I. — Mariage it propriété. — Leur évolution parallèle. — La
Révolution les supprimera l'un et l*autrr. — Pourquoi ?
II. — S*iL est vrai que le mariage asservisse la femme au mari. — L'épouse est-elle la propriété de l'époux ?
liï. — Point de révolution sociale sans révolution conjugale. — Appel anarchiste aux jeunes femmes. — Appel socialiste aux vieilles filles.
Dans Tesprit des doctrines révolutionnaires qui se propagent au milieu de nous, il ne suffit point à la « femme nouvelle » de secouer le joug de la domination patronale et de la supériorité masculine : rien ne serait fait si elle n*échappait à Fautorité maritale. Son émancipation intellectuelle et sociale doit avoir pour complément nécessaire l'émancipation conjugale. N'allez pas croire qu'un anarchiste ou un socialiste, plus ou moins marié civilement, tienne beaucoup à la prééminence que lui assure le Gode civil : vous le connaîtriez mal. Sans hésiter, il se frappe la poitrine et crie au:^ femmes qui languissent sous le joug matrimonial : « Sus aux maris ! Votre ennemi, c'est votre époux l » Gomment le sexe féminin ne serait-il pas touché d'un si noble désintéressement?
Doctrines ennemies du mariage, 289
Cette attitude s*expUque aisément. Notre droit des personnes, fondé sur Tidée d*obligation, et notre droit des biens, fondé sur Tidée d'appropriation, ont suivi au cours des temps la môme évolution. Les époux d'aujourd'hui se peuvent môme dire l'un à l'autre : « Ma femme, mon mari, » comme ils disent des choses qui sont leur propriété : « Ma dot, mon champ, ma maison, » — bien que les droits personnels^ comme disent les juristes, ne puissent être assimilés aux droits réels, dont les conséquences sont plus étendues et plus énergiques. Or, étant donné que les anarchistes et les socialistes excluent les biens matériels de l'appropriation individuelle, il ne leur est pas permis d'admettre, sans inconséquence, que les époux s'appartiennent mutuellement, corps et âme, à toujours, en vertu d'un droit exclusif et irrévocable, stipulé respectivement et placé solennellement sous la garantie de la loi.
A la vérité, le Mariage et la Propriété se sont développés parallèlement, en s'élevant de la jouissance commune à la possession privative. « Dans les sociétés inférieures, écrit M. Jean Grave, la femme a toujours subi, de par sa faiblesse physique, Tautorité du mâle; ce dernier lui a toujours plus ou moins imposé son amour. Propriété de la tribu d'abord, dupère ensuite, pour passer sous TautCNrité du mari, elle changeait ainsi de maître sans qu'on daignât consulter ses préférences (*). »
Une très remarquable profession de foi libertaire intitulée « Unions libres », — dont l'auteur anonyme
(1) La Société future, chap. xxii :La femme, p. 327^
260 ÉmandpatiùH conjugale de la femme.
ne serait autre, paraît-il, que M. Élie Reclus (*), — confirme ces tristes commencements de Thumanité en termes d'une sérénité hautaine qui révèlent le savant. « Bapt, meurtre, esclavage, promiscuité brutale, tels furent les débuts de Tinstitution matrimoniale, débuts peu glorieux^ mais dont nous n'avons aucune honte : — plus bas nous avons commencé, plus haut nous espérons monter (*). »
Puis, la moralité s'épurant, la société se disciplinant, on vit peu à peu la polyandrie et la polygamie, — que j'appellerais volontiers le communisme sexuel, — disparaître des pays civilisés. En même temps que les biens cessent d'être communs, les femmes cessent d'être communes; en même temps que la propriété privée se constitue et se généralise, on voit apparaître partout le mariage monogame avec ses liens de filiation certaine, avec la transmission d'un nom patronymique et la dévolution de l'héritage paternel aux enfants. Désormais, le christianisme aidant, la distinction du mien et du tien s'étendra aux personnes et aux choses. Car le mariage n'est pas seulement l'union de deux êtres, de deux destinées, de deux vies, mais aussi un règlement de biens, un contrat d'affaires, une coéstltution de patrimoine; et par ce cété pécuniaire, il touche de plus prés encore à la propriété. Si bien que M. Gabriel Deville, dont j'aime à citer la pensée socialiste, a pu déclarer que « l'utilité du mariage résulte de la structure économique d*une société basée sur l'appropriation individuelle. » Et un peu plus loin : « Le mode de propriété transformé, et après cette transformation seulement, le mariage perdra sa raison d'être ('). »
(1) Reirue encyclopédique du 28 noTembre 1896. Les hommes féministes^ p. 8^.
(2) Souvenir d» 14 octobre 1882, Unions libres, p. 3-4.
(3) Le Capital de Karl Marx, Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 43.
Doctrinet efmemie$ du mariage. 261
Avis à ceux de nos compatriotes qui ont le bon esprit de tenir au régime de l'appropriation privée et de lui attribuer le mérite d'avoir tiré, à la fois, les personnes et les biens de la confusion et de la promisiuité du collectivisme primitif : ils doivent se dire qae, la propriété abolie, c'en est fait de la famille et dd mariage. Car il n'est point de famille sans foyer; et qt'est-ce que le foyer, sinon la maison paternelle et quelque coin de terre soustraits, au profit d'un ménage, à l'Indivision universelle ? A vrai dire, le foyer est le noyau de tout patrimoine et comme la matrice même de la propriété. Quant au mariage, comment le maintenir sans inconséquence après avoir supprimé tout droit privatif sur les choses? Comment permettre à l'homme d'accaparer la femme, et à la femme d'accaparer l'homme, quand on refuse à un citoyen la possession exclusive d'une masure entourée d'un verger ou d'un champ? Que notre droit soit plus plein, plus entier, plus dominateur sur les choses que sur l'être auquel nous avons uni notre destinée ; que le mot « propriété », appliqué au droit que les époux ont l'un sur l'autre, soit violent et inexact : cela est de toute évidence. Un fait reste néanmoins : c'est à savoir que les sociétés humaines ont suivi la même voie pour soustraire, — non sans peine, — les biens à l'indivision communiste et les personnes à la promiscuité sexuelle. En somme, il y a eu progrès parallèle dans l'évolution du mariage et de la propriété.
Et c'est pourquoi, aujourd'hui encore, on ne peut s'attaquer à la propriété sans s'attaquer plus ou moins au mariage : ce qui nous fait dire que, la fidélité conjugale étant la conséquence d'un droit privatif de répoux sur son conjoint, lorsqu'on supprime tout droit individuel sur les choses, on est amené forcément à supprimer tout droit individuel sur les personnes. Saint- Simon et Pourier n'ont point échappé à cette logique
262 ÉmandpaHon conjugak de la femme.
des idées : leur communisme se complète du libre amour. De même, avec une belle unanimité, les anarchistes et les socialistes d'aujourd'hui appellent de tous leurs vœux l'abolition du mariage et l'avènement de l'union libre. Sous quels prétextes? C'est ce que nous allons voir.
Le mariage, nous dit-on, est un reste des violences primitives. Tandis que la « rapine, prenant assiette et consistance, devint propriété, peu à peu le rapt se consolida en mariage (*). » Malgré toutes les atténuations du progrès, 1' « oppression » de la femme mariée est une survivance de l'esclavage antique. « Exagéronsnous, se demande l'auteur des Unions libres, en disant que la femme est toujours une captive? De par le Gode civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres Français? Devant le public assemblé et les représentants de la loi, par une déclaration solennelle, la fille met son corps, sa fortune, sa vie et son honneur en la possession d'un homme, tenu désormais à donner sa protection, — terme très vague, — en retour de l'obéissance, — terme très net, — qui lui est acquise. Cette personne n'aura plus la libre possession de sa personne (*). » L'idée n'est pas neuve. Nous lisons dans un Catéchisme du genre humain publié au commencement de la Révolution, que « le mariage est la propriété de la femme par l'homme, propriété aussi injuste que celle des terres ; » et son auteur y réclame, en conséquence, « le partage des biens et la communauté des femmes. »
(1) Unions libres, p., 8-9.
(2) Eod. op., p. 19.
Doctrines ennemies du mariage. 263
Il est donc de Tessence du mariage, suivant la doctrine révolutionnaire, d'assujettir l'épouse à Tépoux. Non que cette institution fasse peser sur toutes les femmes une autorité également et nécessairement déprimante. L*étrivain libertaire, que nous avons déjà cité, en convient avec franchise : « Nous reconnaissons hautement que, dftns les mariages contractés sous les auspices de Tautorité civile, il est des unions qui sont aussi heureuses que possible; il en est plusieurs qui font notre admira* tioii, plusieurs que nous nous proposons d'imiter. » Seulement, cette concession faite, il affirme « qu'il n'est amitié véritable, qu'il n'est grand amour qu'entre égaux; que la contrainte aboutit à la révolte et la subordination à l'insubordination. » Et plus loin il ajoute : « Nous supposons comme démontrée l'entière et complète équivalence des deux facteurs de la famille (*). »
Mais qui en doute? Oui, dans le mariage qu'ils contmctent et dans la famille quMls fondent, l'homme et la femme, sans jouer le même rôle, remplissent une fonction d'égale importance. Socialement parlant, ils équivalent. Et même, selon le plan chrétien, l'équation conjugale doit se fondre, sous l'action de l'amour mutuel et de l'estime réciproque, en une véritable unité : Duo in unum!
Il est vrai que le Gode prescrit l'obéissance à la plus faible, la protection au plus fort. Mais ceci est la condition et la mesure de cela. Faites que dans la société conjugale personne ne veuille céder, et la vie commune devient impossible. Point de ménage, point de famille, sans une hiérarchie tempérée par la confiance et l'amour. 11 ne faut pas confondre l'autorité avec la tyrannie, ni la puissance tutélaire du mari avec le despotisme jouisseur d'un pacha. La loi religieuse et la loi civile ne permettent point de pareils excès de pouvoir. Que des hommes indignes s'en rendent coupables, c'estpossible.
(1) Unions îihresy p. 20 et 22.
264 Émancipation conjugale de la femme.
Mais, de grâee, n'imputons pas à la loi les méfaits de ceux qui la violent 1 Lorsqu'un époux outrage ou maltraite Tautre, la justice doit intervenir en faveur de la victime.
Qu'on ne dise pas davantage que le mari est le « propriétaire » de sa femme. Malgré leur évolution parallèle, le mariage et la propriété n'engendrent ni mêmes effets ni mêmes pouvoirs. Si les époux se doivent l'un à l'autre, en vertu de leurs engagements réciproques, respect, amour et fidélité, si même la monogamie chré-* tienne suppose, de conjoint à conjoint, une obligation contractuelle qui les lie indissolublement pour la vie, le droit privatif qui s'ensuit, tant au profit du mari sur la femme qu'au profit de la femme sur le mari, n'a rien de commun avec le domaine absolu qu'un propriétaire a sur son mobilier ou son jardin. L'éminente dignité de la personne bumaine s'oppose à une aussi injurieuse assimilation. Toutes les législations chrétiennes distinguent les droits personnels des droits réels. L'homme et la femme peuvent s'obliger, mais ils ne sont pas susceptibles de propriété. C'est donc commettre un grave excès de langage, auquel les lois, les idées et les usages donnent un égal démenti, que de prétendre , comme l'école révolutionnaire s'obstine à le faire avec complaisance, que le droit du mari sur \a, femme et le droit du chasseur sur son chien sont les manifestations d'une seule et même potestas habendi.
£t puis n'oublions pas que les droits, dont les époux disposent l'un sur l'autre, sont réciproques. Le mariage est un échange de promesses et d'obligations. Pas plus que la femme, le mari n'a la libre disposition de luimême. Les conjoints sont liés par un mutuel serment. On peut donc dire, en un certain sens et à défaut de mot plus précis, que, créanciers et débiteurs l'un de l'autre, ils ne s'appartiennent plus, puisqu'ils se sont donnés à toujours. Et cette aliénation solennelle de leur liberté,
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de leur corps, de leur vie, est le seul moyen de fonder la famille. Car c'est par ce don irrévocable de Tépoux à un être de son choix, par cette foi jurée qui les unit à perpétuité, que le bon vieux mariage se distingue du pur libertinage, où les amants de rencontre se donnent et se reprennent, sans cérémonie, au hasard des passions du moment.
D'autres publicistes révolutionnaires ont le mariage en haine, parce qu'en perpétuant la famille, « il imprime à la classe possédante, comme dit M. Gabriel Deville, son caractère héréditaire et développe ainsi ses instincts conservateurs, » Point de révolution effective, point d'indépendance durable, ave&cette pratique des unions consacrées par les autorités civiles et religieuses, qui discipline et soutient la société contemporaine. « Si, par contre, on cessait de mépriser les filles qui se laissent faire un enfant, si on traitait l'enfant né hors mariage comme l'enfant légitime, la liberté des relations sexuelles s'étendrait au détriment du mariage. » Et cette barrière emportée, famille et propriété se dissoudraient facilement dans le collectivisme de l'amour et des biens.
Gomme on peut le voir, le divorce n'est, aux yeux des socialistes et des anarchistes, qu'une brèche insuffisante faite à la citadelle bourgeoise. Il n'y laisse tomber qu'un trop mince rayon de lumière. Qu'on se hâte donc d'en ouvrir les portes toutes grandes. Lorsque deux personnes sont liées l'une à l'autre par les nœuds multiples des intérêts et des habitudes, l'amour cessant, beaucoup hésitent à les rompre et n'essaient même pas de se reprendre. Si Tindissolubilité du mariage n'existe plus en droit, elle se maintient en fait, assez pour
266 Émancipaii<m cmi§u§ak 4e la femme.
étayer toute notre organisation sodale. Et c*e8t un grand malheur (>).
Plus optimiste est M. Jean Grave. Il espère bien que par la fissure du divorce, -— et ceci est la confiriaation des craintes que nous avons exprimées, — le mariage se videra de tout ce qui fait sa force. La familte légale « a reçu le coup fatal du jour où le législateur a dû enregistrer les cas où elle pouvait être dissoute. » Quoi de plus naturel, d'ailleurs? « Deux individus, après s'être « aimés un jour, un mois, deux ans, » peuvent se prendre d'une haine à mort : pourquoi enchaîner ces malheureux pour la vie, « quand il est si simple de tirer chacun de son côté (*) ? »
Mais cetto brèche pratiquée dans la prison conjugale ne suffit pas à nos hardis novateurs : mieux vaut la démolir. Il est vrai que le relâchement progressif des mœurs en arrache tous les jours quelques pierres, à la grande joie de M. Jean Grave. Déjà, si nous l'en croyons, la vogue du mariage religieux est en baisse. M. le Curé perd de son prestige. « Sauf quelque grue qui veut étaler sa toilette blanche ou l'héritier qui veut se concilier les bonnes grâces de parents à héritage^ peu de personnes éprouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se déguise en dehors des jours de carnaval. » Et après ce gracieux épanchement d'esprit anticlérical, l'écrivain anarchiste constate avec la même satisfaction que l'écharpe de M. le Maire n'est pas tenue en plus grand respect. « Quant à la sanction légale, si Ton voulait faire le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait bien que tous les ménages ont passé par la mairie ; mais, en examinant d'un peu près, on pourrait s'apercevoir que
(1) Gabriel De ville. Le Capital de Karl Marx, pp. 42 et 43.
(2) Jean Gravb, La Société future, chap. xxti : La femme, pp. 332 el 333.
Dodfines ennemies iu mariage, 267
les trois quarts ont rompu^ sans tambour ni trompette, les nœuds légaux pour en former d'autres sans aucune consécration officielle. » D'où cette conséquence, dont notre auteur se félicite, que « Topinion publique commence à trouver l'union librement consentie aussi valable que l'autre ['). » Encore un peu de temps, et elle se fera respecter en pénétrant déônitivjement dans les moeurs. Ce jour-là, mariage, héritage et propriété s'effondreront sans retour. Et la société « nouvelle » sera fondée.
Laquelle? Qui l'emportera de l'anarcbisme ou du collectivisme? On ne sait. Un point certain, c'est qu'unis pour détruire, les révolutionnaires auront peine à s'entendre pour reconstruire, les uns tirant à droite vers l'autonomie absolue de l'individu, les autres tirant à gauche vers la dictature absolue du prolétariat. Ce dissentiment irréductible nous présage quelques durs moments à passer. Et dire que ces gens aperçoivent également le parfait bonheur à l'extrémité des routes contraires sur lesquelles ils s'efforcent d'entraîner la multitude !
En attendant, socialisme et anarchisme se disputent la conquête de la femme. Il est entendu qu'elle ne saurait s'affranchir que par la révolution sociale. Au nom des anarchistes, M. Jean Grave nous déclare vertement que « ceux qui lui font espérer son émancipation dans la société actuelle mentent effrontément (') . » Au nom des socialistes, M. Benoît Malon nous assure, avec plus de politesse, que « la femme et le prolétaire, ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel, doivent unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera commun leur triomphe (3). »
(1) La Société future, pp. 331 et 332.
(2) Ibid., chap. xxo, p. 339.
3) Le Socialisme intégral, t. I, chap. vu, p.
^6S Étnancipatian cmjugale de la femme.
Mais cette révolution) qui doit faire le bonheur de la femme, sera-t-elle anarchiste ou socialiste? Cruelle énigme. Dans les deux camps révolutionnaires, on redouble de prévenances et de promesses à regard du beau sexe. L'anarchisme surtout se met en fhds de rhétorique pour convaincre les jeunes filles et les jeunes femmes. « Eh ! ma belle, écoute»-moi donc. Ce que nous poursuivons, c'est notre bonheur et le vôtre, c'est répanouissement de Tindividu toutàlajoiede vivre et d'aimer dans la libre nature, c'est Tavénement de l*Hajinonie et de TAmour entretenus par la liberté et la mutuelle confiance. Alors, fiére et libre, régale de rhomme, non plus femelle, mais femme, tu seras, dans toute la beauté du terme, sa compagne. Le veux-tu? Eh bien! sois avec nou8(*). » Cet appel lyrique sera-t-il entendu? On peut en douter. Les femmes vont moins, semble-t*il, à Fanarchie qu'au socialisme. Dans l'enquête qu'il a menée pour établir la Psychologie de V Anarchiste-Socialiste^ M. Hamon n'a reçu, en réponse à son questionnaire, que quatre adhésions féminines sur un total de cent soixante-dix lettres environ, •— et pas une n'émanait de femmes françaises (*). Cette abstention est peu encourageante.
Sur un mode non moins lyrique et non moins insinuant, le doux socialiste Benoît Malon s'adressait de préférence aux « filles non mariées, que le préjugé cruel et béte croit flétrir du titre de vieilles filles. 1^ Ces innombrables sacrifiées, victimes des fatalités sociales, ne sontrolles pas « les plus méritantes » ? Qui dira jamais ce que leur célibat fait perdre « aux hommes, de bonheur, à la société, de dévouement, à la race, de perfectionnements physiques et moraux? » Et avec émotion, le brave homme leur criait : « Venez à nous,
(1) La Révolte, n« 19 du 20 au 27 janvier 1894, p. 1.
(2) Psychologie de VAnarchiste'Sooialiste, p. 23 et p. 273, notel.
Doctrines ennemies du mariage. 269
vous qui souffrez surtout de ne pouvoir vivre assez pour autrui, venez pour hâter le jour des grandes réparations où toutes les forces, toutes les beautés affectives de l'humanité s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés ; venez prendre votre place dans Tarmée grossissante de Témancipation humaine (*). » Mais jusqu'à présent, les vieilles filles préfèrent entrer en religion.
Au total, quelque séduction que déploient les enjôleurs, rimmense majorité des femmes résiste à la propagande révolutionnaire. Il faut pourtant démolir le vieux monde ; et comme le mariage est une de ses colonnes, on s'acharne, de part et d'autre, à l'ébranler. Instrument d'assujettissement pour la femme, fondement de l'héritage pour la famille, voilà déjà deux raisons de l'exécrer. Ce n'est pas assez : on le voue au mépris des grandes âmes, sous prétexte qu'il abreuve les conjoints de honte et d'ignominie. Il est vénal !
Voulez-vous connaître toutes les conséquences dommageables des unions actuelles, — ce que Benoit Malon appelait les « nuisances du mariage » : je les résume.
On ne consulte pas assez les attractions affectives, les affinités de complexion et de tempérament; — et la sélection de l'espèce en souffre. Les filles sans dot, condamnées à une virginité solitaire, sont sevrées de la vie à deux; — et la reproduction de l'humanité en souffre. Les questions d'argent, de position, de convenance, font généralement du mariage un maquignonnage plus ou moins déloyal ; — et l'honnêteté en souffre. La femme est domestiquée au profit du mari et maintenue par la loi dans une infériorité déprimante; — et la liberté en souffre. Les codes et les mœurs ont creusé entre les enfants naturels et les enfants légitimes de
(1) Le Socialisme intégral, t. I, chap. vu, p. 368.
270 ÉmandpalioH œnjugale de la femme.
profondes inégalités de droit, de condition et de traitement; — et la fraternité en souffre.
Ck>nclusion : il n*est que temps de rendre à l'amour qui console, embellit et régénère, la souveraineté qu*il doit exercer dans les relations des sexes ; — et la félicité s'épanouira sur le monde.
En toutes ces questions, nos moralistes révolutionaires sont prodigues de beaux élans et de saintes colères. On m*en voudrait de n'en point donner ici quelques échantillons.