CHAPITRE VIII Où l'union libre conduirait la femme
SOMMAIRE
I. — La femme libre dans l'union libre. — Pourquoi se lier ? — Le
MARIAGE TUE l'aMOUR. — RÉPONSE : ET l'iNCONSTANCB DU COEUR ? ET LA SAHÉTÉ DES SENS ? — PoiNT DE SÉCURITÉ SANS UN ENGAGEMENT RÉCIPROQUE. — AbATTBZ LE. FOYER OU DOMPTEZ LA PASSION. — Le MARIAGE PROFITE SURTOUT A LA FEMME.
IL — Etrange dilemme de Proudhon. — Si le mariage chrétien a
RÉHABILITÉ LA FEMME. — L'UNION LIBRE ET LES CHARGES DE LA VIE. — Les SOUFFRANCES ET LES VIOLENCES DE L'aMOUR-PASSION.
llî. — Crimes passionnels. — Les suicides par amour plus nombreux
DU g6tÉ des femmes que du CÔTÉ DES HOMMES, PLUS FRÉQUENTS DU CÔTÉ DES VEUFS QUE DU CÔTÉ DBS VEUVES. — EXPLIGAHON DE CETTE
ANOMALIE. — Quand la moralité baisse, lb mariage décline.
On vient de voir que, sans aller jusqu'à la communauté des femmes et à la promiscuité des sexes qui en serait la conséquence, les deux écoles révolutionnaires, qui se disputent le périlleux honneur de refondre notre société, ne reconnaissent entre Thomme et la femme qu'un seul lien valable : Tamour soutenu et vivifié par le désir. Anarchisme et socialisme, — ces deux frères ennemis, — se rencontrent pour donner à la condition de la « Femme nouvelle » le couronnement de l'union libre. L'amour-passion est donc prôné, exalté par les hommes, beaucoup plus que par les femmes. En soi, ridée n'est pas absolument neuve. Nos « phalanstériens » de la première moitié du siècle affichaient des opinions fort osées. Le droit à la passion faisait partie ^u programme romantique. George Sand a prêché, de
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parole et d'exemple, rémancipation de Tamour; plusieurs de ses romans sont des plaidoyers en faveur de raffranchissement du cœur et des sens. Mais, aujourd'hui, ridée s'affermit et se vulgarise. Des cénacles littéraires, elle se répand dans les masses du prolétariat; elle figure sur les programmes de la Révolution sociale et trouve faveur auprès du féminisme avancé. L'Extréme-Gauche du parti réclame avec fracas l'abolition du vieux mariage. Il n'est que l'union libre qui puisse assurer à la femme « la pleine et entière disposition de sa personne. » L' « esprit nouveau » répugne aux liens indissolubles, aux serments éternels. « Il faut que toute ma vie m'appartienne ! » tel est le cri du cœur de la femme émancipée.
Sans doute, cette fièvre d'indépendance n'atteint chez nous qu'un petit nombre de femmes exaltées. Encore est-il que nos mœurs conspirent à la propager. Ici et là, dans le « monde » et dans le peuple, en haut et en bas, l'antique foyer conjugal s'eflrite et se lézarde. Chaque jour, une pierre tombe du respectable édifice sous les coups réitérés que trop de gens des deux sexes lui portent inconsidérément, sans se dire qu'ils risquent d'être écrasés sous ses ruines.
Les entreprises violentes des uns, l'imprudence ou l'indifférence des autres, nous font un devoir d'examiner de plus prés les raisons invoquées en faveur de l'union libre, en nous attachant de préférence aux suites qu'elle comporte pour la femme et pour l'enfant. Or, parmi les considérations produites à l'appui d'une si étrange nouveauté, il en est d'avouables qu'on peut discuter, et d'inavouables qu'il suffît d'énonceif. La subtilité spécieuse et paradoxale des premières fait même opposition à la crudité franchement cynique des secondes. Il va sans dire qu'en les exposant tour à tour, nous nous ferons une loi de ne point majiquer au respect qui est dû au lecteur.
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C'est un fait établi que le divorce, — encore qu'il ait relâché grandement le lien matrimonial, — ne suffit plus aux féministes ardents et logiques. Ces fougueux libérateurs ne se consolent point de ce que la rupture, la déchirure, qu'il implique, répugnent souvent aux âmes timorées.
Combien restent liés à leur conjoint, par respect humain, par peur, par lâcheté, qui s'empresseraient de se reprendre avec allégresse, s'ils n'avaient à briser avec éclat un nœud maudit? Il ne faut plus que des époux mal assortis passent leur vie à pleurer, à maudire, à expier quelques minutes d'entraînement. Il ne faut plus qu'en laissant tomber devant le maire l'acquiescement fatal, un jeune homme et une jeune fille soient rivés l'un à l'autre, comme deux forçats à la même chaîne.
Pourquoi s'engager? Libérons l'amour de toute sujétion; émancipons les époux. Qui peut répondre de son cœur? Rien de plus naturel que de se dire : « Restons unis tant que nous nous aimerons, cinq ou dix ans, cinq ou dix jours, cinq ou dix heures. La cohabitation sans affection, c'est l'enfer. Pourquoi nous épuiser à mettre de l'éternité dans nos sentiments? L'infini n'est point accessible à des créatures éphémères. Quelle folie de s'engager à perpétuité! Ces grands mots, « jamais, toujours », devraient être interdits à toute bouche humaine. »
On ne manque point d'ajouter qu'un contrat rigide tue la tendresse. Nul n'a qualité pour s'obliger sous serment à adorer une même créature pour toute la vie. Gomme si on pouvait aimer par ordre, par contrainte, par force ! Il n'est point de loi humaine ni divine qui
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ait le droit de faire aux époux une obligation de se chérir. Qui oserait donc répondre de son cœur? « Les anarchistes, déclare M. Elisée Reclus, veulent la suppression du trafic matrimonial; ils veulent les unions libres, ne reposant (jue sur Tafifection mutuelle, le respect de soi et de la dignité d'autrui (*)• » L'amour pour Tamour I c'est assez. Le temps doit finir des mariages d'argent, des spéculations d'ambition, des marchés de convenance. Le mariage est un contrat sordide ou un guet-apens criminel. Laissons l'amour s'épanouir en pleine liberté, sans objecter qu'il peut être volage; car on nous répondrait, comme l'héroïne d'un roman féministe anglais, que l'inconstance est la manifestation du développement humain « dans sa plus riche diversité (*). y> Respecter ses instincts, tous ses inctincts, c'est se respecter soi-même ; et il n'est pas de devoir plus sacré pour qui veut être vraiment libre. Telle est, en substance, l'argumentation sur laquelle on fonde l'anarchisme de l'amour. Libérons Eros, afin de rendre à l'union de lliomme et de la femme sa poésie, son désintéressement et sa dignité perdue.
Ces rêveries appellent de suite une simple observation* Que des gens se trouvent mieux unis par les liens fragiles de la chair que par un nœud officiel consacré par le maire et béni par le prêtre, cela est un raffinement sublime et candide qui, bien que rare, n'a rien d'absolument impossible. La passion n'est-elle pas la source de mille naïvetés et de mille duperies? J'admets donc qu'il se puisse rencontrer tels êtres délicats, romanesques, précieux, éthérés, — pour ne pas dire évaporés, — capables de préférer l'union libre au mariage, pour être plus sûrs de tenir la créature qu'ils
(1) L*€volution, la révolution et l'idéal anarchique, chap. v, p. 115.
(2) Jude Vobscur, par Thomas HAHpVt
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affectionnent, de leur seul amour, d*un amour toujours jeune et ardent comme à Tinstant du premier aveu. L*union de ces tendres amants étant révocable à volonté, il faudra bien que, pour durer, leur liaison soit incessamment soutenue, renouvelée, ravivée par l'élan mutuel du cœur et l'ardeur réciproque et partagée des sens. C'est un état d'âme admirable, mais combien dangereux et naïf! Si quelques individus de cboix ou d'exception, comme on voudra, peuvent s'arranger d'un régime aussi sublime, une société qui le mettrait en pratique ne tarderait pas à en périr. Il est surhumain. On n'oublie qu'une chose : l'inconstance du cœur et la satiété des sens. L'amour-passion, c'est l'amourcaprice. Il n'obéit qu'à l'appel de l'instinct. Ses inclinations et ses goûts sont purement anarchistes. Il nous figure, s'il est permis de parler ainsi, un jeune compagnon très émancipé, d'humeur changeante, véritable enfant de bohème qui fait ce qu'il veut et se donne à qui lui plaît. N'ayant ni foi ni loi, aucun scrupule ne l'arrête, nul ds^ger ne l'émeut. Il va où le désir l'appelle. C'est une force aveugle, un dieu volage qui eût mis à feu la campagne et la ville, si la société, pour se défendre de ses coups de tète, ne lui avait quelque peu rogné les ailes. Ce petit révolutionnaire, en effet, ne recule point devant la propagande par le fait. On retrouve sa main dans tous les crimes passionnels. Quand ses caprices sont combattus ou ses avances repoussées, il joue avec désinvolture du revolver ou du couteau. Il fallait donc mettre un frein à ses intempérances de joli garçon. C'est pourquoi le mariage a été inventé, non pour le supprimer, mais pour l'assagir. Discipliner ses ardeurs sans éteindre sa flamme, tel est le problème qui se posera éternellement à toute société désireuse de vivre et de se perpétuer. Et il faut reconnaître que notre vieille institution monogame ne l'a pas trop mal résolu, puisqu'elle se maintient, vaille
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que vaille, contre le flot sans cesse renaissant de toutes les concupiscences.
Les révolutionnaires des deux sexes auront fort à faire pour la démolir. Et cependant le régne de Famour libre sera précaire ou impossible, tant que le mariage restera en possession des lois et des mœurs. Et c*est pourquoi nous les voyons s*attaquer avec véhémence à la société qui le sanctionne et au christianisme qui le consacre. Comprenez-vous leur tactique? Actuellement, le mariage est une citadelle fermée, à laquelle la loi et la religion font une double ceinture de défense. U s'agit donc de la raser. Et à cet effet, les novateurs prêchent, et aux âmes confiantes qui brûlent d'y entrer, et aux âmes déçues qui brûlent d'en sortir, la même doctrine, qui est « Funion libre par le libre amour. » On ne saurait être plus logiquement révolutionnaire. Impossible de ne pas voir dans Taffranchissement de la passion une suite directe de ce dégoût de toute discipline, de celte impatience de tout frein, de cette horreur de toute régie, de cette exaltation orgueilleuse du moi, qui est le signe de Tindividualisme anarchique. Le libre amour est un fruit de Tesprit de révolte.
Tirez maintenant les conséquences de cette conception libertaire. Se ramenant au désir charnel, l'amour est naturellement éphémère. Dés lors, pourquoi s'épouser à perpétuité ? L'entraînement passé, on se tournera le dos. Le feu éteint, on se dira bonsoir, comme on se sera dit bonjour, — sans cérémonie. A quoi bon se marier pour se démarier si vite? Seulement, dans ce système, le mariage devient le roman d'un caprice et lîiistoire d'une sensation. Toute sanction disparaissant, il est inévitable que les conjoints soient déchai^s de toute obligation respective, et que, se mariant pour le plaisir, ils s'abandonnent l'un à l'autre sans grande réflexion, sauf à se séparer au premier dissentiment. On se recherchera par appétit, pour les satisfactions de
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la bète; et quand la fièvre du désir sera tombée, quand la désillusion, qui naît souvent de la fréquentation intime, aura éteint la flamme dont brûlaient nos amants de rencontre, quand la griserie des sens sera refroidie, quand le charme de Tattraction passionnelle sera rompu, Monsieur et Madame se tireront la révérence, en s'avouant, aussi poliment que possible, qu'ils ont cessé de se plaire.
Avec runion libre, pas d'avenir, pas de stabilité. Et qui ne voit que la constitution d'une famille est incompatible avec les fantaisies et les incohérences de la passion ? « On ne bâtit pas sur le sable, écrit M"»* Arvède Barine. Il est parfaitement puéril d'essayer de fonder un ordre quelconque sur la plus fragile des passions humaines, la seule que la nature, qui avait ses raisons, ait faile éphémère. Un ambitieux reste ambitieux, un avare reste avare, un amoureux ne reste pas amoureux. De sorte qu'il faut, à toute force, qu'on le veuille ou non, aboutir à l'amour libre. »
Et dès que la société conjugale n'est plus qu^uneunion de plaisir, — la bète l'emportant sur l'esprit et les sens prévalant contre la raison, — tout se gâte, toute s'a£faisse, tout s'écroule. Plus de durée, plus d'ordre, plus d'incorruptibilité. L'alliance de deux passions est un arrangement précaire et orageux, un feu de paille qui éclate, brûle et meurt, ne laissant qu^un peu de cendres que le vent soulève et disperse. « Autant vivre sur une poudrière, » s'écrie M™» Arvède Barine que je me plais à citer, afin qu'on ne prenne point mes raisonnements pour l'expression inconsciente des préjugés masculins. Somme toute, un ménage, d'où l'on a chassé l'idée de devoir, ne saurait vivre en paix et en sécurité.
Cela étant, le problème apparaît dans toute sa simplicité, et la femme distinguée, dont je viens d'invoquer le témoignage, l'a encore formulé en perfection : « Abattre le foyer ou dompter la passion. » Pas de milieu : il
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faut choisir entre ceci ou cela, entre Tordre chrétien ou le sensualisme libertaire. Au lieu que TÉvangile fait des deux époux un tout indivisible, une seule âme, un seul cœur, une seule vie, rindividualisme révolutionnaire s'efforce de maintenir intactes et indépendantes les deux unités passagèrement rapprochées. Une étoile double, tel est le symbole du mariage, dont Bossuet a marqué Tidéal, en disant qu*il est « la parfaite société de deux cœurs unis. » Pour réaliser cette sublime harmonie, loin d'ériger le plaisir en culte et la passion en loi, ~ ce que Bourdaloue appelle dédaigneusement « ridolâtrie de la créature », — il importe d'assurer pour but à l'union conjugale la fondation d'une famille vertueuse et la formation d'honnêtes gens.
C'est l'honneur du mariage chrétien d'imposer à noire animalité un joug moral qui la rehausse et la purifie, de faire pénétrer le sentiment du devoir dans l'acte le plus sensuel et l'idée de dévouement dans l'instinct le plus égoïste, de dompter, de discipliner notre plus basse nature par la règle du don irrévocable de soi-même à l'époux choisi pour la vie.
Bien mieux, avec son cortège de garanties, de promesses, de restrictions, le mariage est une sûreté pour les deux conjoints, mais surtout pour la femme. Ne vous récriez pas ! Le mariage associe à perpétuité l'existence et la dignité de réponse à l'existence et à la dignité du mari; il honore, il légitime, il sanctifie la maternité; il rattache les conjoints l'un à l'autre par un fil légal. £t je répète que ce lien est plus profitable à la femme qu'au mari ; car, étant la plus faible, elle est plus particulièrement intéressée à enchaîner l'homme à son sort. A cela, elle gagne la stabilité de sa condition, la sécurité du lendemain. Le vieux mariage est donc pour elle une assurance contre les hasards de la vie. Et bien que certaines femmes puissent en souffrir, il n'est point douteux que ses règles soient bienfaisantes
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au plus grand nombre. Est-il sage, est-îl prudent, pour satisfaire quelques exaltées qui étouffent dans la « prison » du Jnariage, de démolir l'antique foyer, au risque d'aggraver les souffrances de celles qui vivent paisibleipent, heureusement, sous son abri?
On a tôt fait de nous répondre que le crime du mariage est de condamner la femme à n'être qu'une bête de luxe ou une bête de somme, une « chair à plaisir » ou une « chair à souffrance », une femme de joie ou une femme de peine. Mais on a le tort d'oublier que cette conception barbare du rôle de la femme n'est point chrétienne, qu'elle nous vient du paganisme. Il faut avoir l'âme despotique des polygames d'autrefois et des Turcs d'aujourd'hui, pour rabaisser le sexe féminin à cet esclavagisme honteux. « Des Grecs, les plus policés de leur époque, édictèrent l'abominable formule : « Ménagère ou courtisane, » que nous avons eu la mortification d*entendre répéter en plein xix® siècle, comme le dernier mot de la science sociale et même révolutionnaire (*). »
Ces mots de l'auteur des Unions libres font allusion à Proudhon, qui rêvait de ramener la femme moderne à l'alternative étroite à laquelle l'antiquité païenne l'avait condamnée. Ou la dépendance de la matrone, ou la l'berté de l'hétaïre : il fallait choisir. Dans l'esprit des Grecs comme aux yeux des Romains, l'épouse devait être irréprochable. Quant à l'hétaïre, s'appelât-elle Aspasie, fût-elle la femme la plus cultivée et la plus célèbre de son temps, elle n'était point
(1) Souvenir du 14 octobre 188S, Unions libres, p. 15.
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admise au mariage ni au gynécée. Les anciens ne se souciaient nullement d'une émancipée dans leur maison. Mais le fameux dilemme de Proudhon n'est plus vrai dans nos sociétés, où le christianisme a réhabOité le célibat. La femme de notre temps n'est point forcée de choisir entre les sujétions de la maternité et les asservissements de la prostitution. Rien ne Toblige à acheter son indépendance au prix du dévergondage. Il reste seulement qu'aujourd'hui comme autrefois, en France comme en Grèce ou à Rome, une bonne ménagère doit sacrifier souvent ses aises à ses devoirs, et qu'à rechercher la libre jouissance elle perd inévitablement le respect des honnêtes gens. C'est pourquoi je comprends très bien qu'une fille « libertaire » manifeste peu de goût pour le mariage : il est impossible à ime femme, qui tient avant tout à son plaisir et à son indépendance, de faire une bonne épouse et une bonne mère. Mais, de grâce, qu*on ne dise pas que le mariage chrétien a domestiqué, avili, déshonoré la femme, alors qu'il l'a réhabilitée l Qu'on veuille bien réfléchir qu'il n'y avait qu'xm moyen de relever le sexe féminin de la déchéance servile, où la polygamie antique l'avait plongé : c'était de dissoudre les harems, d'émanciper les esclaves, et ensuite de dire à l'homme : « Tu choisiras dans ce bétail féminin celle que tu préfères pour la faire tienne à jamais; tu rélèveras à ta dignité, tu l'honoreras à l'égal de toi-même. Elle n'est plus ton inférieure, sans qu'elle soit pour cela ta pareille. Elle ne te ressemble point, mais elle te complète. Femme de ton choix et mère de tes enfants, elle partagera ta condition, tes joies et tes douleurs. Tu lui appartiens autant qu'elle t'appartient. Elle est la chair de ta chair et l'âme de ton âme. Elle est ta compagne à la vie, à la mort. » Voilà le langage que le christianisme a tenu et le prodige que le mariage a réalisé. Où voit-on que la femme en ait été blessée ou amoindrie? A chaque épouse, la
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monogamie indissoluble donne moins un madtre qu'un répondant expressément chargé, vis-à-vis du trésor qui lui a été confié, d'un devoir de garde, de défense et de protection.
J'entends bien tous les prophètes de la Révolution dire i\ la femme : « Tu es la grâce, la beauté, le plaisir! Ton âme est brûlée de la soif d'apprendre, de connaître, de savoir. Instrument des plus délicates sensibilités, ton être aspire au plein épanouissement de la vie. Désire et palpite comme il te plaît ! Sois belle, sois libre l Régne et jouis l »
Mais aux heures douloureuses de la vie, combien ce conseil paraîtra vain, décevant et cruel l II semble, à entendre ces grands prêcheurs de liberté, que la femme soit toujours jeune, forte, active, alerte, efficacement armée pour la lutte, et que son unique fonction sur la terre soit de filer éternellement le parfait amoiur. Quel optimisme enfantin ! Quelle méconnaissance des réalités de la vie l On oublie que sa nature l'assujettit périodiquement à des misères énervantes; que son organisme frêle et délicat lui inflige mille soucis et lui impose mille ménagements ; que les charges de la maternité, les maladies, les années ont t^t fait d'épuiser ses forces et de faner ses grâces. De toute nécessité, il lui faut un appui pour les jours d'épreuve et les années de vieillesse ; et le mariage le lui assure, en l'associant aussi étroitement que possible à la destinée du mari. Est-ce fortifier une plante que de briser le tuteur qui la soutient?
Si encore cette libération de l'amour pouvait assurer le bonheur aux amants dans les années de force et de jeunesse l Mais que de difficultés pour assouvir sur terre la soif d'aimer, pour goûter la béatitude de vivre ! Point de félicité paifaite sans un amour partagé ; et le sera-t-il toujours ? Lors même que cette correspondance affective s'établit entre deux cœurs, qui oserait dire
29S Émmcipàtiên conjugale ie là fmme.
ee qu'elle durera? De là, entre les constants et les volages, des froissements, des conflits, des douleurs inévitables. Il ne suffit pas de se débarrasser de toutes les conventions mondaines pour s'affranchir de son cœur. 11 ne suffit paa d'être une femme sans préjugés, pour être vraiment libre. Après s'être libérée de tout ce qui la gêne, elle sera encore esclave de ses instincts, de ses sens, de l'amour lui-même, dont les chaînes ne sont pas toujours faites de fleurs. Qui veut aimer doit s*apprêter à souffrir. Sous la signature d'Étincelle, llïM (le Peyronny a écrit cette mélancolique pensée : « L'amour est comme une auberge espagnole : on n'y trouve que ce qu'on y apporte» La religion fait des saintes ; l'amour ne fait que des martyres(*j. »
Si douloureuse est la question que nous touchons ici, que les écrivains révolutionnaires n'ont pu s'em*' pêcher de se la poser. « L'amour cessera-t-il jamais d'être lié à de grandes soufl'rances? » C'est l'excellent Benoit Malon qui s'adresse à lui-même cette interro^ galion pénible. Et, en effet, le propre de l'amour n'est-il point de donner plus qu'il ne reçoit ? Or, quiconque aime plus qu'il n'est aimé, finit toujours par en souffrir. D'où il suit que le véritable amour est frère de la douleur. Il faut en faire son deuil : la Sociale elle-même ne supprimera point cette sujétion affligeante que Malon tient, fort sensément, pour une «c fatalité naturelle que nulle rénovation ne fera entièrement disparaître (*). »
L*amour-passion, d'ailleurs, qu'il soit partagé ou non, ne se fait point faute de prendre sa revanche des peines et des tourments qu'il s'inflige à luî-^même. Il est remarquable qu'on ne fait bien souffrir que les gens qu'on adore follement. L'amour^passion est atroee« Il
(î) La Pemme moderne. Revue encyclopédique du 28 novembre 18W, p. 858.
(t) Le Socialisme intégral^ t. I, chap. vii, p. 372.
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ne eonnaît point l'indifférence, la confiance, la paix unie et reposante. Quand il ne se dévore pas lui-même, il dérore Fétre aimé, et avec rage. La passion est si voisine de la haine qu'il n'est point rare que l'amour exaspéré s'emporte jusqu'à tuer. Ainsi s'expliquent les crimes passionnels.
A ce propos, les statistiques établissent que le nombre des hommes, qui s'en rendent coupables, est de quatre à cinq fois supérieur à celui des femmes. Ce n'est que pour un seul genre de suicide, le suicide par amour, que la femme, par une sorte de revanche lugubre, l'emporte sur l'homme. Si Ton en croyait le professeur Lombroso, cette dernière supériorité tiendrait à ce que l'amour, chez le sexe masculin, obéit à des mobiles moins désintéressés que chez le sexe féminin. La passion égoïste pousse l'homme au meurtre ; il tue. La tendresse pure conduit la femme au suicide ; elle se tue. Tandis que l'ingratitude et la trahison de l'amante excitent la vengeance de l'amant, l'abandon et la perte du bien-aimé n'éveillent chez la femme que douleur et désespoir. Tivre l'un sans l'autre lui parait impossible ; et, par appréhension de l'existence, elle se jette dans la mort avec fermeté, presque avec ivresse.
Par contre, — ceci soit dit à l'honneur des hommes, — au lieu que cinquante maris se tuent après la mort de leur compagne, les douleurs du veuvage n'opèrent tragiquement que sur quinze femmes. Il reste (c'est la conclusion de M. Lombroso) que les mêmes créatures, qui se réfugient si facilement dans la mort pour la perte d'un amant, montrent beaucoup moins d'empressement à se supprimer lorsqu'elles perdent leur époux. Cette constatation n'a ri«n qui doive nous étonner.
300 Émanépatian conjugale de h femme.
Grâce aux garanties du mariage, une veuve conserve la considération et reprend sa dot. Si le chef de la famille a disparu, le foyer reste intact. Elle y vivça peut-être plus maigrement que du vivant de son mari, surtout si elle a des enfants ; mais le patrimoine paternel est là qui soutiendra Texistence de tous. Si donc xm vide s'est creusé dans la famille, le foyer survit, et la veuve eu reste la souveraine.
Dans Tunion libre, au contraire, Tamant disparu, tout s*écroule. G* est la misère noire. La loi, dont on a répudié Tappui, ne vient plus au secours de Fabandonnée. Les liens de chair, noués en un moment de fougueuse tendresse, sont rompus sans miséricorde. Isolée, désespérée, sans ressources, sans défense, incapable de se protéger par sa propre force contre la malveillance de la foule qui la guette et contre les tentations qui Tassiègent, la pauvre survivante ne croit plus à la possibilité de vivre et prend la résolution d'en finir. Qu'on supprime toutes les sûretés conjugales, qu'on abolisse le mariage, et, avec l'union libre généralisée, on verra les suicides passionnels se multiplier lamentablement. G'est grâce au mariage que la veuve se résigne à vivre. Si grande, au contraire, est la détresse des victimes de l'amour libre, qu'elles lui préfèrent la mort. Gc»iclusion : pour la femme, pour la mère, la sécurité vaut mieux que l'indépendance.
Et maintenant, détruises l'institution matrimoniale, si vous le pouvez : croyez-vous que les ménages seront plus unis, plus heureux, plus honnêtes? Groyez-vous que. les trottoirs des boulevards extérieurs seront moins encombrés? Pou vez-vous affirmer que vos femmes émancipées ne mettront jamais le libre amour aux enchères publiques? Pouvez-vous assurer que la femme, privée des garanties du mariage, sera moins assujettie, moins exploitée, moins vénale, moins béte de somme ou moins bète de luxe ? Verrons-nous les filles de joie se ranger
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et les souteneurs se convertir ? Si le libertinage déborde dans les grandes villes, n*est-ce point précisément que le mariage y est de moins en moins bonoré, de moins en moins pratiqué? Vous nous jetez au visage toutes les plaies conjugales, mais elles sont vôtres. Nos mœurs deviennent anarcbiques parce que votre esprit révolutionnaire s*est glissé entre Tbomme et la femme, parce que les époux sont portés de plus en plus à n*accepter de leur union que les plaisirs, à répudier leurs devoirs, à méconnaître leurs obligations. Ils ont perdu le sens du mariage cbrétien. Ayez donc la francbise de les reconnaître pour vos disciples, car ils vous font honneur! Ils se libèrent de toutes leurs charges, ils trahissent tous leurs engagements. Démolissez donc la dernière digue qui protège la famille contre Tenvahissement des mauvaises mœurs; et quand le vice aura submergé la pierre sacrée du foyer domestique, la loi de la force reprenant son empire dans les relations sexuelles, on verra la femme humiliée, meurtrie, opprimée, avilie, retomber dans cette misère où le christianisme Favait trouvée. Que si (je le veux bien) les plus fières, les plus vaillantes, les plus fortes échappent à cette ignominie, la masse redeviendra nécessairement ce que le passé Ta connue : « chair à souffrance ou chair à plaisir, » comme vous dites; et, pour la honte de l'humanité, la femme ne sera plus (tranchons le mot] qu'une lamentable femelle.