‹ La fee des saulesChapitre 6 sur 8 · III · texte numérisé non relu

III

— Remontons... — dit-il alors, — et ne laissons rien d'ouvert derrière nous...

' Les deux hommes regagnèrent le rez-de-chaussée. Jacques y jeta un dernier coup d'œil, et s'écria d'un ton joyeux :

— Tout va bien!... En route!...

Quelques minutes plus tard les portes du Petit- Castel étaient soigneusement closes, et la voiture roulait sur la roule de Gravelle à Charenton.

A Charenton, Pascal prit à droite et remonta vers le bois de Yincennes.

Arrivé au milieu du bois, il s'arrêta, descendit du siège et jeta un rapide coup d'œil autour de lui.

La route était déserte, l'obscurité profonde, le silence absolu.

Pascal enleva en un tour de main son chapeau, sa perruque, ses Favoris postiches, son ample pardessus de livrée et tendit ces divers objets par la portière à Jacques qui les déposa dans le coffre de la voiture ; il eut soin de refermer ce coffre après en avoir tiré un petit chapeau de fantaisie dont se coiffa Pascal. — Ayant ainsi repris son apparence habituelle, le jeune homme remonta sur le siège et fouetta le cheval vigoureux qu'il conduisait.

En quelques minutes le coupé, traversant le bois, gagna Saint-Mandé et l'avenue de Yincennes.

A deux heures du matin, le docteur Thompson et

son secrétaire, Pascal Rambert, rentraient à l'hôtel de la rue Miromesnil, où l'Alsacien mettait le cheval à l'écurie et la voiture sous la remise.

Malgré la tristesse profonde qu'elle ressentait de quitter le Petit-Castel où elle laissait son cœur à un inconnu, Marthe avait éprouvé un réel plaisir en retrouvant Angèle.

L'ex-marchande à la toilette, suivant avec docilité les instructions, pour ne pas dire les ordres de Jacques et de Pascal, s'était répandue en protestation de sympathie et en caresses de bienvenue pour l'orpheline, dont elle ne pouvait, du reste, s'empêcher de subir le charme.

Elle lui avait remis les clefs de maîtresse de maison en lui faisant "visiter l'hôtel de la cave au grenier.

La jeune fille, ayant toujours vécu dans des milieux modestes et presque pauvres, était émerveillée d'un luxe qui lui semblait princier et se disait que pour faire face à de pareilles dépenses, le docteur devait posséder une fortune énorme.

Angèle la conduisit en dernier lieu aux chambres qui lui étaient destinées et qu'elle réservait pour la bonne bouche.

Marthe fut littéralement éblouie, car les pièces

constituant son appartement personnel étaient de véritables merveilles d'élégance et de confortable.

Après s'être rendu compte de tout, la jeune fille prit la direction de la maison, mais en se réservant de recourir souvent à l'expérience d'Angèle et de lui demander des conseils, surtout lorsqu'il s'agirait de commander les repas, et de varier les menus de manière à exciter l'appétit des convives.

Bref, — chose rare! — les deux femmes s'entendaient à merveilleetaucun nuagene paraissait devoir s'élever entre elles, mais cette bonne harmonie ne pouvait enlever du cœur de Marthe les souvenirs où elle se complaisait avec une sorte de volupté douloureuse.

Dès qu'elle se fut retirée dans son appartement et qu'elle s'y trouva seule, elle se mit à pleurer, et ce ne fut qu'à une heure assez avancée de lanuit qu'elle put goûter un peu de repos.

Jacques et Pascal, quoiqu'ils se fussent couchés tard, s'étaient levés de bon matin, et causaient dans le cabinet du docteur.

Leur conversation roulait principalement sur les réclames éditées par les journaux du matin.

Ces réclames, très habilement faites et payées fort cher, assignaient une date fixe à l'ouverture de la clinique du docteur Thompson, spécialiste américain distingué, inventeur d'une méthode infaillible

pour combattre une maladie, fléau de notre époque surmenée, I'anémie, et pour en triompher en fort peu de temps.

Le docteur Thompson, — ajoutait la réclame, — comptait à son actif des succès innombrables, et pas un seul insuccès à son passif.

Les articles dont Jacques avait donné le canevas et les formules scientifiques, et que Pascal avait rédigés avec une certaine élégance de style qui lui était naturelle, devaient produire une sérieuse impression sur le public parisien.

— Dans huit jours, — dit Jacques, — je recevrai mes clients, quel que soit le résultat de ce que nous allons tenter... — Nous verrons ensuite à prendre un parti...

— Comptes-tu positivement devenir possesseur du TESTAMENT ROUGE? — demanda Pascal.

— Certes ! — Si je n'y comptais point je n'aurais pas poussé comme je l'ai fait, les travaux du Petit-Castel.

— Ces travaux, j'en ai compris le but en partie. Mais je ne comprends absolument rien à nos opérations de la nuit dernière...

— Jeté répète que des explications seraient inutiles... — Tu verras par tes propres yeux. — Maintenant occupons-nous de choses urgentes... — Il est nécessaire d'augmenter le personnel de la maison...

— Les domestiques sont dangereux... — répondit Pascal.

— Dangereux, soit, mais indispensables... D'aill3urs il ne se passera rien de suspect ici; rien même de mystérieux... — Nous\1vrons en pleine lumière... — Qu'aurions-nous donc à craindre? — Ne cachant quoi que ce soit, nous ne pouvons redouter les indiscrétions... — Il faut un valet de pied très décoratif qui soit à demeure dans le vestibule, un valet de chambre pour le service intérieur, et un jeune garçon, un PAGE, pour introduire les clients dans mon cabinet... — La livrée de valet de pied doit être brillante, habit bleu à la française avec aiguillettes bleu et or, gilet et culottes de panne rouge, bas de hl^d'Écosse blanc bien tirés sur les mollets (les mollets sont indispensables). — Le valet de chambre portera l'habit noir et la cravate blanche, et le page la veste ronde, de forme anglaise, à trois rangs de boutons sur le plastron...

— Je me charge de tout cela... j'ai même un page en vue... un enfant de treize à quatorze ans, fort gentil et de bonne mine... — Quant aux femmes, que décides-tu?

— Il nous faut une cuisinière très capable, un vrai cordon bleu...

— On le trouvera. Et ensuite ?

— Personne autre... L'Alsacienne servira de femme

de chambre à Marthe et à Angèle. — Les jours de réception, nous prendrons un maître d'hôtel et des valets de supplément... Cela se fait partout... Maintenant, il s'agit de combiner un plan pour que le libraire Fauvel vienne ce soir sans défiance au Petit- Castel.

— Ne lui as-tu pas dit que tu aurais recours à ses lumières pour une expertise?

— Parfaitement ; mais lui donner rendez-vous la nuit serait le comble de la maladresse... — Il pourrait se défier...

— Invite-le à dîner ici, et après dîner nous partirons avec lui pour le Petit-Castel.

— Mauvaise idée ! — répliqua Jacques en haussant les épaules, — il ne faut pas qu'on le voie ici aujourd'hui, si on ne doit plus le revoir...

— C'est juste.

— J'ai une idée, mais pour la mener à bien nous aurons besoin de la collaboration d'Angèle. — Nous pouvons compter sur elle, n'est-ce pas ?

— Autant que sur nous-mêmes. — Je réponds d'Angèle comme de moi. — Elle n'a point de scrupules, et son idée fixe est de nous voir très riches, convaincue qu'elle partagera notre fortune, ou du moins la mienne. — Quant aux moyens de nous enrichir, tous lui semblent bons pourvu qu'ils soient sûrs... — Le jour où nous aurions besoin qu'elle

nous prête main forte pour n'importe quoi, elle le ferait sans hésiter...

— C'est bien... — veux-tu sonner?...

Pascal appuya sur le boulon d'une sonnette électrique.

L'Alsacienne se présenta.

Jacques lui dit :

— Allez prévenir madame Angèle que nous serons reconnaissants si elle a la complaisance de venir nous retrouver ici...

Quelques minutes plus tard l'ex-marchande à la toilette entrait dans le cabinet du docteur.

— Bonjour, cousin! — fit-elle en riant et en tendant la main à Jacques Lagarde. — Vous me demandez?...

— Oui, ma chère Angèle... — répliqua le pseudo- Thompson.

— Aurais-je la chance de pouvoir vous être bonne à quelque chose?

— Vous avez cette chance... — Nous allons avoir, aujourd'hui même, sérieusement besoin de vous...

— Ah! ah! — s'écria l'amie dévouée de Pascal avec une expression joyeuse. — Entrons-nous donc enfin dans la période de l'action? — Cent fois tant mieux, surtout si vous ne me laissez, pas trop au second plan... — Je vaux mieux queça, parole d'honneur ! ! — De quoi s'agit-il?

— Nous aurons aujourd'hui quelqu'un î\ dîner.

— Mais c'est Marthe que vous avez chargée de tout dirigera l'intérieur...

— Marthe n'a rien à voir dans le dîner que je compte offrir ce soir à l'un de mes amis...

— Il n'aura donc pas lieu à l'hôtel ?

— 11 aura lieu là-bas...

— Au Petit-Castel?

— Oui. — Quand nous arriverons, vers sept heures du soir, tout devra se trouver prêt... — le couvert dressé, les fenêtres ouvertes, comme si la maison était habitée...

— Facile... — Qui dois-je emmener?

— Personne...

— Ça ne sera pas si facile que ça, alors ! ! — C'est à peine si j'aurai le temps de me procurer des provisions là-bas... en supposant que j'en trouve. — Ce qui ne me paraît nullement prouvé...

— Inutile de vous procurer au Petit-Castel quoi que ce soit. — Yous prendrez une voiture, vous passerez chez un grand marchand de comestibles, et vous emporterez les éléments d'un dîner complet, boîte de soupe à la tortue que vous n'aurez qu'à faire réchauffer, foies gras truffés, volaille, primeurs, fruits, tout ce qu'il faut enfin, pour réjouir l'àme d'un gourmet. — Quant aux vins vous n'avez pas à vous en occuper... — la cave est suffisamment garnie...

— Compris. — Tout sera prêt...

— Et surtout, — ajouta Jacques en soulignant en quelque sorte par l'intonation les derniers mots de sa phrase, — surtout ne vous étonnez de rien làbas,.,

— Je ne m'étonne que d'une chose, — répliqua vivement Angèle, — c'est que vous n'ayez pas déjà dans la main la fortune entière du feu comte de Thonnerieux.

— Nous ferons ce soir un pas, ma chère cousine, pour nous rapprocher de cette fortune...

— Alors, — dit avec un sourire cynique l'exmarchande à la toilette, — alors c'est un dîner d'adieu que vous allez offrir à votre ami.

— Quelque chose comme cela...

— Parfait! je vais me hâter... — Les clefs du Petit-Castel ?

— Les voici.

Jacques prit les clefs dans un des tiroirs de son bureau et les lui présenta en ajoutant :

— Partez-vous tout de suite ?

— Illico! — Je déjeunerai dehors, pour me mettre en avance... — Je vais m'habiller, sortir, fréter une voiture, passer chez le marchand de comestibles, prendre mes provisions et filer vers le Petit- Castel... — J'emporterai tout, même du pain,..

— Vous faut-il de l'argent?

— Non... j'en ai... -- Nous compterons plus tard...

— Ne ménagez rien...

— Soyez tranquille.

— Un mot encore... — Marthe vous demandera certainement où vous allez... — Trouvez un prétexte à votre absence...

— Je dirai à Marthe que je vais visiter une de mes amies à Versailles, et que j'y coucherai peutêtre... — Ce n'est pas plus malin que ça !

— Ah! je vois qu'avec vous on peut être tranquille... Au revoir, cousine!... — A ce soir !...

— Ace soir... — Et je vous promets un dîner à vous en lécher les doigts jusqu'au coude ! — comme on dit dans le grand monde...

Angèle embrassa Pascal, serra la main de Jacques et sortit comme un tourbillon.

— Elle ne demande qu'à marcher, tu voisl — fit l'ex-secrétaire du comte de Thonnerieux.

— Oui, et j'en suis fort aise. — Ce sera une précieuse auxiliaire... — Songeons maintenant à Fauvel... Combien nous faut-il de temps pour aller en ligne directe de Paris au Petit-Castel avec notre voiture?

— Une heure et quart.

— 11 faut donc prévenir Fauvel qu'à cinq heures et quart on ira le prendre chez lui...

— Le prévenir comment ?

— Par un mot?

— Non. — Ecrire serait une lourde sottise. — Une lettre se retrouve et vous compromet... — L'Alsacien ira.

— Eh bien, si tu veux suivre mon conseil, fais-lui donner rendez-vous de ta part dans un café quelconque où nous le prendrons.

— Tu as raison... — Ça vaut mieux que de montrer notre voiture à sa porte.

— Une réflexion... — l'Alsacien aura vu le bonhomme... Ce sera déjà trop...

— C'est vrai, mais comment faire?

— Voici ! — Fauvel, m'as-tu dit, demeure au troisième étage...

— Oui, et son nom est sur la porte.

— Eh bien, j'irai moi-même, je monterai chez lui sans m'adresser au concierge et je le préviendrai que nous le prendrons ce soir, à cinq heures, à un café quelconque où nous ne serons même pas obligés d'entrer... — Il suffira de faire un signe à notre homme... — Laisse-moi du reste arranger tout cela et nous n'aurons absolument rien à craindre.

— Quand iras-tu ?

— Toutde suite... — Je rentrerai pour déjeuner...

— Ya donc, et surtout sois prudent !

Pascal fit rapidement sa toilette et prit le chemin delà rue Guénégaud ; à dix heures précises il sonnait à la porte du logement d'Antoine Fauvel.

Le bouquiniste vint ouvrir, et demanda au jeune homme qu'il ne connaissait pas ce qu'il désirait.

— Je suis le secrétaire du docteur Thompson, — répondit Pascal, — et c'est lui qui m'envoie...

— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur, fit le bouquiniste en s'efi"açant pour laisser passer le visiteur. — Je devine ce qui vous amène. — Le docteur est furieux contre moi, et vous venez de sa part m'adresser des reproches...

— Des reproches? — répéta Pascal. — Pas du tout, monsieur. — Qui peut vous pousser à croire cela?

— J'avais promis de lui envoyer hier les ouvrages

commandés par lui, et des affaires survenues au dernier moment m'ont empêché de lui tenir parole.

— Il ne s'agit point de ce retard...

— De quoi donc, alors?

— De l'expertise dont le docteur vous a parlé...

— Ah! très bien... — Je me souviens... — Une bibliothèque à vendre dans une propriété aux environs de Créteil. Est-ce que le jour de cette expertise est fixé?

— Elle aura lieu demain matin.

— Bravo !... ça me va parfaitement... Je suis prêt à me rendre au désir exprimé par le docteur Thompson, mon très estimé client... — Il m'avait dit que nous partirions la veille pour sa maison de campagne où nous coucherions...

— Son intention est toujours la même... — Il vous prie donc de vous tenir prêt à aller dîner avec lui à sa villa...

— Je suis prêt... — A quelle heure le rendez-vous pour partir?...

— A cinq heures précises...

— En quel endroit?

— Désirez-vous qu'on vienne vous chercher ici?

— Nullement... — J'ai des courses à faire qui me tiendront dehors une partie de la journée... — Je dois me trouver à quatre heures et demie boulevard

de Strasbourg... — Voulez-vous que j'attende le docteur au café du Dix-Neuvième Siècle?

— Gela lui conviendra, j'en suis sûr.

— Alors, c'est convenu. — Je serai là quelques minutes avant cinq heures, assis à la terrasse...

— Le docteur ne vous fera point attendre... il est l'exactitude en personne...

Pascal se retira et Fauvel s'apprêta pour aller faire les courses qui l'appelaient hors de chez lui. Avant de sortir il appela Gendrin, son ouvrier.

— C'est demain dimanche, — lui dit-il, — je suppose que vous ne comptez pas travailler.

— Non, monsieur... j'ai projeté avec ma femme d'aller voir notre petite fille qui est en nourrice près de Melun... et même, si vous pouviez vous passer de moi, nous aurions bien désiré partir aujourd'hui...

— Rien ne s'y oppose, — répondit Fauvel. — Parlez tout de suite si vous voulez... — votre besogne est avancée et rien ne nous presse... — Seulement, lundi, dès le matin, soyez ici... — Je dois, précisément lundi, m'absenter pour quelques jours, et j'aurai des recommandations à vous faire...

— Je serai ici lundi avant huit heures.

— C'est cela... — Avez-vous besoin d'argent?

— Dame ! si vous vouliez m'en donner, monsieur, ça ferait bigrement mon affaire. — On pourrait

acheter un joujou à la moucheronne, laire un petit cadeau à la nourrice, et ma femme serait bien contente...

— Tenez, voici cent francs.

Gendrin prit le billet bleu que Fauvel lui tendait, et remercia avec effusion.

— Maintenant, allez-vous-en, — reprit le bouquiniste. — J'ai à sortir et je veux fermer la porte derrière vous.

— Tout de suite, monsieur... — le temps de passer mon paletot, et je décampe...

Cinq minutes après, Fauvel poussait les solides verrous dont la porte de service était garnie.

Au moment de quitter lui-même son appartement, il s'arrêta.

— Ah! — murmura-t-il, — jallais oublier le volume promis au docteur Thompson...

11 alla prendre dans la chambre noire les Mémoires du comte de Rochefort qu'il glissa dans la poche du côté de son pardessus, puis, après avoir tout refermé soigneusement, il sortit.

Devant la loge de la concierge il fit halte avec l'intention de prévenir qu'il ne rentrerait que le lendemain soir.

Il trouva la porte fermée et la loge vide.

Un peu contrarié dans le premier moment, il ne tarda point à se dire :

— La bonne femme est allée cancaner dans le voisinage; mais peu importe, elle a sa clef. — Demain matin elle ira faire ma chambre comme d'habitude, et verra bien que je ne suis pas rentré.

Et il s'éloigna.

Raymond Fromental, nous l'avons dit, avait envoyé ses sous-ordres surveiller les difTérentes bibliothèques de Paris.

Lui-même, avec deux hommes qu'il honorait d'une confiance toute particulière, Pradier et Bouvard, s'était installé depuis deux jours à la Bibliothèque nationale.

Pendant ces deux jours, aucun incident ne s'était produit.

On aurait pu croire que les pilleurs de livres se doutaient de la surveillance établie et s'abstenaient de toute tentative.

— Il ne faut pas que cet insuccès nous décourage... — disait Raymond à ses hommes. — Nous reviendrons, sans nous lasser, jusqu'à ce que nous ayons pincé les voleurs. — En attendant, redoublons de surveillance...

A dix heures, le samedi, au moment où la Bibliothèque de la rue de Richelieu ouvrait ses portes à ses lecteurs, trois hommes franchissaient l'un après l'autre le seuil de la salle de travail et, après avoir échangé une sorte de mot de passe avec l'employé

placé à l'entrée, recevaient de lui des bulletins personnels.

Ces trois hommes, d'âges différents, étaient vêtus proprement, mais sans la moindre élégance, comme le sont d'habitude les gens qui viennent faire des recherches ou compléter leurs études dans les bibliothèques.

Tous les trois portaient des lunettes.

Tous les trois avaient sous le bras gauche de vastes portefeuilles bourrés de papiers.

C'étaient Raymond, Pradier et Bouvard.

Bouvard se plaça au premier banc, à l'entrée du côté droit.

Pradier s*assit, du côté gauche, au banc correspondant.

Raymond se dirigea vers l'estrade des conservateurs et, 'après avoir parlé tout bas à l'un d'eux pendant quelques secondes, alla s'installer à la première place de l'un des bancs les plus rapprochés de l'estrade.

De cette façon il pouvait communiquer du regard avec les conservateurs ce qui, dans les circonstances particulières où on se trouvait, suppléait à la parole d'une façon très suffisante;

Selon les règlements de la Bibliothèque et comme si, au lieu d'être des observateurs, les nouveaux venus étaient de simples travailleurs, chacun d'eux alla se faire délivrer un bulletin de demandes et sur

ce bulletin écrivit le tilre d'un ouvrage qu'il désirait obtenir en communication.

On leur apporta ces ouvrages et ils se mirent à les feuilleter, faisant semblant de prendre des notes, mais en réalité regardant à droite et à gauche, et examinant tout ce qui se passait dans la salle de travail.

Cette salle se garnissait peu à peu de monde.

Vers une heure de l'après-midi on y pouvait compter au moins deux cents travailleurs de tout âge, depuis les vieux savants compilant des ouvrages ignorés et barbares, jusqu'aux petits journalistes venant y chercher des sujets d'articles et de vieilles anecdotes à rajeunir. Il y avait même, dans le nombre, trois ou quatre femmes.

Malgré cette affluence de lecteurs un profond silence régnait dans l'immense pièce, silence troublé seulement parle bruit des doigts feuilletant lespages, des plumes grinçant sur le papier, et du pas régulier du gardien se promenant dans les espaces libres ménagés entre les bancs, et veillant au service d'ordre.

Tout ce monde ne demeurait point immobile.

C'était un va-et-vient continuel de gens demandant des volumes, interrogeant des catalogues.

Raymond ne perdait pas de vue le conservateur auquel il avait parlé en entrant ; mais aucun signe de celui-ci, aucun regard confidentiel, ne lui per-

mettaient d'espérer qu'Userait, ce jour-là, plus heureux que les jours précédents.

Brusquement il tressaillit.

L'œil de l'observateur venait de se fixer sur lui, et pour la première fois l'expression de cet œil signifiait clairement ;

— Il y a du nouveau ...

Fromental se leva et, sans affectation, s'approcha de l'estrade.

Le conservateur lui dit à demi-voix:

— On vient de m'apporter la demande de communication d'un livre excessivement rare qui n'est à la Bibliothèque que depuis un mois à peu près... — Retournez à votre place et ne me perdez pas de vue... — Lorsqu'on portera ce livre au lecteur je vous ferai un signe imperceptible pour tout autre que pour vous; il vous suffira de suivre des yeux le gardien et vous saurez quel est le personnage qui semble suspect.

— Décrivez-moi ce personnage...

— Un jeune homme pâle et maigre.

— A cheveux blonds?...

— Non... — Les cheveux sont très noirs... — Costume ecclésiastique...

— Un prêtre ! — murmura Raymond, — Il paraît impossible que ce soit le voleur...

— Le costume peut être un déguisement...

— C'est juste... — Quelle place occupe l'individu en question ?

— La place numéro 198.

— Bien. — Ne vous occupez plus de moi, et laissez-moi faire ..

Raymond rejoignit sa place.

Il y prit son chapeau, son portefeuille, ses papiers, le livre qu'il avait en lecture, et il alla se placer dans le banc situé derrière celui oii se trouvait le jeune prêtre, vrai ou faux, qu'on venait de lui signaler.

De ce poste il pouvait ne perdre aucun de ses mouvements. Une fois installé il ouvrit son volume devant lui et feignit de s'absorber dans sa lecture.

A côté de l'ecclésiastique en suspicion, à sa droite, se trouvait un homme d'une cinquantaine d'années, portant un pince-nez d'écaille, et décoré du ruban de la Légion d'honneur.

A sa gauche travaillait une femme de vingt-six ou vingt-sept ans, point jolie, négligemment vêtue, comme le sont la plupart des femmes qui viennent faire des recherches dans les bibliothèques.

Tous les trois paraissaient très attentifs à leur occupation.

La femme et le monsieur décoré prenaient note sur note.

Le jeune homme consultait un agenda qu'il tenait à la main.

En ce moment un employé vint lui demander son bulletin personnel, le prit et retourna à l'estrade de^ conservateurs.

Bouvard et Pradier, qui depuis leur arrivée dans la salle de lecture ne quittaient pas du regard Raymond, l'avaient vu se lever, changer de place, et naturellement s'étaient dit :

— Il y a du nouveau ! ! — Méfiance ! !

Et ils échangèrent en même temps un coup d'oeil significatif.

L'employé vint rapporter à Tecclésiaslique son bulletin personnel, en même temps que le livre demandé qu'il déposa à côté de lui.

Raymond vit alors l'homme et la femme assis à la droite et à la gauche du prêtre jeter sur le volume un coup d'oeil rapide.

Le monsieur décoré se pencha comme pour chercher quelque chose dans son portefeuille, et prononça très bas une courte phrase que ne put entendre Raymond, ce qui ne l'empêcha pas de dire : •

— A coup sûr ce sont mes voleurs... — Quel est celui des trois qui va partir avec le volume? — Oh ! le joli coup de filet!

Et il redoubla d'attention.

Le jeune homme en costume ecclésiastique avait ouvert lelivre et s'était mis à lire; mais, tout en lisant, il trouva moyen de passer son bulletin personnel à la

femme, qui lui passa le sien, après avoir froissé et fait disparaître dans sapoche celui qu'elle venait de recevoir.

Quelques instants plus tard, elle posa son volume sur la tablette, à côté du prêtre.

Celui-ci en fit autant et tous deux, pendant quelques secondes, s'occupèrent à compulser des notes prises sur des feuilles volantes.

Chacun ensuite étendit la main et reprit un volume, mais en ayant soin d'opérer l'échange, le prêtre saisissant le livre de lafemme, et la femme celui du prêtre.

— C'est elle qui va sortir la première... — pensa Raymond.

Et déjà il s'apprêtait à quitter sa place quand il vit le monsieur décoré tirer de son grand portefeuille un billet personnel en blanc et le glisser au prêtre qui le glissa à sa femme.

Celle-ci prit une plume etj remplit les blancs du bulletin.

Le tour était joué.

Raymond ajors se leva ; laissant sur la tablette tout son attirail, il se dirigea du côté de la porte de sortie et s'assit à côté de Bouvard, installé, nous le savons, au premier banc, d'où il lui lança cette brève interrogation :

— Eh bien?...

— Nous les tenons. — Avez-voiis vu où je me suis placé en dernier lieu ?..

— Oui... — derrière un prêtre.

— C'est notre voleur.

— Pas possible !

— Rien n'est plus exact, cependant. — Le monsieur décoré assis à sa droite et la femme qui se trouve à sa gauche sont ses complices. La femme est en possession du livre volé... — Elle sortira probablement la première... Je vais la suivre... Vous, Bouvard, filez l'homme décoré, et ne le quittez pas d'une semelle jusqu'à ce que vous sachiez où il demeure.

— Entendu!...

Raymond se leva de nouveau, alla trouver Pradier et lui dit :

— Nous les tenons.

— En vous voyant changer de place, je m'en suis douté... — répliqua Pradier.

— Vous voyez là-bas, sur ce banc, le jeune ecclésiastique derrière lequel je me trouvais.

— Oui.

— Quand il sortira, ne le perdez point de vue... Il est essentiel que nous sachions si c'est un vrai prêtre, — ce qui m'étonnerait bien, — et que nous connaissions son domicile...

— Entendu! Je l'emboîterai!...

Pour la quatrième fois, Raymond se leva, dit quelques mots tout bas au gardien placé près de la sortie, quitta la salle de travail, puis la bibliothèque, et alla se poster en flâneur sur l'asphalte, au coin du square Louvois, les yeux tournés vers la grande porte.

Cinq minutes tout au plus s'étaient écoulées quand ses yeux lancèrent un éclair de joie.

La voleuse franchissait le seuil.

Sans hésiter sur la direction à suivre, elle tourna à gauche et descendit la rue de Richelieu.

Raymond lui laissa gagner une avance d'une vingtaine de pas et prit chasse.

Après avoir atteint la place du Carrousel, la voleuse traversa le Pont des Arts, remonta la rue des Saint-Pères jusqu'à la rue Jacob, tourna à gauche iir. 10

dans cette rue et disparut dans un café de très honorable apparence.

Fromental attendit environ deux minutes, et à son tour entra dans le café.

lustallée tout au fond de la salle, à la petite table occupant le coin 'le plus sombre, la voleuse, buvait un bock qu'on venait de lui servir.

Raymond s'assit de l'autre côté de la salle, demanda une demi-tasse, et prit un journal pour se donner une contenance.

Des consommateurs en très petit nombre peuplaient l'établissement.

Les uns jouaient au jacquet, d'autres aux cartes et aux dominos.

Quelques-uns lisaient en fumant.

Son premier bock absorbé, la voleuse s'en fit apporter un second.

Une demi-heure s'écoula ainsi.

Ces trente minutes semblèrent d'une interminable longueur à Raymond, qui touchait au but de ses recherches et qui se voyait redevenu complètement libre par le succès.

Soudain il tressaillit.

L'homme décoré de la Bibliothèque apparaissait dans l'encadrement de la porte du café.

Il jeta un coup d'œil autour de lui, aperçut sa

complice et alla s'asseoir auprès d'elle en jouant une petite comédie de rencontre fortuite.

Bouvard, lui aussi, venait de paraître.

Il vit Raymond et se dirigea de son côté.

— En voici deux, — lui dit le père de Paul. — Placez-vous en face de moi, demandez n'importe quoi, — et ayons la physionomie de gens qui causent d'affaires... — J'observe nos coquins.

— Un petit verre de fine — commanda Bouvard en frappant sur la table.

Le garçon apporta le petit verre demandé et Raymond paya aussitôt les deux consommations afin de n'être retardé par rien, quand il aurait besoin de filer celui des voleurs qui allait rester en possession du livre.

Abraham, — car c'était lui, parfaitement déguisé, — après quelques paroles insignifiantes prononcées à haute voix, baissa le ton et entama ainsi la conversation intime :

— Le dour est vait. . .

— Oui — répondit la femme — mille francs pour chacun de nous... chose convenue... quand toucherons-nous?...

— A mon tomizile, ce soir, à huit heures... — Ghe fais aller te suite gez mon agedeur... — tonne moilepiplot.

— Le voici...

Et la femme, tirant de sa poche le précieux volume, le lui passa, en répétant :

— Ce soir, huit heures...

— Ya... — répliqua le juif en cachant le livre dans sa serviette. — Préfiens Etmond...

— Nous irons ensemble...

Raymond avait vu l'objet volé passer des mains de la complice dans celles d'Abraham.

— Suivez la femme... — dit-il à Bouvard. — Moi je vais filer l'homme pour connaître le receleur.. .

Et il quitta le café tout aussitôt.

Abraham appela le garçon, paya les consommations et sortit à son tour.

De l'embrasure d'une porte, Fromental le guettait.

Le juif descendit la rue Jacob, prit ensuite la rue de Seine et gagna la rue Guénégaud.

— Il y a cent contre un à parier qu'il va chez Fauvel... — pensa Raymond en allongeant le pas pour se rapprocher du voleur.

La supposition était juste.

Abraham entra dans la maison du bouquiniste, et derrière lui Raymond en franchit le seuil.

Le juif gravit trois étages et fît halte au troisième habité par Fauvel.

Raymond, passant à côté de lui, monta jusqu'au quatrième où il s'arrêta, prêtant l'oreille.

Juste en ce moment le voleur sonnait à la porte du bouquiniste.

Personne ne vint ouvrir.

Un second coup de sonnette, plus fort, resta sans réponse comme le premier.

— Pigre ! il n'y est bas !... — fit le juif assez haut pour être entendu depuis le palier du quatrième étage, — c'est empétant îllfautra refenir !... Pigre î pigre!...

Et tout en grommelant il redescendit.

De son côté Raymond en fit autant.

Une fois dans la rue, Abraham marcha j usqu'au quai.

Là il parut hésiter au sujet de la direction qu'il allait suivre, mais son indécisionfut de courte durée et il se dirigea vers le Pont-Neuf.

Deux gardiens de la paix stationnaient à rentrée de la rue Dauphine.

Raymond s'élança vers eux, et exhibant sa carte, leur dit :

— Je vous requiers de me prêter main- forte... voilà un voleur que je suis depuis plus de deux heures... — Suivez-moi et attention...

Le juif marchait lentement, la tête basse, semblant réfléchir.

Fromental, que flanquaient les gardiens de la paix, le rejoignit en quelques enjambées et lui posa la main sur l'épaule.

Abraham se retourna brusquement et fit un geste pour se mettre en défense, mais en reconnaissant l'homme déjà vu dans l'escalier de Fauvel, et en apercevant à côté de cet homme les képis réglementaires des sergents de ville, il comprit et devint très pâle.

— Pas un cri, pas un geste, pas une tentative de fuite I — commanda Raymond d'une voix sourde. — Je vous emboîte depuis la Bibliothèque nationale... — Inutile de vous en dire plus long, n'est-ce pas ?...

Le juif se sentait perdu, — il voulut néanmoins essayer de lutter contre l'évidence, et commencer une explication, mais les gardiens de la paix lui coupèrent la parole en le prenant par les deux bras avec une énergie qui n'était point dépourvue de rudesse.

Quoiqu'on eût parlé bas afin d'éviter tout scandale, les passants, devinant qu'ils s'agissait d'une arrestation, commençaient à s'arrêter. — Quelques secondes encore et un rassemblement se formerait.

— Marchez de bonne volonté, — dit Raymond, — si vous voulez éviter qu'on vous ligotte ! !

— Tieu t'Israël, t'Apraham et te Chacop!... — murmura le juif en levant hypocritement les yeux vers le ciel, et il se mit docilement en marche entre les sergents de ville.

— Où conduisons-nous le particulier?.,. — demanda l'un de ceux-ci.

— A la Préfecture... — répondit Raymond.

Dix minutes plus tard, le juif était rendu à destination, et Raymond montait au cabinet du chef de

la sûreté.

Cinq heures du soir venaient de sonner.

Une voiture de maître s'arrêta, boulevard de Strasbourg, en face du café du XIX° Siècle.

Fauvel attendait depuis un quart d'heure, assis à l'une des petites tables de la terrasse et buvant un grog.

Il leva les yeux sur la voiture, vit le docteur Thompson en descendre et, comme il avait eu soin de payer d'avance, se leva immédiatement pour aller à lui.

— Merci de votre exactitude, cher monsieur, — lui dit Jacques après un échange de poignées de main, — montez donc...

Fauvel monta dans le coupé, oii le pseudo- Thompson prit place à côté de lui.

La voiture partit.

— Avons-nous une longue route à faire? — demanda le bouquiniste.

— Non. Dans une heure et quart au plus nous serons arrivés... Nous prendrons un verre de madère, — j'en ai d'excellent, — nous ferons un tour de promenade dans le parc en fumant un cigare de la

176 l'a fée des saules

Havane, d'importation directe. Nous nous inslallerons à table à sept heures, et j'espère que vous serez content du dîner. Après le café, nouveau cigare, au frais, sous les grands arbres, et à dix heures nous nous mettrons au lit... Cet emploi de la soirée vous convient-il, cher monsieur Fauvel?

— Je serais bien difficile s'il ne me convenait pas...

— Tout est donc pour le mieux, et à demain notre expertise... — Avez-vous pensé à mon grand ouvrage?

— Lundi, sans faute, il sera chez vous...

— Et le volume rarissime que vous m'avez promis

— Les Mémoires du comte de Rochefort?

— Oui.

— J'ai cru vous être agréable en l'apportant, et je l'ai là, dans ma poche.

— Vous êtes un homme charmant.

La voiture marchait bon train.

Le cocher, — qui n'était autre que Pascal, rendu méconnaissable par des favoris postiches, — avait suivi les boulevards jusqu'à la place de la Bastille où il prit la rue de Lyon et gagaa l'avenue Daumesnil.

A six heures vingt minutes, on arrivait au Petit- Castel.

Pascal descendit, ouvrit la grille, donna un coup

de cloche pour prévenir Angèle, puis il remonta sur son siège et conduisit le coupé jusqu'au perron où les deux hommes mirent pied à terre.

Angèle, fort élégamment vêtue, mais un peu rouge car elle venait d'affronter le feu des fourneaux de la cuisine, vint les recevoir.

— Ma chère cousine, — dit Jacques, je vous présente un de nos bibliophiles les plus distingués, M. Fauvel, dont je vous ai parlé déjà... — Cher monsieur Fauvel, je vous présente ma cousine Angèle. Une parente exceptionnellement bonne et dévouée, qui a bien voulu demeurer seule ici, jusqu'à ce que j'aie terminé l'installation de mon hôtel de Paris...

— Gomment, madame, — s'écria Fauvel en saluant, — seule, dans une majson de campagne isolée, au bord de la rivière !...

— Mais, oui, monsieur, parfaitement! — Seule avec une servante qui a eu la maladresse insigne de se donner hier une entorse, et ne peut m'être par conséquent d'aucune utilité...

— Et vous n'avez pas peur?

— De quoi aurais-je peur^ mon Dieu ?.. .

— Les journaux sont remplis d'histoires sombres, de crimes commis aux environs de Paris par toute une population de rôdeurs...

— D'abord je crois qu'il y a dans ces récits beaucoup d'exagération et puis je ne suis point craintive...

— Les portes ferment solidement... — Je possède un revolver, je sais m'en servir, et les rôdeurs seraient bien reçus, s'ils avaient la mauvaise chance de se présenter... — Je dors ici sur mes deux oreilles.

— Madame, vous êtes une héroïne.

— Je prends le compliment pour ce qu'il vaut, monsieur, et je vous en remercie quand même... — Débarrassez-vous donc de votre pardessus.

— Oui... — dit Jacques, — mettez-vous à votre aise... — Voulez-vous un chapeau de paille?... C'est champêtre et nous sommes aux champs...

— Volontiers... — répondit Fauvel.

Angèle prit le pardessus, décrocha de l'une des patères du vestibule un grand chapeau de paille et le tendit au marchand de livres qui ne savait comment exprimer sa reconnaissance de si délicates attentions.

— Nous dînerons à sept heures, n'est-ce pas, cousine ? — demanda Jacques.

— A sept heures précises... — répliqua l'ex-marchande à la toilette, — et pour vous faire prendre patience, vous trouverez de labsinthe et du madère dans la salle verte, sous les marronniers...

— Vous pensez à tout, cousine I — s'écria le pseudo-Thompson en riant. — Parole d'honneur je vous admire !I

En ce moment entrait Pascal ayant repris son apparence habituelle, c'est-à-dire débarrassé de ses grands favoris et de sa longue redingote de cocher.

— Mon cher Rambert, — lui dit le docteur, vous allez venir déguster avec nous un verre de madère ou une absinthe.

Les trois hommes se dirigèrent vers la salle verte où les attendaient les apéritifs, et nous les y laisserons pour rejoindre Paul Fromental dans sa maisonnette du bord de l'eau.

La veille au matin, nous le savons, il avait vu un homme dont la distance ne lui permettait pas de distinguer les traits, mais dont la tournure était jeune, s'approcher de la Fée des Saules et poser ses lèvres sur son front, puis la jeune femme s'était éloignée avec lui en s'appuyant familièrement à son bras.

Alors une sensation de douleur aiguë, poignante, qu'il ne connaissait pas encore, s'était brusquement révélée à lui.

Pour la première fois la jalousie s'emparait de son cœur.

Pendant toute la journée il avait rôdé sur la Marne, dans son bateau, le long des berges du petit parc, espérant revoir Marthe.

Nos lecteurs savent déjà qu'il espérait en vain.

Marthe étant partie pour Paris en compagnie de Jacques Lagarde.

Sa nuit fut agitée, fiévreuse. — Il dormit à peine, et le lendemain Madeleine constata avec une profonde angoisse qu'il était plus pâle encore que de coutume, et qu'un large cercle de bistre estompait le contour de ses paupières.

Sûre d'avance qu'elle n'obtiendrait aucune réponse, la vieille servante ne le questionna pas ; mais elle se promit d'écrire à Raymond pour lui apprendre quel fâcheux changement s'opérait en son fils.

— La campagne, au lieu de lui être favorable, lui est pernicieuse. . . — se disait la brave femme, — l'air de par ici ne lui convient point... à moins qu'il n'ait quelque chagrin qu'il nous cache. — Dans tous les cas, ça ne peut durer comme ça !,.. — Faut que monsieur soit prévenu...

Aussitôt habillé, Paul, — cédant aux sollicitations de Madeleine qui ne voulait pas le voir sortir à jeun, — prit une tasse de lait et quitta la maisonnette.

Cette fois il ne monta point en bateau, — il suivit le chemin de halage qui borde la rivière, et du haut duquel il pouvait apercevoir l'intérieur du parc en miniature.

Il arriva en face du petit bras longeant la propriété en passant devant le groupe des marronniers à fleurs roses. Là il plongea ses regards jusqu'au

fond des allées ombreuses conduisant au Petit- Castel qu'il apercevait h travers les feuillages.

De nouveau son cœur se serra.

Non seulement les allées offraient l'image d'un désert, mais encore toutes les persiennes de l'habitation étaient closes.

— Serait-elle partie? — se demanda le jeune homme avec effarement.

Et il se laissa tomber, accablé, sur le gazon de la berge.

IH. .1 i

Au bas de cette berge, sur une longueur de trois cents mètres au moins, étaient amarrés cinq ou six trains de bois, vulgairement nommés sapines.

On devine qu'ils doivent ce nom à l'essence des bois qui les forment.

Ce sont de longs sapins grossièrement équarris, dont on forme des radeaux qui viennent des lieux de production à Paris où le commerce les achète comme matériaux de construction, et que l'on met en garage sur la Marne jusqu'au moment oti ils ont trouvé acquéreur.

Alors on les fait descendre aux quais de Bercy ou d'Ivry, où on les déchire et où les débardeurs les retirent de l'eau.

Sur l'une de ces sapines un homme péchait à la ligne, debout, tournant le dosa Paul, et ne s'inquiétant guère de ce qui se passait derrière lui.

Ce pêcheur n'était point heureux.

Le poisson s'obstinait à ne pas mordre.

A unmomentdonné, impatienté de ne rienprendre, il posa sa ligne sur le train de bois, se leva en sifflotant, et se mit à rouler une cigarette.

Paul, absorbé dans sa rêverie et les yeux tournés vers le Petit-Castel, ne l'entendait ni ne le voyait.

11 fut distrait cependant de sa contemplation et de ses pensées lorsqu'il entendit une voix prononcer son nom.

Abaissant alors ses regards vers le train, il aperçut Jules Boulenois, surnommé la Fouine, qui, en se retournant pour allumer sa cigarette, l'avait vu et reconnu.

— Comment, comment, m'sieu Paul, — s'écria la Fouine. — Vous êtes là les bras croisés, les jambes pendantes au-dessus du fil de l'eau, au lieu d'avoir une ligne à la main ! !

— Ma foi, oui... — répondit Paul.

— Et pourquoi ça, donc ?

— La pêche m'ennuie.

— Oh ! ça, c'est pas possible ! — s'écria le jeune homme en escaladant la berge et en venant serrer la main du fils de Raymond. — Vous qui paraissiez si bien mordre à la chose, que j'étais fier de vous avoir pour élève ; vous qui commenciez à ferrer au premier coup, et qui disiez que vous y trouviez du

plaisir plus qu'à n'importe quoi, vous avez été pris, comme ça, tout de suite, du jour au lendemain, d'une heure à l'autre, d'un embêtement général, rapport à la pêche à la ligne ! ! — Allons donc ! ! Allons donc! ! Ça ne serait point dans la nature et je n'en crois pas un traître mot! ! — Est-ce que vous êtes malade, m'sieu Paul?...

— Non, mon ami... — Pourquoi me demandezvous cela?

— Parce que vous êtes pâlot... Vous avez l'air tout encharibottè . . , Bref, vous avez changé de mine depuis avant-hier que je ne vous ai vu. — Est-ce que le bord de l'eau serait malsain pour vous?... Dame 1 Ça s'est vu...

— Je ne le crois pas... — répliqua Paul.

— Cependant vous avez quelque chose... — Vous n'êtes point dans votre assiette... Ça saute aux yeux.

— Une indisposition sans importance... un malaise passager... moins que rien... Cela ne durera pas.

— A la bonne heure... — Faut vous distraire, voyez-vous. — Rien ne vaut la distraction pour remettre d'aplomb n'importo qui! — La carpe ne donne pas ce matin... — Voulez-vous que nous allions ensemble pêcher une friture de goujons sur le sable du petit bras ?

— Non... merci... Pas aujourd'hui...

— Eh bien ! descendez avec moi sur le train de bois... nous causerons, et je vous apprendrai la pêche à la petite pelotte...

Paul hésita, mais une idée subite lui traversa l'esprit, celle d'interroger la Fouine au sujet du Petit-Castel.

Sachant que le jeune pêcheur ne quittait ni jour ni nuit les rives de la Marne, il se dit:

— Par lui je saurai peut-être quelque chose...

— Allons... allons... décidez vous. . . — reprit Jules Boulenois.

— Eh bien ! soit...

— Bravo!... — Descendez donc, et prenez garde de glisser... Avec vos bottines ça pourrait vous arriver, et vous fileriez sous le train comme une ablette...

La Fouine, tout en parlant, s'était laissé couler sur le plan incliné de la berge et se trouvait déjà sur la sapine, tendant la main à Paul, qui le rejoignit sans encombre.

— Voulez-vous prendre la ligne ? — lui demanda Boulenois.

— Non, je vous regarderai faire...

— Gomme il vous plaira.

— Est-ce que vous avez passé la nuit ?

— Non... — Je suis arrivé au petit jour seulement pour amorcer mon coup...

— Et avez-vous été heureux?...

— Quant à ça, non, par exemple!... — Regardez donc le filet.

Paul, se penchant sur le bord du train de bois, souleva la poche en filet qui trempait au fil de l'eau.

— Vous voyez... — continua la Fouine, — deux brèmes de rien du tout et un petit barbillon... — Ça n'en vaut pas lapeine... — Enfin, peut-être bien que la veine va venir..

Il lança sa ligne à l'eau.

Le fils de Raymond avait laissé retomber le filet, et ses regards se tournaient vers les berges du Petit- Castel.

— Ah ! — dit le pêcheur à demi-voix, — je viens de sentir une touche... Il y a du gros poisson sur le coup, — Ça doit être de la carpe.

Paul ne répondait pas et regardait toujours.

— Que diable est-ce que vous examinez donc par là, monsieur Paul? — lui demanda la Fouine étonné de son silence.

— Rien de particulier... — Connaissez-vous cette propriété?...

— Quelle propriété?

— Là, en face...

— Oui, oui... parfaitement... Le Petit-Castel... c'est comme ça qu'on le nomme... Un de mes nombreux domaines...

— Un de vos domaines... — répéta Paul. — Gomment cela?

— Quand je passe les nuits à la pêche et que je me sens trop fatigué, je grimpe là-haut et je vais m'étendre sous les arbres, où je dors comme dans mon lit, à l'abri de la rosée... — Vous voyez bien que je fais acte de propriétaire...

— Ainsi vous êtes entré dans le parc ?

— Bien des fois... — - De nuit, et même de jour...

— Mais, si l'on vous avait surpris?

— Point de danger. — Vide, la maison... C'était avant que ça ne soit vendu...

— Ah! ça vient donc d'être vendu?

— Oui... tout dernièrement... s'il y a quinze jours ou trois semaines, c'est le bout du monde...

— Savez-vous qui a acheté ?. . .

— Ma foi, non... — Tout ce que je sais c'est qu'il y a deux femmes...

— Ah ! — s'écria Paul, — deux femmes...

— Positivement, — l'une qui peut avoir dans les trente-huit à quarante-cinq ans, qui a dû être épatante dans son jeune temps, et qui n'est pas encore piquée des hannetons, je vous en fiche mon billet...

— Et... l'autre?... — demanda vivement le fils de Raymond.

— Ah ! l'autre, c'est tout au plus, bien sûr, si elle a dix-neuf ans... — Elle doit être la fille d'un parti-

culier très bien que j'ai vu avec elle l'autre jour au restaurant de Tlle, où je l'avais déjà rencontré, ce particulier. — Ah ! m'sieu Paul, la belle créature !...

— Vous me croirez si vous voulez, mais je soutiens quelespeintureslesplusfameuses, dansles muséums^ les peintures qui représentent les déesses et les reines, ne sont pas seulement dignes de lui attacher les cordons de ses souliers.

— Et, cette personne... si belle... vous l'avez rencontrée au restaurant de l'Ile avec un homme?

— Oui... — Le nouveau propriétaire... à ce que j'imagine...

— Êtes-vous sûr que celte jeune femme habite le Petit-Castel ?

— Parbleu!... — Je l'y ai vue... et même je lui ai parlé...

— Vous !... Comment ?...

— J'étais allé demander si on voulait du poisson de ma pêche. — J'ai rencontré les deux femmes, la mûre et la jeune dans une allée... — J'ai étalé mes goujons... — la jeune les aurait bien pris... ils lui tapaient dans l'œil, mais la mûre m'a empêché de faire le marché. « Vous savez bien, ma chère Marthe,

— a-t-elle dit, — que nous avons notre dîner de ce soir et le poisson ne serait plus frais demain... — Bref, j'ai fait chou blanc...

— Alors, elle s'appelle Marthe!!! — murmura

Paul qui ne parvenait point à cacher son émotion.

— Bien sûr, qu'elle s'appelle Marthe! ! ! — Ah ça ! mais on croirait que ça vous intéresse... — Est-ce que vous l'avez vue, par hasard ?...

— Oui, oh ! oui, je l'ai vue ! î ! — répondit le jeune homme avec un involontaire entraînement. Elle est belle comme une madone, et le chant des anges doit être moins doux que celui de sa voix.

— Tiens ! tiens ! tiens! — fit la Fouine en riant et en regardant Paul. — ça ne m'étonne pas que vous me fassiez causer, alors... — C'est pour me parler d'elle... et si vous n'aimez plus la pêche en ce moment, c'est que vous aimez autre chose...

Paul, comprenant bien qu'il venait de se trahir, était devenu rouge jusqu'au blanc des yeux. Le pêcheur continua :

— Et que, cette autre chose, c'est la jeune dame du Petit Castel. — Voilà pourquoi vous la faites à la grande mélancohe... Voilà pourquoi vous devenez tout triste et tout pâlot... — M'sieu Paul, je m'y connais . . . vous v'ia pincé ! . . . Vous avez un fort béguin I... — En bon français, vous êtes toqué de la demoiselle.

Le jeune homme baissa la tête.

— Je voudrais savoir, — balbutia-t-il, — si elle est la fille de l'homme que vous avez vu avec elle au restaurant de l'Ile...

• — Pour ce qui est de ce renseignement-là, il m'est impossible de vous le donner.

— Etes-vous certain que la propriété ait été vendue?

— Vendue ou louée... — la preuve c'est qu'elle n'était pas habitée depuis longtemps, et qu'elle l'est présentement...

— Elle ne l'est plus... — tous les volets sont fermés...

— C'est que les nouveaux maîtres seront peut-être partis en voyage.

— Ne pourrait-on s'en assurer ?

— Rien de plus facile et nous nous en assurerons, si vous le voulez, pas plus tard que tout à l'heure...

— Comment?

— Allez chercher votre bateau. — Nous remonterons le petit bras et je grimperai dans la propriété sous le prétexte d'offrir du poisson... — Il doit y avoir un gardien... — Par lui, en s'y prenant adroitement, on pourra savoir bien des choses... et l'adresse, c'est mon fort...

— Vous vous introduirez seul dans la propriété...

— Bien entendu, parbleu I...

— Je vais chercher mon bateau.

Paul s'élança sur la berge et prit au pas de course le chemin du garage de son embarcation.

Au bout de moins d'un quart d'heure il était de retour.

— Venez... — dit-il à la Fouine.

— Oui, mais n'oublions point le poisson... — C'est mon prétexte pour entrer... — Ça ne m'irait pas du tout d'être pris pour un voleur...

Il attacha sa poche à poisson à l'arrière du bateau, saisit les avirons et rama vigoureusement jusqu'au petit bras conduisant à l'escalier dont quelques jours auparavant le jeune homme avait gravi les marches pour rendre h la Fée des Saules le livre qu'elle avait laissé tomber.

On atteignit bientôt cet escalier près duquel se trouvait toujours amarré le canot appartenant au docteur Thompson.

La Fouine monta les degrés et disparut derrière les massifs du petit parc.

Son absence ne dura que quelques minutes.

— Eh bien! — lui demanda Paul.

— Eh bien! vous aviez raison... — Tout le monde est parti... — la maison est vide...

— On vous l'a dit ? — murmura le jeune homme devenu très pâle...

— Non, mais je l'ai vu... de mes propres yeux vu, -— il n'y a point de gardien... solitude absolue... — Ah ! vous pouvez venir, si ça vous donne envie...

Paul rejoignit la Fouine, et tous deux explorèrent les alentours de la villa.

Impossible de douter...

Tout était clos hermétiquement.

— Partie!... — murmurait avec angoisse le fils de Raymond. — Elle est partie ! ! Quelle est donc la raison de ce brusque départ?... Ce ne peut être pour une longue absence, puisqu'il y a trois jours à peine on exécutait ici des travaux. — Marthe reviendra bientôt peut-être...

— Ça, c'est plus que probable; c'est positivement sûr... — répliqua la Fouine. — Et au lieu de vous tourner le sang, comme vous paraissez le faire, j'attendrais, moi, paisiblement le retour... et, en attendant, pour ne pas trouverle temps long, je m'en irais à la pêche, matin et soir, levant tantôt une friture et tantôt une matelote, afin de varier mes plaisirs. — C'est ce qu'il y a de plus sage, m'sieu Paul, voyezvous!... — C'est pas une raison, parce qu'on a un fort béguin à l'endroit d'une particulière, pour se laisser dépérir à vue d'oeil en se forgeant des tas d'idées bêtes... — Faut être philosophe et, si j'osais, je vous dirais bien quelque chose...

— Quoi? — demanda Paul, espérant que la Fouine allait lui donner un moyen pour retrouver Marthe plus vite.

— Eh bieni c'est comme qui dirait une comparaison... — Quand je suis à la pêche dans un endroit, n'est-ce pas? — vous suivez bien mon raisonnement, m'sieu Paul?

— Oui.

— Et que ça ne mord pas à cet endroit-là... — Qu'est-ceque je fais?... — Je vous le demande...

— Vous allez ailleurs...

— Juste ! — Eh bien, voilà l'exemple à suivre. — Si ça ne mord point dans un endroit, changez de place...

— C'est-à-dire que vous me conseillez de chercher l'oubli dans un autre amour?...

— Vous y êtes!... — En plein dans le mille!... — Les femmes, c'est comme le poisson... faut amorcer pour les pincer... — Si vous avez amorcé dans un endroit et que cane morde point, amorcez ailleurs; changez de place et ça mordra... — Voilà! — (Ju'est-ceque vous pensez de ça?...

— Partons... — dit Paul pour toute réponse.

On embarqua et la Fouine retourna sur les sapines ne voulant pas abandonner le coup laborieusement préparé.

Paul le quitta, ramena sa barque au garage, et le cœur meurtri, saignant de douleur, alla s'enfermer dans sa chambre.

Le pauvre enfant souffrait véritablement beaucoup.

Le courage lui manquait pour lutter et la philosophie pour se faire une raison.

11 s'abandonnait à son désespoir.

La Fouine s'était remis à pêcher, et en sa qualité de philosophe (du moins il se croyait tel, de la meilleure foi du monde), il formulait de prolixes réflexions au sujet de l'aveu qui venait d'échapper à Paul Fromental.

— Tonnerre de Bougival! — se disait-il, — le pauvre garçon est rudement pincé!! — Il a dans sa boîte à musique un moucheron qui va joliment lui mettre la chanterelle à l'envers!... — G'est-il bête de ne pas pouvoir museler ce polisson d'amour! I — Dès qu'il vous a mordu on devient enragé, et rien n'est plus gênant, sans compter qu'on en claque quelquefois ! — Si ça lui arrivait, parole d'honneur, ça serait dommage ? — Je le gobe, moi, ce garçon-là, et si jamais je pouvais lui être bon à n'importe quoi, soit pour ses amourettes, soit pour autre chose, je

le ferais avec plaisir, ou que le diable m'emporte!... Brusquement il interrompit son monologue en s'écriant :

— Ahl pour le coup, toi, je te tiens !

Ces paroles s'adressaient à un poisson qu'il sentait au bout de sa ligne et qu'il venait de ferrer adroitement.

Il ajouta:

— Et je crois queje pourrai aller déjeuner quand tu seras dans ma poche en filet !

Le poisson devait être de belle taille, car la Fouine eut beaucoup de peine à lui faire quitter le fond de la rivière.

Enfin, après une lutte assez longue dans laquelle il triompha, le jeune pêcheur hissa sa capture à fleur d'eau, passa sous elle son épuisette et l'amena sur la sapine.

C'était une superbe carpe dorée, pesant tout près de cinq livres.

— Ça y est, ma vieille! — dit la Fouine en décrochant le poisson qui se débattait comme un beau diable et multipliait ses bondset ses coups de queue, — tu auras beau te démener, vois-tu bien, tu vas faire connaissance avec le court-bouillon au vin rouge du restaurant de l'île... — Tiens-toi donc tranquille, c'est le plus sage !

Après avoir glissé la carpe dans sa poche en filet.

il escalada la berge, laissant ses outils de pêche sur la sapine^ remonta jusqu'en face de lîle, et héla le passeur qui vint aussitôt le prendre dans son bachot.

Il porta sa capture à la cuisine, reçut son argent, déjeuna rapidement, prit cette fois le vieux bateau délabré qui n'appartenait à personne et dont il avait l'habitude de se servir, revint au train de bois et se remit à pêcher.

Une chance invraisemblablement favorable remplaça la guigne noire du matin.

Coup sur coup, la Fouine ferra trois carpes qui ne le cédaient guère en grosseur à la première.

Il venait de repeloter son coup, et il laissait tomber dans la rivière sa ligne soigneusement amorcée, lorsqu'il interrompit soudain le mouvement commencé, et demeura la bouche béante, les yeux arrondis.

La cause de son étonnement est simple.

De l'autre côté de la Marne, le jeune pêcheur voyait passer une femme dans l'allée de contour du parc du Petit-Castel.

Cette femme était Angèle.

L' SX-marchande à la toilette venait d'arriver de Paris pour se conformer aux instructions de Jacques Lagarde et, avant de commencer ses apprêts, elle se dégourdissait les jambes en faisant une promenade dans le parc.

— Tiens ! tiens ! liens!... — murmura la Fouine,

— Si je ne me trompe pas et si j'ai toujours ma bonne vue, c'est la femme mûre, mais bien conservée, qui a empêcbé la petite qui est si jolie de m'acheter une friture l'autre jour. .. — Alors, ils ne sont point partis en voyage, les p7*opn'os de cette boîte!...

— ils se sont absentés seulement pour un jour !...

— je saurai de quoi il retourne, et peut-être bien que je pourrai porter une bonne nouvelle à m'sieu Paul...

Du train de bois la Fouine saula dans son bachot, décrocha sa poche en filet et, maniant les avirons avec sa maestria habituelle, se dirigea vers Angèle qui s'était arrêtée et le regardait curieusement.

Arrivé près de la berge, le jeune homme se dressa dans son bateau.

— Vous faut-il du poisson aujourd'hui, madame?

— lui demanda-t-il.

— Ah ! ah ! C'est vous le pêcheur de l'autre jour...

— fît Angèle en le reconnaissant.

— Pour vous servir, si j'en étais capable.

— Qu'est-ce que vous avez ?

— Des carpes...

— Sont-elles grosses?...

— Je vous crois ! — La plus petite pèse au moins trois livres...

— Et des anguilles?...

— J'en ai deux assez gentrouillettes dans le réservoir de mon bachot... — avec ces anguilles-là et une belle carpe vous feriez une riche matelote !...

— Combien me vendrez-vous ça ?

— Douze francs, tout au juste, parce que c'est vous...

— Eh bien ! remontez le bras jusqu'à proximité de la grille, et apportez-moi la carpe et les deux anguilles.

La Fouine reprit les avirons, fit force de rames, et fut bientôt à l'escalier voisin de la villa.

Il le gravit rapidement, ayant dans sa poche en filet le poisson demandé.

Angèle l'attendait près du perron.

Portes et fenêtres étaient ouvertes au grand large.

— Voici les trois pièces, ma chère dame... — dit le jeune homme. — Ceux qui les mangeront vous en feront des compliments... — Je vous porte ça à la cuisine, et si vous voulez je me chargerai de l'écailler...

— Volontiers...

Angèle conduisit Jules Boulenois, qui tout en marchant demanda d'un air d'indifférence :

— Vous étiez donc en voyage ?

— Pourquoi ça ?

— Parce que je suis venu hier soir pour vous offrir un beau barbillon, et j'ai trouvé visage de bois...

— Oui... j'étais absente...

— C'est ce que j'ai pensé... — Je me suis dit que vous étiez allé probablement faire un petit tour à Paris, en compagnie de monsieur votre mari...

— Qui ça, mon mari ? — fit Angèle en regardant le pêcheur avec un commencement de défiance.

— Mais ce bel homme que j'ai vu ici et qui porte sa barbe en fer à cheval.. .

— Ce n'est pas mon mari...

— Ah !... je croyais... Enfin, pour sûr, vous êtes sa parente... à moins que vous ne soyez sa gouvernante...

Angèle ne répondit pas.

La Fouine poursuivit, tout en écaillant la carpe.

— Et mam'zelle Marthe est sa fille...

— Comment savez-vous ce nom ? — s'écria l'exmarchande à la toilette très étonnée.

— Parbleu !... c'est pas malin ! — C'est vous qui l'avez appelée Marthe devant moi, un jour où vous n'avez pas voulu qu'elle m'achète du poisson... — C'est la fille du monsieur au fer à cheval, hein ?

— Peut-être...

— Ah ! il peut se vanter d'avoir bien travaillé, le monsieur.. . Pour un beau brin de fille, c'est un beau brin de fille ! — J'en ai jamais vu de pareille î I

— Allons, taisez-vous, bavard, et dépêchez-vous, je suis pressée...

— J'empoigne les anguilles... — Comme ça, vous voilà de retour...

— Vous le voyez bien, puisque je suis-là t...

— Vous, oui, mais la jeune demoiselle?...

— Qu'est-ce que ça peut vous faire que la jeune demoiselle, comme vous dites, soit ou ne soit pas ici?

— Ça fait toujours plaisir de regarder quelque chose de beau...

— Ah ! vous êtes amateur ?.. — dit Angèle en riant.

— Et connaisseur, je m'en pique...

— Eh bien ! portez-en votre deuil, mon garçon!... — Vous ne reverrez jamais mam'zelle Marthe...

— Ah ! bah ! — Elle est donc partie ?...

— Hier... — Pour l'Amérique*

— Mazette !... c'est pas tout près 1... — Avec son père alors?

— Qui ça, son père ?

— Le monsieur au fer à cheval.. . — il me semblait que vous me l'aviez dit.

— 11 vous semblait mal... — Ce n'est pas son père... C'est un parent ..

— Enfin, puisqu'elle est en Amérique, je me consolerai.. . — Bien sûr que je n'irai point si loin pou r la revoir... — Alors, vous, ma chère dame, vous allez habiter ici tout l'été ?...

— Non... j'y viendrai seulement de temps à autre, pour me reposer...

— Parfait !... et le reste du temps vous resterez à Paris ?...

— Non, en Chine...

La Fouine, ahuri, regarda Angèle.

— En Chine! — répéta-t-il — quelle blague !... — vous vous fichez de moi I

— Est-ce que vous commencez seulement à vous en apercevoir, mon garçon? — répliqua l'ex-marchande à la toilette en haussant les épaules. — En voilà assez, n'est-ce pas, des questions 1... — Vous êtes curieux, vous savez, et je n'aime pas ça!... — J'ai eu la bonifacerie de vous répondre un instant, mais faut de la patience, pas trop n'en faut!

— Ne vous fâchez point, ma chère dame, s'il vous plaît ! — dit la Fouine d'un ton insinuant. — Si je vous demandais cette chose-là, c'était histoire de causer, et pas autre chose I — Que vous restiez à Paris, en Chine, à Pantin ou dans la forêt de Bondv, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?... — Pourvu que je vous vende du poisson, je me moque pas mal du reste... — Je vous enai vendu... le voilà, tout prêt à sauter dans le chaudron... — Payez-le moi et je m'en vais...

— Voici votre argent.

— Est-ce que vous n'ajouterez pas quelque chose pour avoir écaillé la carpe et écorché les anguilles... sans les faire crier ?...

Angèle se mit à rire.

— Ça sera vingt sous de plus, — fit-elle.

— Bien des merci, ma chère dame... — Faudrat-il venir voir demain si vous avez besoin de quelque chose ?

— Non. — Demain, nous ne serons plus ici... — Le docteur part en voyage...

— Ah ! c'est un docteur, le monsieur au fer à cheJ val?... — dit Jules Boulenois, avec une recrudescence de curiosité.

Et, voyant Angèle se pincer les lèvres, il se hâta d'ajouter :

— Si jamais j'ai l'avantage de le voir, faudra que je lui demande quelque chose...

— Quoi donc?...

— Une bonne ordonnance pour une drogue qui me débarrasse de ma belle-mère...

L' ex-marchande à la toilette ne put conserver son sérieux.

Pour la seconde foiselle éclata de rire, et la Fouine profita de cette embellie pour prendre congé d'elle et retourner au train de bois où il avait laissé ses lignes.

— Allons, — se disait-il tout en maniant ses avirons,— ce pauvre m'sieuPaul n'a plus qu'à se faire du mauvais sang! — la jeune demoiselle qu'il idole est partie en Amérique II — Va te faire lanlaire I ! ! —

C'est loin l'Amérique!!! Ce n'est pas moi, bien sur, qui lui donnerai cette nouvelle-là I... Ça lui ferait trop de chagrin! — Très maligne, la femme mûre ! ! Elle a deviné parfaitement que je voulais lui tirer les vers du nez ! — Enfin, ça ne fait rien...

— je sais ce que je voulais savoir, c'est le principal.

— Le reste, je m'en bats l'œil !...

La Fouine ayant ainsi raisonné se remit à la besogne après avoir roulé une cigarette, et il s'aperçut bien vite que la chance continuait à le favoriser d'une façon exceptionnelle.

En effet, dès les premiers coups de ligne, il sortit de l'eau un poisson de belle taille.

— Oh! ohl — murmura-t-il, — décidément la place est fameuse!... — je ne manquerai pas d'y revenir la nuit prochaine, et j'ai dans ma folle idée que je ne perdrai pas mon temps !...

Nous avons laissé le pseudo-Thompson, son secrétaire et Antoine Fauvel, causant sous les grands arbres, dans la salle de verdure où ils prenaient des apéritifs avant le repas.

La conversation était animée.

Le marchand de livres se sentait dejoyeusehumeur. — L'air vivifiant de la campagne, le parfum des fleurs.

succédant à l'atmosphère lourde, chargée des odeurs poussiéreuses des vieux papiers et des vieux bouquins au milieu desquels il avait l'habitude de vivre, déterminaient chez lui une sorte de griserie.

— Vous avez une ravissante propriété, mon cher client! — s'écria-t-il tout à coup. — Ne melaferezvous pas visiter en détail?...

— Je vous la ferai visiter tant qu'il vous plaira. — répondit Jacques Lagarde. — Nous pouvons dès à présent, avant de nous mettre à table, aller faire un tour dans le parc...

Les trois hommes quittèrent leurs sièges et se dirigèrent vers l'allée qui côtoyait les berges ombragées de la Marne.

Fauvel se répandait en exclamations admiratives.

Ils atteignirent la rive du grand bras de la rivière.

Le bouquiniste étendit la main vers la rive opposée.

— Regardez donc là-bas, juste en face de nous, iit-il; — voilà un pêcheur qui connaît un peu son métier ! — sapristi !... il ne rentrera pas bredouille !

Jacques et Pascal avaient suivi du regard la direction indiquée par le geste de Fauvel, et ils aperçurent la Fouine fort occupé à tirer de l'eau une grosse carpe qu'il venait de ferrer et qui, selon l'habitude de ses congénères, se débattait énergiquement.

Pascal le reconnut.

— Ehl — dit-il, — c'est le philosophe du reslaurantde l'Ile...

— Qu'est-ce que c'est que ça, le philosophe? — demanda Fauvel.

Jacques Lagarde prit la parole et répondit, en rivant ses yeux sur le bouquiniste :

— C'est un personnage très original. . . — Un garçon de dix-neuf ans qui doit, paraît-il, hériter d'une somme considérable quand il sera majeur... — Ce drôle de corps nous a raconté son histoire, et c'est à propos de ce récit que nous l'avons surnommé le philosophe...

— Une somme considérable! — répéta Fauvel, — à le voir ainsi vêtu de haillons, on ne le croirait guère !... — il n'a pas du tout la mine d'un homme à héritage 1! — De qui diable peut-il hériter?... — Il a donc dans sa famille des gens riches?

— Nullement... — La fortune sur laquelle il compte doit lui venir d'un étranger... Un certain comte de Thonnerieux...

Fauvel, en entendant ce nom, tressaillit malgré lui.

Son tressaillement ne pouvait échapper à Jacques Lagarde qui se dit :

— Il possède le secret du Testament Rouge, Puis, tout haut, il ajouta :

— Le comte de Thonnerieux, s'il faut en croire ce que le jeune pêcheur en question nous a raconté, a voulu enrichir six enfants, venus au monde le même jour que sa fille dans l'arrondissement qu'il habitait...

— C'est très curieux, — répliqua le bouquiniste rentré en possession de son sang-froid. — Mais je maintiens ce que je disais tout à l'heure... — Avoir ce bonhomme en loques, péchant sur un train de bois, on ne devinerait jamais en lui un capitaliste futur.

Tout en disant ce qui précède il souriait.

Jacques et Pascal n'eurent point de peine à comprendre l'expression sardonique de ce sourire, mais Jacques ne crut pas devoir maintenir plus longtemps la conversation sur ce sujet, et les trois hommes continuèrent leur promenade.

La Fouine, tout en glissant dans sa poche en filet la dernière carpe qu'il venait de décrocher, avait aperçu les promeneurs arrêtés de l'autre côté de l'eau, sous les ombrages du petit parc, et l'observant.

— Tiens î — murmura-t-il, — l'homme à la barbe en fer à cheval, le docteur, avec ses invités. — La jeune demoiselle n'est point là... donc, bien sûr, elle est partie... — La dame mûre ne m'a pas conté une blague... c'est bon à savoir.

Jacques Lagarde avait ramené Fauvel à Ihabitation.

Angèle sortit de la villa.

— Vous pouvez vous mettre à table, messieurs... le dîner est servi... — dit-elle.

— Je vous demande trois minutes, chère cousine, — répliqua Jacques.

— Soit... Mais pas plus.

— Le temps d'aller mettre un vêtement plus léger... — Pendant mon absence, veuillez tenir compagnie à M. Fauvel.

— Dépêchez-vous donc...

Le docteur entra dans l'habitation. — Pascal averti par un signe le suivit.

Ils traversèrent la salle à manger où le couvert mis offrait le plus agréable coup d'œil, et entrèrent dans l'office.

— Vite, — commanda Jacques, — une table sous l'ouverture pratiquée dans la muraille !

Pascal obéit et plaça une petite table immédiatement sous l'orifice du tuyau dont nous avons parlé.

Tandis qu'il s'acquittait de cette besogne, Jacques tirait du placard la boîte qu'il y avait enfermée la veille.

Il posa cette boîte sur la table apportée par Pascal et l'ouvrit.

Elle contenait le pulvérisateur acheté chez le fabricant, rue Barbette.

Ce pulvérisateur, du système Dewar, fut placé par lui sur la boîte elle même, et il introduisit le tube vertical dans celui qui traversait la cloison.

— Qu'est-ce que cela? demanda Pascal avec curiosité.

— Le sommeil pour Fauvel.

— Le sommeil éternel ?

— Non, mais un acheminement à celui-là. — Tu vas comprendre.., — Regarde ce flacon... il est rempli de kérosélène, une substance volatile comme le chloroforme, qui par la pression de l'une de ces boules — (il désignait les deux boules creuses en caoutchouc terminant le tube qui sortait de l'appareil) — sera pulvérisée, c'est-à-dire réduite en vapeur... en brouillard léger... Ce brouillard, cette vapeur, obéissant à la pression et trouvant une issue par le tuyau de conduite, iront frapper d'anesthésie Fauvel et le mettront à notre merci.

— Ne sera-t-il point suffoqué ?

— Non... — Les précautions sont prises... — Le kérosélène est mélangé d'eau parfumée... — Fauvel s'endormira sans s'en apercevoir, en croyant respirer des fleurs... — Quand nous toucherons à la fin du dîner ne me perds pas de vue, et sois prêt à m3 suivre au moindre signe.

— Je serai prêt.

— Il y a des bougies dans cette pièce?

— Les voilà.

— Tu as sur toi des allumettes?

— Oui.

— Ferme au verrou la porte de la salle à manger qui donne ici...

— C'est fait.

— Eh bien, changeons de vêtements, pour justifier notre sortie, et allons retrouver Fauvel...

Un instant après, vêtus à la légère, les deux complices rejoignaient le marchand de livres et Angèle.

— Vous voici! C'est heureux! — fit cette dernière, — à table maintenant.

Jacques montra le chemin à Fauvel. et bientôt les trois hommes furent installés dans la salle à manger.

Nous disons les trois hommes, car Angèle avait expliqué que l'absence de sa domestique, tombée malade le matin même, la forçait à s'occuper personnellement du service et ne lui permettrait de faire à table que de courtes stations.

Fauvel se sentait en appétit.

Il mangeait comme quatre et buvait sec, en homme qui connaît le vieil adage ainsi formulé naïvement:

Remplis ton verre vide, Vide ton verre plein, Ne laisse jamais dans ta main Ton verre ni vide ni plein.

Du reste il était d'une trempe vigoureuse car, malgré ses habitudes de grande sobriété, les vins capiteux qu'on lui versait sans relâche ne semblaient point troubler sa raison.

A huit heures, l'obscurité déjà grandissante ne permit pas de continuer le repas sans lumière.

Angèle alluma les bougies des candélabres, et comme l'air assez vif du dehors faisait vaciller leurs flammes, elle saisit ce prétexte pour fermer non seulement les volets extérieurs des fenêtres, mais les fenêtres elles-mêmes et les volets intérieurs qui, nous le savons, étaient rembourrés.

— Comme cela nous serons absolument chez nous, — dit-elle ; — nous pourrons causer et rire en toute liberté, et même nous griser un peu, si le cœur nous en dit, sans craindre d'être épiés par des curieux indiscrets. . . — Je me sens ce soir de joyeuse humeur... — Cousin, versez -nous du Champagne !

Jacques Lagarde brisa les fils de fer, coupa les ficelles qui retenaient le bouchon d'une bouteille au casque d'argent et remplit les coupes.

A cette première bouteille une seconde succéda, puis on en entama une troisième.

Fauvel commençait à s'animer un peu plus que de raison, et se sentait tout heureux de se trouver en si aimable compagnie.

Le pseudo-Thompson fit à Angèle un signe imperceptible.

— Je vais voir si tout est en ordre dans la chambre de notre hôte, — dit-elle en se levant.

Aussitôt hors de la salle à manger, elle ferma vivement tous les volets de toutes les fenêtres des autres pièces du rez-de-chaussée.

Le Petit-Castel parut de nouveau désert comme il rétait le matin de ce même jour.

Un silence profond régnait dans le parc.

C'est à peine si, par intervalle, le bruit du roulement d'une voiture ou de l'aboiement d'un chien de garde arrivait des lointains de la campagne.

— Il ne faut point que la courte absence de ma cousine vous pousse à la mélancolie, — dit Jacques Lagarde. — Buvons!

Et, après avoir rempli les coupes à Champagne, aussitôt vidées, il reprit:

— Ah! ça, mais, cher monsieur Fauvel, nous n'avons point reparlé de votre précieux volume, les Mémoires du comte de Rochefort... — Si j'ai bonne mémoire, cependant, vous l'avez apporté...

— Parfaitement... — Le voici, — répliqua le bouquiniste en tirant de sa poche le volume en question et en le tendant à Jacques qui le prit et l'ouvrit.

— Les Mémoires du comte de Rochefort... — fit Pascal en se mêlant à la conversation. — C'est un ouvrage bien curieux, une mine féconde, largement exploitée par les romanciers et les auteurs dramatiques à l'époque de la grande vogue des romans et des drames historiques... — Que de succès sont sortis de ce livre !... — C'est dans ses pages que le grand Dumas a trouvé en germe l'histoire de Milady, des Mousquetaires, marquée d'une fleur de lys à l'é-

paule... — Ce volume sera l'une des perles de la bibliothèque du docteur...

— D'où vous vient-il? — demanda Jacques à Fauvel rayonnant qui répondit :

— Je croyais vous l'avoir expliqué déjà, — je l'ai acheté en vente publique, dans un lot de bouquins ..

— Farceur! — s'écria Jacques en riant.

Déconcerté par cet éclat de rire inattendu, Fauvel

regarda le maître du logis.

— Je ne sais pas du tout pourquoi vous avez l'air d'en douter. . . — fit-il ensuite, mais avec une médiocre assurance, — rien n'est plus vrai, je vous le jure...

— Ne jurez pas ! — interrompit le docteur en riant toujours. — Je ferai semblant de vous croire si ça peut vous être agréable, — j'ai l'ouvrage, c'est le principal... — Ce que je regrette, par exemple, c'est de ne pouvoir posséder également les deux volumes dont vous m'avez parlé il y a quelques jours.

— Lesquels?

— La Vie du Père Joseph et le Testament Rouge.

— Ah ! ce n'est pas ma faute si je ne puis vous les livrer, — fit le bouquiniste en poussant un gros soupir, — je vous l'ai dit et je vous le répète, on m'a coupé l'herbe sous le pied... — J'aurais pourtant été bien heureux de vous être agréable... j'espère que vous n'en doutez point.

Jacques releva la tête, attacha sur Fauvel un regard narquois, et reprit d'une voix de plus en plus railleuse :

— Blagueur!

Le marchand de livres tressaillit violemment.

— Comment, blagueur? — répéta-t-il avec une anxiété visible. — Supposez-vous donc, par hasard^ queje possède ces volumes?...

— Je ne le suppose pas.... — j'en suis sûr. .. absolument sûr...

Fauvel devint livide. — Néanmoins il essaya de sourire.

— Allons... allons... — balbutia-t-il, — je vois bien que vous plaisantez...

— Je ne plaisante pas le moins du monde... — répliqua le docteur avec le plus grand calme.

— Alors, que voulez-vous dire?

— Tout simplement ce que je dis: — Vous avez à l'heure qu'il est, en votre possession, la Vie du Père Joseph, le Testament Rouge et bon nombre d'autres ouvrages de la plus extrême rareté, par conséquent de la plus grande valeur, dérobés dans les bibliothèques de l'Etat, soit par vous, soit par vos complices...

— Monsieur, monsieur: — s'écria Fauvel en se levant, saisi d'angoisse.

Pascal et Jacques étaient restés assis ; — Pascal

assistant à cette scène en spectateur très captivé par l'intérêt de la situation, et Jacques impassible.

— Rassurez-vous donc, cher monsieur Fauvel, — dit le pseudo-Thompson au bibliophile épouvanté.

— Pourquoi cette terreur? — Je ne vous veux aucun mal, je vous assure... — Oui, vous avez en votre pouvoir les livres dont je citais les titres, comme vous aviez les Mémoires du comte de Roche fort... — Vous m'avez cédé celui-ci, vous m'en auriez cédé d'autres, j'en suis convaincu, mais jamais et ù. aucun prix vous n'auriez consenti à me vendre le Testament Rouge... — Encore une fois, reprenez votre place et buvez un verre de vin de Champagne. — Nous sommes entre amis, que diable ! entre gens qui se connaissent déjà fort bien, et qui se connaîtront encore mieux tout à l'heure.

Le marchand de livres se laissa retomber, accablé, sur son siège.

Une sueur abondante mouillait son visage.

— Vous vous appelez bien Fauvel, n'est-ce pas ?

— reprit Jacques. — Ce nom n'est pas un pseudonyme, un nom de guerre?

— Certes!... — dit le bouquiniste d'une voix étranglée,

— Et vous êtes parent, proche parent, d'une certaine dame née Fauvel, veuve de l'avocat Labarre !...

— Cette dame est ma sœur.

- Par conséquent le jeune homme dont vous m'avez parlé l'autre jour et que vous devez m'envoyer comme client, étant le fils de notre sœur est votre neveu...

— Naturellement...

— Allons, je vois que je ne m'étais point trompé dans mes calculs...

— Quels calculs ?... — bégaya Fauvel.

— C'est ce que je vais avoir le plaisir de vous apprendre... — Procédons par ordre : Vous possédez le Testament Rouge...

— Cela, je le nie!...

— Vous le nierez en vain 1 — l'évidence est contre vous. — Après m'avoir offert ce volume, vous avez inventé une histoire aussi sotte qu'invraisemblable pour ne point tenir votre parole, et voici la raison de ce mensonge : — En lavant à l'acide certaines pages du livre afm d'en faire disparaître les timbres de la Bibliothèque nationale, vous avez découvert des lettres et des mots soulignés à l'encre rouge... — Cette découverte ne pouvait manquer d'éveiller la curiosité d'un fureteur tel que vous, et vous avez cherché à comprendre ce que cachaient les signes mystérieux. — Guidé sans doute par les mots gravés sur la médaille que porte au cou votre neveu, vous avez trouvé la clef de l'énigme... — Vous avez pénétré les ténèbres épaissies à dessein par le feu comte de

Thonnerieux autour de son testament. — Vous savez où se trouve la fortune léguée par le comte aux six enfants nés le même jour que sa fille, et vous voulez vous emparer de celte fortune, ce qui serait très peu honnête mais fort intelligent... — Allons, cher monsieur Fauvel, un peu de franchise... — Vous savez bien que je suis votre ami... — C'est parfaitement cela, n'est-ce pas ?,..

Le bouquiniste avait écouté Jacques Lagarde avec une terrjur grandissante.

Ses mains, agitées de petits mouvements nerveux, se crispaient sur la nappe.

Une pâleur spectrale couvrait son visage ; ses yeux étaient devenus hagards, et de ses lèvres tremblantes s'échappaient des sons inarticulés, n'offrant aucun sens.

— C'est parfaitement cela, n'est-ce pas? — répéta lepseudo-Thompson; —je vous mettrais d'ailleurs au défi de le nier. — Notez bien que je ne vous blàme en aucune façon, et que vos convoitises me semblent toutes simples... — Malheureusement pour la réussite de vos projets, nous avons comme vous découvert le secret de cette fortune, et nous la voulons comme vous.

Fauvel qui paraissait anéanti, inerte, incapable de se mouvoir, se dressa brusquement, tout d'une III. 13

pièce, semblable à un cadavre galvanisé par le courant d'une puissante machine électrique.

Il étendit une de ses mains vers Jacques Lagarde, et il s'écria :

— C'est vous qui avez volé le testament du comte de Thonnerieux !...

— Parbleu!... comme vous avez volé le Testament Rouge! — répliqua le docteur. — Le Testament Rouge auquel nous renvoyaient les dernières volontés du comte et qui renferme l'indication de la cachette... — Vous nous avez devancés et c'est vous qui, avec une rare maladresse, m'avez mis sur la piste du précieux bouquin dont, sans cette maladresse, je n'aurais pu vous savoir possesseur... — Vous êtes trop intelligent pour ne point comprendre que rien au monde ne nous fera lâcher quatre millions...

— Quatre millions!... — répéta le bouquiniste dont les yeux lançaient de fauves éclairs, — il y a quatre millions !...

— Mon Dieu, oui... et même un peu plus... — Or, vous en conviendrez volontiers, la possession d'une somme aussi ronde vaut bien le petit dîner que nous avons eu ce soir la joie de vous offrir...

Pour la troisième fois le bouquiniste répéta avec une sorte de délire :

— Quatre millions !...

Puis il ajouta :

— Eh bien, partageons, et je vous livre le secret... — On ne peut se montrer plus accommodant, n'estce pas?...

Jacques et Pascal accueillirent la proposition de Fauvel par un éclat de rire qui glaça le sang dans les veines du bouquiniste.

— Partager ! — s'écria Pascal. — Vous êtes toqué, mon cher monsieur!... — Ce n'est point la moitié qu'il nous faut... c'est le tout...

— Alors vous n'aurez rien!... — répliqua Fauvel affolé.

— Ah! vous croyez ça?...

— Je fais mieux que le croire, puisque je garderai le volume, faute duquel vous ne pourrez agir... — Seul je possède le secret... Vous ne le connaîtrez jamais !...

Le pseudo-Thompson haussa les épaules.

— Ne faites pas le méchant, ami Fauvel, — dit-il avec un sourire énigmatique, et d'une voix dont la

douceur n'avait rien de rassurant, — vous ne voudriez point, j'en suis convaincu, nous mettre dans la nécessité fâcheuse de supprimer les uns après les autres tous les héritiers du comte de Thonnerieux pour nous emparer de leurs médailles... — Ces médailles réunies, vous le savez, nous donneraient le mot de l'énigme aussi bien que le Testament Rouge.

Fauvel frissonna.

Ce que son terrible interlocuteur venait d'affirmer était vrai, il ne l'ignorait pas.

D'une voix défaillante il demanda :

— Mais, enfin, que voulez-vous faire de moi?...

— Comment, vous ne le devinez point? — reprit Jacques.

— Non.

— Vous m'élonnez !... — Un enfant devinerait!! — Enfin, voici : — Vous avez quitté tantôt votre domicile en emportant vos clefs... — Vous les avez sur vous, CCS clefs, dans une de vos poches. — Nous les prendrons, nous nous rendrons à votre logis demain matin, à la première heure, nous fouillerons partout avec un soin minutieux que le succès ne peut manquer de couronner, et nous nous retirerons tranquillement, en emportant le volume qui nous est nécessaire...

— Mais, moi ?... — bégaya Fauvel pour la seconde fois, — que ferez -vous de moi?

— Vous, VOUS allez dormir...

Ces paroles furent prononcées avec un accent et accompagnées d'un geste qui terrifièrent le bouquiniste.

Paul et Jacques s'étaient levés.

Le premier ouvrit la porte qui de la salle à manger donnait accès dans le vestibule.

Tous deux sortirent.

Fauvel se demandait s'il devait les suivre quand il vit la porte se refermer, et en même temps il entendit le bruit de verrous que l'on poussait. Donc cette issue n'existait plus pour lui.

Il s'élança vers une autre porte qu'il trouva close également, et qui résista à tous ses efforts.

Alors, pris d'une épouvante folle, il se mit à crier d'une voix sifflante :

— A l'aide 1... à moi !... au secours !...

Nous savons déjà qu'au dehors on ne pouvait entendre sa voix.

En sortant de la salle à manger, Jacques et Pascal avaient trouvé Angèle dans le vestibule.

— Vite à l'office ! — commanda Jacques. Eclairés par Angèle, les deux hommes se rendirent

en toute hâte dans la pièce désignée.

Là ils entendirent, mais comme un bruit très lointain, les cris et les appels du marchand de livres.

qui heurtait de ses poings fermés les murailles, les portes, les volets intérieurs des fenêtres.

Jacques s'approcha de l'appareil placé sur la table, prit dans sa main droite une des boules creuses de caoutchouc, et la pressa.

Le pulvérisateur fonctionna aussitôt. — Le kérosélène, transformé en brouillard vaporeux, s'engagea dans le tuyau de métal, qui par l'une de ses extrémités aboutissait à l'intérieur de la salle à manger, et se répandit dans l'air que respirait le bouquiniste.

Celui-ci dont les allures étaient celles d'un homme complètement privé de raison, allait etvenait comme un fauve en cage, les cheveux mouillés de sueur, les lèvres contractées, les yeux fous.

Soudain il s'arrêta.

Un parfum subtil frappait ses narines, et en même temps il éprouvait une étrange sensation.

Ses paupières lourdes s'abaissèrent malgré lui sur ses yeux.

Il lui sembla que le plancher se dérobait sous ses pieds.

Machinalement il étendit les bras, cherchant quelque objet auquel il lui fut possible de s'accrocher pour se soutenir.

Ses mains ne rencontrèrent que le vide et il s'abattit lourdement.

Le bruit sourd de sa chute n'était pas arrivé jus-

qu'à l'office où se trouvaient les deux hommes et Angèle, mais, en pressant d'une main la boule de caoutchouc, Jacques tenait sa montre de l'autre, et comptant les minutes il dit au moment précis où Fauvel s'écroulait comme une masse :

— C'est fini... Il dort...

Dix heures sonnaient à la pendule de la salle à manger.

Précisément à cette heure le procureur de la République, accompagné du chef delà sûreté, de Raymond Fromental et de quelques agents, se présentait au numéro 9 de la rue Guénégaud.

La porte de la maison était close.

Un agent sonna.

Le cordon fut tiré aussitôt et les gens de loi s'engagèrent en silence dans l'allée assez mal éclairée, en ayant soin de refermer la porte derrière eux.

La concierge était seule dans sa loge.

En voyant tout ce monde ellefutprised'une inquiétude mêlée de frayeur qui nous semble facile à comprendre.

Quels étaient ces gens-là et que lui voulaient-ils?...

Son incertitude à cet égard ne fut point d'ailleurs de longue durée.

— Monsieur Fauvel?... — demanda le chef du parquet de la Seine.

— C'est ici, monsieur... — balbutia la portière.

— Est-il chez lui?

— 11 me serait impossible de vous l'affirmer, ne le sachant pas moi-même... Mais je crois bien qu'il est absent...

— A quel étage demeure-t-il?

— Au troisième, dans le corps de bâtiment sur le devant.

— Nous allons monter...

— Ah bien! par exemple, c'es tout à fait inutile de vous donner cette peine-là... — M. Fauvel ne reçoit personne le soir. — S'il est chez lui, il ne vous ouvrira pas...

— Madame, — reprit le magistrat, — je suis le procureur de la République et je viens assister à une perquisition qui doit être opérée au domicile de votre locataire...

— Une perquisition ! — répéta la concierge effarée. — Est-ce que ce bon monsieur Fauvel serait accusé de quelque chose?

— Il est accusé de faits très graves... — Son appartement, qu'il s'y trouve ou qu'il ne s'y trouve pas, doit être visité par nous... — L'escaher étant mal éclairé, veuillez prendre une lumière et nous conduire...

— Mais, monsieur. ..

— Toute observation serait inutile... — Obéissez, au nom de la loi I

Tandis que la pauvre femme terrifiée, perdant la; tête, cherchait un bougeoir et, Tayant trouvé, l'allumait d'une main tremblante, le chef de la Sûreté donnait à un inspecteur des instructions qu'il résumait ainsi;

— Vous avez compris? — Laissez entrer toutes les personnes qui pourraient se présenter, mais ne laissez sortir qui que ce soit, sous quelque prétexte que ce puisse être.

— Oui, chef.

La concierge, son bougeoir à la main, se tenait sur le seuil de la loge qu'elle s'apprêtait à fermer.

— Cette porte doit rester ouverte... — lui dit le chef de la Sûreté. — Vous n'avez rien à craindre...

— un de mes hommes prendra voire place pendant que vous serez avec nous.».

— Bien, monsieur...

— Y a-t-il un escalier de service dans la maison?

— demanda le procureur de la République.

— Oui, monsieur.

— Où se trouve son entrée ?

— Là.

Et la concierge désignait une petite porte placée dans le couloir, près de sa loge.

— Est-il éclairé à cette heure?

— Non.

— Monsieur le chef de la Sûreté, veuillez y placer

(les hommes munis de leurs lanternes réglementaires.

Sur un signe du chef deux agents allèrent occuper l'escalier de service, tandis que les magistrats et les sous ordres gagnaient par l'escalier principal l'étage où demeurait Fauvel.

Onsonna^

Nos lecteurs savent déjà que le bouquiniste avait les meilleures raisons du monde pour ne pas répondre, puisqu'à cette même heure il était étendu sans connaissance sur le parquet de la salle à manger du Pelit-Castêl.

— Supposez-vous que votre locataire soit absent ? — demanda le procureur de la République.

— Je vous affirme de nouveau, monsieur, que je n'en sais absolument rien. M. Fauvel n'est guère causeur et, quoique je sois chargée de son ménage, il ne me parle jamais deses projets... C'est un homme très caché. ..

— 11 faut faire une sommation... — dit le magistrat au chef de la Sûreté qui, en sa qualité de commissaire de police, prononça d'une voix forte la phrase sacramentelle :

— Au nom de la loi, ouvrez !

Môme silence à l'intérieur.

— Envoyez réquisitionner un serrurier... — reprit le chef du parquet.

— Si c'est pour ouvrir la porte, monsieur, c'est pas la peine, — fit la concierge. — Étant chargée du ménage, j'ai une clef.

— Dans votre loge?

— Non, monsieur, dans ma poche.

— Ouvrez donc, alors...

La concierge se fouilla d'une main défaillante, tira des profondeurs de sa poche un trousseau de clefs, en choisit une et l'introduisit dans la serrure.

Presque aussitôt la porte tourna sur ses gonds.

Les magistrats entrèrent accompagnés par Raymond Fromental et par quatre ou cinq agents, et l'on procéda à la visite domiciliaire en commençant par la salle à manger et la chambre à coucher, inhabitées Tune et l'autre, d'où paraissait résulter la certitude de l'absence de FauveL

— Il va rentrer sans doute, — dit le procureur de la République. — Nous serons là pour le recevoir... — Continuons notre visite... — Où sont les pièces servant de bibliothèque ou de magasin ? — ajoutat-il en s'adressant à Fromental qui répondit :

— De ce côté, monsieur...

Et il indiqua la porte du cabinet de travail du bouquiniste.

— C'est fermé à clef... — fit le chef de la Sûreté après avoir vainement tenté d'ouvrir...

Puis, se tournant vers la concierge:

— Avez-vous la clef de cette pièce dans votre trousseau?

— Non, monsieur... — Je n'entre jamais là...

— Alors, qu'on enfonce la porte.

— Inutile... — Un de ces messieurs a des crochets... — fit observer Raymond.

Et, sur un signe de lui, l'agent désigné se mit à l'instant en devoir de forcer la serrure.

Le travail fut long et difficile, mais enfinla serrure céda et il devint possible d'entrer dans la pièce que nous connaissons.

Une lampe toute préparée se trouvaitsurlebureau de Fauvel.

On alluma cette lampe, on renvoya à sa loge la concierge plus morte que vive, et le secrétaire du procureur de la République s'installa aubureau pour dresser un procès-verbal des perquisitions qui allaient être opérées.

— Que ces livres soient visités un à un, messieurs, — commanda le magistrat aux agents en désignant les volumes entassés sur les rayons, sur les meubles, sur le plancher ; — on doit y trouver quelques-uns des ouvrages volés dans les bibliothèques de l'Etat.

Les agents et le chef de la Sûreté lui-même procédèrent sans perdre une minute à un minutieux examen.

Raymond, lui, inspectait les coins et les re-

coins de la pièce, et tout en inspectant il réfléchissait.

— Monsieur le procureur de la République, — ditil au bout de quelques minutes, — je crois qu'en ce moment nous faisons fausse route... — Il me semble impossible que les volumes dérobés soient restés en vue... — Fauvel est un fin matois, un rusé coquin, qui certainement ne laisse point les preuves matérielles de ses crimes exposées aux yeux indiscrets... — il doit y avoir ici quelque cachette qu'il croit sûre, et que nous finirons par trouver en cherchant bien...

— Cherchez donc...

Tout en parlant, Fromental s'était approché de la porte conduisant à l'atelier de reliure dont il franchit le seuil, éclairé par un des agents qui venait d'allumer une bougie.

Sur une petite table, au milieu de fioles diverses et de nombreux godets, Raymond aperçut un volume tout ouvert.

11 prit ce volume, l'examina, poussa une exclamation joyeuse, revint auprès du procureur de la République et, lui présentant le livre qu'il tenait, s'écria :

— En voici déjà un 1 ! ! — La Vie du Père Joseph. . . l'un des derniers volés à la Bibliothèque nationale... — Regardez, monsieur!... Regardez!...

Le magistrat reçut le volume des mains de Raymond, et à son tour lui fit subir un sérieux examen.

Sur plusieurs pages il vit les cachets révélateurs des bibliothèques de l'Etat.

— Vous avec raison! — dit-il, — la preuve est faite I — Fauvel est bien le receleur... — H y a certainement ici beaucoup d'autres ouvrages provenant de vols. — Il faut les trouver...

Raymond rentra dans l'atelier de reliure. Mais ses recherches ne furent suivies d'aucun résultat nouveau.

Convaincu qu'il n'y ferait plus de découvertes utiles, il en sortit au bout de quelques instants très désappointé.

— Plus rien! — s'écria-t-il avec colère. — Ce volume se trouvait là par hasard, par oubli... — La cachette existe... — Où est-e'.le?

— Yous croyez donc positivement à Texistence d'une cachette? — demanda le procureur de la République, qui avait entendu ces derniers mots.

— J'y crois de la façon la plus absolue, monsieur, — répliqua Raymond; — le bon sens et la logique m'ordonnent d'y croire. — Gomment admettre qu'un homme aussi avisé queFauvel n'ait pas un coin mystérieux, connu de lui seul, pour serrer ses papiers personnels, ses livres compromettants, son argent, puisqu'on le dit riche ?... — Remarquez que, sauf le volume de la Vie du Père Joseph, nous n'avons jusqu'ici absolument rien trouvé... — Cela prouve que nous n'avons point cherché dans le bon endroit.

— Il faudrait sonder les murailles et les planchers.

— J'y pensais.

Raymond tenait une canne à pomme d'ivoire et à bout ferré.

Il écarta les livres entassés sur les rayons et il se servit du bout de cette canne pour ausculter en quelque sorte les murs, prêtant l'oreille après chaque coup frappé.

Brusquement il s'arrêta, et une joie vive se peignit sur sa physionomie mobile.

Sous une percussion sèche de la douille d'acier garnissant l'extrémité du bambou, il venait d'entendre la muraille sonner le creux.

— Je crois bien que nous approchons... — dit-il. — A coup sûr, là derrière, se trouve un cabinet dérobé... — Vite, dégarnissons ces planches...

En un instant, aidé de deux agents, il jeta sur le

parquet les livres dont les rayons étaient couverts, et il essaya d'attirer à lui le panneau de la bibliothèque

Ses efforts furent inutiles, — le bois adhérait fortement au mur contre lequel il était appliqué, — il craquait, mais ne cédait pas.

Raymond se mit alors à promener lentement sa main sur la surface des rayons, explorant surtout les angles formés par les casiers.

Tout à coup, il sentit sous ses doigts le froid du métal.

L'index de sa main droite venait d'effleurer un bouton de cuivre à peine en relief.

Instinctivement, il appuya sur ce bouton avec force.

Un bruit sec et caractéristique, — celui d'un ressort qui se détend, — se fit entendre aussitôt. Un panneau de la bibliothèque roula sur des galets invisibles, et découvrit la porte du cabinet secret de Fauvel.

Fromental, poussant un cri de triomphe, s'élança sur cette porte, qui s'ouvrit sans opposer la moindre résistance.

— De la lumière ! — commanda-t-il.

Un agent lui tendit un flambeau qu'il saisit, et il entra dans la chambre noire où le suivirent le procureur de la République et le chef de la sûreté.

— Un coffre-fort! — dit Raymond joyeux. — Je savais bien que je ne pouvais pas me tromper ! — Et là, des livres! — ajouta-t-il en voyant des rayons chargés de volumes.

11 approcha sa lumière du dos de ces volumes et s'écria :

— Les ouvrages volés ! les voilà ! ... les voilà tous !.. . — Ecoutez, monsieur...

Et il lut à haute voix les titres des précieux volumes, dont le dernier se trouvait être l'exemplaire du Testament rouge, renfermant, sous une forme énigmatique, le secret du comte Philippe de Thonnerieux.

Le procureur de la République donna l'ordre de réunir en un seul ballot tous ces volumes, et de les porter immédiatement au Palais de Justice, ainsi que le coffre -fort.

On obéit.

L'âme de Raymond débordait de joie.

— J'ai réussi! — se disait-il avec ivresse. — Il est impossible, après un tel succès, qu'on refuse de tenir la parole donnée!... — Je vais redevenir maître de ma vie!...

Le secrétaire du procureur de la République termina la rédaction du procès-verbal; un inspecteur et deux agents furent laissés en permanence dans la maison, avec Tordre d'arrêter Fauvel s'il se présentait; puis les magistrats se retirèrent, remettant au lendemain l'interrogatoire des complices du juif Abraham, la femme et le faux prêtre que nous avons vus travailler à la Bibliothèque nationale, et que Bouvard et Pradier avaient conduits au dépôt de la Préfecture.

Raymond reçut "les félicitations qu'il méritait et regagna son logement de la rue Saint -Louis-en-rRe.

Nous avons quitté le Petit-Caslel au moment où Fauvel, frappé d'anesthésie, venait de s'abattre lourdement sur le parquet de la salle à manger.

— Vite, ouvrez les portes! — dit Jacques Lagardc.

Angèle s'empressa de se conformer à cette recommandation, tandis que Jacques serrait son pulvérisateur.

Ceci fait, il entra dans la pièce où se trouvait le malheureux bouquiniste de la rue Guénégaud, et i! enjoignit à Pascal de mettre l'ascenseur dont nous avons parlé en état de fonctionner.

Pascal ouvrit Tespèce d'armoire qui renfermait cet ascenseur et il demanda :

— Maintenant, que faut-il faire?

— Tout simplement se servir de l'appareil pour transporter, sans secousse et sans fatigue, notre hôte à l'office du bas... — Aide-moi...

Les deux hommes soulevèrent par les épaules le corps inanimé, pareil à un cadavre, et le dressèrent sur le plateau qui, s'enfonçant aussitôt dans le plancher, descendit au sous-sol.

— Ma chère Angèle, — ajouta le docteur' en s'adressant à l' ex-marchande à la toilette, — vous n'avez, cette nuit, plus rien à faire ici... — Allez prendre le chemin de fer et filez à Paris, où nous vous verrons demain... — Nous, Pascal, au soussol...

Et, suivi de son complice, il gagnait en toute hâte l'escalier.

Quelques minutes plus tard Angèle quittait le

Petit-Castel, et de son pied léger se rendait à Joinville-le-Pont, où elle prenait le dernier train pour Paris.

Arrivés à l'office, Jacques et Pascal s'approchèrent de l'ascenseur.

Naturellement, le corps de Fauvel n'avait point changé de place.

— Qu'alions-nous en faire? — demanda Pascal.

— Mettons-le sur la table... — il y sera comme dans son lit.

Et, soulevant de nouveau le marchand de livres, l'un par les pieds, l'autre par les épaules, ils retendirent sur la table qui servait aux repas des domestiques.

— Il n'est pas mort... — reprit Pascal qui pressait de sa main le côté gauche de la poitrine de Fauvel et qui sentait les battements du cœur.

— Non, certes! il n'est pas mort!... — Je n'ai jamais eu l'intention de le tuer de cette façon...

— Que vas-tu faire de lui ?

— Ne pas laisser dans ses veines une goutte de sang qui garderait les traces du kérosélène et pourrait me compromettre si la justice ordonnait une autopsie...

— Je ne comprends pas...

— Tu comprendras plus tard... — Hâtons-nous de le déshabiller...

Il suffît de quelques secondes pour enlever à Fauvel jusqu'à son dernier vêtement.

Jacques prit alors le flacon bouché à l'émeri, qu'il avait déposé la veille dans une armoire, l'ouvrit et versa huit à dix gouttes de son contenu sur une compresse de linge blanc.

— Prends cette compresse, — dit-il à Pascal, — et maintiens-la sous les narines de notre homme... — Il faut que l'anesthésie continue.

Le jeune homme fît ce que lui ordonnait son complice, tandis que celui-ci tirait de l'armoire un des costumes de caoutchouc apportés la veille en même temps que le flacon, l'endossait par-dessus son vêtement, et chaussait une des larges paires de bottes dont nous avons parlé.

Ceci fait, il retira des mains de Pascal la compresse imbibée de kérosélène, la maintint à son tour sous les narines de Fauvel, et dit à son complice en lui montrant le deuxième costume de caoutchouc :

— Fais comme moi, vivement.

Pascal fut prêt en une minute.

— Maintenant, poursuivit Jacques, — prends une des grandes bassines de cuivre de la cuisine, apporte-la ici, et place-la sur un tabouret, près de moi.

Le jeune homme alla chercher la bassine, revint et approcha de là table un tabouret sur lequel il la posa.

L'office du sous-sol offrait en ce moment l'aspect le plus étrange.

Ces deux hommes, bizarrement enveloppés de larges vêtements noirs qui faisaient paraître plus pâles leurs visages et leurs mains, debout auprès de ce corps absolument nu, éclairé par la suspension placée juste au-dessus de la table, formaient un tableau effrayant, sinistre, — plus sinistre encore que la fameuse Leçon d'anatomie de Rembrandt.

C'était de la quintessence d'horreur.

Et cependant cette horreur allait grandir encore.

— Allons, — murmura Jacques, — il est temps...

Saisissant alors un scalpel placé sur la table, à côté de lui, il chercha du doigt, sur le cou deFauvel, le passage de l'artère.

L'ayant trouvé, il approcha de la chair la pointe du scalpel, et d'une main que n'agitait aucun tremblement, avec la dextérité d'un chirurgien exécutant l'opération la plus simple, il fit à l'artère une incision longitudinale.

Un jet de sang, de la grosseur du petit doigt, s'élança de l'artère ouverte, décrivit une courbe et alla tomber dans la bassine.

Pascal, témoin de cette scène hideuse, ne manifestait aucune émotion.

Lui non plus ne tremblait pas.

Les deux complices étaient dignes l'un de l'autre.

— Je vois, mais je continue à ne point comprendre,.. — dit Tex-secrétaire du comte de ïhonnerieux. — A quoi bon cette complication? Ne pouvais-tu donc amener la mort en continuant l'usage de ton appareil?

— Je le pouvais... — Je ne l'ai pas voulu...

— Pourquoi?

— Pour la raison que je te donnais tout à l'heure, que tu n'as pas comprise et qu'une explication va mettre à ta portée. — Que va devenir ce cadavre? — Nous allons le jeter à leau, ou le laisser sur le bord d'un chemin... Dans l'un comme dans l'autre cas, on le trouvera, on le portera à la Morgue et on pratiquera l'autopsie... Qu'arriverait-il si je ne retirais pas du corps la masse de sang qu'il renferme? On retrouverait trace du kérosélène, et la proportion serait de 1 dans le sang et de 2,06 dans le ceiveau...

» Or, le kérosélène, produit de l'Amérique dont on ne fait presque jamais usage en France, serait reconnu par les chimistes et attirerait fatalement l'attention, par conséquent les soupçons, sur le docteur américain Thompson, en relations d'affaires avec le marchand de livres Fauvel...

» En agissant comme je le fais, pas un atome de sang, et, conséquence forcée, pas une trace de kérosélène ne restera dans le corps... — C'est simple et c'est logique...

— Oui, — répliqua Pascal. — Mais cette incision du cou subsistera et sera la preuve d'un crime...

— C'est à peine si elle se verra; admettons cepen dant qu'on la découvre... Elle sera l'objet d'un étonnement plein d'épouvante... — On se perdra au milieu de conjectures dont aucune ne pourra conduire à la découverte de la vérité.

Pascal, bien ou mal convaincu, ne formula nulle objection nouvelle et regarda faire son complice.

Celui-ci, avec l'habileté d'un baigneur des étuves orientales, malaxait toutes les parties du corps de Fauvel, pressait de ses deux mains les sinuosités et les ramifications des veines, et faisait refluer le sang vers l'incision, d'oii il continuait à jaillir avec une force non ralentie.

Ce hideux tableau en rappelle un autre du même genre, non moins effroyable, qui frappa d'épouvante toutes les imaginations dans les premières années de ce siècle, et qui n'est point oublié de la génération actuelle, car les recueils des Causes célèbres, le théâtre et le roman, en rendent le souvenir impérissable...

Nous voulons parler de Fualdès, attiré dans la sinistre masure de la veuve Bancal, étendu sur une table et saigné comme un porc par Jausion et Bastide, tandis qu'au dehors un joueur d'orgue, complice des assassins, faisait moudre à son instrument III. 14

l'air de Bouton-de-Rose, pour empêcher d'entendre les cris de la victime.

Jacques Lagarde pencha le corps d'un côté, puis de l'autre, souleva la tête et la laissa retomber, pressant de nouveau les artères, dont le sang ne s'échappait plus que par saccades.

Bientôt il ne coula plus que goutte à goutte et finit par s'arrêter tout à fait.

Le cadavre avait pris une teinte de cire.

Les chairs semblaient transparentes.

Les jointures des membres conservaient leur élasticité.

Le docteur tira de sa poche un flacon, versa cinq ou six gouttes de son contenu dans une assiette, puis, avec une petite éponge imbibée de ce liquide, lava à plusieurs reprises l'incision longitudinale pratiquée par lui.

Il laissa s'écouler ensuite quelques secondes, et, montrant du doigt la plaie à Pascal, il lui dit :

— Regarde.

Le jeune homme se pencha vers le cadavre et, afin de mieux voir, prit son lorgnon, comme s'il s'agissait d'examiner la chose du monde la plus naturelle.

— Rien! Plus rien! — s'écria-t-il. — On croirait que les lèvres de la blessure se sont soudées!... — C'est stupéfiant!...

— La science opère des prodiges, — répliqua

Jacques en souriant; — • mais ce n'est point l'heure de nous livrer à une dissertation scientifique, fort intéressante à coup sur en tout autre moment... — 11 faut faire disparaître d'ici toute trace de sang...

— Ce sera bien facile.. . — Pas une goutte de sang n'est tombée sur le carreau; je vais vider cette bassine dans la Marne, et quant aux quelques éclaboussures qui maculent la table, un linge mouillé suffira pour les faire disparaître... — Ah! les précautions ont été bien prises...

— Sans vanité, je m'en flatte I — répondit Jacques Lagarde en se frottant joyeusement les mains.

Dix minutes après, il n'existait plus au sous-sol du Petit-Castel la moindre preuve matérielle de l'effroyable crime qui venait d*y être commis.

Jacques et Pascal s'étaient débarrassés de leurs vêtements de caoutchouc, lavés, essuyés et serrés.

Une fois le cadavre disparu, la police aurait pu multiplier les recherches sans obtenir le moindre résultat.

— Que faisons-nous maintenant? — demanda Pascal.

— Prends les clefs de Fauvel et ses papiers.

Le jeune homme fouilla les poches des vêtements du malheureux marchand de livres et il en retira tout ce qu'elles renfermaient.

— Le porte-monnaie est fort bien garni... — dit-

il après l'avoir visité, il contient un billet de banque de cinq cents francs, un autre de cent francs et de l'or...

— Garde-toi d'y toucher! — s'écria Jacques. — Laisse le porte-monnaie où il était... — Ne prends que les clefs et les papiers... — nous brûlerons les papiers, et les clefs nous serviront à nous emparer du Testainent rouge, notre unique objectif.

Pascal glissa dans ses poches le portefeuille et le trousseau de clefs.

— N'oublions pas qu'il y a un chapeau et un pardessus dans le vestibule... — continua Jacques.

— Aucun danger de l'oublier... — Qu'allons-nous faire des vêtements du défunt?

— Les lui remettre sur le dos, parbleu! — Vite, rhabillons-le...

Antoine Fauvel, vêtu des pieds à la tête comme de son vivant, fut placé sur l'ascenseur qui le transporta dans la salle à manger et, après avoir rendu à l'office son apparence habituelle, Jacques et Pascal remontèrent au rez-de-chaussée en refermant les portes derrière eux.

— Débarrassons-nous sans retard de cet hôte incommode, — dit le docteur en désignant le cadavre.

Les deux complices lui firent endosser son pardessus, lui mirent son chapeau sur la tête, et le sou-

levant par les jambes et par les épaules, allèrent l'étendre sur la pelouse devant l'habitation.

— Et présentement? — demanda Pascal.

A cette question Jacques répondit par une autre.

— Pouvons-nous, en suivant le cours de la Marne, gagner Paris en canot ? — fit-il.

— Oui.

— Eh bien, prépare le canot... — Nous y porterons notre homme...

— Pour le conduire?...

— Loin d'ici, ce qui déroutera complètement la police, si elle opère des recherches. Une fois dans Paris, nous laisserons le corps glisser à la Seine où il suivra le fil de l'eau... Alors, nous remonterons ici, nous amarrerons le canot à sa place habituelle et nous regagnerons Paris en voiture... — Tu comprends que si le diable lui-même se mettait en tête de suivre nos traces au milieu d'un pareil écheveau d'allées et de venues, il y perdrait son temps et ses peines...

La porte d'entrée du Petit-Castel fut fermée à double tour, le canot paré; — on y porta le corps de Fauvel, et bientôt le New -Y or h- City — (ainsi se nommait la légère embarcation), — fila rapidement sous les efforts de quatre bras vigoureux.

Les berges de la Marne étaient silencieuses et noyées dans une obscurité profonde qu'augmentait

encore un léger brouillard montant de la rivière.

Jacques et Pascal ramaient sans bruit à la sourdine pour ainsi dire, quoiqu'il n'y eût pas grand danger pour eux d'être épiés à pareille heure.

Au moment où sonnaient les douze coups de minuit aux clochers répandus dans la campagne sur les deux rives, ils se trouvaient en pleine Seine, entre Bercy et Charenton.

En cet endroit la rivière est large.

Ils avaient soin, d'ailleurs, de se maintenir au milieu de son lit, ce qui les rendait absolument invisibles pour des yeux indiscrets.

— Respirons un peu... — dit Jacques en laissant retomber ses avirons.

— Ce ne sera point trop tôt... — répliqua Pascal en imitant son complice, — mes bras commençaient à s'engourdir...

L'embarcation livrée à elle-même suivit lentement le courant de l'eau fort peu rapide.

Bientôt elle prit le travers, et s'en alla plus lentement encore à la dérive.

Pascal et Jacques avaient allumé des cigarettes.

Ils fumaient sans échanger une parole, regardant devant eux la masse sombre du vieux Paris, plus noire que les ténèbres elles-mêmes.

Les silhouettes rigides des hauts monuments se dessinaient d'une façon vague sur le ciel, que com-

mençaieiit à rendre moins obscur les clartés pâles de la lune émergeant à l'horizon.

Au loin, les rangées de bec de gaz alignés le long des quais formaient des traînées lumineuses.

Les ponts qui barraient la Seine semblaient piquetés de gouttelettes de feu.

Le canot approchait du pont de Bercy.

Soudain Jacques tressaillit, pencha vivement la tête et regarda non sans inquiétude, quelque chose d'inattendu faisant tache sur la rivière.

C'était l'ombre produite par un bateau.

Au milieu de cette ombre brillait une petite lueur, — celle d'un fanal sans doute.

Jacques étendit la main vers l'objet suspect, et demanda très bas à Pascal :

— Que diable est-ce donc que cela?

Le jeune homme regarda.

Avant qu'il ait eu le temps de répondre, une voix rude se fit entendre.

— Oh! du bateau, — cria cette voix, — avancez à la patache

— Tonnerre ! — dit Pascal, — c'est un bateau de douaniers qui va faire la visite de quelque chaland qui descend là-bas, et la patache est le bureau de douane de la navigation... — Ce bateau-là monte en haute Seine, mais nous sommes signalés, il en viendra un autre à notre rencontre... — les doua-

niers voudront s'assurer que nous ne passons rien en fraude... — ils verront le cadavre... — Je n'avais pas pensé à cela...

— Que faire?...

— Nous débarrasser de ce fâcheux colis en le jetant à l'eau avant d'arriver en face de la patache, virer de bord et regagner la Marne ; — vite, Jacques, soulevons le corps et laissons le glissera l'eau sans bruit.

Les deux complices saisirent la dépouille mortelle du bouquiniste de la rue Guénégaud, et la firent couler dans la Seine, les pieds les premiers, à l'arrière de l'embarcation

Il n'était que temps.

Cent mètres tout au plus les séparaient encore du bureau de la douane où jour et nuit on fait bonne garde.

— Aux avirons, maintenant! — reprit Pascal. — Virons de bord et filons !

A deux heures du matin, le canot était amarré de nouveau à sa place habituelle près du petit embarcadère, Pascal attelait la voiture dans laquelle montait Jacques Lagarde, et le cheval prenait au grand trot la route de Paris.

Le jour naissait au moment où le coupé entrait dans la cour de l'hôtel de la rue de Miromesnil.

L'Alsacien, réveillé, conduisit le cheval à l'écurie

et remisa le véhicule, tandis que les deux misérables allaient prendre un peu de repos.

Dès neuf heures du matin ils étaient debout, habillés et se rejoignaient.

— Chez Fauvel, n'est-ce pas? — demanda Pascal.

— Oui. — Tu as les clefs?

— J'ai tout ce qu'il faut.

— Partons.

A dix heures, Pascal et Jacques arrivaient rue Guénégaud.

Cette rue, peu fréquentée et par conséquent très calme pendant la semaine, est d'habitude complètement endormie, ou plutôt morte, le dimanche.

Ce dimanche-là, par exception, quoique le temps magnifique eût invité les citadins aux promenades suburbaines, une grande animation se manifestait dans la rue.

Des groupes se formaient çà et là sur les trottoirs, sur la chaussée où les voitures brillaient par leur absence, aux portes entrebâillées des boutiques, et les conversations étaient animées.

— Qu'y a-t-il donc par ici ? — murmura Pascal. — Voici une foule fort importune.

— Au milieu de laquelle nous passerons inaperçus... — répliqua Jacques. — C'est excellent pour nous...

— Je suis d'un avis tout opposé... — reprit le

jeune homme devenu très soucieux. — La partie du trottoir qui se trouve devant la maison qu'habitait Fauvel est encombrée... — Regarde...

Il suffit d'un coup d'œil attentif au docteur pour se convaincre que son complice ne se trompait point.

Plus de cinquante personnes se massaient en face de la porte du numéro 9, et deux ou trois gardiens de la paix cherchaient, mais sans y réussir, à rétablir la circulation en dispersant ce groupe.

— Tu as raison, — dit Jacques, — il se passe ici quelque chose qui n'est pas naturel... Mais, quoi?

— Nous allons le savoir...

— Gomment ?

— En écoutant d'abord, et ensuite en questionnant au besoin...

— De la prudence !...

— Sois paisible !...

Les deux hommes s'approchèrent d'un petit rassemblement au milieu duquel pérorait un monsieur prolixe qui semblait fort au courant et qu'on écoutait avec recueillement.

Par malheur il venait d'arriver à la lin de son récit au moment où Jacques et Pascal prêtaient l'oreille.

— Enfin, est-il sous les verrous?... — demanda une voix.

— Maisnon... mais non... — répondit le narrateur,

— il n'est point arrêté... je viens de vous le dire... vous ne m'avez donc pas compris?... Il m'avait semblé pourtant que je m'exprimais de façon très claire... — Quand la police a opéré une descente chez lui, hier soir, à dix heures, il était absent de son domicile, et depuis lors il n'est point rentré.

— Oh ! c'était un malin ! — fît un commerçant du quartier qui se trouvait au nombre des auditeurs.

— 11 se sera douté du coup, pour sûr!... Je le connais depuis plus de quinze ans, moi, le vieux gueux, et je me suis toujours douté qu'il y avait de vilains côtés dans son commerce et que ça finirait par lui causer, un jour où l'autre, de grands ennuis. — Ça prouve que j'ai pas mal de jugeotte.

Pascal toucha l'épaule du commerçant et lui dit, en le saluant avec la plus exquise politesse :

— Permettez-moi de vous demander, monsieur, de qui vous parlez...

— Je parle d'Antoine Fauvel.

En entendant ce nom Jacques et Pascal échangèrent un rapide coup d'oeil, puis l'ex-secrétaire du comte de Thonnerieux reprit :

— Ceci ne m'apprend rien. — Qu'est-ce que c'est que cet Antoine Fauvel ?

— Un marchand de vieux livres... un bouquiniste, qui demeure au numéro 9.

— Et VOUS dites que la police a opéré chez lui une visite domiciliaire ?

— Oui, monsieur, hier au soir.

— De quoi l'accusait-on?

— De faire le commerce d'ouvrages précieux volés dans les bibliothèques de l'Etat.

— A-t-on eu la preuve que l'accusation était fondée?...

— Il paraît que oui, car on a emporté un coffrefort et un tas de livres... la charge de deux grands fiacres... — Et tenez, regardez, ajouta le commerçant en désignant une voiture à bras qui sortait de la maison de Fauvel, pleine de bouquins et escortée par deux sergents de ville, — voilà qu'on en emporte encore à la Préfecture... — Depuis ce matin, c'est comme ça !...

Les groupes durent s'entr'ouvrir pour laisser le passage libre à la voiture à bras.

— Merci, monsieur... — dit Pascal.

Et, prenant le bras de Jacques, il l'entraîna. Tous deux étaient pâles. — Tous deux avaient les sourcils froncés.

Arrivés sur le quai, ils s'arrêtèrent.

— Point de veine ! I — murmura le plus jeune des associés. — Nous avons opéré un jour trop tard ! — La police a été mieux avisée que nous ! — Le Testament rouge nous échappe ! !

— Oui, — répliqua Jacques d'une voix sourde au bout d'un instant. — Le Testament rouge nous échappe, mais la fortune ne nous échappera pas ! I — Tant pis pour les porteurs de médailles ! — La mauvaise chance, dans cette affaire, est pour eux, non pour nous ! !

Raymond Fromental, en suivant la piste des voleurs de livres dans les Bibliothèques de l'Etat, en mettant la main sur leur receleur, en livrant à la justice les volumes dérobés au nombre desquels se trouvait le Testament rouge, ne soupçonnait guère qu'il venait de prononcer sans doute l'arrêt de mort de son fils !...

Page 1