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CHAPITRE Vil Morale anarchiste et morale socialiste

SOMMAIRE

I. — Morale anarchiste : l*émangipation du coeur et des sens ; la

ueéRAnoif de l^amocr; l' apologie de l*inconstancb.

II. — Morale sogialistb : la suppression du mariage; la réhabilitanoN DE l'instinct; l'affranchissement des sexes.

ni. — Noces libertaires. — La souveraineté du désir. — Unanimité

DES conclusions ANARCHISTES ET SOCIALISTES EN FAVEUR DE l'uMON

libre.

IV, — Ne PAS CONFONDRE l'iNDÉPBNDANCE DE l'amOUR AVEC LA COMMU- NAUTÉ DES FEMMES. — ILLUSIONS CERTAINES ET DÉCEPTIONS PROBABLES.

Il est bien entendu que, loin d'être la conséquence d'<< attirances » réciproques qui jettent deux êtres dans les bras Fun de Tautre, la plupart des unions sont subordonnées à des combinaisons de fortune, à des calculs d'argent. Ce sont des associations d'intérêt machinées souvent par des parents avides en dehors des futurs conjoints, de telle sorte que le mariage est réduit, comme dit M. Sébastien Faure, à « un contrat parcheminé dont les articles sont tout et le signataire à peu près rien. » Tel se marie pour faire ime fin, tel autre pour redorer son blason ; celui-ci pour payer sou étude, celui-là pour relever son crédit. La dot est la grosse affaire du mariage. Il n'est pas jusqu'à l'ouvrier qui ne

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recherche une bonne ouvrière, ayant en main un métier lucratif. Bref, la femme est épousée non pour elle-même, mais pour son apport.

£t que les hommes ne répliquent point qu'aujourd*hui les jeunes filles sont rares, qui offrent leur main sans s'assurer que le futur mari a le moyen de prévenir leurs désirs ou du moins de pourvoir à leurs besoins. On leur répond que là est le mal. Se marier, c'est pour la fenune se vendre contre la table et le logement ; et ce trafic est un avilissement. Les mariages d'inclination sont des contes bleus. De part et d'autre, on ne se recherche, on ne s'unit que par intérêt. Le mariage est un marché qui ne va point sans marchandage. £t voici la conclusion très grave qu'en tire l'écrivain anarchiste déjà cité : « Puisque, au lieu de se donner sans condition, sans calcul, sans arriére-pensée, suivant l'impulsion naturelle des affinités instinctives, chacun des deux conjoints compare ce qu'il vend à ce qu^il achète et ne consent à donner qu'à la condition de recevoir, — neuf fois sur dix le mariage n'est, à proprement parler, qu'une forme spéciale et respectée de la prostitution!*). »

Et sur ce point, le socialisme ne pense ni ne parle autrement que Tanarchisme. Pour M. Gabriel Deville, « le mariage n'est, dans son ensemble, que la prostitution par devant le maire, » puisqu'au sens élémentaire du mot, la prostitution consiste « dans la subordination des rapports sexuels à des considérations financières (»). »

Mais laissons ces gros mots. Il est trop vrai que la vie est fréquemment l'occasion d'unions mercantiles où l'esprit de lucre étouffe l'esprit de famille. Ne défendons point ce qui est indéfendable. Est-il démontré, pour cela^

(1) La Douleur universelle, chap. vi, p. 318.

(2) Le Capital de Karl Marx, p. 43-44.

Morale révolutionnaire, TLZ

que les mariages de passion soient toujours les plus sages? A qui fera-t-on croire que les mariages de convenance soient nécessairement inconvenants, et ceux de raison absolument déraisonnables ?

Car, enfin, il faut bien en se mariant songer au lendemain, aux obligations de la vie, aux besoins de la famille, à l'avenir, aux enfants. L'amour, le fol amour, est l'imprévoyance même ; il hypnotise, endort et aveugle les plus sensés. Point de sagesse qui tienne contre les sophismes de la passion et les emportements du cœur et des sens. Combien les parents ont raison de songer, pour leurs enfants trop enclins à les oublier, aux réalités de l'existence et aux charges du ménage î S'aimer ne dispense point de vivre. Pourquoi incriminer violemment ceux qui se préoccupent de pourvoir en même temps à ceci et à cela? Il est évident que, si l'humanité n'était pas condamnée aux soucis du pain quotidien, on ne comprendrait point de si vulgaires calculs. Lorsque la Révolution sociale nous assurera les bienfaits de la poule au pot et de ses accessoires, lorsque, d'un coup de sa baguette magique, elle emplira nos assiettes et no« verres à chaque repas, alors seulement nous pourrons vaquer, sans distractions mesquines, aux plaisirs désintéressés du pur amour. Jusque-là, notre vie sentimentale sera forcément traversée de viles préoccupations d'argent.

Et d'ailleurs, les mariages d'inclination, pas plus que les mariages d'intérêt, ne trouvent grâce devant les tendres scrupules de nos grands réformateurs. Se marier, même sans dot, c'est s© lier, et partant se diminuer. Qu'une alliance soit conclue, fût-ce sous l'impulsion la plus spontanée du cœur, devant M. le Curé ou seulement devant M. le Maire, le pacte conclu et l'obligation créée font dégénérer l'amour en servilité.

Ici encore, anarchistes et socialistes poursuivent les mêmes fins.

274 Émancipation conjugale de la femme.

On a pu lire dans la Freiheit, la feuille la plus exaltée du parti libertaire, qui a été longtemps dirigée par le compagnon Most, ce programme des merveilles de la Commune à venir : « Il est évident que la femme, réellement afifiraiicliie aussi bien que Thomme, dispose de son libre arbitre de la manière absolue. L'amour s'est affranchi de la jprostitution ; le mariage renonce à la bénédiction de TÉglise ainsi qu'au sceau de TÉtat ; il est uniquement basé sur les sentiments et les inclinations de ceux qui forment les communautés sexuelles ; la famille en arrivera insensiblement à faire place à de plus vastes associations d'humains fraternisant ensemble (*). » Et donc, plus de mariage religieux, plus de mariage civil, plus de sacrement, plus de contrat. C'est aussi l'idéal de l'auteur des Unions libres, qui déclare avec fierté que « l'amour méprise et refuse tout autre répondant que lui-même. » Plus de liens, plus de cautions. C'est « une utopie que de minuter la sincérité sur papier timbré (»). »

Du reste, le mariage transforme à la longue les amants les plus passionnés en « compagnons de chaine, » comme dit M. Jean Grave. Sans parler des espérances déçues, l'habitude, l'indifférence, la satiété, l'ennui, ne tardent pas à disjoindre les cœurs que la loi a unis pour la vie(»). On se néglige, on se dispute. L'homme devient un bourru malfaisant et la femme un vrai démon. Le mariage tue l'amour.

Il faut voir M. Sébastien Faure prendre en pitié le prosaïsme énervant des unions régulières! De quoi parle-t-on entre époux? Des domestiques, des affaires, du loyer, des enfants, de la lessive à faire et à sécher, de la pluie et du beau temps, des cheminées qui

(1) La Freiheit, n» du 24 mai 188 t.

(2) Souvenir du 14 octobre 188$. Unions libres, p. îi,

(3) La Société future, eod. loc, p. 336-337.

Mafale révolutionnaire, 275

fument, d'une médecine à prendre ou des notes à payer. Quelle platitude! Plus de propos galants, plus de conversation amoureuse. Le cœur de la ménagère n'est plus ému que par « la peur de laisser brûler son rôti. » Préoccupations ridicules l Existence stupide et froide ! Les époux sont les « fonctionnaires du mariage. » L'obligation de la vie commime les déprime et les avilit.

Que faire pour les sauver d'eux-mêmes ? Leur assurer l'indépendance, la variété des choix et des liaisons, et les rendre à l'amour qu'ils ont renié et perdu. L'union libre est la condition essentielle de l'émancipation suprême. La liberté de la pensée n'est point complète sans la liberté du cœur. De même que l'esprit, l'amour ne doit connaître ni subir aucune entrave. Vivre avec un conjoint que l'on n'aime plus, s'engager à l'aimer toujours et promettre de ne jamais en aimer un autre, surveiller ses sens et maîtriser sa chair, voilà des assujettissements insupportables dont la barbarie égale l'absurdité. « Le mari n'a pas seulement juré d'aimer la même femme, il s'est interdit le droit de désirer les autres que son mariage a plongées dans une sorte de veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles ; la femme n'a pas seulement promis d'appartenir toujours au même homme, elle a pris aussi l'engagement de se refuser à tous les autres, pour lesquels ses charmes doivent ne pas exister. » De si cruelles anomalies révoltent et serrent le cœur de M. Sébastien Faure. Et voyez les suites : défiance, jalousie, astuce, soupçon, querelle, hypocrisie. « La vie commune devient un perpétuel mensonge (*). » Notre mariage est une prison, d'où les forçats ne peuvent s'évader que par l'adultère avec tous ses risques ou par le divorce avec tous ses ennuis.

(1) La Douleur universelUf pp. 320 et 321.

276 Émandpatiûn conjugale ie h femme.

Dès lors, point de cérémonie nuptiale, ni à l'église ni à la mairie ; point de contrat solennel, ni religieux ni civil; point d'engagements, point de chaînes. Toutes ces formalités assujettissantes sont inconciliables avec la libre et parfaite expansion de la femme. Plus d'alliance conclue ni devant un prêti*e, ni devant une autorité quelconque, pas même devant nos concierges. Il ne faut plus môme de ménage durable. L'inconstance est une loi de nature.

Vous avez bien lu? Je n'invente rien. M. Sébastien Faure tient à nous faire observer que les « mêmes inconvénients » résultent des unions légales et illégales, des ménages réguliers et irréguliers. « Ces dernières unions ne sont, en définitive, que de véritables mariages auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse ; car la cohabitation^ la communauté des intérêts, les habitudes ancrées et surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs qu'elle impose au père et à la mère, créent à la longue, entre ceux-ci, des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la Loi ou rÉglise(*). » Or, tout lien, quel qu'il soit, est « immoralité » et « folie ». Pourquoi? Parce qu'il est « en absolue contradiction avec notre nature mobile, inconstante, capricieuse. » M* Sébastien Faure s'en explique avec un sang-froid dépourvu de toute pudeur; et, quelque blessante que soit sa thèse pour des oreilles honnêtes, il est bon d'en citer quelques extraits pour montrer oii veulent en venir les logiciens de l'amour libre : « On ne peut pas plus répondre de son cœur que de sa santé. Notre « moi » se transforme sans cesse; nous ne sommes jamais identiques à nous-mêmes. . . La nature, essentiellement électrique, ne saurait se plier aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine; la nouveauté,

(1) La Douleur universelle, p. 316, note 1.

Morale révolutioîmaire. 217

toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés de grisantes promesses... Il n'est peut-être pas un sentiment plus versatile que Famour, et il est non moins exact que son objet varie fréquemment... La divine fleur de l'amour parfume toute notre existence, sans doute ; mais ce ne sont pas les rayons des mômes prunelles qui la tiennent épanouie, et il est extrêmement rare que ce soient les doigts chéris de la même enchanteresse qui la cueillent à chaque renouveau. . . Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit que de désir ; or, le mariage est pour celui-ci une sorte de condamnation à mort... Il est déraisonnable de garantir solennellement la fixité de nos sentiments ('], » Ces citations nous remettent en mémoire le jugement que le cotnpagnon Charles Malato a porté un jour sur le compagnon Sébastien Faure : « Il serait parfait, s'il consacrait aux questions d'urgence immédiate le quart du temps qu'il emploie à formuler ses syllogismes ou 4 pratiquer l'amour libre. Ah ! Faure, quand donc cesseras-tu d'être le Lovelace de l'anarchie pour en devenir le Danton («) ? »

Au fond, l'union libre est pleinement conforme à rétat de nature qui est le rêve essentiel de l'anarchie. Les humains doivent s'unir un peu comme s'accouplent les bêtes, sans lien d'avenir. Deux amoureux se font des visites et les sqspendent, se rapprochent et se quittent : c'est leur aflaire* La société n'a point le droit de s'occuper des choses du cœur. Est-ce trop dire maintenant que l'émancipation de l'amour tend, par une pente invincible, à nous ramener à la pure animalité?

(1) La Douleur universelle^ pp. 318 et 319.

(2) De la Commune à V Anarchie, 2« édit., p. 256.

278 Émancipatiùn conjugale de la femme.

Et notez que le socialisme n'échappe pas davantage à la logique de Terreur, de la négation, de la destruction. On ne saurait même dire qu'il met plus de retenue dans son langage, ou plus de réserve dans ses conclusions. En tout cas, le libre amour figure au programme de ses réformes à venir. Engels, que le collectivisme international vénère comme un de ses plus illustres docteurs, a écrit ceci : « Quand aura grandi une génération d'hommes qui, jamais de leur vie, n'auront été dans le cas d'acheter à prix d'argent, ou à Taide de toute autre puissance sociale, l'abandon d'une femme, et une génération de femmes qui n'auront jamais été dans le cas de se livrer à un homme en vertu d'autres considérations que l'amour réel, ni de se refuser à leur amant par crainte des suites économiques de cet abandon, — quand ces gens-là seront arrivés, ils se moqueront de ce qu'on aura pensé sur ce qu'ils devaient faire (*). » Je le crois bien! L'amour libre engendre toutes les licences.

Bebel, une autre tête du socialisme allemand, a prophétisé avec éclat l'avènement d'une liberté nouvelle, qu'il appelle la liberté de l'instinct. « L'union de la femme avec l'homme sera un contrat privé, sans intervention d'aucun fonctionnaire quelconque. La satisfaction de l'instinct sexuel est chose aussi personnelle à tout individu que la satisfaction de tout autre instinct naturel. » La liberté de l'amour comprendra « et la liberté de choisir et la liberté de rompre. » Un lien antipathique est « immoral, » puisqu'il « contrarie

(1) L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, Traduction française de Henri Rayé, p. 110.

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la naturel*). » Tel est le collectivisme de ramour; et les livres d*oû j'extrais ces idées ont été traduits à peu près dans toutes les langues.

Au reste, la plupart des socialistes français se montrent non moins favorables aux libres penchants de la femme émancipée. Ils se refusent à comprendre que, « pour la femme mariée, Thonnôteté soit censée résider dans la continence , » et que Topinion la flétrisse , lorsqu'elle succombe, « de ce qu'on appelle son déshonneur. » Ils constatent avec affliction que « le fait pour la femme de se livrer à celui qu'elle aime et qui la désire, sans que cela ait été préalablement affiché, publié et contresigné, est un acte des plus tragiques. » M. Gabriel Deville ne s'en tient pas là : il appelle de ses vœux l'âge heureux où, « librement, sans crainte de mésestime, filles et garçons pourront écouter leur nature, satisfaire leurs besoins amoureux et exercer tous les organes dont l'hygiène exige le fonctionnement régulier (*). »

Enûn, la presse populaire du parti socialiste ne fait elle-même aucun mystère de ses sympathies pour l'union libre. Si, autrefois, le mariage a joué un certain rôle dans l'humanité, il a perdu maintenant tout caractère d'utilité aux yeux de M. Fournière, qui va jusqu'à déclarer, dans la Petite République^ que la famille est un « simple groupe d'habitude. f> L'essentiel est de substituer au joug pesant des mariages d'aujourd'hui les chaînes légères et fleuries qui, dans l'avenir, seront 1' « unique lien des amants. » S'adressant à la « sœur bien-aimée » qui brûle de conquérir son indépendance : « Va, lui dit-il sur le mode lyrique, poursuis ta route héroïque vers le rachat de ton sexe et la liberté

(1) La Femme et le Socialisme^ chapitre consacré à la femme dans V avenir,

(2) Le Capital de Karl Marx, Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 43.

380 Étnancipalim cùniugale dfi h femme.

de Tamour. Ta morale, crée-la tm-môme ! » Somme toute, Tunion libre fait partie de Tévangile révolutionnaire. « La société socialiste ne reconnaîtra qu'un élémçnt d'union entre les amanLs, l'amour, — le reste n'étant qu'une comédie destinée à parer d'un titre légal la prostitution de l'un ou de l'autre, quelquefois des deux ensemble. ^ Nous sommes donc fixés sur l'idéal socialiste. Le monde ne sera vraiment régénéré qu'en ramenant l'union des sexes à la simplicité toute naïve et toute nue des âges d'inconscience. Voilà qui ouvre à l'humanité des perspectives infiniment plus riantes que les obligations austères du Gode civil. Quant aux femmes abandonnées, elles trouveront aisément des « consolateurs!*). »

Nous ne commettrons point l'injustice de confondre toutes les unions libres avec le libertinage. Il peut s'en trouver, sur le nombre, d'aussi stables que les mariages les plus réguliers. A celles-là, il ne manque qu'une cbose : la consécration civile et religieuse. L^auteur des Unions libres a même accompli le prodige de mettre une réelle dignité dans un acte si contraire aux idées et aux moeurs régnantes. Lorsqu'il maria ses enfants, il fut donné lecture aux assistants d'une déclaration de circonstance, où la beauté de la forane rehausse l'indépendance dédaigneuse de la pensée. En voici le début : « Les jeunes couples, desquels vous êtes tous ici les parents et amis, se marient, — mais non devant l'autorité civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou instrument officiel. L'acte est insolite, il peut être facilement incriminé; mais ils ont réfléchi avant de s'y

(1) La Petite République des 8 et 9 avril 1895.

Morale révolutimnaire. 281

engager. » Et plus loin : « Le mariage est une coutume vieillie, tnèiis pas encore démodée... Nous nous dispenserons de cette inutile cérémonie. . . Qu'on ne dise pas qu'il faut àcceptiér l'intervention légale, sauf à être confondus avec ceux qui tournent l'union sexuelle en incontinence . . . Allons au fond des choses : à tromper ou être trompé, il n'est point de remède. » Les garanties qu*édiète là législation actuelle importent peu. « L'amour méprise tout autre répondant que luimême. » La déclaration se termine par ces mots : « Maris, nous Comptons qu'on n'aura jamais à nous confondre avec de vulgaires séducteurs... Femmes, nous déclarons faire résolument et de propos délibéré ce que tant de filles séduites, nos sœurs malheureuses, n'ont fait que par faiblesse, par légèreté, ou par ignorance {*). »

Dans le parti socialiste, également, il est des âmes droites qui s'effarouchent de la complète « liberté amoureuse » que rêvait Fourier, et du « gouvernement des choses de l'amour par un sacerdoce androgyne » que les Saint- Simonlens avaient proposé. Tel ce brave Benoît Malon, qui assignait bien au mariage futur, comme condition essentielle, « le choix révocable des intéressés, choix libre et basé uniquement sur lés affinités intellectuelles, morales et physiques, » mais qui limitait le libre amour « par le devoir moral vis-à-vis du conjoint et par le devoir positif vis-à-vis des enfants. » Mais l'amour ainsi limité est-il bien le libre amour?

Au demeurant, selon l'aveu du même auteur, tous les révolutionnaires admettent que « les unions de l'avenir seront fondées sur le libre choix affectif, et résiliables, quand le sentiment qui les inspira ne les soutiendra plus('). » Cette concession faite, combien

(1) Souvenir du 14 octobre 1882. Unions libres, pp. 1, 21, 22, 23 et 27, paisim,

(2) te SoetûUème intégral, l. I, chap. vu, pp. 371, 372 et 375.

282 ÉmandpaiUm conjugak de la femme.

de gens, — en dehors de ces « Volontaires de l'Idée » à rame hautaine et au verhe si fier, — auront le cœur assez pur et assez noble pour fuir Tincontinence? L*amour libre est si proche du libertinage, que le commun passera de Tun à l'autre sans hésitation ni scrupule.

M. Jean Grave a beau nous vanter « Tentente libre de deux êtres libres, » et nous montrer tout ce que les relations sexuelles y gagneront en franchise et en aisance; il a beau nous assurer que, dans le choix qu'ils feront d'une compagne ou d'un compagnon, l'homme et la femme émancipés, loin d'obéir aux viles préoccupations de l'existence, n'interrogeront que leur « idéal éthique et esthétique : » il ne parviendra pas à nous faire oublier combien les unions privées du frein religieux et des garanties civiles deviendront précaires et instables. « Lorsque la femme aime, ajoute-t-il, elle se moque des lois, de l'opinion et de tout le reste ; laissons-la donc s'épancher librement! » Dés qu'elle est prise de la nostalgie de la boue, n'est-ce pas son droit de se jeter à plat ventre dans le ruisseau ? Mais rassurez-vous, gens de peu de foi : il n'est pas douteux que, la consécration officielle abolie, « les associations sexuelles seront plus normales et plus unies. »

C'est trop d'optimisme, en vérité ! Où a-t-on vu qu'un nœud se resserre lorsqu'on le dénoue? Depuis quand la licence engendre-t-elle la stabilité ? Qui peut se flatter de faire de l'ordre avec du désordre? Pour calmer ces appréhensions, M. Jean Grave nous fait une réponse admirable : après avoir confessé que « l'homme jeune est porté au changement et à l'inconstance, » il nous assure que le propre de l'amour réel est d' « assagir » les amants. « Laissons donc la nature se corriger ellemême. »

Mais n'est-il pas à craindre que cette bonne mère mette quelque rudesse dans ses corrections? Rare-

Mùrak révdutionMite, 283

ment deux cœurs s'aiment d'une égale tendresse. En l'absence de tout lien, le moins épris ne sera-t-il jamais tenté de « lâcher » son partenaire? Par suite, les dissentiments ne deviendront-ils pas plus aigus, et les disputes plus aigres, et les violences plus brutales, et les crimes passionnels plus fréquents? A cela, on réplique, avec un détachement superbe, que c'est « au plus aimant de savoir prolonger l'amour qu'il a su inspirer ('). » Voilà, vous m'avouerez, une bien maigre sûreté pour la femme ! Régie générale : entre époux, le plus aimant est le plus sacrifié. N'est-ce pas le propre de l'amour de nous rendre esclave de l'être aimé?

AU vrai , ti l'on excepte certaines unions estimables, il y a mille chances que l'amour libre, en aiguisant les convoitises, entraîne le commun des mortels au pire dévergondage. Impossible d'imaginer conception plus foncièrement anarchique. Avec elle, plus d'ordre, plus de paix, plus de foyer. Abandonnée au caprice sensuel, la vie devient l'instabilité même. On est étonné que le collectivisme n'en soit point troublé. Mais, pour abolir le mariage et la famille, socialistes et anarchistes se donnent fraternellement la main. M. Deville nous déclare que, dans la société de ses rêves, « les rapports sexuels seront des rapports essentiellement privés, basés sur ce qui seul les rend dignes, sur l'atnour, sur le désir mutuel, aussi durables ou aussi variés que le désir qui les provoque (•). » Et si un doctrinaire socialiste ramène toutes les relations de l'homme et de la femme au désir, à une « crise d'amour » comme disait Emile Henry, il n'y a pas lieu de s'étonner que les anarchistes renchérissent sur ce thème désordonné. « Démontrer que la nature, essentiellement capricieuse et fantaisiste, s'oppose, en amour comme en toutes

(1) La Société future, pp. 334-338, passim.

(2) Le Capital de KaH Marx, p. 44.

384 Emancipation conjugaU de la femme.

choses, à des engagements dont la rupture peut être pénible ou difficile ; que le désir est toujours légitime et que rien, absolument rien, ne contredit à ce qu'il soit satisfait, lorsqu'il est partagé; dire que les compagnons veulent, avec toutes les libertés, celle de Tamour, ce qui signifie que, dans la mobilité ou la fixité des accouplements, chacun ne doit s'inspirer que de ses attirances stables ou variées, et que (c'est l'auteur qui souligne) la fidélité n'est pas plus une vertu que le contraire un vice : telle est la série de vérités que nous avons mission de propager ('). » Retenons bien cette déclaration suggestive : «La nature est essentiellement capricieuse et fantaisiste. . . Le désir est toujours légitime... La fidélité n'est pas ime vertu. » Et c'est sur ce sable mouvant — et brûlant — qu'on se flatte de fonder une nouvelle société ! Autant bâtir sur un volcan.

De cette indépendance de l'amour à la i^ommunauté des femmes, il n'y a qu'un pas. Néanmoins l'école anarchiste s'abstient de le franchir : c'est justice de le remarquer. Bien qu'enseignant avec unanimité que « tout est à tous, » elle se refuse à mettre la femme en commun à l'égal d'une marchandise ou d'un bétail. Le journal la iîévoi^e a publié jadis, sur ce sujet, une déclaration de principes très nette qui mérite d'être citée. « L'anarchie proclame la femme l'égale de l'homme, reconnaît son indépendance, sa plus complète autonomie, jusques et y compris les choses de l'amour. L'union des sexes, en anarchie, n'est subordonnée à aucune formalité, à aucune réglementation. S'unissent ceux

(1) La Plume, no 97, le' mai 1893, p. 205.

Moràk révolutionnaire, 385

qui se plaisent mutuellement, dans les conditions qu'ils débattent ensemble, pour la durée que leur sympathie mutuelle est seule apte à mesurer. Il n*y a pas de droits de rhomme sur la femme, de la femme sur l'homme ; aucun autre lien que leur consentement mutuel ne les retient. La confiance et la franchise l'un envers l'autre, dans leurs rapports, doivent être leurs seules régies. Ces unions seront-elles temporaires? seront-elles durables? Il en sera ce que seront les individus ; à ceux qui aimeront durablement de savoir se faire aimer de même ; aux sympathies de se découvrir et de se faire accepter. La seule liberté doit régler les rapports des sexes(^]. »

J'ai pourtant l'idée que, si jamais le mariage doit disparaître, l'amour libre jettera quelque trouble dans les sociétés anarchiques de l'avenir. A trop laisser faire la nature^ c'est naïveté de croire qu'on fondera l'harmonie entre les hommes. Pour une minorité d'unions durables et pacifiques, le relâchement des mœurs et l'émancipation des cœurs ne manqueront point de produire une forte majorité d'unions passagères et tourmentées, qui n'enfanteront que désordre et confusion. Vainement M. Sébastien Faure nous promet qu' « au sein de cette application spontanée, et véritablement libre, de la mystérieuse et harmonique loi d'affinité des sexes et des individus, la paix et la fraternité s'épanouiront sans efiort, en même temps que s'établira, de génération en génération, la plus touchante et la plus indestructible solidarité (*). » C'est trop beau. La passion affranchie est grosse de conflits inévitables.

J'en atteste une expérience qui n'a point tourné précisément à rhonneur de l'anarchisme ; je veux parler d'un essai de colonisation libertaire qui fut tenté, en 1892 et 1893, par le citoyen Gapellaro. Très décidés à

(1) La Révolte, n» 25 du 4 au 10 mars 1893, p. 1.

(2) La Plume, n» 97, 1er mai 1893, p. 205.

286 Émancipation conjugale de Ut femme.

fonder un paradis terrestre dans les solitudes vierges du Brésil, trente compagnons environ avaient secoué la poussière du vieux monde, confiant leurs économies à Puig Mayol, le caissier, qui commença par filer, comme un simple bourgeois, avec le fonds social. Sans s'émouvoir de celte déconvenue, on construisit des abris en commun, on planta des choux en commun, on engraissa, on occit, on mangea des porcs en commun : c'était l'âge d'or. Il dura peu. L'idylle fut lamentablement interrompue par les disputes que les compagnes firent éclater entre les compagnons. Ou eut, entre frères, des « histoires de femmes. » Il est écrit qu'Eve troublera même le paradis anarchiste (*}.

M. Meldiior de Vogué a prononcé une parole de sagesse le jour où il a déclaré que « la guerre serait éternellement inévitable, tant qu'il y aurait entre deux hommes une femme et un morceau de pain. » Même à elle seule, la femme trouvera toujours le moyen de mettre le monde en feu. Quant au morceau de pain, c'est bien sec; on réclame aujourd'hui du beurre, beaucoup de beurre, avec. Ce ne sera pas une petite affaire pour la Sociale d'assouvir les appétits du corps et les convoitises des sens. Il est plus facile de déchaîner les passions que de les satisfaire.

(1) J. BouRDBAU, tAnarcMsme révolutionnaire, Rerae de Paris du 15 mars 1894.

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