CHAPITRE XII
£.A FEMME ET E’AMOER
Ah ! si les princes connaissaient les tourments de Vamour, S'ils savaient que c'est un feu qui brûle dans la poitrine,
Ils ne puniraient que par la séparation,
Et ne récompenseraient que par la réunion.
Au Jour du jugement dernier.
Dieu pèsera, dans une balance, les bonnes et les mauvaises actions de chacun. On sera puni ou récompensé, suivant que le plateau du bien sera plus léger ou plus lourd que celui du mal.
En voyant les Arabes, comme dans les temps primitifs, vivre sous la tente, se nourrir du lait de ileurs troupeaux et vêtir de leurs dépouilles, en les voyant, dis-je, sobres, dignes et patients, on serait tenté de croire qu’ils ont gardé aussi bien les vertus que les habitudes patriarcales, et conservé la candeur et l’innocence de leurs ancêtres, avec Ile même soin que leur costume et leur manière de vivre. On se tromperait gravement.
Les traditions, les préceptes de l’ancienne sagesse, subsistent, il est vrai, et se transmettent avec un respect que rien ne saurait atténuer, mais à l’état de traditions et de préceptes, c’est-à-dire fréquemment omis ou du moins éludés dans la pratique.
Le tout a été, quant au fond et dans la réalité, considérablement modifié. La prospérité et l’adversité, la puissance et l’asservissement ont passé par là.
Envahisseurs ou expulsés, vainqueurs ou vaincus, ils ont connu la domination étrangère pour l’avoir imposée ou pour l’avoir subie. Ils ne se sont jamais mélangés avec les autres peuples ; cependant il y a eu frottement. Le fils d’Ismaïl est toujours le même homme, mais il a vécu, il a grandi avec des fortunes diverses, des contacts variés qui ont altéré sa nature primitive sans détruire son essence, qui lui ont donné ce qui, pour les individus, s’appelle la civilisation ; aucun de ces deux mots n’est le synonyme d’innocence.
Nous trouvons, en effet, dans l’intérieur d’une tribu, comme dans nos grandes villes, sous la tente tissée de poils de chameau comme sous nos lambris, des vices et de la démoralisation. Décidément, sous quelque degré de latitude que nous soyons nés, nous sommes bien tous les fils de l’homme à qui, par l’entremise d’Eve, le démon a fait manger la pomme. Les Arabes disent cela en un mot : Ben Adem, fils d’Adam, signifie un homme.
Que ceux, donc, d’entre les Européens, qui jalouseraient et regretteraient pour leur pays la simplicité de cœur des Arabes, se rassurent à cet égard. Chez eux, autant que chez nous, on trouve des envieux, des médisants, des dénonciateurs, une grande avidité pour les honneurs et les richesses, avec plus de suite, peut-être, dans les actes et beaucoup plus d’âpreté.
Dans la société musulmane, pour de l’argent, on élude h loi, pour de l’argent on s’affranchit du devoir. C’est à qui en demandera le moins et en prendra davantage.
L’exemple part des chefs : pour eux, bien vivre, c’est en général, vivre aux dépens d’autrui.
(( Donne-moi une place » me disait un personnage, que connaissent ceux qui me font l’honneur de me lire, h Chambi, « donne-moi une place, j’ai besoin de manger, {ana sahah el makela) » littéralement, « je suis un ami de
ia mangeaille », et cet aveu naïf, dans sa bouche, signifiait tout simplement :
Je désire faire fortune, dussé-fe, pour cela, écorcher un peu mes semblables.
J’eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que, sous notre domination, il ne fallait plus considérer, comme perdue la journée, qui n’amenait aucune occasion de commettre un abus, de frapper une amende, de tirer profit de répression d’un délit.
Il est bien entendu que :
(( Pour être Arabe on n’en est pas moins homme, » et, qu’à côté de ces êtres chevaleresques, héroïques, religieux jusqu’à la sainteté, hospitaliers et pratiquant l’aumône, jusqu’à faire douter, que ce mot hospitalité ne soit pas le même que le grand mot chrétien, charité, il y en a d’autres qui sont prévaricateurs cupides, avares, invocateurs des lois divines et violateurs des lois humaines.
Maintenant que j’ai fait la part des hommes me serat-il permis de faire celle des femmes et d’expliquer comment, elles, aussi, ont leurs imperfections.
Nous n’avons encore envisagé les femmes arabes que sous d’autres aspects favorables ; admettons que ce soit là le vrai, au point de vue général, reste à dévoiler les faits particuliers. Notre impartialité nous impose de faire connaître tout entières celles que nous étudions.
La maternité, qui prête à toutes les femmes une sorte de grâce auguste, l’amour conjugal, qui leur donne un charme si touchant, la surveillance de la tente, qui l’associe, dans les limites de sa faiblesse, aux exploits de la vie aventureuse de l’enfant du désert, fait d’elle son auxiliaire dévouée, ces soins de la toilette qui, dans ce qu’ils ont d’excessif, provoquent moins le blâme qu’un sourire indulgent, tout cela, dans le Sahara comme chez nous, n’est pas toute la femme.
Il y a encore la pécheresse ; toute médaille a son revers. Ce revers nous allons le montrer ; cette pécheresse nous
allons la confesser, en réclamant toutefois, une indulgence, qu’on ne peut manquer de lui accorder, quand on se sera bien rendu compte des circonstances impérieuses qui, le plus souvent, amènent les chutes, du milieu social, dans lequel la femme doit fatalement passer sa vie. Et puis un moment d’égarement ou d’invincible passion ne fait-il pas courir des dangers trop sérieux, pour que nous ne jugions pas moins sévèrement celles qui ne craignent point de s’exposer à la mort dans un pays, où la jalousie revêt toujours un caractère si formidable.
C’est la jalousie qui interdit à la femme la société des hommes. Aussi, confinées entre elles, les femmes ignorent, en général, ces délicatesses de maintien et de langage, qui distinguent les Européennes et qu’elles acquièrent forcément dans ces jeux perpétuels de l’esprit, dans ces entretiens pleins de charmes avec des interlocuteurs qui se renouvellent sans cesse. — Sous la tente, on parle quelquefois de l’amour avec des gestes et dans un langage, que nous regarderions comme propres à le conjurer pour toujours. — Qu’on se réunisse, chez soi, aux bains, dans les fêtes ou ailleurs, les jeux et les causeries amènent de continuelles allusions à des détails soigneusement voilés chez nous, et, ce qu’il y a de plus curieux c’est que cette édueation, au lieu de préparer des disgrâces conjugales, amène, au contraire, des redoublements d’affection. Les Arabes n’entendent pas l’amour comme nous ; souvent la plus savante est Ha plus aimée.
D’un autre côté, ces idées développent, on le conçoit, chez les femmes, une astuce et une puissance d’esprit vraiment extraordinaires, incomparablement supérieures à la finesse, que les observateurs accordent au sexe de l’occident, les uns en l’admirant, les autres en le blâmant. On a des thèmes tout faits pour sortir des difficultés imprévues ; la mère les lègue à sa fille et les vieilles les transmettent aux jeunes ; il en résulte, que l’ingéniosité se montre à la hauteur des cas les plus graves et que les femmes arabes se permettent, en général, des tours plus
risqués que les mignonnes perfidies de nos contrées. Plus le fruit est difficile à cueillir, plus on s’enivre de son parfum.
S’il pouvait y avoir un beau côté en pareille matière, ce serait le désintéressement qui est complet. On veut que l’amant soit beau, brave, généreux, mais cette dernière exigence est une affaire d’orgueil et non de cupidité. Chacun paie l’autre de la monnaie du cœur ou mieux de la monnaie du plaisir. Les émissaires et les intermédiaires seuls tirent un profit de leurs bons offices, ce qui ne laisse pas, cependant, de rendre encore les amours très dispendieuses, grâce aux nombreux cadeaux, qu’il faut faire au silence et au dévouement. On dirait vraiment, que les précautions interminables de la jalousie n’ont abouti qu’à ruiner les amoureux.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, les intrigues ne s’envolent pas avec les belles années ; elles revivent dans le secours que l’on prête aux plaisirs de la jeunesse. La vieille femme (adjouza) devient ordinairement le messager de la^ passion . On la choisit de préférence. N’a-t-elle pas le langage plus persuasif, plus rompu aux ruses du métier? Ehe n’a point à chercher bien longtemps pour trouver une réponse aux terreurs, j’allais dire aux scrupules. Elle n’a qu’à se souvenir, pour indiquer un moyen de vaincre les obstacles, un bon tour pour tromper les jaloux.
Si r adjouza fait défaut, l’amant a recours, alors, aux serviteurs de la tente, au nègre ou bien à celui qui, par ses fonctions,, grâce à l’amour de l’Arabe pour le cheval, peut facilement et en tous temps, pénétrer dans les familles, c’est-à-dire au maréchal-ferrant (Nyaty).
Quand il a pu s’approcher enfin, sans témoins, de celle vers laquelle il est envoyé, l’émissaire lui dit :
.(( Un tel, fils d’un tel, est un homme de bonne société Moula myad (comme nous dirions, chez nous, c’est un galant homme) ; il est généreux ; chez lui les pauvres ras-
sasient leur ventre ; ses ancêtres sont connus ; c’est un maître du bras ; il sait enterrer une parole ; il vous aime et il faut que vous l’aimiez aussi, je vous en prie, par Sidi
Abd el-Kader el Djilaly (i). »
La femme, et c’est là le cas le plus ordinaire, ne va pas chercher, pour se défendre des armes dans 1 arsenal de la morale ; elle trouve, sans doute, que les remparts qui entourent sa vertu sont déjà bien assez difficiles à battre en brèche sans qu elle ait encore besoin de la cuirasser outre mesure. Elle répond tout simplement :
« J’en suis fâchée, c’est impossible.
On ne me laisse aliler ni au bois, ni à la fontaine, et je ne puis sortir la nuit ; il ne peut, non plus, venir dans ma tente, car elle est toujours pleine de monde, entourée de chiens et, si l’on nous apercevait, nous mourrions tous les deux. Je le répète, c’est impossible. »
— (( Ne dites pas cela, je vous en conjure ; le démon seul doit désespérer {Maiektâa lyace ghir chytâne) ; promettez-nous, ne nous jaunissez pas la figure et Dieu nous fournira une occasion. »
— « Allons, on vient, partez : dites-lui, qu’à dater d’aujourd’hui, je suis sa sœur (son amante) portez-lui ce gage ; recommandez-lui la prudence et prenez ceci pour acheter un haïk, des savates et une chachià. »
Le gage, dont j’ai parlé, consiste ordinairement dans une mèche de cheveux ou un collier.
La mèche de cheveux sera aussitôt montée en argent ou en corail et on la portera dans les fetes, dans les reunions, aux jours de combat, soigneusement attachée à la corde faite en poils de chameau, qui ceint la tête du guerrier. La relique d’amour prend place a cote du talisman religieux et l’on devra se signaler par des actes de
(i) Saint très vénéré chez les Arabes; son tombeau est à Bagdad. Il vient au secours de tous ceux qui l’invoquent, sans aucune distinction de rang, de fortune et même de religion.
valeur ou même de folle témérité ile jour où, devant l’eiv nemi, l’on entonnera ce refrain populaire.
A la nage, les jeunes gens ! à la nage (i).
Les balles ne tuent pas
Il n’y a que la destinée qui tue.
A la nage, les jeunes gens ! à la nage.
Quant au collier, au premier rendez-vous il sera restitué. On n’a plus besoin de ce gage, qui n’était pas un souvenir, mais une promesse. Ne faut-il pas, d’un autre côté, se débarrasser d’un objet compromettant, de nature à faire naître des soupçons.
On conçoit que ce qui précède n’a pu se passer de préliminaires. Si vite que marche le drame, il a nécessairement un prologue.
L action n est pas trop compliquée d’accidents inatten dus ; le dénouement se renouvelle avec une infaillible identité, mais, enfin, même dans le Sahara, il y a, de chaque côté, des manèges inséparables d’une bonne fortunes ; l’homme cherche à plaire et la femme a besoin de juger celui qui lui demande une si formelle preuve de sympathique observation.
Quand le messager à la langue dorée se présente, ce n’est pas d’un inconnu qu’il prend les intérêts auprès de celle à qui il s adresse. Elle n’ignore pas son amour et n’a pas eu grand peine à le deviner, car, dans maintes circonstances, il l’a arboré comme un drapeau, dont elle seule, il est vrai, connaît la couleur et la devise.
Les femmes, en effet, aiment beaucoup les démonstrations faites en leur faveur. Le cavalier, qui passe pour le plus généreux et pour le plus brave, a déjà fait beaucoup de chemin ; il est, comme on dit, en bonne posture pour réussir. Mais il n’a qu’à parler, celui qui, par des actes, a prouvé que sa réputation n’était pas usurpée, qui a pu faire, devant celle qu’il convoite, étalage de bravoure, de
(i) Lancez vos chevaux de toute leur vitesse.
magnificence et de grâce et que l’ivresse de l’amour a conduit jusqu’à l’audace, jusqu’aux plus insollentes profusions.
On fait donc devant les femmes des folies incroyables. Dans les fêtes, c’est à qui prodiguera l’argent aux musiciens en regardant sa maîtresse ; dans la fantasia, on s’arrangera pour passer et repasser auprès de Vaâtouche où est renfermée la bien-aimée et lui permettre d admirer ainsi tout à son aise le cavaliHer, le cheval, le vêtement et les armes.
Et, quand les guerriers se mettent en marche pour un combat ou quand ils reviennent d’une heureuse expédition habilement conduite, hardiment exécutée, la voix de l’amoureux, qui chante ses exploits passés ou futurs, s’élève d’autant plus, les paroles deviennent d’autant plus distinctes, qu’il est plus proche de celle qu’il a choisie parmi les femmes dont la présence encourage au départ ceux qui s’en vont défendre ou venger la tribu.
Ce sont autant de déclarations anticipées, autant de témoignages d’un amour qui existe et qui s’est ouvertement fait connaître, mais ignore encore s’il est partagé.
Pendant que les amoureux agissent, les maris ne s’endorment pas. Comme leurs rivaux, ils ont pour auxiliaires les vieilles femmes, les nègres, les bergers, les maréchaux et de plus, les enfants et les vieillards.
Dans les villes, les amants ont assez beau jeu, mais dans les tribus, les intrigues sont très périlleuses, car les lieux de rencontre sont à peu près tous prévus.
Les rendez-vous ne peuvent avoir lieu que dans les endroits suivants : dans la tente isolée d’un berger, ou à la fontaine ou dans la forêt et, alors, trois ou quatre amies font le guet. Ce secret confié à tant de personnes paraît bien difficile à garder, et, cependant, comme, en général, ce n’est là qu’un service rendu à charge de revanche : la réciprocité est une garantie de discrétion. — On assure, qu’il est sans exemple, que des femmes arabes se soient trahies entre elles, fussent-elles ennemies jurées.
Quand le mari est en expédition lointaine, voyage, chasse ou guerre, c’est plus facile, on reçoit l’amant chez soi. — ^ Il est même des femmes assez hardies pour le faire entrer sous la tente, lorsque l’époux y est endormi.
Mais, pour cela, que de précautions, que d’adresse, que de génie ne faut-il pas déployer. La seule facilité qu’elles aient est bien illusoire; c’est la division de chaque tente en deux compartiments séparés par un simple tissu (Goubrhail) et destinés, l’un aux hommes, et l’autre aux femmes. On choisit une nuit pluvieuse, sans lune ni étoiles; on fait taire les chiens et cet amant à peine entré, on s’empresse de le cacher jusqu’au moment opportun, sous les sacs, les bernous ou les harnachements, qui encombrent toujours une tente arabe.
Si le mari vient à se réveiller, c’est un combat à mort : l’amant ne se laisse point égorger sans résistance ; il n’est venu que bien armé et parfaitement décidé ; le sang doit couler.
Un Arabe, Abd el-Kader ben Khatir, me faisait un jour le dénombrement des armes qu’il portait à ses rendezvous d’amour ; c’était un arsenal complet, quatre pistolets chargés jusqu’à la gueule, un yatagan, un couteau bien affilé, plus un énorme bâton ferré et garni de clous. Son amour dura quatre ans ; la tente de sa maîtresse appartenait à un douar distant du sien de deux heures de marche ; il s’y rendait pendant la nuit ; il la quittait toujours avant l’aube et n’y 'pouvait aller qu’à pied : à qui aurait-il confié son cheval.^ Restaient les occupations et les fatigues du jour.
C’était, on en conviendra, un cœur bien épris et un robuste compagnon. A ceux qui pourraient s’intéresser à ce vaillant, je dirai qu’il vit encore et que plus d’un Parisien a pu faire sa connaissance.
L’amour, on le voit, est accidenté de conjonctures hasardeuses pour tous, amants, époux et maîtresses.
Néammoins, le cas est bien rare, il est vrai, sous ce ciel
enflammé, au milieu de ces personnages tragiques, on rencontre quelquefois des maris à l’humeur paisible et débonnaire, qui ont horreur du trouble et du bruit, des égoïstes tolérants qui, entre le plaisir de la vengeance et l’agrément du silence pacifique, choisissent ce dernier parti.
Se doutant de la brèche faite à l’honneur conjugal, mais ne voulant pas s’exposer par le meurtre d’un homme à la vendetta d’une famille nombreuse et puissante, ils font du bruit et feignent de croire, que des voleurs de bestiaux et non un larron d’honneur se sont glissés dans le douar ; l’alarme se répand ; ils détournent aisément les recherches et font naître un désordre, qui favorise l’évasion du rival.
Mais ce jeu d’homme d’esprit n’est pas facile à jouer. S’il est découvert, il est de nature à attirer sur son auteur, non pas seulement le sarcasme et la. déconsidération, mais le déshonneur. La solitude se ferait autour d’un tel homme, qui devrait renoncer à toute idée d’ambition, h toute influence. Ün fait pareil dans le passé, c’est tout un avenir perdu.
Pour bien comprendre ceci, il faut savoir, qu’il est de jurisprudence écrite et textuelle, et surtout d’usage très formel, de tuer, en cas de flagrant délit, d’abord et surtout l’amant.
Quant à la vengeance contre la femme, elle est seulement différée et le mari saura bien plus tard, trouver l’occasion et le motif de la satisfaire.
Prendre le parti de l’indulgence, oublier l’injure pour éviter un scandale ou pour épargner un coupable, qu’on ne peut se défendre de chérir, malgré sa faute, il n’y faut pas songer. Là encore, on se heurterait contre les idées les plus respectées.
On doit renoncer à toute pitié sous peine d’être méprisé, honni par les siens, fût-on, d’ailleurs, le premier des hommes, le plus généreux, le plus brave ; un Bach radjel, enfin, — un mot que je traduirais volontiers par celui-ci.
un archi-homme, si nous n’avions l’expression populaire un maître homme.
Décidé à ne rien cacher, je ne puis omettre une horrible conséquence de la rigueur des lois et de l’opinion publiques envers la femme coupable.
L’ardeur du sang, les exigences d’un dlimat brûlant et aussi, l’attrait du danger et l’amour des aventures sont plus forts que toutes les recommandations religieuses et toutes les sévérités pénales. De là naissent des désordres, qu’on a pu cacher pendant qu’ils s’accomplissaient et dont il est impossible de dissimuler les suites; on cherche à les détruire. — Et là encore, on retrouve cette adjouza, cette matrone à la science diabolique qui, de même qu’elle a favorisé la faute, favorise le crime. — C’est à elle qu’on s’adresse pour se procurer les breuvages qui rendent stérile ou qui anéantissent dans son germe, le fruit des amours illicites.
Fatal résultat de l’inflexible cruauté qui poursuit l’oubli des devoirs.
A côté de la rigueur impitoyable refusant tout pardon à la femme mariée, il est remarquable de voir la miséricorde témoignée à la fille repentie.
Le dogme musulman dit :
Au jour du jugement dernier, Dieu pèsera dans une balance les bonnes et les mauvaises actions de chacun. On $era puni ou récompensé selon que le plateau du bien sera plus léger ou plus lourd que celui du mal.
Ce précepte exclut le remords. La bonne œuvre peut toujours expier le crime d’aujourd’hui. Le crime d’aujourd’hui ne détruit pas entièrement l’effet du bien accompli hier ; il ne peut que le contrebalancer.
Pas de remords éternel, mais aussi pas de réprobation irrévocable dans la société. Partant de là, on rencontre chez les Arabes, en compagnie des plus honnêtes gens, des hommes qui ont eu le nez, ou le poignet, ou les oreilles coupés pour des vols insignes. On les reçoit, on
leur accorde certains égards, parce qu’ils sont venus à repentance.
Il en est de même pour les femmes de mauvaise mœurs. La prostituée la plus avilie, lasse de la vie qu’elle mène, se présente un jour devant le cadi et s’écrie :
a Ya Khelifet En-nebi, teubt lellah,
O Khalifa (vicaire) du Prophète, je me repens et reviens à Dieu.
Le magistrat prend acte de cette solennelle déclaration ; les fautes sont remises ; elle trouve un mari, un honnête homme, dont la considération ne souffrira pas du passé de sa femme. Les familles les plus honorables les accueilleront tous les deux sans scrupule. C’est dire, que cette réhabilitation consacrée par le représentant de la loi est toujours sanctionnée par l’opinion publique. Chez un peuple si soucieux de l’honneur de son sang, n’est-il pas étonnant de voir mettre en pratique une tolérance, telle que notre société ne voudrait jamais l’admettre.