CHAPITRE Vli
FEMlME CHEZ L.ES NOMADES
Le Bijou dfor, ne peut être fait qu'avec de l'or.
Heureux ceux qui supportent leurs maux avec résignation I Heureux ceux qui au sein de l'indigence ne cessent de s'écrier:
« Nous sommes les enfants de Dieu et nous retournerons à Dieu. »
Les Arabes ont conservé, non par les livres, mais par les traditions, un tel souvenir de leurs ancêtres et de leur his-
toire, qu’ils se croient tous nobles et qu’ils n’hésitent pas à se proclamer le plus noble de tous les peuples de la terre. Ils ne reconnaissent entre eux que les différences amenées par la science, les vertus, le courage ou la richesse, et depuis l’islamisme, par les parentés avec la famille du Prophète. La fortune a pu trahir, les conditions ont pu varier, la souche reste la- même ; ils viennent tous d’Ismayl et d’Agar. De là un immense orgueil qui les a constamment engagés à repousser toute alliance avec l’étranger, comme ne pouvant qu’amener une dégénérescence dans la pureté de leur sang.
■ .Le Bijou d’or, disent-ils, ne peut être fait qu’avec de l’or.
Cette opinion a besoin d’être corroborée par des faits. Il ne me sera pas difficile d’en produire de nombreux et concluants aussi bien dans la vie quotidienne, que dans les conjectures exceptionnelles.
Ainsi, les Turcs ont dominé l’Algérie pendant 365 ans. Ils sont musulmans et fort estimés pour leur bravoure,
Eh bien, l’on ne peut citer pendant cette longue période, que de rares exemples d’unions volontaires entre les deux races, et, encore, si l’on cherchait avec attention les motifs de ces alliances, on trouverait toujours au fond quelque mobile de politique, de crainte ou d’ambition (i).
Ainsi encore, depuis les invasions contemporaines des premiers khalifes, les Kabyles (Berbères) sont placés dans les montagnes, à côté des Arabes qui habitent les plaines. Il y a de cela plus de douze siècles ; ils se disent aussi musulmans, leurs relations sont forcément nombreuses et, cependant, on n’a vu que bien rarement des filles arabes données à des Kabyles.
Cet esprit d’exclusion ne s’arrête pas là : Ces répugnances, l’Arabe qui vit sous la tente, les éprouve déjà contre celui des villes, malgré la communauté d’origine ; agriculteur, pasteur et guerrier, il méprise le pacifique citadin, celui que nous appelons Maure et qu’il nomme Hhadri, pluriel Hhadeur.
Ce ne sont point là des hommes de poudre, disent les gens de la maison de poil {Bite-châai\ tente), qu’en ferions-nous ? Ce sont des épiciers '(‘Sekakri), des pères du ventre (gourmands) et ils ont toujours la main fermée (avares). Quand iis viennent nous voir, nous les traitons largement, nods leur saignons des moutons, nous les défrayons eux et leurs montures, et quand nous fréquentons leurs marchés, ils nous vendent le plus cher qu’ils peuvent, nous font asseoir sur le devant de leurs boutiques et croient nous avoir donné une magnifique hospitalité, s’ils nous ont offert une méchante tasse de café, le plus souvent non sucrée.
(i) On m’objectera, peut-être, l’exemple dés Kouloughlis (fils de Turcs et de femmes indigènes) que l’on rencontre encore en Algérie et qui s’y trouvaient en bien plus grand nombre avant la conquête.
Je ferai remarquer que les Kouloughlis ne proviennent pas d’unions entre Turcs et femmes arabes ; mais bien de mariages entre Turcs et femmes des villes ou mauresques.
Le mot Kouloughli est la réunion de deux mots turcs koul et oqlou, serviteur de Dieu. C’est l’équivalent du nom arabe Abd-allah.
Ils ne sont point du goiim (de la cavalerie) , qui a pour devise :
Seïf el-niedjeboud — Le sabre tiré.
Ide el-meindoud — La main ouverte.
Ou kelma bêla meredoud — Et une seule parole.
Vous le voyez, nous n’avons rien de commun avec ces enfants du péché. (Oulad el-hhrame).
Cette opinion des Arabes sur les Maures, sur leurs frères des villes, n’est pas de nature, on le voit, à faciliter entre eux les unions conjugales. Il y a des préjugés à vaincre, des diflicultés très grandes à surmonter ; je vais essayer de les faire comprendre par un exemple puisé dans la vie intime de la tente.
Abd Allah ben Abd Allah des Oulad Zyan (fraction des Arbaâ) avait hérité de son père, deux belles juments de race pure. La mère et la grand’rnère de ces juments avaient été élevées avec lui, il les avait vu grandir, servir son père et mourir en laissant une postérité digne d’elles. L’une était blanche, l’autre alezan-brûlé.
Abd Allah disait souvent : La blanche m’emporte et me rapporte (bonne pour les voyages), Falezane m’enrichit. Aux jours de fête, la première, aux jours de poudre et de razzia, la seconde.
Suivant l’expression arabe, sa tente était remplie ; (khéïmtou aâmeur) ; elle contenait, ses deux sœurs, un jeune frère, des esclaves, des serviteurs et sa mère, Lalla Zohra, qui le pressait, sans cesse, de se marier. — Mariezvous, lui disait-elle chaque fois qu’elle en trouvait l’occasion, imitez votre père ; ma bru m’aidera dans les mille travaux de la tente et me soulagera des soins à donner à, vos juments. Mes os sont devenus grêles, ma peau s’est amaigrie, je vieillis et maintenant la fatigue vient avant la fin de la besogne. »
Mais Abd Allah gardait le silence ou mettait, ordinairement, un terme aux obsessions dont il était 1 objet, par ces courtes paroles :
(( On se repent souvent d'avoir trop parlé...
On ne se repent jamais de s’être tu.
C’est vous qui me l’avez appris ma mère :
Le moucheron ne peut entrer dans la bouche qui est fermée. »
(( — Vous avez tort d’agir ainsi, répliquait Lalla Zohra ; le cœur s’appuie toujours sur le cœur, si vous n’avez aucune confiance en moi, vous finirez par détruire celle que je dois avoir en vous. Votre conduite, en ce moment, ne plaide pas en votre faveur. »
Emu par ces plaintes, par ces reproches continuels, Abd Allah fut enfin forcé de céder. Après une scène plus vive que de coutume :
(( Vous voulez absolument que je vous réponde, dit-il à sa mère, eh bien, sachez-le donc aujourd’hui, je compte suivre vos conseils et veux prendre pour femme Fatima bent el-Béye fille de Sid Hhamed le Hakem de Laghouate. Je l’aime comme mes yeux. On me la donne, bien. On ne me la donne pas, je l’enlève. »
<< La fille du chef de Laghouate î Grand Dieu 1 mais c’est une folie, mon enfant.
Et d’abord, pas de violence, je vous en conjure par la tête du Prophète. Vous n’avez que déjà trop levé la main contre les créatures, vos ennemis sont nombreux, un rapt serait un événement terrible. Il entraînerait inévitablement des représailles et nous amènerait la guerre. Nous en avons mille exemples. Le malheur qui frappe un peuple ne servira-t-il donc jamais d’enseignement à un autre peuple !
Ensuite, croyez-vous que la fille des cités pourra vivre de notre vie, accomplir les devoirs imposés aux femmes de nos tribus. Si vous vous êtes fait cette illusion, chassez-la de votre esprit ; c’est impossible.
Gomment supportera-t-elle nos émigrations, nos dangers, notre nourriture, la fatigue, la chaleur et la soif Au Sahara, le soleil brunit vite et il dévore, à plaisir, les natures frêles et délicates.
i( — Elle fera sans murmurer, répondit froidement Abd Allah, tout ce que font les filles du désert. Les chameaux sont destinés à porter les fardeaux et les plus jeunes s'agenouillent quand les plus âgés leur en donnent V exemple, »
« — Elle s’efforcera de vous plaire, je le veux bien, répliqua la mère ; elle vous tissera vos bernouss, vos haïks, votre lit (Ferache), votre tente (khéima), vos sacs à fardeaux (Tellisse), les couvertures de vos chevaux (Djellale), leurs musettes (âamara), leurs entraves (Chekali), etc., etc. Cela se pratique à la rigueur, dans les villes aussi bien que dans les tribus ; mais saura-t-elle, suivant le temps, le terrain ou la saison, préparer, orienter et installer, d’une manière convenable, votre tente et votre campement, surveiller vos troupeaux, augmenter votre fortune, ménager vos provisions, traire les chamelles et les brebis, aider au déménagement quand la sécheresse vous forcera d’aller,' au loin, chercher de nouveaux pâturages, préparer vos aliments et donner, de la manière que nous ont transmise nos ancêtres, l’hospitalité aux invités de Dieu (Diyaj Rabbi ?)
Croyez-en celle qui vous a nourri, jamais la femme des villes ne consentira à se plier à nos usages. »
— « L’amour peut opérer bien des prodiges, reprit Abd Allah et, je l’espère, il opérera celui-là. »
— '(( Ainsi vous pensez, continua Lalla Zohra, qu’au jour de la peur, elle s’empressera de seller et brider votre coursier, tandis que de votre côté vous chausserez vos temagues et vous prendrez vos armes. Eh bien, moi, je vous prédis qu’elle ne se résignera qu’avec peine à vous tenir l’étrier quand vous monterez à cheval ou quand vous en descendrez.
Et puis au retour de vos lointaines expéditions sera-telle là, toujours là, pour débrider, desseller, couvrir du djellale, le dos de vos juments, les soigner et les nourrir.
Nos chevaux henniront-ils de joie à son approche et iront-ils à elle, comme à nous qui les avons vus naître et grandir Non, car elle n’aura point pour eux les attentions
et le dévouement que nous leur prodiguons chaque jour.
Se rendra-t-elle dans les solitudes pour aller chercher le Nouar el guize, le ser, le derine, le chiéhh, le bouse, etc., etc., les plantes enfin qui conviennent au cheval des longs parcours ?
Où, du reste, aurait-elle appris à les connaître, à les distinguer de celles qui sont nuisibles Ce n’est pas, j’imagine, dans son keser ?
Comment fera-t-elle pour trouver, préparer et les assaisonner convenablement de sel, ces carottes dont vos juments sont si friandes.
Conduira-t-elle les chevaux aux sources éloignées pour les faire boire ?
L’eau vient à nous manquer : comment s’y prendra-t-elle pour employer le lait précieux de nos chamelles ? Sait-elle, seulement, que, mélangé avec des dattes, il peut suppléer à l’orge et sauver nos chevaux de la soif et de la faim.
Et lorsque nos chamelles et nos juments seront sur le point d’augmenter vos richesses (mettre bas), laisserezvous à l’inexpérience d’une habitante des villes, les soins et les traitements qui leur sont nécessaires.
— (( Personne ne sort savant du ventre de sa mère, interrompit Abd Allah. Pourquoi n’apprendrait-elle pas ce que nous avons appris nous-mêmes P »
— Pourquoi ? je vais vous le dire, ô mon fils ! Parce que si nous savons, c’est- que nous avons appris dès notre enfance.
Pourquoi ? Parce que si la jeune branche se redresse sans grand travail, le gros bois ne se redresse jamais.
Croyez-moi, faite ce qu’ont fait votre père et les pères de votre père ; choisissez une femme chez les Arabes, de la race de votre mère et de votre grand’mère et vous me . remercierez un jour du conseil.
Quand vous irez dans le Tell échanger vos produits contre les grains qui nous manquent, si le lion vient encore nous enlever nos agneaux, elle osera, comme moi, le pour-
suivre, l’injurier, le frapper même et lui faire lâcher sa proie.
Pendant vos longues absences, comme moi encore, entourée de vos serviteurs armés, elle veillera des nuits entières et préservera vos biens des entreprises audacieuses des voleurs de la contrée.
Comme moi, enfin, elle parviendra à tuer assez son cœur pour assister, sans crainte, à nos combats journaliers, entendre chanter les balles, voir couler le sang, relever les morts et panser les blessés.
D’un autre côté, prenez-y garde, par une union mal combinée, n’allez pas faire de vos enfants une race dégénérée.
Je vous en supplie par Celui dont le règne seul est éternel, qu’ils soient comptés parmi les hommes qui aiment les travaux que notre état nous impose. Ces travaux, vous le savez, nous ont été transmis d’âge en âge, depuis bien des siècles et ils nous rapprochent de la création du monde, car depuis, rien, pour ainsi dire, n’y a été changé.
Craignez de faire descendre votre postérité au niveau des êtres qui redoutent la vie en plein air, qui se créent des besoins factices, qui se plaisent à user par leur manière de vivre, jusqu’aux sens dont les a doués le Créateur, et qui s’attachent à cette terre périssable comme s’ils ne devaient jamais la quitter.
Que vos enfants puissent toujours répéter avec leurs aïeux.
Nous sommes Arabes :
C'est nous qui vivons dans les vastes solitudes où Von n'entend que la voix de l'ange de la mort et le cri du v^diacal.
Le mouton nous nourrit, sa dépouille nous habille.
Le lait et l'eau, voilà notre boisson.
Les herbes des champs, voilà nos médecins.
Et le soleil nous chauffe, comme la lune nous éclaire.
F^ous sommes Arabes :
C’est nous qui chaque jour, couchons dans un pays nouveau, à Vabri du caprice des sultans.
Pour palais nous avons une tetnte,
Pour compagjwns nos armes et nos chevaux,'
Pour plaisir la chasse et les combats.
Et pour amis nos femmes et nos enfants.
Nous sommes Arabes :
C’est nous qui dédaignons ce monde ; le plus puissant n’en a jamais emporté qu’un linceul.
Notre vertu, c’est la résignation Notre fortune, le mépris des richesses '^otre bonheur, V espoir d’une autre vie ;
Et si la misère tourne autour de nous, nous n’en glorifions pas moins Dieu.