles se présentent. — De quoi s'agit-il?
— Je suis sujet anglais, monsieur.
— Je m'étais permis de le devinera votre accent.,.
— Avez-vous entendu parler de lord Georges Dudley?
— Il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu.
— C'est un des plus riches bibliophiles des Trois- Royaumes, et j'ai l'honneur d'être son secrétaire. — Lord Dudley sait que vous êtes un chercheur infatigable, toujours à la piste des choses les plus rares... un dénicheur heureux de merveilles... or, voulant ajouter de nouvelles richesses à sa bibliothèque déjà si riche, il m'a donné l'ordre de venir en France, à Paris, et de m'adresser à vous et à vos collègues... J'ai déjà visité ceux-ci : Clovis Henné, Depret, Cornet, Sauly, Duchemin, et j'ai fait chez eux d'agréables trouvailles. — Je vous réservais pour la bonne bouche, et je viens vous demander de me fournir quelques-uns de ces ouvrages plus que rares, uniques s'il se peut, qui sont l'orgueil et la joie d'un bibliophile vraiment digne de ce nom...
— Ah ! — dit Fauvel, après avoir écouté, — vous avez déjà fait des emplettes ?...
— Oui, et pour d'assez fortes sommes... chez Duchemin, principalement...
— Vous avez sans doute une liste des volumes que vous désirez.
— Non, car j'accepte sans distinction de genre ou d'époque tout ce qui a de la valeur.
— Très bien... — Je vais donc vous indiquer ce que j'ai de plus rare ici.
-r- Je vous en prie.
Le bouquiniste prit sur son bureau un cahier couvert d'écriture, et dit en le présentant au visiteur:
— Voici le catalogue manuscrit des ouvrages rares dont je suis détenteur... — Prenez la peine de le parcourir, et puisque vous êtes un connaisseur émérite vous conviendrez volontiers que nulle part on ne pourrait trouver mieux...
Raymond prit le catalogue et le lut avec une extrême attention, ligne par ligne.
Fauvel continua :
— Les titres devant lesquels j'ai tracé une petite croix à l'encre rouge sont ceux des ouvrages que je crois être seul à posséder... — ils valent des sommes considérables...
Soudain les yeux de Raymond se fixèrent sur une ligne du catalogue et parurent ne plus pouvoir s'en détacher.
Le bouquiniste, qni le suivait du regard, demanda :
— Vous avez trouvé un ouvrage qui vous plaît?
— Oui. — Je vois là le titre d'un volume que lord Dudley et moi nous cherchons depuis longtemps...
— Lequel, s'il vous plaît ?
— La vie du père Joseph...
Tout en parlant, Raymond observait à la dérobée Fauvel.
Celui-ci, trop fin et trop sur ses gardes pour ne pas
s'apercevoir de cet examen, si bien dissimulé qu'il fût, répondil :
— En effet, je possède ce volume...
— Voulez-vous me le montrer ?...
— Parfaitement bien.
Le bouquiniste alla prendre sur un des rayons de la bibliothèque un petit in-dix-huit à tranches rouges, relié en parchemin jauni par le temps.
Raymond le reçut de ses mains, l'ouvrit vivement à la première page qui portait le titre, et son œil courut à la date de la publication.
— C'est l'édition de 1701, de Chambéry, — dit Fauvel, étudiant à son tour le prétendu bibliophile qui répliqua tranquillement :
— Je le vois bien, et ce n'est pas du tout celle que j'espérais.
— Vous espériez mettre la main sur la première édition, la vraie, la belle, l'inestimable, qui fut publiée à Naples en 1665.
— J'en conviens.
— Eh bien, monsieur, c'était un espoir impossible à réaliser aussi bien ailleurs que chez moi... — L'édition de 1665 a disparu tout entière... — C'est à peine si on pourrait en trouver un ou deux exemplaires dans les bibliothèques de l'Etat...
Fauvel, qui se défiait de plus en plus, avait appuyé
sur ces derniers mots, en les soulignant en quelque sorte par l'intonation.
Raymond se débarrassa du volume en le posant sur le bureau, tandis que le bouquiniste examinait avec un redoublement d'attention le pseudo-secrétaire de lord Dudley.
Fromental, grimé et costumé ave^-art, était méconnaissable, nous le savons, mais il n'avait pu conserver son chapeau, et sa tête nue se trouvait livrée aux investigations soupçonneuses de Fauvel qui n'eut point de peine à s'apercevoir, malgré le grand talent de l'artiste capillaire, que son visiteur cachait sa véritable chevelure sous une perruque d'un blond ardent.
— Je flairais la chose, — se dit-il, — c'est tout bonnement une mouche qu'on envoie fureter ici...
Raymond avait terminé la lecture du catalogue.
— Eh bien! monsieur? — demanda Fauvel.
— Eh bien ! sans méconnaître la valeur de votre collection, je n'y vois rien qui puisse nous convenir, sauf deux ou trois ouvrages dont je me réserve de parler à lord Dudley par correspondance avant de traiter avec vous... Ceci me cause une déception... Je vous supposais bien autrement riche en raretés. — Chez M. Duchemin j'ai trouvé beaucoup mieux...
— Et quoi donc? — demanda Fauvel voulant à son tour faire causer le visiteur suspect.
— Mais, entre autres choses, les Mémoires du comte de Rochefort.
— Quelle édition, je vous prie?...
— Celle de 1649.
Fauvel eut un éclat de rire ironique.
— C'est tout bonnement impossible ! — dit-il ensuite. — Il n'existe en Europe qu'un seul exemplaire de cette édition... et il est à la bibliothèque de la rue Richelieu... — Duchemin vous a trompé... ou il a été trompé lui-même...
— Mais, j'ai lu la date...
— La date ne signifie rien... — H y a des iruqueuTs habiles ! — Oainaquille un titre. — On change un chiffre... — On imprime au besoin une page entière sur vieux papier, avec de vieux caractères et une encre adroitement pâlie. . . — Si c'était vraiment l'édition de 1649, ce volume vaudrait une fortune... Oui, monsieur, une fortune...
— Vous m'inquiétez... — Aurais-je été dupe ?...
— 11 faudrait voir le volume. — S'il n'est pas truqué— (ce que je refuse d'admettre jusqu'à preuve contraire), — c'est qu'il provient d'un vol commis au préjudice de la Bibliothèque nationale, car là seulement on pouvait se le procurer... — Ce ne serait point du reste la première fois que des misérables dépouillent les collections d*Etat !... — On evrait
prendre contre eux des précautions de nature à rendre toute récidive impossible !...
— Comment, on vole dans les bibliothèques? — dit Raymond avec un élonnement bien joué...
— Je ne sais si on y vole encore aujourd'hui, mais j'affirme qu'il y a quelques années on y volait beaucoup.
— Et les voleurs ont été pris?
— Je l'ignore, et j'en doute, car on n'a jamais entendu parler de leur punition, donc ils sont restés libres. — La police est si maladroite !
Raymond pensa :
— Ou Duchemin s'est trompé sur le compte de cet homme, ou c'est un coquin très habile, qui se tient sur ses gardes et ne donnera point barre sur lui.
Il ajouta, en quittant son siège:
— Je regrette beaucoup de vous avoir fait perdre inutilement une heure... — Dès que j'aurai une réponse de lord Dudley relative aux deux ou trois ouvrages remarqués par moi dans votre catalogue, j'aurai le plaisir de vous revoir.
— Toujours à vos ordres, monsieur.
Raymond se retira.
Tout en descendant l'escalier, il se demandait:
— Ce Fauvel est-il de bonne foi? — Suis-je sa dupe ? — Je crois que ,dans le doute il sera sage de le surveiller...
Le bouquiniste se disait de son côté, en refermant sa porte :
— Décidément, j'ai toujours mon flair d'autrefois !
— il m'a suffi d'un simple coup d'oeil pour voir à qui j'avais affaire. — Ah ! on cherche les voleurs des Bibliothèques... C'est au mieux... Mais ils sont plus malins que la police, les voleurs, et ne se laisseront pas prendra... il faudra que je prévienne Abraham...
— le vieux roublard saura se garer.
Fauvel était rentré dans son cabinet.
— Pendant que j'ai un moment de répit, — poursuivit-il, — je ferais bien de le mettre à profit pour déchiffrer si faire se peut le logogriphe du Testament Rouge... pour tâcher de découvrir ce que signifient les mots soulignés à l'encre rouge... ~ Ensuite je donnerai le volume à laver à Gendrin... — Cet Américain, le docteur Thompson, m'achètera probablement ce livre et la Vie du Père Joseph.,. — il est amateur, il est riche et ne marchande pas.— Ce sera peut-être un client hors ligne... — Je tâcherai de lui glisser en même temps les Mémoires du comte de Rocliefort... — De cette façon je serai débarrassé de tout. — Il ne me restera plus à placer que le manuscrit promis par Abraham... — Quant à celui-là, je connais en Allemagne quelqu'un qui me le payera ce qu'il vaut, et j'irai le porter moi-même.
En disant ce qui précède Fauvel avait [pressé le
ressort qui faisait pivoter tout un panneau de la bibliothèque et démasquait la porte de la chambre noire.
Il entra dans cette chambre, prit le Testament Rouge, referma la porte, remit à sa place le panneau mobile, revint s'asseoir à son bureau et ouvrit le volume à la page qu'il avait marquée d'un morceau de papier en guise de signet.
Prenant alors une loupe, il examina les traits à l'encre rouge tracés sur les trois pages 20, 21 et 22...
Il y avait des lettres soulignées seulement par un point, et des mots entiers soulignés par une barre.
— Qu'est-ce que signifient ces remarques? — se demanda le bouquiniste pensif. — Celui qui les a tracées avait certainement un motif... — à coup sûr elles cachent une pensée secrète... mais quelle est la clef du mystère ? — J'ai lu jadis un ouvrage qui traitait de correspondances secrètes au moyen de journaux, dont les mots soulignés donnaient des phrases par leur assemblage . . Tantôt on prenait les mots par la fin du journal, et tantôt par la tête... — Est-ce que Poriginal quia souligné ces lettres et ces mots aurait usé de ce moyen?... ce serait l'enfance de l'art!... — voyons un peu cela!...
Antoine Fauvel prit une plume, étala sur son bureau une feuille de papier, et commença à écrire, à la suite les uns des autres, les lettres et les mots soulignés à l'encre rouge.
Ce travail de patience, quoique des plus simples, fut assez long, car il fallait ne rien oublier.
Quand il fut terminé les lettres et les mots écrits présentaient la forme suivante :
ChâleaudesGrangesdeMerlaFontainedixseptième dallenoiredelachapelleencomplantàpartirducoingau che
Fauvel lut le tout d'un seul trait.
— Il me semble que cela offre un sens... — se dit-il, et il relut, en séparant les mots par la pensée :
Château des Granges-de-Mer-la-Fontaine; dixseptième dalle noire de la chapelle; en comptant à partir du coin gauche.