I.A FEMME BAIVS EA POÉSIE ARABE
Où sont les hommes de ma ' tribu ? Où sont mes frères ? Où sont ceux qui chantaient pour moi, des chants d^ amour ? Y en a-t-il encore de ceux qui méprisent la mort et qui disent au jour de la victoire, je suis un tel, fils d^un tel ! Enfants des Harazelias, me laisserez-vous conquérir par ces chiens altérés de sang ?
Vous êtes des insensés, ce n'est pas aujourd'hui qu'il fallait nous venir, c'était hier.
C'est vrai, mais que voulezvous ? C'était écrit chez Dieu (Mektoub Rabby) : Si nous ne vous avions pas combattus, nos femmes n'auraient même plus voulu nous préparer nos aliments {le kouskuessou.)
Les chants que les Arabes ont composés sur les femmes, avant et après le Prophète, sont innombrables ; dans tous on est certain de trouver des inspirations, un parfum d’indépendance guerrière et des comparaisons qui ne se déploient pas sur un champ très vaste, j’en conviens, mais qui charment encore par leur naïve et piquante originalité. Je vais citer au hasard quelques fragments de ces poésies populaires ; au lieu de les puiser dans des livres, je les prendrai tout simplement, et suivant la loi que je me suis imposée, dans la tête des nombreux enfants
du désert que j’ai connus et interrogés ; nous pourrons constater, ainsi, et le culte que ce peuple professe encore pour la femme, et le niveau actuel de ses idées.
Voyons d’abord ce thaleb mélancolique : vêtu de blanc, entouré de livres, il sait le Koran par cœur et l’on vient de toutes parts, faire appel à sa science. — Que murmure-t-il ?
Trois choses dans ce monde, mettejit à V épreuve la patience la plus rare et font perdre la raison au plus sage :
U ohligation de cjuitter les lieux où Von est né ;
La perte de ses amis ;
Et la séparation de celle que l’on aime.
• O Zina ! toi qui fais le malheur du monde,
Le corbeau de la séparation a donc crié sur nous ! Confbien ton souvenir ne va-t-il pas allonger mes nuits, Et sur qui mon regard se fixera-t-il]après toi ?
Le tison ardent peut briller comme le rubis.
Mais le tison s’éteint et le rubis reste toujours rubis. (Yacoute).
Ecoutons maintenant ce guerrier farouche. Il est armé et prêt à se mettre en route. Les siens ont contrarié ses amours, il va s’en séparer avec des pensées de haine et de vengeance.
Laissez-moi, je veux aller où me portent mes désirs.
Je veux quitter les miens pour les fuir à jamais.
Les maîtres des sabres ont eu peur.
Et si je pars, c’est sur l’ordre de Dieu.
Riche, dans ma tribu, tout le monde m’aurait fêté, Pauvre, dans mon pays, je ne suis qu’un étranger ;
Je vais dépenser ma vie à parcourir la terre, [malheurs.] J’y trouverai, peut-être, U7i ami qui plaindra mes
Arrête ; chamelier, ne presse pas notre marche.
Tes chameaux sotit jeunes, ménage-les.
Avant de me lancer dans la mer des souvenirs.
Je veux encore lui voler quelques coups d’œil.
Frère ne t’étonne pas des caprices de l’amant ;
Déjà le chagrin tourne autour de mon cou,
Il va ronger ma chair avec mes os,
Et mon malheur fait rire mes vnriemis.
Ils sont l’éclair, je suis le nuage sombre :
0 mon œil, pleure du sang, si tu n’as plus de larmes !
Au nom de Dieu, Zineub, venez donc me guérir,
Le monde est fatigué de me traiter.
Par la tête de mon père, le mauvais œil est tombé sur moi.
Ici, c’est le fils d’une grande tente ; richement habillé et nonchalamment étendu sur de moelleux tapis, à la tombée de la nuit, au moment où la lune se lève, il chante les tourments de l’absence.
Elle a dit : ô mon Dieu, rends-le moi promptement.
Ne fais pas de peine à ceux qui se sont juré,
N’as-tu pas fait entrer l’amour dans mon âme.
De même que tu as donné le mouvement à mes doigts. Tant qu’il sera loin, le deuil ne quittera pas mon cœur. Le henna ne teindra plus mes mains.
Le koheul ne noircira plus mes paupières Et personne ne verra mes dents dans un sourire.
Je voudrais être sa touba (i) blanche,
Pour la garantir du froid et de la pluie.
Je voudrais être ses belgha (2) rouges.
Pour la préserver des pierres et des épines ;
Ou mieux encore la terre elle-même,
Pour la sentir me marcher sur les joues.
Ah! si les princes connaissaient les tourments de l’amour. S’ils savaient que c’est un feu qui brûle dans la poitrine. Ils ne puniraient que par la séparation.
Et ne récompenseraient que par la réunion.
(1) Touba. — Chemise de soie ou de laine, souvent de laine et soie.
(2) Belgha. — Pantoufles arabes.
Mais j’entends quelques cavaliers ; rôdeurs de nuit ; ils rentrent d’une expédition lointaine, le capuchon sur la tête, le haïk relevé jusqu’aux yeux, Sidi Ahd-el-Kader les a protégés ; ils rapportent un riche butin et, joyeux, ils fredonnent à voix basse et sur un ton guttural :
0 mon cheval, pourquoi hennir ainsi, ' ''
Ton amour ne me laisse aucun repos,
Si tu veux les filles de nos chevaux [yeux.]
Moi, je veux aussi, celles qui mettent du noir (i) à leurs
Ou bien :
Le meilleur des chevaux est un cheval de six ans, père de V encolure, sobre, fort et léger.
Le meilleur des chameaux est celui de trois ans qui peut porter les lourds fardeaux.
La plus belle des femmes est celle qui est jeune et vierge, Et le meilleur des amours est celui qui fait grincer les dents.
O Mouny,,tu es une dent de sagesse ;
Mais je serai la tenaille pour V arracher.
Ou bien encore :
Le montement des chevaux.
Le lâchement des lévriers.
Et le cliquetis des boucles d'oreille
Vous ôtent les vers d’une tête (dissipent les chagrins).
Sans la maîtresse des bagues,
.Je n’ai plus qu’à jeter le monde sur sa figure.
Je vais terminer ces citations, peut-être déjà trop longues, par un chant très connu dans le désert. Il peint l’enlèvement d’une femme et réunit les trois conditions de tout chant arabe, l’amour, le cheval et la guerre.
(i) Du noir à leurs yeux. — Du koheul. J’ai déjà dit ce qu’était le koheul.
Je conserverai, sous des mots français, la pensée du poète dans toute sa passion et dans toute son énergie. On y trouvera, sans doute, des tours bizarres et des images insolites ; mais j’espère que le goût du lecteur n’en sera pas plus choqué, que sa susceptibilité ne sera alarn ée par quelques élans d’une fougue orientale, que je ne puis ni réprimer, ni affaiblir.
Ne fallait-il pas respecter un genre d’inspiration dont le souffle se fait sentir jusque dans les pages mêmes denos livres sacrés ?
Dis-moi, qu'as-tu mon cheval noir ?
Pourquoi rester ainsi pensif dans tes pensées,
Sombre et couché sur le flanc.
La tribu, tu le sais, est encore loin de nous ;
Déjà le vent apporte les odeurs de la poudre.
Et je ne vois encore que tes sabots en Vair ;
Par ma tête, ils ressemblent à des coupes évasées.
Serais-tu dégoûté d’habiter la tente de ma mère.
Ne te plaît-il plus de hennir aux palais de nos grands ? Serais-tu las de guider notre goum (i) ?
Ne veux-tu plus des filles de nos chevaux ?
La selle te fatigue et l’orge te déplaît donc !
Quoi ! tu m’aides à ravir Safya, cette lune de mon âme. Et puis tu V abandonnes dans les pays sauvages ;
Non, tu n’es point un buveur d’air, [jours ;]
Non, tu n’as jamais fait un jour la marche de cinq Dors, dors va, tu n’es plus qu’un cadavre.
Safya, mais voici son mari qui s’avance.
Suivi des braves de sa contrée :
Il est jeune, ardent et plein de rage
Le fiel est dans ses yeux, le poison dans son cœur.
Et son coursier bondit sous ses longs éperons.
O quel plaisir de les rouler tous deux a, terre !
(i) On appelle Goum, une réunion plus ou moins nombreuse de cavaliers.
— no —
Que n'ai-je un alezan, devançant le coup d'œil,
Et m'arrachant, dans ses bonds, les rênes de la main.
Je fuirais comme le vent ; ’ ,
Ou bien une jument rouge, intpatiente sur ses pieds.
Et dépassant la poudre dans ses élans ;
Elle saurait comment on rafraîchit un cœur.
Ah ! tu te lèves enfin et secoue tes crins noirs.
Viens, ô mon cheval, et sauvons celle que j’aime.
Et vous, mes freines, pourquoi ce sombre accueil'?
Je vous apporte, dites-vous, la dispute.
Les ravages, la tuerie.
C’était écrit chez Dieu, il faut vous résigner.
Et qui donc, à ma place, aurait pu résister?
Ses cheveux sont soyeux comme les plumes de l'autruche,
Et plus noirs que l’aile du corbeau.
Ils inondent ses épaules. [koran,]
Son front est noble, ses sourcils sont les noun (i) du
Ses cils ressemblent aux poignards aiguisés.
Et ses yeux, vous diriez la gueule d’un fusil double,
Du calibre le plus fort.
Ses joues, pensez aux coquelicots des blés.
Ses lèvres, nh'ont plu pour les baiser.
Et ses dents sont les perles de la mer Qu’on vend si cher chez les chrétiens.
Son cou, c’est le mât du vaisseau
Qiii vogue selon les vents, • -
Sa taille, c’est la taille du palmier.
Et ses membres se terminent effilés
Comme les sabres de Bagdad
Qui coûtent des centaines et des centaines.
De loin vous jureriez une lance.
Portée par un jeune renégat.
Oui, Safya, ta vue guérirait un malade On le voudrait, qu’on ne pourrait t’oublier,
(i) Le noiin est une lettre de l’alphabet arabe qui affecte une forme très renversée.
Ta salive réveillerait un mort ;
Et ton nombril c'est une tasse à café,
Qui peut contenir une once d'essence de rose.
Oh ! mon Dieu, à VaspeCt de tant de charmes.
Que peut-on reprocher à l'enfant du péché !
Rien, du reste, ne peut prouver d’une manière plus éclatante, l’influence de la femme arabe, que son rôle dans toutes les fêtes. On retrouve, encore, dans le Sahara, cette émulation, sous les regards féminins, qui a donné autrefois, tant d’attrait chevaleresque à la société fondée en Espagne par les disciples de Mahomet. C’est pour plaire à celles qui la contemplent, que la fantasia déploie ses plus brillants caprices. La pensée de la femme accompagne le guerrier même dans ses plus sérieux périls et dans ses plus rudes labeurs. Il sait qu’à son retour, les femmes iront à sa rencontre et lui accorderont par leur accueil, la plus sérieuse récompense de ses actions. Les chasseurs, comme les guerriers, seront fêtés, par les femmes, lorsqu’ils regagneront leurs tentes. Le plus hardi, le plus adroit, sera l’objet d’une ovation qu’il préférera aux dépouilles qu’il rapporte, fussent celles du lion, de ce roi des animaux qui exerce, pourtant, de si grands ravages en pays arabe.
Après le siège d’Aâin Madhi, en iSScp l’Emir Abd el- Kader laissa pour le représenter et commander dans le sud, un khalifa nommé Sid el-Hadj el-Arbi, mais ce chef, malgré sa vigueur et son habileté, ne put établir la domination de son maître. Chassé de Laghouate par Hamcd ben Salem, son compétiteur, il fut bientôt contraint de se réfugier à Kiiesar el-Hayran où il fut suivi de quelques soldats réguliers et d’un parti d’Arabes nomades appartenant aux tribus des Arbâa et des Harazelias.
Hamed ben Salem, avec l’appui du fameux Tedjini, le marabout d'Aâin Madhi, ne tarda pas à poursuivre le khalifa de l’Emir et à mettre le siège devant le kuesar. Pendant trois jours consécutifs, il donna l’assaut à la ville
sans pouvoir y pénétrer, tant elle était vaillamment défendue. Le quatrième jour, les assiégeants renouvelèrent leurs attaques et déjà ils escaladaient les murailles lorsqu’une jeune fille des Harazelias, nommée Messaouda ^Vheureuse) , et iDien connue pour sa beauté et son courage, voyant la défaite des siens, s’élança à leur rencontre en s’écriant :
<( Oïl courez-vous doue ainsi ? c’est de ce côté que sont les ennemis, faut-il qu’une jeune fille vous montre comment doivent se comporter les hommes ? Eh bien voyez ». En même temps, elle arriva sur le rempart dont les assaillants atteignaient le faîte et se laissa hardiment glisser en dehors de la ville du côté des ennemis ; puis se retournant vivement vers les assiégés qui étaient revenus aux murailles en courant à sa suite, elle leur dil ^vec énergie et l’exaltation d’un grand cœur ;
« Où sont les hommes de ma tribu ? où sont mes frères ? où sont ceux ciiii cha'ntaient pour moi, des chants d^arnour. 1 en. a-t-il encore de ceux qui méprisent la mort et qui disent au jour de la victoire, je suis un tel, fils d’un tel ! Enfants des Harazelias, me laisserez-vous conquérir par ces chiens altérés de sang. »
Cette action, ces paroles produisirent un effet électrique sur les amis de Messaouda. D’un bond, ils s’élancèrent en dehors des murailles, vociférant un cri de guerre et d’amour : <( Sois heureuse, voici tes frères, voici tes amants » et^en un clin d’œil, quoique bien inférieurs en nombre, ils eurent repoussé les assaillants dont une foule se fit tuer en voulant emmener l’intrépide jeune fille qui resta, pendant toute cette horrible lutte, au milieu des combattants.
Messaouda fut ramenée en triomphe dans Kuesar el- Hayran : Elle y fut accueillie avec des transports de joie frénétiques et l’on chante encore dans les tribus et dans les kuesours du désert, le chant de Messaouda qui perpétue le souvenir de son héroïque inspiration.
Ce fait m’a été raconté par un officier supérieur très distingué qui sait admirablement l’arabe, par M. le chef d’escadron Margueritte, aujourd’hui commandant supérieur de Laghouate (i).
Maintenant, je ne me dissimule pas qu’en attribuant à la femme arabe la part que je viens de lui faire, j’ai dû froisser beaucoup d’idées reçues et des idées qui se croient fondées sur une intelligente observation de la société musulmane. Je vais, en conséquence, trouver de nombreux contradicteurs.
Vous avez mal vu, me diront-ils, la femme arabe est placée dans un état dégradant d’infériorité, ce n’est que la servante de son mari et une servante astreinte à un service des plus pénibles. C’est la voisine de la bête de somme, soumise à tous les caprices, obligée à tous les labeurs, résignée à tous les fardeaux. En un mot, elle est déshéritée du ciel et de la terre.
A ce qui précède, je n’ai plus qu’une réponse à faire, chacun, ensuite, en tirera les inductions qui lui paraîtront convenables pour se prononcer dans le débat qui est ouvert.
Pendant les diverses périodes de la conquête de l’Algérie, à laquelle j’ai eu l’honneur d’assister, pas une seule
(i) Voici le chant de Messaouda :
Le jour a paru et, semblables aux vagues de la mer en furie, ils se sont précipités sur nous.
Afin que nul ne puisse échapper, ils nous ont cernés de toutes parts.
Nos enfants versent des larmes, que Dieu vienne à notre secours I
Le combat commence. Tenons bien nos âmes.
L'ennemi atteint nos murs : Les plus courageux faiblissent.
Mais la fleur des jeunes filles, la belle Messaouda nous excite au combat, ses paroles font frissonner la. chair.
La voilà qui se lance au milieu des périls en criant : « Que ceux qui m'aiment viennent me secourir, l'ennemi va s'emparer de moi et ce sera une honte pour la tribu. »
Excités par l'émulation, nos guerriers se précipitent dans la lice. La fumée de la poudre obscurcit la lumière du soleil.
Nos ennemis sont en fuite, ils abandonnent leurs drapeaux, et la terre est jonchée de cadavres.
Messaouda, tu seras toujours une tenaille pour arracher les dents.
tiibti, ou même fraction de tribu, ne s’est soumise à nous que .'contrainte par la force des armes et après que des pertes cruelles, et de tout genre, lui avaient donné la certitude qu’elle ne pouvait plus ni nous fuir, ni nous résister.
Ce moment arrivé, jamais nos maréchaux ou nos généraux, n’ont manqué de dire à ceux qui leur demandaient grâce :
(( Vous êtes des insensés, ce n'est pas aujourd'hui qu’il fallait nous venir, c’était hier.
Vos moissons n’auraient point été incendiées , vos silos n’auraient point été pillés, vos troupeaux détruits, vos richesses perdues, et vos plus braves guerriers ne seraient pas morts. »
Et toujours, les chefs arabes, je l’ai entendu vingt fois pour mon compte, leur ont invariablement répliqué :
(( C’est vrai, mais que voulez-vous ? C’était écrit chez Dieu (rnektoub Rabby) ; si nous ne vous avions pas combattus, nos fem^mes n’auraient même plus voulu nous préparer nos aliments {le kouskuessou) ».
Je conclus :
Puisque, d’un côté, on élève des Koubba (chapelles) à cette femme qui est déshéritée du ciel, et que de l’autre, cette même femme également déshéritée de la terre, a le pouvoir d’envoyer des hommes à la mort, je me crois le droit de répéter avec assurance :
Il n’est rien dans l’existence arabe, religion, honneur, plaisir, danger, fatigue, dont l’idée de la femme soit bannie.