LA FEMME ET LE MARI
Le bonheur et le repos de la vie dépendent d’une épouse constante et vertueuse comme très souvent, les malheurs et les tribulations ne proviennent que d’une épouse acariâtre et vicieuse.
La vie renfermée de la tente donne naissance à miUe passions haineuses. Les femmes obligées de se trouver en contact perpétuel se poursuivent d’inimitiés sans trêve et, cependant, je l’ai dit plus haut, ces animosités n’amènent jamais ni la dénonciation, ni même la trahison involontaire, grâce à la circonspection traditionnelle, que donne à tous ce proverbe si connu :
La parole — oui — crée des embarras,
La parole — non — sauve des mauvais pas.
Un Arabe, après une absence .quelconque, rentre chez lui ; sur le seuil de la tente il appelle .ga femme.
Aycha. Aycha.
Le silence pour toute réponse ; il entre :
Aycha n’est pas là.^
— Non.
— ^ Vous ne l’avez pas vue sortir .
— Non.
Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?
— Non.
— Savez-vous où elle est allée
— Non.
La réponse n’est peut-être pas toujours d’une aussi grande concision ; pourtant il s’en faut de peu et quelle que soit la phrase, on y voit invariablement poindre cette négation regardée comme tout ce qu’il y a de moins compromettant au monde. Il faut une certaine dose de diplomatie mêlée à beaucoup d’autorité pour obtenir un indice même assez fugitif.
Mais à cette solidarité féminine, qui use de tant de prudence, le Diable, je veux dire la haine, ne perd rien, car c’est un duel où toutes armes, une seule exceptée, sont mises en usage, où les mauvais tours se succèdent rapidement, où les embûches ne manquent pas, où le poison joue quelquefois son rôle.
J’ai à signaler, encore, d’autres misères attachées à la condition des femmes arabes. L’une des plus poignantes, c’est la tolérance, qui règne au sujet de relations, qui peuvent s’établir entre les chefs de tente et les esclaves. La loi musulmane est, de ce côté, aussi facile que les mœurs bibliques, probablement en ressouvenir de l’épisode d' Abraham et d’Agar, épisode auquel les Arabes font remonter leur origine spéciale et distincte.
Le Koran dit :
Ne forcez point vos servantes à se prostituer, si elles désirent garder leur pudicité. Si quelqu’uM les y forçait, Dieu leur pardonnerait à cause de la contrainte.
Il ressort de l’interprétation de cet article que, si les esclaves ne désirent pas garder leur pudicité, ce qui n’arrive pas trop souvent, les maris donnent à leurs femmes, en cachette, il est vrai, des rivales, dont les enfants ont des droits à la succession paternelle tout aussi bien définis que ceux des enfants légitimes. On se rendra compte des conséquences de cette disposition légale, quand on saura, qu’un Musulman peut posséder autant d’esclaves que sa fortune lui permet d’en nourrir. Je laisse à deviner les excès que doivent amener, dans une tente, les jalousies entre femmes de conditions si différentes.
Au reste, tout conspire contre la moralité féminine : la vertu et la résistance sont souvent aussi fertiles en ■^dangers que la faiblesse et les fautes. Quand une femme veut conserver son honneur, elle court grand risque de mourir assassinée. Elle n’a peut-être pas d’autre ressource que celle d’avouer qu’elle a déjà un amant.
Un jeune homme fait dire à une femme « Je Vaiine, tu seras à moi ou je te tuerai » et il l’affirme par serment. •Ce serment est presque toujours tenu. — Quelque temps après, par une nuit sombre, quand la pluie tombe à torrents et que personne ne se garde, on entend un coup de feu, puis des cris ; c’est la malheureuse qui a été frappée à bout portant ou quelquefois mutilée. L’alarme est donnée ; on se lève ; on accourt, mais l’assassin a disparu ; il n’y a ni preuves ni témoins et la justice est d’ordinaire impuissante pour punir ces crimes.
Il se trouve cependant des femmes assez courageuses pour se décider à courir toutes les chances du refus le plus formel. Elles appartiennent en générai, à des familles nombreuses et renommées. Dès qu’elles ont accepté U lutte, elles s’y préparent en avertissant leurs maris et leurs parents des serments proférés contre elles.
On se garde, alors, avec le plus grand soin, mais l’amant surexcité par l’attrait du danger veut triompher de tous les obstacles ; il ne tente plus d’entreprises que suivi de quelques amis braves et bien armés et les rencontres sont marquées par des luttes sanglantes et terribles. — Souvent, même, une guerre entre tribus n’a pas d’autre origine qu’une intrigue amoureuse.
D’autres fois, voyez le cœur humain, la résistance n’est qu’une épreuve. Certaines femmes feignent de refuser, pour voir jusqu’où ira l’audace de leur amant. Il deviendra d’autant plus cher, qu’il aura montré plus de persévérance et couru plus de dangers.
Les femmes sont ainsi faites! (disent les Arabes).
Pour terminer ces tableaux, je n’ai plus qu’à parler <d’un grave reproche fait, encore, à la société musulmane.
On a beaucoup dit que, pour le moindre motif, la femme était frappée.
La loi autorise, dans certains cas, les corrections corporelles. Ainsi le mari peut corriger sa femme, lorsqu’elle fuit la couche conjugale, si elle sort sans son autorisation, si elle se refuse à faire la prière, quand elle désobéit à des ordres justement donnés et, cependant, il ne faut pas croire que, dans la pratique, les abus soient aussi fréquents et aussi révoltants qu’on le pense généralement. Le cadi est le protecteur des droits de la femme et ces droits sont très nettement définis.
Chez les gens du peuple le fait se produit plus souvent. Dans les grandes familles il est rare et, pour les premiers, le danger des corrections conjugales est réprimé par l’intérêt personnel. La déconsidération publique ne tarde pas à atteindre l’homme d’une brutalité reconnue, tandis que la loi, en édictant des peines contre lui, en prononçant même le divorce, peut le priver d’un utile soutien de sa fortune et de sa famille.
L’exemple suivant, que je tiens d’un Agha qui commande à de nombreuses populations démontrerait que les Arabes n’éprouvent pas tous, au même degré, le désir ou la nécessité de battre leurs femmes.
Je revenais, me dit-à^-, d’un enterrement, et je passaisauprès des tentes des Béni Selyman, lorsque j’aperçus deux personnes, une vieille femme et une jeune fille d’une beauté remarquable. Je leur demandai à boire bien que je n’en eusse nul besoin.
<( Que désirez-vous boire ? » me dit la jeune fille.
« Je boirai avec plaisir, répondis-je, tout ce que vous voudrez bien m’offrir, ce qui sera le plus à votre portée. »
« Donnez-lui du lait aigre (Leben), dit la vieille, cet homme est un Arabe. )>
Après avoir bu, j’interrogeai la vieille pour savoir* quelle était la jeune fille qui venait de me servir avec tant de bonne grâce, et j’appris, d’elle, qu’elle se nommait
Zineub, qu’elle était fille de Kaddour el Hacherni, et qu’elle n’était point occupée, (mariée). Satisfait de ces renseignements je m’éloignai pour me reposer un peu, car nous étions alors au milieu de la journée et il faisait très chaud.
Après la prière du do/ior (2 heures de l’après-midi), je réunis nos chiks, mes amis, je leur Os part de mon désir d’épouser Zhiieub dont le souvenir m’était toujours présent, et, sans plus tarder, je me rendis avec eux chez l’oncle de la jeune fllle, qui était orpheline. Il nous reçut parfaitement et, après quelques questions, il m’accorda sa nièce en mariage. J’avais, jusque-ilà, peu réfléchi, mais à peine ce consentement m’eût-il été donné, en présence de témoins que, chose singulière, les inconvénients du mariage vinrent se retracer à mon esprit dans toute leur brutalité, et qu’effrayé, je fus sur le point de me rétracter. La honte me retint ; je n’osai le faire.
Je m’occupai donc, sans retard, de tous les préparatifs de mon mariage et, quand ils furent terminés, ainsi que toutes les cérémonies pratiquées en pareil cas, les femmes du voisinage s’empressèrent de rendre visite à ma fiancée, puis me trouvant, enfin, seul avec dlle, je voulus m’en approcher, mais elle m’arrêta court en me disant :
(( Doucement, doucement, quand un mari entre pour <( la première fois, chez son épouse, il doit avant tout,^ (( d’après le rite Maleki, (rite suivi par les Arabes), de- (( mander la bénédiction de Dieu pour lui et pour sa c femme ; il doit le conjurer d’éloigner tout mal de sa « nouvelle union. »
Je me mis alors à prier : elle en fit autant. Ce devoir accompli, je me parai de mes plus riches vêtements et je m’avançai de nouveau, vers elle, heureux et empressé; mais quel ne fut pas mon étonnement en entendant ces parodies sortir de sa bouche.
(( Priez sur le Prophète ; je vous suis étrangère, je ne « connais pas votre caractère et vous ignorez le mien',
(. dites-moi, avant tout, ce que vous aimez pour que je (( Vaime, et ce que vous détestez pour que je Vévite, car « je veux que vous pj'ofitiez du peu d’instants que je dois (( être en votre possession pour me renvoyer avec égards (( ou pour me garder définitivement avec bonté. »
Je vous assure que je ne sus d’abord que lui répondre ; en me torturant l’esprit, je lui répliquai cependant ;
(( Vous désirez connaître ce que j’aime pour vous con- « former à mes goûts et ce que je déteste pour V éviter j (' cette connaissance formerait la règle de votre conduite ; (( eh bien ! j’aime telle et telle chose, (Je les lui détaillai), (( et j’abhorre telle et telle autre. Remarquez mes bonnes
actions et taisez-vous sur les mauvaises. »
— « Seriez-vous disposé à tolérer les visites de mes parents » ajouta-t-elle ?
— (( Non, je ne les souffrirai pas. »
— (( Quels sont ceux des vôtres, que vous consentirez à recevoir chez vous, et ceux dont vous n’aimez pas la présence ? »
— (( J’aime telle famille, ce sont de braves gens, et je n’aime pas telle autre ; ce sont des enfants du péché (Oulad el-harame). »
« C’est bien, ajouta-t-elle, venez et que Dieu remplisse notre tente. »
Je passai une année entière dans le bonheur le plus complet, sans rien voir, de ma femme qui pût me déplaire. Un jour, en rentrant d’une expédition, je trouvai une vieille femme installée chez moi. C’était ma tante,, je la saluai et la comblai de prévenances.
— « Eh bien, me dit-elle, vous voilà marié ? »
— Oui.
— Etes-vous content ?
— Je suis 4’homme le plus heureux du monde.
— C’est égal, reprit-elle, ne vous pressez pas trop de vous réjouir ; vous ne pouvez encore connaître votre femme, car le caractère de la femme ne perce qu’après son
premier accouchement. Si elle est chère à son mari et qu’elle ait le bonheur de lui donner un garçon, souvent, abusant de cet avantage, elle devient aussi capricieuse et impérieuse qu’auparavant elle était douce et résignée. Dans le cas où tout cela tournerait mal, je vous recommande sincèrement l’usage du bâton. »
A chaque renouvellement d’année, ma tante revenait me tenir les mêmes discours et me faire les mêmes recommandations. Ma femme m’a donné des garçons ; voilà vingt ans que nous sommes ensemble, et, cependant, elle s’est toujours montrée la même, bonne, complaisante et dévouée dans le bonheur comme dans le malheur. Que Dieu la récompense dans cette maison et dans Vautre.
Sidi bel Abbas a dit :
Le bonheur et le repos de la vie dépendent d’une épouse constante et vertueuse, comme, très souvent, les malheurs et les tribulations ne proviennent que d’une épouse acariâtre et vicieuse.
Je n’ai qu’à remercier Dieu de la part qu’il m’a faite. Il est vrai que me rappelant le dicton de mes pères :
Deux habillements, dont un neuf et Un vieux, ne peuvent aller ensemble, je m’étais marié jeune.
Aussi a-t-on eu beau me crier sur tous les tons : Ne prodiguez avec la femme ni le vernis de votre figure, ni la moëlle de vos os, mon épouse a toujours été pour moi une couronne d’or, que mes yeux se réjouissaient à regarder, et j’ai même composé sur elle les vers suivants :
Je connais des hommes qui battent leurs femmes,
Pourquoi ne frapperais-je pas aussi ma Zineub ?
Pourquoi ! mais la frapper serait odieux et lâche.
Zineub est pour les femmes ce que le soleil est pour les^ astres.
Les astres s’éclipsent dès que le soleil paraît.
iX^
k'yr