III
« Voilà bien trois phrases complètes, — poursuivit le bouquiniste. — Ceci, je n'en puis douter, a été écrit avec intention. — Ces phrases sont, à coup sûr, l'indication d'une chose mystérieuse... — Est-ce que par hasard, j'aurais un secret d'or entre les mains?...
11 se mit à étudier les phrases avec un soin tout particulier. — Il compta les mots dont leur ensemble se composait.
— Vingt et un mots... — murmura-t-il, — et chacune des trois phrases est composée de sept mots. — C'est trop singulier pour être le résultat d'un hasard... — Dans ce compte de mots, il y a certainement une intention...
De nouveau, il relut.
— Château des Granges de Mer-la-Fontaine...— Ce nom ne m'est point inconnu, — fit-il en s'interrompant. — Je l'ai déjà entendu prononcer quelque part, j'en suis certain...— Où donc? — Par qui? — Je ne me souviens pas, mais il faut que je me souvienne..*
Les coudes appuyés sur son bureau, la tête enfouie dans ses mains, Antoine Fauvel ferma les yeux et ouvrit une à une les cases de son cerveau affectées à la mémoire.
Soudain il releva la tête. — Une expression de joie vive et de triomphe illuminait ses traits.
— Je me souviens!... Je me souviens! — dit-il presque à voix haute. — Le château des Granges de
Mer-la-Fontaine est une propriété du feu comte de Thonnerieux... — C'est ma sœur qui, plus d'une fois, en a prononcé le nom devant moi.
Après avoir réfléchi de nouveau pendant quelques secondes, il ajouta :
— Je crois bien que j'ai trouvé. — Voyons donc. .. 11 reprit la plume et poursuivit^ d'une voix que la
fièvre intérieure rendait tremblante:
— Trois phrases, composées chacune de sept mots. .. — Les médailles commémoratives distribuées aux enfants nés le même jour que sa fille portent trois mois sur une de leurs faces, et chacun de ces mots superposés doit appartenir à une phrase différente... — C'est là qu^est le secret, et j'en tiens la clef!
Antoine Fauvel écrivit les uns au-dessous des autres les trois phrases :
« Château des Granges- de-Mer-la-Fom laine.
» Dix-septième dalle noire de la chapelle,
» En coynptant à partir du coin gauche.
Ceci fait, entre chaque mot, sur la hauteur des trois lignes, il tira une barre qui donna aux phrases l'aspect suivant :
Châteiu
des
Granges
de
Mer •
la
Fontaine
Dix
septième
dalle
noire
de
la
chapelle
Ko
comptant
partir
du
coin
gauche
Puis il examina chaque case.
— J'avais raison, — dit-il en fixant ses regards sur la troisième. — Voici les mots gravés sur la médaille donnée à mon neveu, le fils de l'avocat Labarre... — Chacune des médailles distribuées aux autres enfants porte ainsi trois mots, ce qui fait qu'en réunissant les médailles on peut reconstituer les trois phrases, mais pourquoi donc a-t-on fait ces marques sur ce livre?,..
Après de nouvelles réflexions, il ajouta:
— Eh ! parbleu ! cela va de soi ! Les phrases indiquent l'endroit où est cachée la fortune du comte, et le voleur du testament aura été volé... 11 pensait y trouver la désignation de la cachette, tandis que M. de Thonnerieux ne faisait certainement qu'indiquer ce livre auquel il fallait recourir pour connaître le nid des millions. . . Or ce volume ayant été soustrait à la Bibliothèque nationale, tout indice disparaît avec lui, et on le cherche. — La police elle-même met son monde en campagne. — • Le secret d'or en vaut la peine, et le secret d'or est à moi, puisque je le possède en possédant ce livre 1 — Les millions disparus du comte de Thonnerieux sont au Château des Granges de Mer-la-Fontaine... — Ils m'appartiendront.
» Quand je pense que je voulais vendre ce volume qui renferme pour moi la richesse... une richesse
énorme... dépassant de cent coudées tous mes rêves !... — Allons donc! il ne sortira pas de mes mains... — je me ferais tuer pour le défendre, s'ille fallait...
)) Avant huit jours j'aurai trouvé moyen de pénétrer dans la chapelle du château des Granges... Je compterai, à partir du coin gauche, jusqu'à la dix-septième dalle noire... — C'est sous cette dalle que se trouve la fortune du comte... les liasses de billets de banque entassés, les rouleaux d'or... — A moi cette fortune... à moi, tout I !
Antoine Fauvel avait l'air d'un homme en délire, d'un fiévreux au plus fort de son accès.
Ses yeux étaient hagards, ses gestes brusques et désordonnés.
La sueur mouillait ses tempes.
Il serrait avec une sorte de passion contre sa poitrine le précieux bouquin.
Un coup de sonnette retentit à la porte du logement.
L'exaltationde Fauveltombabrusquement, comme une douche d'eau glacée.
Endeux bonds, avecunesouplesse déjeune homme, il courut appuyer sur le bouton qui mettait en mouvement un panneau de la bibliothèque, il réintégra le Testament Rouge dans la chambre noire et, lorsque tout fut remis en place, il alla ouvrir.
Le visiteur impatient du retard venait de sonner pour la seconde fois.
Ce viiiteur, était Jacques Lagarde.
— Bonjour, moucher monsieur Fauvel... — dit- il au libraire en lui tendant la main.
— Bonjour, monsieur le docteur, — répondit le maître du logis en serrant la main tendue, — quel bon vent vous amène?... — Entrez donc...
Et il introduisit le pseudo-Thompson dans son cabinet.
— Une affaire m'ayant conduit dans ce quartier, — répliqua Jacques, — j'en ai profité pour monter chez vous. — J'aurai à vous prier de me procurer le plus vite possible un ouvrage qui me fait défaut.
— Lequel?
Jacques Lagarde cita le titre d'une revue scientifique publiée par livraisons mensuelles depuis plusieurs années.
— Est-ce la collection que vous voulez avoir? — demanda Fauvel.
— La collection très complète, oui.
— Ce sera possible, quoique les premiers numéros soient devenus rares... Je prends note.
— Quand serez-vous en mesure de me livrer cela?
— Demain soir... — Après-demain matin au plus tard...
— C'est au mieux. — Maintenant, parlons d'autre
chose... — OÙ en sont vos négociations au sujet des fameux volumes dont vous m'avez parlé et que je serais très désireux de posséder dans 'ma bibliothèque?
— Quels volumes ? — fit le bouquiniste, feignant de ne pas se souvenir,
— Avez-vousdoncla mémoire si courte ?... Il s'agit de la Vie du père Joseph et du Testament Rouge, Mémohes du sieur de Laffémas.
— Ah! très bien... j'y suis maintenant. Que voulez-vous, j'ai tant de choses dans la tête!... Souvent je ne sais plus à laquelle on fait allusion... Je n'ai d'ailleurs rien de satisfaisant à vous apprendre... Il faut porter votre deuil, monsieur le docteur, de ces raretés bibliographiques...
— Pourquoi donc? — demanda Jacques avec inquiétude.
— Pour une raison bien simple et sans réplique... — J'ai reçu ce matin une lettre m'annonçant qu'un amateur russe millionnaire venait d'acheter la biblio, thèque complète que j'espérais moi-même acquérir, et dont faisaient partie les deux ouvrages en question.
— Ah! vous avez reçu ce matin cette fâcheuse lettre?... — fit le médecin d'un ton où se devinait un peu d'incrédulité.
— Oui... — je l'ai laissée dans ma chambre... je
puis la mettre sous vos yeux si vous le désirez;...
Jacques avait envie de répondre: Oui, pour prendre Fauvel en flagrant délit dimposture, mais la réflexion l'arrêta.
Le mensonge du bouquiniste venait de faire naître dans son esprit cette pensée :
— Aurait-il découvert le secret du livre?... — A tout hasard il faut le ménager et veiller sur lui... — il ajouta, mais à voix haute: — C'est complètement inutile. — Je vous crois sur parole, mon cher monsieur Fauvel... — Mais pour vous comme pour moi je regrette cet insuccès...
— Je le regrette aussi et plus que vous, car vous n'y perdez qu'une satisfaction d'amour-propre, et j'y perds, moi, la forte somme que j'aurais gagnée... Je tiens cependant à votre disposition les Mémoires du comte de Rochefort.
— Je les prends. — Envoyez-les moi demain avec le grand ouvrage que vous devez me fournir...
— C'est entendu...
— Ah ! — fit Jacques tout à coup. — Moi aussi j'oubliais que j'ai un service à vous demander...
— Toujours à vos ordres... — Quel est ce service ?
— J'ai appris qu'il y avait une précieuse collection de livres à vendre aux environs de Paris... — C'est mon secrétaire qui a déniché cela...
— Eh bien !
— Eh bien I je ne voudrais point acheter sans avoir auprès de moi un homme très compétent pour me guider... J'ai pensé à vous... — Voulez-vous, pour cet achat, me servir d'expert? — Il va sans dire que vous serez largement rémunéré...
— Parfaitement... — Je ferai ce que vous désirez, et sans rémunération, pour l'unique plaisir de vous être agréable et utile...
— Vous êtes, en vérité, trop aimable.
— Pas du tout, vous êtes un assez bon client pour que je sois très enchanté de vous rendre ce petit service... — A quand l'expertise?...
— Elle aura lieu dans quatre ou cinq jours.
— Ah! diable! — dit Fauvel en se grattant l'oreille, — ah! diable !
— Ya-t-il une difficulté?
— Oui. — D'ici à quatre ou cinq jours, je vais être obligé de faire un voyage.
— Ne peut-il se remettre?
— Impossible.
— Et votre absencedurera longtemps? — demanda Jacques anxieux.
— Je ne pourrais en préciser la durée... Cela dépendra. — C'est un voyage d'affaires. — Ces affaires me retiendront plus ou moins.
— Alors, je vais m'arranger de manière à ce
que l'expertise puisse avoir lieu avant votre départ.
— Est-ce loin de Paris que nous devons aller?...
— Non, c'est près de Créteil. Je possède une villa de ce côté... Nous pourrions coucher chez moi, et nous rendre le lendemain matin à la propriété de la personne qui veut vendre. . .
— Dans ces conditioas, c'est parfait. — Pendant trois jours, je suis votre homme... Ensuite ne comptez plus sur moi qu'après mon voyage... Je partirai lundi prochain...
— Ce sera cette semaine... Je vous ferai prévenir dans la journée et je viendrai vous prendre le soir...
Les deux hommes échangèrent une poignée de main, comme au moment de l'arrivée, et Jacques se retira en se posant une série de questions qui pour lui constituaient une série de problèmes.
— Où ce vieux gredin peut-il aller? — se demandait-il.
(( Pourquoi ne veut-il plus me vendre aujourd'hui le Testament Rouge qui, j'en suis sûr, est en sa possession?
» A-t-il découvert le secret renfermé dans ce volume et concernant la fortune du comte de Thonnerieux?...
» Cette découverte est non seulement possible, mais probable.
» En lavant à l'acide les estampilles de la Biblio-
thèque nationale sur les pages du livre, il aura vu les trails à l'encre rouge soulignant des lettres et des mots... — il s'en sera inquiété... — Il aura cherché à comprendre, et il aura trouvé le mot du logogriphe...
» Ehl tonnerre, m'y voici! — ajouta Jacques tout à coup. — Pour moi le nom de Fauvel suffit à éclairer complètement cette affaire!... — La sœur du bouquiniste était la femme de l'avocat Labarre... — Son neveu a reçu une médaille, et la médaille du neveu a donné. à l'oncle la clef du mystère! — Impossible d'en douter, il connaît le secret du comte de Thonnericux et veut s'approprier la fortune.
» Voilà le motif de son départ.
» Voilà pourquoi il refuse de me vendre le Testatament Rouge.
» Ce serait bien calculé, bien combiné, si je n'étais pas là! — Mais je suis là, et tu comptes sans moi, Fauvel ! »
De retour à l'hôtel de la rue de Miromesnil, Jacques Lagarde confia à Pascal tout ce qui se passait dans son esprit.
— Il faut agir ! — dit le jeune homme.
— Sans doute ; mais je ne puis agir avant que les travaux soient terminés au Petit-Castel...
— Eh bien, il faut les presser encore...
— J'irai demain, et je ramènerai Marthe...
— OÙ en est l'installation de mon laboratoire?
— Elle est complète.
— Bien. — Fais donner, je te prie^ l'ordre d'atteler...
— Où vas-tu ?
— Rue Barbette, au Marais, chercher des appareils de chimie qui me sont nécessaires... — J'ai des travaux à faire, ce soir... — J'aurai besoin d'une certaine provision d'anthracite et de charbon de bois...
— En rentrant, tu trouveras cela dans l'annexe du laboratoire... — Pas d'autres recornmandations à m'adresser ?
— Pas d'autres.
— Je vais transmettre tes ordres à l'Alsacien... Pascal quitta son complice.
Vingt minutes plus tard la voiture était attelée et le docteur Thompson partait pour la rue Barbette.
En rentrant chez lui, Raymond Fromental avait trouvé un mot laconique lui enjoignant de se rendre sans le moindre retard à la préfecture.
Il ne prit que le temps de changer de costume et obéit.
Le chef, qui l'attendait, le reçut aussitôt et lui demanda :
— Eh bien ! mon cher Raymond, avez-vous découvert quelque chose ?
— Malheureusement non, monsieur, — répondit Fromental avec tristesse. — Et cependant, ce matin, j'ai cru tenir une bonne piste...
— Mettez-moi au courant.
En peu de mots Raymond raconta l'emploi de sa matinée, ses visites successives au libraire Duchemin et au bouquiniste Antoine Fauvel.
— Eh bien, mon cher collaborateur, — reprit le
ni. 7
chef quand ce bref récit fut achevé, pendant que vous cherchez vainement les voleurs de livres, ceuxci ne désarment pas... — Voici un rapport du commissaire de poUce du quartier Sainte-Geneviève qui m'annonce qu'un vol vient d'être commis à la Bibliothèque de son quartier.
— Encore ! — murmura Raymond.
— Et, soyez-en convaincu, ce ne sera pas le dernier... — Les voleurs, voyant que les journaux ne parlent point de leurs exploits, supposent, sans le moindre doute, que les larcins passent inaperçus et, ne craignant pas qu'une surveillance dangereuse pour eux soit organisée, ils recommencent... — L'impunité leur donne une audace incroyable !!
— Eh bien ! monsieur, — répliqua Raymond avec une sourde colère, — l'impunité qui les enhardit touche à son terme! — Avant huit jours j'aurai mis la main sur les coupables... — Veuillez me confier le rapport du commissaire de police...
— Le voici. — Puissiez-vous réussir! — Souvenezvous qu'en travaillant pour nous, vous travaillez aussi pour votre affranchissement.
— Ne craignez pas que je l'oublie, monsieur... Raymond remonta dans le fiacre qui l'avait amené
à la Préfecture, se fit conduire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, et demanda le conservateur dont était connu.
LA FÉE DES SAULES iU
— Je viens d'apprendre, monsieur, que vous avez été victime d'un nouveau vol, — lui dit-il.
— En effet... — Un manuscrit précieux a disparu hier...
— Il avait été communiqué?
— Oui. — Le bulletin de demande en fait foi. — Voici ce bulletin. — Inutile d'ajouter qu'il porte un faux nom et une fausse adresse, conformes d'ailleurs au nom et à l'adresse indiqués sur le bulletin personnel, qu'on délivre à chaque lecteur au moment de son entrée, et qu'il doit rendre visé à la sortie, lorsqu'il a restitué l'ouvrage communiqué. — Ce bulletin personnel le voilà, avec un visa faux.
— Vous souvenez-vous de la personne à qui communication du manuscrit a été faite?
— Je m'en souviens d'une façon très vague, car au moment où j'inscrivais sur le bulletin mes indications de recherches, il me fallait répondre à un lecteur parlant mal le français et que j'avais de la peine à comprendre... un étranger... un juif, sans doute, qui me demandait un ouvrage en langue hébraïque.
— Ne vous semble-t-il pas probable que cet homme était un compère, accaparant votre attention pour la détourner du demandeur du manuscrit volé ?
— Peut-être... c'est possible... Mais vous conviendrez que je ne pouvais concevoir aucun soupçon...
— Quant au demandeur du manuscrit, vous l'avez peu remarqué, mais, si peu que ce soit, il a dû vous laisser un souvenir quelconque...
— Je crois voir sa figure comme à travers un nuage... Une figure pâle et maigre...
— Avec des cheveux blonds?
— Oui, c'est cela.
— Eh! parbleu! c'est le voleur! — s'écria Raymond, — c'est le jeune homme qui est allé proposer à Duchemin la Vie du père Joseph. — Je tiens la piste 1...
— Vous connaissez cet homme? — demanda le conservateur vivement.
— Pas encore, mais je le connaîtrai bientôt. ~ Encore un mot: — comment peut-on emporter les volumes dérobés, sans que vous vous aperceviez à l'instant même de la soustraction?...
— On le peut de deux manières. — Pour la première on doit avoir de faux bulletins personnels blancs que l'on met à la place de ceux sur lesquels on inscrit les volumes confiés aux lecteurs... — On glisse le bulletin dans sa poche en même temps que le volume, et à la sortie on donne un bulletin blanc, comme si Ton n'avait fait que consulter les encyclopédies qui sont à la disposition de tout le monde sur les rayons publics, avec les catalogues... — Dans le second cas, on contrefait le visa sur le bulletin...
— C'est bien, monsieur. Demain, dès l'ouverture de la Bibliothèque, vous aurez ici des observateurs dont la leçon sera faite d'avance.
Raymond retourna à la Préfecture, prit ses mesures, choisit des collaborateurs en qui il avait confiance, leur donna rendez-vous pour le lendemain et, sa journée étant finie, rentra chez lui où il se mit à penser à son cher Paul, qu'il n'avait pas vu depuis deux jours.
Le docteur Thompson, nous l'avons dit, était sorti pour se rendre rue Barbette, chez un marchand d'appareils de physique et de chimie auquel il avait déjà fait de nombreux achats pour garnir ]son laboratoire :
Le marchand le reconnut et lui demanda:
— Avez-vous encore besoin de mes services, monsieur le docteur?
— Oui, monsieur; il me faudrait un pulvérisateur des liquides, de Dewaz, complet... — Voulez-vous avoir l'obligeance de m*en préparer un...
— Quel numéro ?
— Je voudrais que le flacon puisse contenir de cent à cent cinquante grammes de chloroforme ou de kérosélène...
— C'est l'appareil n° 1 qu'il vous faut... Désirezvous l'emporter?
— Oui, j'ai là ma voiture...
Le marchand donna des ordres et reprit, tandis qu'un commis apprêtait l'appareil demandé :
— Est-ce que vous vous servez du kérosélène pour vos inhalations, monsieur le docteur?
— Oui, beaucoup.
— Vous ne préférez pas le chloroforme ?
— Je préfère l'emploi du kérosélène... (1)
— Me permettez-vous de vous demanderpourquoi?
— Il procure l'anesthésie plus promptement, presque instantanément, et il a moins d'odeur que le chloroforme, dont l'emploi est très dangereux...
— G'estunanesthésiquepeu en usage en France...
— Je le sais, mais en Amérique, mon pays, nous nous en servons généralement pour l'anesthésie médicale, pour l'anesthésie chirurgicale et pour l'anesthésie obstétricale.
— Combien vous faut-il de temps pour endormir un sujet avec du kérosélène?...
(i) Le kérosélène ou kéroforme, produit récemment employé en Amérique, provenant de la distillation du charbon, ayant peu d'odeur et une action presque instantanée. Il anéantit promptement la connaissance et laisse au réveil un sentiment d'isolement et de profond oubli. (Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. — Anesthésie. — Médecine légale. — Tome IV, page 199. — 4« alinéa.)
— Deux minutes au plus. — Souvent moins. -- Etl'anesthésie dure?
— Elle peut durer sans danger douze minutes...
— Avec suppression complète de la sensibilité?...
— Complète.
Le commis apporta l'appareil pulvérisateur qu'il avait été chargé de mettre en ordre.
Cet appareil consistait en une boîte au milieu de laquelle se trouvait un flacon dont le col était garni d'un tube, coupé par un autre tube vertical au sommet et fermant par une clef. — A l'une des extrémités du tube vertical s'ajustait un tuyau de caoutchouc terminé par deuxboules creuses servant à la pression qui devait pulvériser le liquide.
— Vous êtes au courant de la marche à suivre? — demanda le marchand au docteur.
— Très bien .. — La clef ouverte, il suffit de presser la dernière des boules pour obtenir la pulvérisation et envoyer le liquide pulvérulent sur la partie que l'on veut frapper d'anesthésie. — J'ai fait usage déjà de ce modèle. — Veuillez me fermer la boîte...
Le commis obéit.
Jacques paya, prit le petit paquet, remonta en voiture et se fit conduire à l'hôtel de la rue de Miromesnil.
Après le dîner, il laissa Pascal donner un coup
d'œil aux travaux accomplis pendant la journée et gagna son laboratoire.
Il y passa une partie de la nuit.
Laissons-le se livrer à quelque œuvre de ténèbres et rejoignons Raymond Fromental.
Le père de Paul, harcelé par les préoccupations qui nous sont connues, avait passé une très mauvaise nuit.
Il se leva de grand matin et partit pour le logement de la rue Meslay où il avait donné rendez-vous aux collaborateurs en sous-ordre choisis la veille à la Préfecture.
Le rendez-vous était pour huit heures précises. Tout le monde fut exact.
Raymond raconta brièvement à ses auditeurs attentifs ce qu'il savait an sujet des vols de livres commis dans les bibliothèques, assigna les postes d'observation et expliqua la manière dont la surveillance devait s'exercer.
Deux hommes reçurent l'ordre de se rendre à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève.
Deux à la Bibliothèque Mazarine.
Deux à la Bibliothèque de l'Arsenal.
Deux enfin à la Bibliothèque de la rue de Richelieu.
Fromental accompagnait ces derniers.
La consigne était de s'installer dans les salles de
travail, dès l'ouverture, pour n'en sortir qu'au moment de la fermeture, de paraître s'absorber en un travail de recherches scientifiques et de prendre force notes, tout en surveillant très attentivement les lecteurs qui auraient demandé communication des ouvrages rares, et qui leur seraient désignés par les employés de la Bibliothèque.
La journée se passa sans amener le moindre résultat et, après avoir fait leur rapport à Raymond dans un lieu convenu, les hommes se séparèrent pour revenir prendre le lendemain, aux mêmes endroits, leur surveillance.
Quittons-les momentanément, et prions nos lecteurs de nous accompagner de nouveau à Saint- Maur, au Petit-Castel.
Marthe, après le départ du docteur, était retournée dans le parc et s'était acheminée vers la berge où PaulFromental, la veille, avait attaché son bateau.
Une irrésistible attraction obhgeait la jeune fille à prendre ce chemin.
Elle ne comprenait pas et ne cherchait pas à comprendre ce qui se passait en elle, mais elle ne songeait même point à lutter contre le courant tout nouveau qui l'entraînait.
Paul, — ou du moins le jeune homme qu'elle croyait se nommer ainsi, — s'était emparé de toute son âme, de sa pensée entière.
Elle ne se demandait pas: — Est-ce de l'amour que j'éprouve pour lui ? — Mais elle avait soif de le revoir, de lui parler, d'entendre sa voix dont le souvenir seul faisait vibrer toutes les fibres de son cœur.
A ce sentiment inconnu d'elle jusqu'à ce jour et si doux, quel que fût son nom, se mêlait une émotion craintive et douloureuse.
Marthe frissonnait en se rappelant que le docteur lui avait dit :
— Dans deux jours au plus tard je vous ramènerai à Paris...
Partir ! Quitter brusquement le Petit-Castel sans avoir revu le jeune pêcheur, c'était risquer de ne le revoir jamais!
Or, à cet inconnu, — elle le comprenait instinctivement, — sa vie appartenait désormais.
Etre pour toujours séparée de lui, c'était ne plus vivre.
Mais Paul, accaparé par son ami Fabien de Ghatelux, n'avait point ramené son bateau près de la berge.
Le lendemain, après une nuit de sommeil fiévreux hanté par des songes de mauvais présage, Marthe vint dès le matin au bord de la rivière.
Paul n'était pas là, et la matinée tout entière s'écoula sans qu'elle le vît.
Attristée déjà par le souvenir des rêves de la nuit précédente, Marthe s'assombrit encore.
C'est à peine s'illui fut possible de prendre quelque nourriture.
Elle revint s'asseoir sur le banc rustique, sous les grands marronniers à fleurs roses, tenant à la main un livre que cette fois elle ne lisait pas, et elle y passa de longues heures, interrogeant du regard les rives opposées, dévorant des yeux les bateaux qui glissaient sur la Marne, espérant toujours, mais en vain, voir s'y détacher la silhouette élégante du jeune homme.
Pendant cette attente toujours déçue que faisait Paul, lui-même fort épris, nous le savons, de la Fée des Saules?
La veille, une partie de pêche, on s'en souvient peut-être, avait été projetée par La Fouine, Fabien et lui.
Il aurait voulu aller jeter la ligne le long des berges du Petit-Castel, mais la Fouine qui, en raison de sa grande expérience, s'attribuait la haute main sur les opérations de cette campagne, en avait décidé autrement; il tenait à conduire les jeunes gens vers une autre partie de la rivière, et Paul, dans la crainte de se trahir n'osant formuler aucune objection, se soumettait bien malgré lui.
Le lendemain matin, dès l'aube, on partit, tour-
naiit le dos à cette partie de la Marne où le Petit Castel se mirait dans l'eau verte.
La vieille Madeleine devait apporter le déjeuner, entre onze heures et midi, à un endroit désigné.
On se reposerait en mangeant sur l'herbe, soas les grands arbres.
La Fouine était venu en bateau chercher les deux amis.
On pécha, — on déjeuna, — on se remit ensuite à pêcher, et le soir on revint à la maisonnette avec une formidable cargaison de poissons de toutes sortes.
Malgré ces distractions à outrance, Paul avait été triste et silencieux pendant toute la journée, triste à tel point que Madeleine, attribuant ce mutisme et cette mélancolie à une souffrance physique, en avait conçu de l'inquiétude et s'était mise à le presser de questions.
Naturellement le jeune homme, voulant garder son secret aussi bien avec Madeleine qu'avec Fabien de Ghatelux, s'était contenté de répondre qu'il ne souffrait nullement, et la vieille servante avait dû, quoique mal convaincue, se contenter de cette réponse.
Fabien, lui aussi, s'était aperçu de la mélancolie de Paul, sans chercher, par discrétion, à en approfondir la cause, si bien que, craignant de gêner son ami, il partit pour Paris le soir même au lieu de passer deux ou trois jours à Port-Gréteil, ainsi qu'il en avait formé le projet.
De cette façon le fils de Raymond se trouvait libre, et le sentiment de sa liberté lui causait une profonde allégeance.
Il se promettait d'aller, dès le lendemain matin, passer de longues heures sur la rivière aux alentours du Petit'Castel.
S'il l'eut osé, il y serait allé tout de suite, malgré la nuit, ne fût-ce que pour voir, ou tout au moins pour entrevoir au milieu des ténèbres la demeure de la Fée aux Saules.
Malgré la fatigue résultant d'une longue journée de pêche il ne ferma pour ainsi dire pas les yeux pendant cette nuit-là dont les minutes lui parurent interminables.
Debout au point du jour, il prit son bateau et fit force de rames dans la direction de la propriété du docteur Thompson.
Celte sortie hâtive n'avait d'autre but que de tromper son impatience. — Il n'espérait point que la jeune enchanteresse qu'il adorait s'offrît à ses regards, à cette heure ultramatinale où, selon toute apparence, elle dormait d'un profond sommeil.
Qu'on juge de ce qu'il dut éprouver en apercevant Marthe sur la berge, les yeux tournés vers lui.
Son cœur se mit à battre avec violence ; mais, par une singulière contradiction, ses mains manièrent les avirons avec moins de vigueur, et la marche du bateau se ralentit.
En quittant la maisonnette louée par son père il n'avait qu'une idée, qu'une ambition, qu'un rêve, voir la Fée aux Saules, tomber à ses genoux, lui dire qu'il l'aimait, qu'il l'adorait, et la supplier de lui rendre amour pour amour.
Maintenant qu'elle était tout près de lui, presque à portée de sa voix, il se sentait envahi par une insurmontable timidité; — il lui semblaitimpossible de réaliser les projets formés un instant auparavant.
— Je ne puis pas, je ne dois pas aller dire à cette jeune fille que je l'aime... — pensait-il, — sais-je seulement si elle est libre?
Presque aussitôt, il ajoutait :
— Oui, elle est libre, ses paroles m'ont permis de le comprendre, mais je n'oserai jamais lui faire l'aveu de mes sentiments... Si elle allait les repousser... si elle allait m'arrêter dès les premiers mots?...
Et, ses poignets faiblissant de plus en plus, les avirons pendaient inertes ; — si le bateau avançait encore c'était par l'impulsion de la vitesse acquise, mais cette vitesse diminuait, et l'embarcation courait grand risque de s'arrêter tout à fait et même de reculer, entraînée au fil de l'eau.
Les yeux de Paul cependant ne quittaient pas la Fée aux Saules qui l'avait reconnu de loin et qui, l'une de ses mains appuyée sur son cœur pour en comprimer les battements, attendait sa venue.
Marthe dans son immobilité, dans sa pose à la fois si naturelle et si gracieuse, ressemblait à la plus exquise des statues.
Soudain Paul tressaillit et devint très pâle.
Il ressentit une commotion morale si violente qu'elle réagissait douloureusement sur le physique.
Un homme jeune encore, que l'épaisseur des feuillages du petit parc avait caché jusqu'à ce moment,
et dont la distance ne lui permettait pas de distinguer les traits, venait d'apparaître à l'improviste derrière la Fée aux saules qui, sans le moindre doute, ne se doutait point de son approche.
Pour l'avertir de sa présence il lui toucha l'épaule.
Marthe se retourna vivement avec une expression d'effroi, mais rassurée aussitôt elle tendit en souriant la main à celui qui venait la surprendre et, se haussant un peu sur la pointe des pieds, lui présenta son front qu'il effleura de ses lèvres en se penchant vers elle.
La vue de ce baiser fit courir un frisson sur la chair de Paul.
La jalousie le mordait au cœur.
— Cet homme paraît trop jeune pour être son père... — se dit-il avec un accès de rage folle. — Estce son mari?... Est-ce son amant?...
A peine avait-il eu le temps de se poser cette question insoluble qu'il vit la jeune femme placer son bras sur celui que lui oÊfraitle nouveau venu et [disparaître avec lui sous les arbres, en jetant en arrière du côté de la Marne un regard dont il ne put saisir l'expression désolée.
Ce que Paul ne pouvait savoir, nos lecteurs le savent déjà.
Le nouveau venu n'était autre que Jacques La-
garde, autrement dit le docteur Thompson qui, arrivant au Petit'Castel et ne trouvant point Marthe à l'habitation, avait pris le parti de se mettre à sa recherche, dans le parc, recherche couronnée d'un prompt succès.
— Déjà debout, chère enfant î ! — lui dit Jacques,
— je ne vous croyais pas si matinale...
Marthe, surprise dans son amoureuse rêverie, éprouva un embarras passager, mais elle était trop fille d'Eve pour ne point se remettre bien vite et pour ne pas posséder cet art que toutes les femmes possèdent, l'art de dissimuler.
— J'ai mal dormi celte nuit, monsieur le docteur,
— dit-elle, — je me suis levée de bonne heure et je respirais avec délices l'air frais du matin.
— Que rcgardiez-vous donc avec une attention si grande? — continua Jacques Lagarde.
— Une barque... celle d'un pêcheur qui levait ses filets. Je voulais voir s'il prenait du poisson.
Cette réponse était plausible. Le pseudo-Thompson, quoiqu'il fût d'une nature soupçonneuse, s*en contenta.
— Mais vous, monsieur le docteur, — dit Marthe à son tour, — il a fallu que vous soyez bien autrement matinal que moi pour vous trouver à pareille heure au Petit-Castel...
— Je suis venu de grand matin, c'est vrai, — jo
voulais m'assurer de visu que les travaux avancent. — - L'entrepreneurm'adit hier qu'ils seraient complètement terminés ce soir...
— C'est ce qu'il m'a répété tout à l'heure...
— Et, — demanda Marthe d'une voix un peu hésitante, — vous venez, j'espère, passer la journée avec moi?...
— Je viens vous chercher, chère enfant, et nous allons retourner ensemble à Paris...
En entendant ces mots la fille de Périne ne put réprimer un tressaillement.
Jacques sentit trembler le bras qui s'appuyait sur le sien.
— Qu'avez-vous donc ? — demanda-t-il en faisant halte et regardant Marthe fixement, les yeux dans les yeux.
— Mais je n'ai rien.... — balbutia-t-elle... — absolument rien...
— Vous avez quelque chose... — un frisson sou-^ dain vous a secouée et vous voilà toute pâle...
— Je vous assure...
— Pourquoi me cacher votre pensée? — interrompit Jacques. — Soyez franche... Cette idée de retour à Paris vous est désagréable... Elle vous effraye...
— Mais non, monsieur le docteur, je vous l'affirme... — Si j'ai eu un mouvement que vous avez
remarqué... si j'ai pâli, ce qui est possible, en vous entendant me dire que vous veniez me chercher, ce n'est point par effroi... C'est par inquiétude...
— Inquiétude de quoi?
— J'ai pensé tout à coup que j'allais avoir à faire mon entrée dans votre hôtel, moi pauvre fille, au milieu d'un luxe et d'un monde brillant qui me sont inconnus, où je me trouverai dépaysée et peut-être ridicule...
— Ridicule, ma chère enfant, vous ne pouvez pas l'être! — répliqua Jacques Lagarde en souriant malgré lui de la naïveté de Marthe ; — quant au monde qui vous épouvante, vous y serez vite acclimatée...
— J'aime passionnément la campagne, et je m'habituais à l'existence si calme et si douce que je menais ici, grâce à vous...
— Bref, vous regrettez de quitter cette existence champêtre ?
— J'en conviens.
— Je regrette donc, chère enfant, de ne pouvoir vous laisser la continuer indéfiniment, car je désire par-dessus tout vous être agréable ; mais votre retour à Paris est nécessaire. — Je veux que vous partagiez avec ma cousine Angèle la direction de ma maison.
— Je ferai de mon mieux, — balbutia Marthe, — et je tâcherai de justifier la confiance que vous voulez bien me témoigner.
— Rien ne vous relient d'ailleurs ici... — dit Jacques pris d'un soupçon au moment précis où la fille de Périne parlait de confiance.
— Oh! rien!! absolument rien!! — répondit vivement l'orpheline pour cacher son trouble.
— Alors vous ne regretterez pas longtemps le Petit-Castel, car à Paris votre vie sera si bien remplie qu'il n'y aura point de place pour l'ennui ! D'ailleurs, puisque vous vous plaisiez au Petit-Castel, je vous promets que nous y reviendrons de temps en temps.
— Sera-t-il encore ici, lui, quand nous reviendrons? — se demanda Marthe; puis, tout haut : — Et quand partirons-nous, monsieur le docteur?
— Dès que vous aurez fait votre malle et que vous serez habillée... J'ai une voiture qui nous conduira...
— Je vais donc me préparer à l'instant.
— Tout à l'heure... — Nous avons encore à causer...
— Causer? — répéta Marthe surprise, et vaguement inquiète. — De quoi?
— Vous allez le savoir, chère enfant...
Le docteur et la jeune fdle étaient arrivés, non loin de l'habitation, sous un groupe de tilleuls séculaires couvrant de leur ombre un banc rustique.
— Asseyez-vous là, Marthe, — continua Jacques
en désignant le banc, — et veuillez m'accorder toute votre attention.
La quasi-solennité de ce début inquiétait Torpheline.
Elle se demandait si le docteur n'avait point deviné le secret de son amour naissant? — Elle commençait à craindre d'avoir été trahie par son émotion, ses réticences et ses mensonges.
Jacques Lagarde venait delà prier de s'asseoir... — Elle obéit.
— Chère enfant, — lui dit-il en attachant sur elle un regard dont elle aurait trouvé l'expression étrange si elle n'avait eu les yeux fermés, — vous êtes très jeune, vous êtes très belle, par conséquent vous rencontrerez sur votre chemin nombre de gens qui se prendront d'amour pour vous...
Marthe devint pourpre.
— Oh! monsieur le docteur... — bégaya-t-elle.
— Laissez-moi continuer, ma chère Marthe. — Vous allez entrer dans une vie nouvelle, faire vos débuts au milieu d'un monde que vous ne connaissez pas, et contre lequel je dois vous mettre en garde.
)> A Paris je recevrai beaucoup, et je ne parle pas seulement des gens qui s'adresseront à moi comme médecin, mais de ceux qui viendront comme invités à mes soirées, à mes fêtes, car les salons de mon hô-
tel seront souvent ouverts, et c'est vous que je chargerai d'en faire les honneurs...
— Je ne m'en tirerai jamais !,.. — s'écria Marthe avec un véritable effroi.
— Vous vous en tirerez à merveille, au contraire !
— répliqua Jacques Lagarde, — il ne vous faudra qu'un peu d'habitude, et votre grâce fera le reste... Je continue :
» Parmi ces invités se trouveront des jeunes gens... — Parmi ces jeunes gens, les uns froids, blasés, usés, vieux avant l'âge. — Ce sera le grand nombre. — Point dangereux ceux-là. — Les autres aussi inflammables que les premiers seront incombustibles, et leurs cœurs flamberont comme des allumettes chimiques sous les regards de deux beaux yeux.
» Le contact de ceux-là serait plein de périls pour une jeune fille de tête faible, fière de sa grâce, orgueilleuse de sa beauté, et la grande majorité des jeunes filles est ainsi ; mais ces périls je ne les crains pas pour vous dont la tête est forte, dont l'intelligence est saine et l'âme vigoureusement trempée...
— Vous avez passé par l'école du malheur, qui donne de Texpérience aux plus jeunes... -—Vous saurez ce que valent les propos galants des godelureaux qu'attire tout joli visage, et vous ne vous y laisserez pas prendre... —Je serai là d'ailleurs pour veiller sur
VOUS, et j'y veillerai avec sollicilude... — Vous en êtes bien certaine, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, j'en suis certaine ! — répondit Marthe avec émotion, — vous êtes bon, monsieur le docteur, vous êtes généreux et je crois fermement que vous m'aimez...
— Certes, je vous aime, mon enfant, et plus encore peut-être que vous ne le pensez.
En parlant ainsi Jacques Lagarde prenait une des mains de Marthe et la pressait dans les siennes.
Sans défiance, sans arrière-pensée, l'orpheline abandonna sa main à Thompson qui ressentait pour elle, — du moins elle le croyait, une affection si profonde, si pure, si paternelle.
Le pseudo-Thompson poursuivit :
— Quoique je sois relativement jeune encore j'ai vécu beaucoup, et dans des milieux différents, ce qui me permet de connaître la vie à fond, sous tous ses aspects... — Vous possédez le don précieuXj mais à certains points de vue funeste, d'une beauté exceptionnelle.. — Vous serez, je vous le répète, assaillie dès votre entrée dans le monde par les empressements d'amoureux plus ou moins sincères... 11 importe donc que je vous trace une ligne de conduite, une route à suivre au milieu de ces écueils qui deviendraient dangereux, très dangereux même pour toute autre que pour vous.
— Mais, — interrompit Marthe, — les dangers dont vous parlez ne m'apparaissent point clairement... Qui donc oserait me manquer de respect dans votre maison?...
— Personne, j'en suis certain ; aussi n'est-il pas question de périls pour votre honneur intact, mais pour votre cœur ingénu qui pourrait, sans le vouloir, perdre sa liberté...
Marthe, pour la seconde fois, devint pourpre en songeant au jeune homme inconnu dont l'image, depuis deux jours, remplissait sa pensée.
— Oh! monsieur le docteur, — répondit-elle d'une voix mal assurée, — cela n'est point àcraindre...
— Aussi je ne le crains que dans une certaine mesure, et je ne le craindrai plus du tout si vous faites exactement ce que je vais vous dire et qui certes n'est pas difficile... — il s'agit tout simplement de jouerle rôle de la légendaire Salamandre entourée de flammes, et de passer indifi'érente et froide au milieu des incendies allumés par vos yeux... — Laissezvous aimer sans aimer vous-même... — Ecoutez en souriant les déclarations, n'y répondez jamais 1... Accueillez tout le monde, n'-encouragez personne... — On vous accusera de coquetterie... — Tant mieux. — La coquetterie est une force, une très grande force !
A mesure que Jacques Lagarde avançait dans son petit discours, une expression grandissante d'étonnement se peignait sur le visage de Marthe.
— Gomment ! monsieur le docteur, — s'écria-telle quand il eut achevé, — vous voulez que j'écoute tranquillement des déclarations, des protestations, des serments, des soupirs? en un mot que je me laisse faire la cour ?
— Parfaitement bien. — Où voyez-vous du mal à cela? — répondit le médecin.
— Mais si par malheur quelqu'un de ceux dont vous parlez venait àm'aimer sérieusement?...
— Cela serait de nulle importance, puisque vous ne l'aimeriez pas...
— J'aurais eu l'air d'écouter avec plaisir ses propos d'amour en ne les interrompant point dès les
premiers mots... il se croirait le droit d'espérer...
— Votre indifférence, par la suite, lui prouverait son erreur.
— Il souffrirait.
— Qu'importe ? — Ce serait sa faute et non la vôtre ! — Sur un champ de bataille on ne s'occupe des blessés que pour les envoyer à l'ambulance. Ceux qui put fait les blessures n'en ont aucun remords... — La vie est un champ de bataille... — Encore une fois, soyez coquette... c'est le moyen d'être invulnérable!— Voilà tout ce que j'avais à vous dire, ma chère Marthe... — Je pense que vous m'avez compris?
— Oui, monsieur le docteur.
— Et vous obéirez âmes leçons?...
— Je ferai de mon mieux...
— J'espère d'ailleurs que la contrainte que je vous impose ne sera point de longue durée, — reprit Jacques Lagarde, — peut-être n'aurez- vous pas besoin de la subir... — Gela dépend de certains événements qui doivent s'accomplir d'ici à peu de jours... — il se peut qu'un grand et prochain changement se fasse dans ma vie, mettant à néant tous mes projets actuels... — Alors, au lieu d'habiter l'hôtel de la rue deMiromesnil, je m'éloignerai de Paris...
— Vous vous éloigneriez de Paris... — murmura la jeune fille avec anxiété, presque avec angoisse.
— Oui, et non seulement de Paris, mais de la France...
— Pour longtemps?
— Pour toujours sans doute.
L'orpheline devint mortellement pâle et chancela .
Jacques se méprit aux motifs de l'émotion si visible et si poignante qu'elle éprouvait.
Il crut qu'elle avait peur de se voir abandonnée et de nouveau seule au monde, comme au moment de la mort de sa mère, aussi se hâta-t-il d'ajouter de sa voix la plus douce, avec des intonations caressantes et félines:
— Oh ! soyez sans crainte, chère Marthe. — Quoi qu'il arrive vous ne me quitterez point... Vousne me quitterez jamais... et... qui sait... qui sait ce que l'avenir vous réserve?... Nous causerons de cela plus tard...
Marthe n'entendait pas...
Elle n'écoutait plus...
Sa pensée se concentrait tout entière dans répouvante inouïe de quitter Paris... la France...
Mais alors tout espoir serait perdu de revoir cet inconnu qu'elle aimait, — elle le comprenait bien maintenant, — de toutes les puissances de son âme...
Si cela était, son cœur se briserait dans sa poitrine et il ne lui resterait qu'à mourir. . .
— Vous voilà rassurée, chère enfant, — lui dit Jacques Lagarde. — Allez-vous préparer. — Je vous attends...
Marthes'éloigna rapidement, moins pour obéirque pour cacher son trouble, son désespoir et ses larmes qu'elle sentait prêtes à jaillir.
Arrivée dans sa chambre elle se laissa tomber à deux genoux et elle éclata en sanglots.
— Mère chérie, — balbutia-t-elle au milieu des hoquets convulsifs qui secouaieut sa poitrine, — ne m'as-tu donc mis au monde que pour y souffrir?
» Je t'aimais ou plutôt je t'adorais, et Dieu m'a enlevé mon premier, mon plus grand bonheur, en t'appelant à lui.
» Aujourd'hui, mon cœur ne m'appartient plus... il est rempli d'une tendresse qui ne ressemble en rien à celle que j'éprouvais pour toi, et voilà que cette tendresse me prépare une douleur nouvelle...
» Conseille-moi, mère chérie... — je n'ai d'espoir qu'en toi, qui de la haut veille sur ton enfant.
)^ Ce jeune homme que le hasard a mis hier en ma présence et dont je ne sais pas le nom, je l'aime et il l'ignore... — Je sens que si je ne dois point le revoir, il n'y aura plus ici-bas de bonheur pour moi^ et il faut partir... il faut quitter ce pays où il demeure... il faut m'éloigner sans lui avoir dit que
mon âme était attachée pour toujours à la sienne... que sa vie était ma viel
» Oh! mère chérie, c'est trop souffrir! !... — Soutiens-moi!... console-moi!... »
Marthe pleura etpria longtemps, puis il lui sembla qu'une voix lointaine et mystérieuse répondait à son appel.
Cette voix parlait d'espérance.
L'orpheline se releva ranimée.
— Je t'ai entendue, mère chérie, — balbutia-t-elle en essuyant ses yeux. — Dieu t'a permis de me répondre... Tu m'as rendu force et courage... — Je sais que tu veilles sur moi. — J'ai confiance.
Elle termina rapidement sa malle, s'habilla et descendit.
Le docteur Thompson causait avec l'entrepreneur. La jeune fille entendit ce fragment de dialogue :
— Ainsi ce soir tout sera fini ?. .. — disait le médecin.
— Oui, monsieur... — Il ne me reste qu'à faire placer les portes doubles et enlever les gravats.
— Je vous prie de ne point vous éloigner de la villa avant que le travail soit terminé... — J'ai l'inlention départir demain pour le voyage dont je vous ai parlé... — Ce soir, vers six heures, mon cocher viendra prendre ici divers objets et vous lui remettrez les clefs...
— C'est entendu, monsieur... Vous pouvez vous en rapporter à moi...
Jacques se tourna vers Marthe.
— Venez, ma chère enfant... — lui dit-il. Et avec elle il sortit de la villa.
L'orpheline jeta un regard profondément triste sur l'habitation, sur le parc, sur la rivière.
De loin, à travers les branches des arbres, elle entrevit un bateau qui remontait le petit bras.
A cette vue elle sentit de nouveau son cœur défaillir.
Elle venait de reconnaître le jeune homme à qui elle laissait son âme.
La voiture qui avait amené Jacques Lagarde stationnait près le perron.
Le docteur fît monter Marthe la première et s'assit à côté d'elle.
L'entrepreneur ferma la portière, ouvrit lui-même la grille, et le cocher fouetta son cheval.
Paul errait dans son bateau sur la rivière qui entourait les deux tiers du petit parc.
11 espérait toujours une apparition de la Fée des Saules.
Son espoir, nous le savons, devait être déçu.
En proie à une profonde mélancolie, il rentra chez lui où Madeleine l'attendait pour lui servir à déjeuner.
Sa tristesse avait visiblement grandi depuis la veille, ce qui naturellement augmenta les inquiétudes de la vieille et fidèle servante.
Elle essaya d'interroger son jeune maître, mais il ne répondit pas ou répondit par des faux-fuyants.
Après avoir à peine mangé, il se bâta de quitter la maisonnette, remonta dans son bateau et, jusqu'au soir, il fit semblant de pêcber en face des berges du parc.
Il lui semblait à chaque instant que la forme adorée de la jeune femme allait se détacher, radieuse, sur les fonds sombres de la verdure...
Hélas ! au moment où il attendait ainsi, la Fée des Saules ne se trouvait plus au Petit-Castel !
Ce même jour, à six heures, les travaux commandés parle pseudo-Thompson étaient terminés et l'entrepreneur Demichel, après avoir fidèlement accompli sa promesse, remettait les clefs de la villa au cocher alsacien qui venait d'arriver, et qui repartit aussitôt en emportant le bagage de Marthe.
Le Petit-Castel était maintenant désert.
Vers dix heures du soir, le même jour, par une nuit très sombre, une voiture de maître attelée d'un bon cheval s'arrêta devant la grille fermée.
Un homme en descendit, ouvrit sans bruit cette grille avec une clef qu'il tira de sa poche, et dit au cocher :
— Entre au pas...
Un instant après la voiture faisait halte de nouveau près du perron.
Le cocher mit pied à terre.
— Faut-il remiser la voiture et conduire le cheval à l'écurie ? — demanda-t-il.
— Non... — C'est tout à fait inutile.. . — Nous n'en avons que pour peu de temps... — Prends les clefs qui sont dansla voiture, et ouvre... Moi je me charge du paquet...
Après avoir pris le trousseau de clefs placé sur un des coussins du coupé, le cocher gravit les degrés du perron et ouvrit la porte principale.
Derrière lui venait son compagnon porlant une boîte de forme oblongue fort encombrante car elle n'avait pas moins d'undemi-mèlre de longueur, et quarante centimètres environ de largeur et de hauteur.
Le cocher pénétra le premier dans le vestibule noir comme un four.
Il tira de la poche de son vêtement de livrée une lanterne sourde de petit modèle, écarta la plaque de métal qui la fermait, et la lumière jaillit aussitôt, éclairant les visages.
L'homme qui portait la boîte était Jacques Lagarde, et celui qui l'accompagnait, faisant fonction de cocher, était Pascal Saunier déguisé par l'application d'une paire de favoris touffus.
— Déposons d'abord ceci dans l'armoire de l'office, — dit Jacques, — nous verrons ensuite si tout est en ordre...
Pascal ouvrit la porte de la salle à manger, jetant un coup d'œil sur le travail qui y avait été fait, puis celle de l'office, et Jacques plaça sa boîte dans un placard qu'il referma et dont il retira la clef.
-- Allume donc quelque chose... — fît-il ensuite, — avec cette lanterne on n'y voit goutte. . .
Pascal alluma les bougies d'un flambeau à deux branches.
— A la bonne heure ! — continua Jacques. — Maintenant, examinons les travaux... — Voilà l'orifice du tuyau qui établit une communication invisible entre
,roffice et la salle à manger... — Il est impossible de se douter de son existence, tant le raccord a été bien fait... — Voyons les portes...
Après avoir examiné les verrous, il poursuivit :
— De ce côté, cela paraît solide. — Nous ferons une expérience tout à l'heure ... — Passons à la salle à manger.
Il étudia le système de fermeture à secret et sembla satisfait.
— Enferme-toi dans cette pièce... — commandat-il à Pascal — je vais sortir et, quand je frapperai depuis le dehors au volet de cette fenêtre, tu crieras
le plus fort que tu pourras, comme si tu appelais à l'aide.. . — Est-ce compris?
— C'est compris... — répliqua Pascal. — Va... Jacques sortit et alla frapper au volet de la salle à
manger, contre lequel, aussitôt après, il appliqua son oreille.
Il écouta pendant quelques instants, frappa de nouveau et écouta encore.
— Je n'entends absolument rien... — murmura-til en rentrant dans la villa et en regagnant la salle à manger.
— Tu as crié? — demanda-t-il à Pascal qui répondit :
— De toutes mes forces, — à m'en donner une extinction de voix. — Tu n'as rien entendu?
— Rien. — L'épreuve est satisfaisante. — Descendons au sous-sol...
— Tous les deux descendirent.
.On ouvrit les portes doublées de fer. — On fit jouer les ressorts, et de leur examen attentif résulta la certitude que toutes choses étaient exécutées avec le soin le plus consciencieux.
Aucun détail ne laissait à désirer.
De l'office on passa dans le cellier dont on avait muré la fenêtre.
L'anneau de fer se trouvait solidement scellé dans la muraille.
— Nous allons recommencer ici l'épreuve de tout à l'heure... — reprit Jacques. — Enferme-toi, et dès que j'aurai frappé au mur, pousse des cris de Mélusine!! S'il en résulte une extinction de voix complète, — ajouta-t-il en riant, on la soignera...
La seconde expérience fut aussi satisfaisante que la première.
Jacques rejoignit Pascal.
— 11 y a nécessairement dans la cuisine des bassins de zinc et des seaux, — reprit-il ; — fais-moi le plaisir de les prendre et de les apporter ici...
Pascal obéit et rapporta deux grands bains de pied en zinc et trois seaux.
— Voilà un robinet qui donne de l'eau en abondance, continua le pseudo-Thompson en désignant de la main le robinet de cuivre placé au-dessus d'une large pierre creusée en forme de cuvette, — c'est bien... — A cette heure nous allons prendre la suspension et l'accrocher à ce piton...
Le piton dont parlait Jacques se trouvait vissé juste au point central du plafond.
Au-dessous se dressait sur ses pieds massifs la table de chêne de l'office,
— Quand nous aurons fini, — dit Pascal, — je pense que tu voudras bien m'expliquer ce que tu comptes faire ici, et quels sont les motifs de tout ce déménagement...
— Je n'aurai rien à l'expliquer. . . lu verras demain par tes propres yeux... — répliqua Jacques. — En attendant, viens me donner un coup de main.
Les deux complices montèrent au fumoir, petite pièce très coquettement meublée qu'éclairait le soir une suspension de cuivre à chaînettes et à contrepoids.
Ils la détachèrent et vinrent l'accrocher au piton qu'avait désigné Jacques Lagarde.
— La lampe est-elle prête à allumer? — demanda celui-ci.
— Oui. . — répondit Pascal après examen. — Elle est pleine d'huile et la mèche est neuve...
— Parfait! — Il ne reste plus qu'à aller chercher le paquet resté dans la voiture...
— J'y vais...
Pascal disparut et rentra bientôt portant un paquet auquel une forte toile brune servait d'enveloppe, et que serraient des cordelettes entre-croisées.
LA FEE DES SAULES 1 i5
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Jacques dénoua les cordelettes, ouvrit la toile et en tira deux vêtements de caoutchouc noir, semblables pour la forme à ceux que revêtent les pêcheurs quand ils vont jeter l'épervier, et se nouant au poignet, aux chevilles et au cou.
A ces vêtement étaient jointes deux paires de bottes de voyage fourrées, qu'on pouvait mettre sans être obligé de quitter les chaussures que l'on portait.
Le docteur ouvrit un placard, y plaça les divers objets que nous venons d'énumérer, ensuite il lira de sa poche un petit paquet de bandes de toile blanches pareilles à celles dont les médecins se servent pour les pansements, et un flacon bouché à l'émeri. — Bandes et flacons furent déposés dans le même placard qu'il referma.