‹ La femme arabeChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE IX (i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX (i

Ya horra ! (o la noble /) ô ma fille, par votre honneur écoutezmoi : Je vous ai élevée de race en race, je vous ai fait boire sur la fin des nuits, du lait de chamelle et ma mère vous a donné tous ses soins. Fatma a les yeux sur vous, montrez à ces enfants du péché ce que vous savez faire, sauvez-vous et sauvez votre maître.

Dans le pays arabe, on cite des exemples étonnants de rattachement et de la reconnaissance que les chevaux ont pour leurs maîtres. Voici un fait de ce genre qui n est pas loin de nous : Il m’a été raconté par un ancien chef des Haracta, vieil ami du héros de cette histoire. Je crains d’autant moins de le consigner, ici, que la femme y joue encore un rôle assez intéressant et qu’on y trouvera, en outre, une curieuse étude de mœurs.

Sid Ham^ed, le dernier Bey de Gonstantine, débuta, comme presque tous les chefs indigènes sous les Turcs, par être simple soldat.

Il fit en cette qualité partie de la Nouba (2) qui se rendait de Gonstantine au Kaf pour relever le poste qui s’y trouvait alors, dans le but de protéger les limites de cette province contre les incursions des tribus sahariennes et

(1) Les chapitres IX et X ne portent pas de titres dans le manuscrit. (N. D. L. R.).

(2) Nouba : Garnison.

particulièrement de comprimer la révolte des Hannencha (i).

Cette petite colonne tomba subitement sur quelques douars de îa tribu rebelle ; comme toujours la première mêlée fut des plus meurtrières ; mais l’avantage ne tarda pas à rester aux assaillants et la cavalerie se mit en devoir de poursuivre les fuyards, tandis que l’infanterie se dispersa dans les tentes où l’attendait un riche butin.

Hamed et son camarade Hassan, méprisant une proie si facile, se dirigèrent vers une source pour s’y reposer et y étancher leur soif.

Là, s’offrit à leurs yeux une jeune fille d’une beauté ravissante. Une grâce indicible répandue sur toute sa personne, sa démarche à la fois noble et modeste à l’approche des jeunes cavaliers, ainsi que le regard plein de fierté qu’en s’éloignant, elle leur lança, exercèrent sur le jeune Hamed une véritable fascination. '

Entraîné par le charme de cette apparition, il quitte son compagnon d’armes et s’élance sur les traces de la fugitive qui courait devant lui avec la plus gracieuse agilité.

H allait l’atteindre, son cœur battait fortement et quelques pas l’en séparaient à peine, lorsque la jeune fille, parvenue sur un tertre où paissait une jument de race, s’arrêta et se tournant vers lui s’écria :

((Ne aboyez point, ennemi de Dieu, que je sois ici sans (( défense ; cessez votre poursuite et contenez vos propos (f ou vous auriez à vous en repentir, »

Il n y avait rien là qui fut de nature à refroidir l’ardeur amoureuse de Sid Hamed. Il savait parfaitement que les défenseurs du douar avaient été dispersés, tués ou blessés et qu’.î n’avait à craindre aucun ennemi redoutable. D’ailleurs, s’il avait laissé son fusil près de Hassan, ses pistolets

(i) Tribu du cercle de Guelma, campant à 70 kilomètres à l’Est de Constantine. Elle compte près de 4, 000 tentes et peut mettre sur pied un millier de cavaliers et un grand nombre de fantassins.

cl son yatagan pendaient à sa ceinture ; il se croyait donc en état de braver les ennemis invisibles dont il était menacé, quels qu’ils fussent. Enflammé de désirs, il bondit véj s la jeune fille ; mais celle-ci par un bond non moins rapide, se réfugie sous le ventre de la jument.

On dit que cette bête avait eu pour mère une cavale de la race hayrnour (i) ; nous ignorons quel en était le père, cependant on s’accorde à croire qu’il était d’origine marocaine et qu’il appartenait à l’un de ces nombreux chérifs qu’envoie de temps en temps, du Maroc, le chef de l’ordre de Mouley Taïeb pour prélever, sur ses sectaires algériens, l’impôt que l’usage lui consacre.

Ce fut alors seulement que l’attention du jeune guerrier se porta sur l’animal dont les belles proportions et l’attitude altière et menaçante le frappèrent d’étonnement.

Comme il allait s’en approcher :

« Eloignez-vous, enfant du péché, lui dit avec énergie « la jeune fille ; ne vous entêtez pas à vouloir ce qui ne (( peut vous appartenir. Entre nous, Turc (2), et moi, fille « du désert, il y a une vaste mer. N'allez pas plus loin, ou « craignez que votre persistance ne vous coûte cher. »

Ces menaces bien loin d’effrayer le jeune Hamed, ne firent qu’augmenter son désir de s’emparer de la fugitive; il tenta de s’approcher de la jument, mais celle-ci plus prompte que l’éclair, rejetant les oreilles en arrière, lui

(1) Hayrnour, race de chevaux très estimée dans le Sahara algérien. Ils passent pour les plus vites coureurs du désert et se trouvent principalement chez les Hamyâne et les Oulad sidi Chikh. Voir mon ouvrage : Les chevaux du Sahara.

(2) On ne peut se faire une idée de la haine qui existe entre les Turcs et les Arabes. Cela tient à une foule de motifs. D’abord le Prophète était arabe, ensuite l’empire de Constantinople revenait de droit aux Arabes et non aux Turcs qui s’en sont emparés au mépris des droits les plus sacrés, et enfin, il faut bien le dire, partout où les Turcs ont dominé des populations arabes, ils les ont traitées avec violence et mépris. Cette haine est telle qu’en Algérie, bien que chrétiens,, on nous préfère généralement aux Osmanlis.

lança une ruade vigoureuse qui, si elle l’eût atteint, l’aurait tué sur le coup ou tout au moins cruellement meurtri.

En présence de cette défense inattendue, Sid Hamed comprit qu’il lui fallait user de ruse, il tourna son attaque d’un autre côté ; la jument, attentive à ses moindres mouvements, devançait ses manœuvres et l’accueillait toujours avec la même impétuosité et la même rigueur. Furieux de l’insuccès de ses efforts, et voulant triompher à tout prix, Hamed se disposait à faire usage de ses armes , pour mettre fin à cette lutte, lorsque Hassan apparut sur le sommet du mamelon, le rappelant de toute la force de ses poumons et l’engageant à battre en retraite, car l’ennemi paraissant vouloir faire un retour offensif, la troupe se repliait pour le recevoir.

Hamed était trop brave pour ne pas venir prendre sa place au milieu des combattants. Il céda donc, non sans regret toutefois, à l’invitation de son compagnon d’armes et s’éloigna en jetant un regard de dépit sur la femme qui l’avait ainsi bravé et un regard de rage sur la jument qui, par son intelligence et son adresse, venait de lui enlever sa proie.

Deux ans après cette aventure, Sid Hamed devenu, par sa bravoure et ses qualités, l’un des hommes considérables du pays, fut nommé Bey de Constantine. A son avènement au pouvoir, il voulut user du prestige de son autorité pour devenir enfin l’heureux possesseur de la jeune fille et, avec elle, de sa jument bien-aimée, deux souvenirs de sa vie aventureuse de soldat, restés inséparables dans sa pensée.

Mais les exigences et l’entraînement des affaires de son gouvêrncment, en lui imposant d’autres devoirs, donnèrent, pendant quelque temps, un autre cours à ses idées et firent obstacle à la réalisation de ce projet.

Ce n’était pas sans de grands ménagements, en effet, qu’il pouvait parvenir à consolider sa puissance sur les Arabes et, surtout, sur la nombreuse et remuante tribu

des Haracta. D'ailleurs, la ville et les familles aristocratiques du pays ayant fourni au nouveau Bey un contingent de femmes jeunes et belles, sa passion pour la fille du Sahara se refroidit, quand, au contraire, il songea plus que jamais, à faire entrer dans son haras la jument dont il avait personnellement expérimenté la valeur. En exiger impérativement la cession aurait été, dans les circonstances où il se trouvait, un acte impolitique ; il se contenta d’exprimer le désir d’en faire l’acquisition.

Prévenu des intentions du Bey de Gonstantine, le caïd de la tribu fît sans, succès des offres réitérées au propriétaire de Horra : a Découvrez son dos, disait celui-ci, et rassasiez vos yeux, j’y consens ; toutefois rappelez-vous 'que ma jument ne quittera pas ma tente, dût-on m’arravher la vie. ))

Sid Hamed fidèlement informé des vaines tentatives faites par le caïd pour satisfaire à son désir, fut profondément irrité de ces refus ; il eut néanmoins, assez d’empire sur lui-même pour dissimuler son mécontentement et éviter d’en faire ressentir les effets au propriétaire récalcitrant, qui était le chef de l’une des familles les plus influentes du pays. Cette modération, il faut le dire, contraste avec les actes ultérieurs de la vie politique du Bey Hamed. On voit qu’il n’avait pas encore, à cette époque, déployé cette rigidité de caractère, cette inflexibilité de volonté qu’on lui connut dans un âge plus avancé, alors qu’il commit des actes entachés de férocité, sans doute, mais qui n’excluaient pas, on doit le reconnaître, une certaine grandeur d’âme.

Un jour, revenant d’une incursion dans le Sahara, il s’arrêta non loin de la colline où se dressaient encore les tentes du possesseur de la jument, et où s’était passée la scène que nous avons décrite plus haut.

« Je vais, dit-il, régler mon compte avec ce Juif qui « tient autant à sa jument que sa fille à sa vertu, » et sans communiquer son projet à d’autres qu’au caïd qui l’accompagnait, il s’avança vers le douar.

Le pays offrait à la vue une vaste plaine ; la colline élevait près d’Ain el Zerga {la source bleue) ; au nord se montrait le Djebel Aurass ; du sud coulait, vers le nord, l’oued Kelal, dont Mohammed, possesseur de la jument, n’était séparé que par le Djebel el Ouahch, montagne parsemée de rochers plats, glissants, quelquefois hérissés d’aspérités {Blutes) de telle sorte qu’ils ne permettaient que difficilement le passage à des piétons et étaient impraticables pour les cavaliers.

Connaissant le voisinage de son redoutable ennemi, Mohammed s’était mis en devoir d’épier ses démarches, car s’il ne redoutait pas une attaque meurtrière, il craignait, du moins, une surprise et, par suite, une demande directe d’achat qu’il n’aurait pu décliner ; aussi, se tenaitil toujours prêt à prendre la fuite. Sa méfiance était fondée, car bientôt apparut à l’horizon un fort parti de cavalerie.

« Qui craint, dit-il, est sauvé : En avant. »

Il selle sa jument et s’élance sur son dos ; malheureusement, il ne peut prendre la direction du nord : le goum est là ; l’Est et l’Ouest restent libres et le terrain est trop difficultueux du côté du Djebel el Ouahch pour qu’il puisse espérer quelque chance de salut.

Tandis qu’il réfléchissait sur le parti qu’il avait à prendre, il fut probablement aperçu par le caïd des Haracta (i) qui, connaissant les lieux, avait expliqué au Bey Hamed l’avantage qu’on pouvait tirer de la topographie du pays.

Pour donner la chasse au maître de la jument, la cavalerie, forte d’environ 200 hommes, se développant peu à peu, forma un demi-cercle qui, en se rapprochant, tendait à le bloquer du côté du Djebel-el-Ouahch. Mohammed malgré ses efforts, ne put franchir la ligne des cava-

(i) Tribu appartenant aujourd’hui au cercle d’Aâin Beïda. Elle campe à 45 kilomètres au sud-est de Constantine, se divise en six grandes fractions, compte 2600 tentes et peut mettre sur pied i,i5o cavaliers, et 2,4oo fantassins.

liers ; force lui fut de battre en retraite vers le point qu’il redoutait. Lorsqu’il vit que tout espoir était perdu, il prit son parti et marcha vers les Blates redoutés (nom des rochers). (( Après tout, se dit-il, la ntontée est aussi bien <( pour le chacal, que pour le lévrier {El aagueba lel dib ou seloughi) » et il partit à pas allongés, se dirigeant vers ce dangereux passage.

A mesure que les assaillants s’approchaient, leur ligne se resserrait ; arrivés à une certaine distance, un galop général fut exécuté et le ciel s’obscurcit sous le nuage de poussière qui s’éleva.

On remarquait au centre et sur la première ligne, un magnifique cavalier, suivi de quelques chevaux d’élite. En peu d’instants ils furent à portée de Mohammed qui, pour esquiver cavaliers et rochers, était obligé de se diriger tantôt à droite, tantôt à gauche et de revenir quelquefois sur ses pas. En tête de ce groupe était le bcy qui ne savait qu’admirer davantage, ou la légèreté de la jument ou la dextérité de celui qui la montait.

Mohammed arriva, enfin, à la naissance d’un rocher sur lequel il était peu probable qu’il pût se hasarder,

La jument, comprenant le danger, parut un moment indécise sur le parti qu’elle avait à prendre.

Déjà les cavaliers allaient mettre la main sur les fugitifs, lorsque Mohammed reprenant courage :

« Ya horra (d la noble), dit-il à sa jument, ô ma fille, n par votre honneur, écoutez-moi : Je vous al elr.vée de « race en race, je vous ai fait boire, sur la fin des nuits, (( du lait de chamelle, et ma mère vous, a donné tous « ses soins. Soyez reconnaissante et agile. Fatma a les <( yeux sur vous ; montrez à ces enfants du péché, ce que « vous savez faire, sauvez-vous et sauvez votre maître. »

Et lui labourant les flancs avec ses longs éperons il s’écria : « O Sidi Hamed el Tedjiny (i), protégez-mpi. »

(i) Dans les circonstances difficiles, jamais les Arabes ne manquent d’invoquer le saint en qui ils ont placé leur confiance. Son intercession doit les sauver des mauvais pas, du danger.

■ ' La jùiiiént fencüre frémissante de la course s’étant ras* * ’^émblée, ' fit stldrs trois 'bonds prodigieux et traversa, en -'Volant plütôt'iiü‘’ën''sauta‘rit,''Lespace que l’on croyait in-

'fra'nchissable. ’ ' ^

^ A cette ^Vuë’ 1^^‘Bey ' Hattied i^esta stupéfait ;

Dieu/mà^'t^V'^à^ ia jument s'est sur-

u passée, elle tient de V oiseau puisqu'elle' vole comme lui : ’T-noUS àvions^rü, jusqu^'à^cé^ être bien montés, tu

viens de'^noué pràuveb lé^^èontraire '; je ^ vous donne "ir '?’dmd/iè''a (!iéùæh)) ' . i

, cette exclamation, cent ,vp^^ firent aussitôt entendre .-'nq)!.'):! '/o i/.iv . '-'ilr;,

; ^(( Vamàm ^ii) VOUS est doqné: nous ^ lei .r;néritez , c'est . a Vamâmnde Dieu et-, , du Prophète,, if^^rêtez-vous, vous Hi n'aurez plus rien à craindre^ » , w. . ) , .

/ ‘Mohammed] rassuré s’arrêtai alors, attendit que le Bey,

I 'qui avait 5mis pied à terre, ^vint le rej oindre < avec sa suite , puis il descendit dé chevalià)Son touiq et baisa les mains et les pieds de son ^seigneur eti maître en l’assurant qu’il avait cru n^avdir affaire qu>’à) dés! malfaiteurs jjet que s il avait su quel c’était île i Bey eh personne, il n’aurait jamais pris la fuiteJî' ■’ iinwi ')!!•; üp \ mî ‘-‘L’amâne lui fut confirmé ^ on le félicita sur son adresse et il rejoignitV ëhStiité'<sa> famille,! très eheureux d’avoir ‘échappé. air danger qu’il\avait couru, de perdre , la vie avec ; sa jument. • r ■

. Ainsi\)finit une 1 aventure dont beaucoup d’individus vi- .vvanfs, à‘ l’heure qu’il, est, ont conservé le souvenir, et l’on cite eneorè, dans le pays^., les produits de Horra.

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M ■ Y vn \ r-i V V) ' iiv ■' \ ^

iii:

(i) Vamâne signifie, dans certains cas. Pardon, et dans d’autres, ' ^aaf-torndüit.' .ü. : ■ -.1 ' n.-

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