‹ La femme arabeChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

KuA FEMME MARIÉE

On demandait à un arabe :

— Crois-ta à la fin du monde ?

Oui, répondit-il ; depuis que j'ai perdu ma femme, la moitié du monde a déjà disparu et quand je mourrai moi-même Vautre moitié finira.

LJ espèce humaine, est un composé d'or, d'argent et de cuivre, mais, dans ce monde, chacun ne doit passer que pour sa valeur réelle.

Maintenant la jeune fille n’existe plus, c’est la femme mariée que nous allons étudier. Quelle vie mènera-t-elle,

quel sera son caractère, quelle influence lui accordera-t-on

Voici les réponses que Ton peut faire en se tenant dans les généralités, bien entendu. Les conditions sociales, les diverses aptitudes morales et physiques peuvent apporter

aux règles, que nous essayons de tracer, maintes modifications.

La toilette pour la femme arabe est toujours une grande préoccupation. Son costume consiste dans une chemise, un haïk, une ceinture, une coiffe brodée en soie, un mouchoir que Ton met par dessus et des pantoufles.

Le haïk est maintenu par de longues épingles à boucle, soit en bois, soit en argent, soit en or (Bezima); on le met ingénieusement, il couvre la poitrine et il tombe en for-

mant des plis élégants. La finesse du tissu est la seule différence de ce vêtement dans les tentes pauvres et dans les tentes riches.

Dans les villes, les femmes riches portent des cafetans, espèce de tunique à manches courtes ou longues, en soie ou en drap, avec des broderies d’or ou d’argent. Elles ajoutent à cette parure un Frimela, corset étroit, et de larges pantalons qui descendent jusqu’aux genoux.

Un mouchoir de soie, noué avec grâce enveloppe leurs cheveux et un Foula (espèce de tablier) leur ceint les reins ; il se noue par devant et retombe jusqu’à terre. La chaussure est large et ne déforme pas le pied.

Les femmes arabes ne peuvent aller au marché, tenir boutique, vendre ou acheter dans les rues. Les hommes sont chargés de ces soins. Lorsqu’elles sortent pour visiter des parentes, des amies ou des lieux saints, pour se rendre aü bain, pour assister aux fêtes des marabouts vénérés, elles se revêtent d’un haïk plus ou moins riche ou d’une pièce de calicot qui les couvrant tout entières, à l’exception d’un œil nécessaire pour les conduire, leur donnent cet aspect si mystérieux (Melhafa). C’est une des prescriptions de la pudeur si expressément recommandée à la femme arabe par la religion et si consacrée dans la pratique.

La femme ne doit pas regarder l’homme ni être vue de lui, de manière à exposer son cœur aux dangers de la tentation. (( Les regards énervent Vâme et affaiblissent les facultés. »

Dans les tribus, les femmes nobles font seules à la jalousie ou à la pudeur ces rigoureux sacrifices ; les femmes du peuple sortent d’habitude le visage découvert. J’ajouterai que les vêtements d’intérieur ne se quittent pas même la nuit, les femmes dorment tout habillées sur des tapis nommés F crachat. Le lit est inconnu dans la tente ; les pauvres dorment sur des nattes.

Tout en ordonnant la pudeur à la femme, la religion et l’usage ne lui défendent pas le soin de sa personne et même une certaine coquetterie. Ainsi la plus grande pro-

prêté est recommandée. Le Prophète veut quelle se lave tout le corps une fois la semaine ou tout au moins tous les quinze jours. Elle doit faire ses ongles et s’épiler : ainsi, encore, elle peut porter la soie qui est interdite aux hommes.

Le Prophète a dit :

« Ne portez point d’habits de soie ; certes, celui qui s’en revêt dans ce monde, ne s’en revêtira jamais dans l’autre. »

Cette défense est fréquemment éludée.

Les bijoux sont en grand honneur. Celles qui sont riches s en surchargent. Elles portent des boucles d’oreilles en haut et en bas au nombre de quatre, quelquefois de six. Ces joyaux sont très lourds ; pour que l’oreille n’en soit pas déchirée, on les maintient par une chaîne qui vierit s’accrocher sur le front en formant une sorte de diadème.

On donne à l’amour de la femme arabe pour les boucles d’oreilles une origine curieuse et peu connue. La voici :

Sara femme de notre seigneur Ibràhim (Abraham), étant devenue très jalouse de Hadjira (Agar) servante de son mari, lui fit dans un moment de colère, et autant pour s en venger que pour l’humilier, percer cruellement les oreilles ; mais Hadjira passa des anneaux d’or dans ses blessures et son affront fut effacé. Toutes les autres femmes trouvant cet ornement de leur goût, s’empressèrent d’imiter son exemple.

Les colliers sont de toutes les formes et de toutes les dimensions. Les femmes du peuple en font avec des pièces de monnaie, des boulons de nos soldats, des coquillages, du corail et de l’ambre ; il y en a de très longs en clous-de-girofle que l’on appelle Mekhangua. Joignez à cela des bracelets de main de tous les métaux (messaïse) et des bracelets de pieds (Khalkhal), façonnés comme le fer à cheval qui ont plutôt l’air d’un signe d’esclavage (fue d’un ornement.

Enfin, ce sont des quantités de bagues, en or, en argent ou en cuivre.

Puis viennent les talismans dont les femmes se munissent avec un soin aussi superstitieux que les hommes. , Je leur ai vu porter jusqu’à des pattes de porc-épic et des griffes de lion montées en argent. On croit ainsi se soustraire à l’influence du mauvais œil {aâin) (i) qui empêche les succès ou se préserver des Djenoune (Démons) qui causent les maladies.

Les talismans sont faits par les marabouts ou les Tholbas (savants) ; on les place sur la tête, on les attache aux bras ou bien on les suspend au cou.

Suivant la vertu qu’on leur attribue, préventive ou curative, on les appelle hadjeb ou heiirz et ils contiennent, à peu près tous, ces paroles :

(( Louange à Dieu, maître de Vunivers, le .clément, le miséricordieux, souverain au jour du jugement dernier. »

Ou bien :

« J’ai mis ma confiance en Dieu ; il n’est pas un seul être créé, qu’il ne tienne par le bout de la chevelure, »

Nous avons déjà dit quelle importance on attachait au henna qui est l’objet d’une cérémonie. Les femmes en mettent à leurs pieds et à leurs mains qui deviennent écarlates ; elles se noircissent les paupières avec du Koheul, teignent leur lèvres avec de l’écorce du noyer (souak) et mâchent habituellement la gomme résineuse du lentisque. On la nomme Mesteka. Elle a une odeur agréable, on la croit bonne pour les dents et l’estomac.

Le culte de l’Européenne pour son miroir, n’est rien près de celui que ce meuble parlant, inspire aux femmes arabes. Elles ont toujours un miroir suspendu à leur

(i) El aâïn, ce mot qui signifie œil, veut dans certains cas, dire, mauvais œil. Les Arabes attribuent à certaines personnes, le pouvoir de jeter un sort au moyen du regard. De là, la convenance pour un individu qui touche ou qui admire un objet quelconque, qui ne lui appartient pas, de prononcer, toujours, ces paroles : Bi Essem Allah ou Mebrouk; au nom de Dieu. — Qu’il soit béni. Elles ont pour but de détruire les influences pernicieuses et prouvent qu’on n’est animé d’aucune intention perfide.

côté, ce qui ne les empêche pas de tenir, d’habitude, un chapelet à la main ; tantôt elles s’en servent pour prier tantôt c’est une simple facilité de contenance, et quand elles veulent travailler, elles le passent 'à leur cou. On en voit de toutes les formes, de tous les prix, suivant la fortune ou la qualité, en ambre, en fruits de lentisque, en bois, en corail, meme en perles fines.

Dois-je citer comme ornement, comme arme ou comme instrument de travail, le petit couteau dans une gaine, dont jamais elles ne se séparent.

Leur deuil dure quarante jours, pendant ce temps, elles s’habillent en bleu ou en noir : elles ôtent leurs bijoux et les remplacent par des morceaux de cuir ; elles s’interdisent l’usage des bains.

Dans la société arabe, comme dans toutes les autres, la différence de condition modifie profondément l’existence féminine. La feihme de grande tente est comme le lys de l’Ecriture, elle ne se livre à aucun travail difficile. Plus son origine est illustre et plus la suprématie sur toute la famille lui appartient.

Elle dirige sa maison, ses serviteurs et ses esclaves.

Elle s’occupe de ses enfants.

Elle pense à sa toilette.

Elle mange avec ses égales, car jamais les distinctions sociales ne sont mises de côté.

Elle tisse les étoffes dans lesquelles l’or ou la soie peuvent entrer.

Elle brode certains objets.

Elle se rend, dans les villes surtout, fréquemment au bain.

Elle visite ses compagnes.

Elle va prier dans les marabouts renommés.

Si elle ne fréquente pas la mosquée, ce n’est pas que Dieu s’y oppose. Il a dit : (( N’empêchez pas mes adorateurs de se prosterner devant moi. » Mais c’est la prudence ou

la jalousie des hommes qui l’en éloignent, tant qu’elle est jeune.

On la rencontre sans cesse au cimetière où elle pleure sur des morts chéris.

Elle distribue des aumônes, le vendredi de préférence.

Elle prie, elle jeûne.

Elle pratique l’hospitalité, cette principale vertu de son peuple.

Elle s’abandonne à de longues et charmantes causeries où l’amour, la guerre et les chevaux jouent toujours le rôle principal.

Montée sur une mule ou sur un chameau richement caparaçonné, elle paraît aux fêtes de sa tribu (Ouadâa) et, par sa présence et ses cris de joie, encourage les guerriers à lutter d’audace et d’adresse.

Elle assiste aux noces de ses parents ou amis.

Au printemps, suivie de ses compagnes, elle parcourt les prairies, pour y cueillir les fleurs.

Elle chante ces chants de guerre et d amour qui rendent les hauts faits si populaires chez les Arabes.

Chez elle ou dans des réunions de femmes elle exécute ou voit exécuter ces danses gracieuses et guerrières dont j’ai déjà parlé.

Enfin elle aime et elle est aimée.

Et lorsque la journée est terminée, elle la trouve aussi remplie, aussi heureusement employée que celle de l’Européenne qui, d’un air de supériorité charitable et dédaigneuse, lui aura vingt fois parle de son indépendance et de sa liberté.

En effet, elle ne connaît ni la dissipation, ni les plaisirs tumultueux des sociétés européennes ; accoutumée a la vie intérieure et aux soins domestiques, elle ne peut faire aucune de ces comparaisons affligeantes qui inspirent des désirs et remplissent la vie d’amertume. Elle ne parle que sa langue et quand elle saurait lire ou trouverait-elle un ouvrage écrit en arabe et traitant des coutumes des peuples étrangers ? Elle se croit donc très heureuse.

Rien de plus actif que l’existence des femmes d’une condition inférieure : sur une autre échelle, il est vrai,

elles ont toutes les distractions de la femme noble, mais

ce sont elles qui sont chargées de tous les détails de la vie de famille.

Elles fabriquent l’étoffe des tentes, les hamale, les sacs, les bâts de chameaux, les couvertures de chevaux, les lits, les tapis, les coussins, les musettes, les filets et leo cordes ; elles vont au bois, à l’eau, à l’herbe, elles sellent et dessellent les chevaux, les entravent, les soignent. Le mari n a qu’à monter sur son coursier. Il est libre de tout soin domestique.

Quand on change de lieux, ce sont encore elles qui chargent et déchargent les bêtes de somme. Elles marchent à pied, elles tannent la peau du bouc, du mouton, de l’antilope ; quelquefois elles remplissent l’office de pâtres, elles conduisent les moutons et les chameaux.

En un mot, elles sont employées à tout ; et l’on s’excuse du travail qu on leur impose par ce dicton auquel on n’admet pas de réplique :

La aâsseul li-hourn ■ Elles n’ont pas d’origine (i).

Quoiqu’il en soit, dans toutes les conditions, avec les nuances, toutefois, apportées par la naissance, la fortune ou 1 éducation, la femme arabe est bonne; elle aime son pays, son mari, ses enfants, sa famille, elle possède une grande facilité d’élocution, elle est gracieuse, agréa- ^

(i) Sans doute, la femme arabe du peuple est soumise à de rudes et pénibles travaux.

Mais est-il juste d’induire de là, comme on l’a fait, que dans la société arabe, la femme n’est qu’une bête de somme, soumise à toutes les fatigues pendant que le maître se repose ? Evidemment non, car ce serait se former une idée générale de la condition de la femme arabe d’après celle qui est faite à la femme du peuple.

Quant à moi, je l’avoue, je vois la même différence entre la situa-, tion de la femme arabe de la grande et de la petite tente, qu’entre celle de nos femmes riches et des pauvres paysannes de nos contrées. Les travaux que l’on s’étonne de voir imposés à la femme de la petite tente, sont assurément moins durs que ceux qui incombent aux femmes de nos campagnes.

ble dans ses propos, elle adore les fêtes qu’elle égaie par sa présence et ses chansons.

Son cœur est rempli de compassion pour les pauvres, elle pratique largement l’aumône et l’hospitalité.

Ce serait une grande erreur de croire que son influence est nulle dans la famille ; son action s’exerce quelquefois dans la tribu.

Elle professe un grand respect pour son mari ; elle ne l’appelle jamais que Sidi (Monseigneur) c’est vrai, elle lui baise la main à l’époque de certaines fêtes religieuses ou quand il rentre après une longue absence, c’est encore vrai, mais, lui, de son côté, ne prend aucune décision importante, ne se met pas en voyage, n’achète, ni ne vend, ne donne même pas une livre de beurre sans son assentiment. J’ai vu, souvent, en plein marché, des Arabes remettre à huit jours une affaire par ce seul motif qu’ils n’avaient pas consulté leurs femmes.

On demandait à un Arabe :

(( — Crois-tu à la fin du monde ?

— Oui, répondit-il, depuis que j’ai perdu ma femme, la moitié du monde a déjà disparu et quand je mourrai, moi-même, l’autre moitié finira. »

Dans ces discussions sans nombre, qui sont la vie du peuple arabe, la femme arabe a son rôle. Elle participe aux décisions les plus importantes. La trahison politique envers son mari lui est interdite, sous peine d’une réprobation qui lui rendrait l’existence impossible. « L’espèce humaine, dit-on au désert, est un composé d’or, d’argent et de cuivre et dans ce monde, chacun ne doit passer que pour sa valeur réelle. » Partant de ce principe, on y voit rarement les chefs et les puissants, refuser la demande d’une femme qui vaut de l’or. Ils ont toujours, au contraire, quelque faveur à lui accorder, la grâce d’un coupable, la liberté d’un prisonnier ou la remise d’une amende.

Bien des individus ont échappé à la mort par le seul fait de s’être réfugiés chez les femmes.

Voilà donc le gynécée arabe, cette prison, au dire des observateurs superficiels transformé tout-à-coup en lieu d’asile, en sanctuaire inviolable.

Mais on pourrait ne voir là, que l’indice d’un sentiment qui n’a jamais été refusé aux Arabes, une sorte de galanterie passionnée.

Il faut donc, pour montrer quelle est, au vrai, là considération que les Arabes ont pour les femmes, ne pas se borner à la peinture de la vie intime, ne pas se contenter de récits anecdotiques, de circonstances individuelles.

En effet, des épisodes d’une importance plus générale et qui rappellent ce que Tacite nous dit des mœurs germaines, sembleraient prouver que c’est dans les conjectures les plus délicates et les plus difficiles des relations de tribu à tribu que l’intervention des femmes est réclamée et que, par leur seule influence, les affaires les plus embrouillées sont souvent menées à bonne lin.

Je citerai deux de ces épisodes :

Les Selmya et les Arbaâ, deux des plus puissantes tribus du Sahara desquelles j’ai déjà souvent parlé, avaient

eu une affaire de Nif, une querelle d’amour-propre ; à force de temps, de Khofta, de Razzia, de Théha (i)] cette querelle était devenue une bonne haine, cette vendetta s’était transformée en état de guerre, on avait pillé, tué. (“scarmouché, combattu ; bref, après être allé de l’inimitié à l’hostilité on avait juré de s’entre détruire.

La guerre bien et dûment déclarée, on fixa le jour et le lieu de la rencontre.

Le faste, on le pense bien, ne manqua pas à ce formidable tournoi, chacun des deux partis se fît accompagner de ses chameaux garnis des plus jeunes et des plus jolies femmes de la tribu ; leur cris devaient être les encouragements aux exploits, leurs actions de grâces et leurs applaudissements, les premières et peut-être les plus douces récompenses de la victoire.

(i) Khoftu, rapine — Razzia, pillage à main armée — Théha, tuerie

C’est dans la vallée de Taoiinza à 4 lieues à l’Est du Kuesir el-Héyran que le combat eut lieu. Il fut long ét terrible ; les Selmyas furent vaincus. Ils prirent la fuite laissant bon nombre de leurs meilleurs cavaliers aux mains des Arbaâ, puis ils furent poursuivis et abandonnèrent, en outre, à la merci du vainqueur, la plupart des chameaux porteurs d’Aâtatiche (palanquins de parade dans lesquels on place les femmes).

A la faveur de la nuit, ils se réfugièrent dans le Djebel Bou Kahil ; les Arbaâ campèrent sur le champ de bataille, se partagèrent les dépouilles des prisonniers, puis délibérèrent sur leur sort ultérieur.

Ces prisonniers étaient les plus vaillants des Selmyas, c’était à proprement parler la force même de la tribu, les tuer c’était la détruire, on décida de les tuer.

La nouvelle en vint aux Selmyas par celles des femmes qui avaient été capturées et qu’on avait ensuite relâchées, ainsi que cela se pratique, d’habitude, dans le désert.

Pour détourner ce coup fatal, pour prévenir cet anéantissement, on ne trouva rien de mieux que d’envoyer, en toute hâte aux Arbaâ, une députation exclusivement composée des femmes nobles de la tribu.

Elle portait une lettre dont voici la traduction ;

(( Louange à Dieu V unique,

Son règne seul est éternel.

A la tribu des Arbaâ, grands et petits, salut :

Vous avez fait prisonniers nos cavaliers — Il n’y a pas de honte à être vaincu quand on a bien combattu.

Nous vous envoyons une députation choisie parmi nos femmes.

Elles vont vous prier de laisser la vie à nos frères.

Ne leur jaunissez pas la figure.

Le pardon est une des qualités qui distinguent les âmes généreuses.

Le temps tourne sur lui-même et revient, sachez que la fortune favorable, aujourd’hui, peut vous être contraire demain. »

La députation féminine fut très bien reçue par les Arbaâ, on lui demanda quel était le but de son voyage.

La lettre fut remise et lue en pleine assemblée.

— Ainsi vous êtes venues pour demander la liberté de vos cavaliers ?

Oui, fut-il répondu, tout d’une voix, c’est notre seul désir. ^

Eh bien, dirent les Arbaâ, en votre considération vos cavaliers vous sont rendus. En votre considération encore, nous leur laissons leurs chevaux et leurs armes.

Partez, emmenez vos frères, acceptez ces présents (dix chameaux) et quand vous aurez rejoint votre tribu, remettez-lui notre réponse.

Elle était ainsi conçue :

« Vous nous avez envoyé vos femmes ; nous avons toujours eu de la considération pour les femmes.

Il est du devoir de tout homme de les honorer.

Ce nîest pas par la trahison, mais en plein soleil et par la puissance de notre bras, que nous avons fait nos ennemis prisonniers , n’importe, malheur à ceux qui ne cèdent pas à la considération qu’on doit aux femmes.

Grâce à elles, la chair des vaincus ne sera pas donnée en pâture aux oiseaux de proie.

Nous vous rendons vos frères — salut. ))

Voici maintenant, un autre fait non moins grave, non moins significatif et qui démontre jusqu’où va le pouvoir des femmes dans la vie publique.

' Les Ouled Yagoub (les enfants de Jacob) étaient en quête d’aventures, c’est-à-dire à la recherche d’une razzia; à force de tuer le terrain, les éclaireurs découvrent un campement ; c’était une nezla (douar) des Oulad-Naïls avec lesquels les Ouled Yagoub étaient en guerre. On décide immédiatement l’attaque, on force la marche et l’on se trouve sur l’ennemi dès le point du jour.

Le goum était nombreux, il n’eut pas de peine à enve-

loppcr de toute part la nezla, au centre de laquelle se trouvaient réunis tous les troupeaux.

Les Oulad-Naïls cernés par un ennemi beaucoup plus fort qu’eux ne songèrent pas à la résistance et ne virent de salut que dans la protection des femmes, dans le respect qu’elles ne pouvaient manquer d’inspirer aux cavaliers ennemis.

Quatre des plus jolies femmes de la nezla, les cheveux flottants, la ceinture dénouée, se précipitèrent vers les quatre faces du camp. Puis chacune d’elles se mit à crier :

(( Ce côté est sous ma protection ! Tout vaillant cavalier doit respect aux femmes. »

Les Ouled Yagoub s’arrêtèrent puis se retirèrent sans attaquer les ennemis.

De retour à la tribu, les gens du goum sont assaillis de questions ; on les voit revenir les mains vides, on leur en demande ironiquement la raison. Ils répondent sans s’émouvoir.

« Nous avons atteint nos ennemis, nous les avons pris, mais quatre femmes nous les ont repris, par la seule force de la considération que nous avons eue pour elles. »

Ils ajoutèrent :

(( La dignité de la femme ressemble à Véclat du soleil dans les deux, il est impossible aux regards de se fixer sur lui. »

Ils dirent encore :

(( Comme aux souverains, on doit respect et considération aux femmes. — Si elles nous avaient demandé nos chevaux nous les leur aurions donnés. »

Cette influence que la femme arabe sait acquérir dans toutes les circonstances de la vie, grandit singulièrement, on le conçoit, et se change presqu’en pouvoir absolu quand on est sur le terrain de l’amour.

Dans toute affaire de cœur, pour me servir de la locution maintenant employée, elle aime à prouver qu’on

serait mal venu a lui disputer un pouvoir qu elle regarde eomme son domaine légitime.

C’est elle qui fait vivre ou mourir. Il y a bien des hommes qui se hasardent a provoquer des hostilités féminines, mais il y a toujours, aussi, des femmes qui se chargent de leur apprendre qu’en définitive, elles tiennent à peu près dans leurs mains, ou leur existence ou leur réputation.

Kheclidja, la fille d’Osman, Bey d’Oran, donna une assez bonne leçon de ce genre à son amant nommé Ben Guerada.

Ceci n est pas une vieille légende, c’est une anecdote toute contemporaine. Elle m’a été racontée par des chefs arabes de la province même où le fait s’est passé.

Ce Ben Guerada était un fat, moins amoureux que vaniteux. Plus fier de sa bonne fortune avec la fille d’un Bey, qu’heureux de l’amour de iChedidja qui, après tout, était une femme charmante, il parvint à se glisser un jour chez elle, et, feignant d’être jaloux, il lui fit entendre (jue, s’étant mise à sa merci, il pouvait la perdre quand cela lui plairait.

« Crois-tu, dit Khedidja.!^ Eh bien, tu te trompes et tu as tort de me défier, je ne te crains pas. Vois-tu, nous autres femmes riches ou pauvres, filles de Bey ou filles de mekhazeni, c’est nous qui faisons vivre ou mourir, selon notre caprice. Ne. me tente pas, je te le prouverais à tes dépens. »

« Allons donc, répliqua Ben Guerada, Dieu seul peut faire vivre ou mourir. »

Il n’avait pas achevé qu’ils entendirent dans le vestibule des pas lourds et lents. Il était facile de les reconnaître ; c’étaient ceux du Bey Osman qui venait, à l’improviste, visiter sa fille chérie. Le Bey Osman était très gros.

Comment se tirer d’un aussi mauvais pas ? Ben Guerada était demi-mort de frayeur, mais Khedidja ne perd pas la tête ; avec le plus grand sang-froid, elle indique un vaste coffre où son amant se blottit avec précipitation et puis elle va au-devant de son père qui, à peine entré, s’assied sur ce meuble et se met à causer et badiner avec elle.

• Khedidja le lutine à son tour et après toutes sortes de paroles étourdies, d’agaceries câlines qui le mirent en belle humeur, elle tire à moitié du fourreau un superbe yatagan qu’il portait ce jour-là et lui dit :

« Est-il vrai, mon père, que ton yatagan coupe même le fer ; on me l’a maintes fois assuré.

— Et l’on ne t’a pas trompée, ma fille, répond Osman.

/ C’est une lame de Khorassan.

— J’ai cependant bien de la peine à le croire encore, quoi tu pourrais, si tu le voulais, trancher le couvercle de ce coffre en deux coups.

— Il n’en faudrait qu’un.

— Eh bien, voyons, je t’en donne trois. »

Le Bey dégaine et pour prouver la vigueur de son bras et la bonté de son arme, il allait, sans aucun doute, pourfendre et le coffre et Ben Guerada, quand sa fille l’arrêta en se jetant vivement à son cou.

(( Assez, assez, mon père, ce n’était qu’une plaisanterie.

Ne va pas me gâter mon coffre, jamais je ne pourrais le remplacer, il me vient d’Italie, vois quel délicieux travail. Oh non, je t’en prie, ne me fais pas ce chagrin. >)

Le Bey Osman rengaina son yatagan,, causa quelques minutes encore et sortit.

Aussitôt Khedidja délivra son amant et lui dit :

« O mes yeux, ô mon cœur (Ya âyni, y a galbi), pour aujourd’hui pas un seul mot, hâte-toi de partir.

Tu sais maintenant que la vie des hommes est entre nos mains, sois plus sage une autre fois et ne t’attaque

jamais aux femmes. » "

Il est probable que la leçon profita et que Ben Guerada fut guéri de sa présomption.

L’état d’infériorité dans lequel on croit la femme arabe est, on vient de le voir, plutôt apparent que réel, ejle peut, quand elle a du jugement et du cœur, jouer un rôle très important.

Pour mon compte, j’ai connu beaucoup d’Arabes qui ^ professaient ouvertement pour leurs sœurs, ou pour leurs

femmes, un grand respect, quelquefois une grande déférence. Il y a bien un proverbe qui dit :

Chaour rnartek — Consulte ta femme

Ou dir rayek — et fais ce que tu veux.

Mais pas plus que chéz nous, ces préceptes ne sont suivis. Tout le monde sait aujourd’hui, que l’Emir Abd el-Kader n’a cessé de témoigner à sa mère Lalla Zohra, des égards tels qu’ils auraient honoré même un enfant de notre civilisation. Il est vrai qu’elle passait pour avoir grandement contribué à son élévation, pour l’avoir habilement aidé dans la prospérité et noblement soutenu dans le malheur, tant par son énergie que par la sagesse de ses conseils.

L’exemple suivant, puisé dans la vie intime des Arabes, vient à l’appui de mes assertions :

Abd el-malek (Vesclave du Prince), se présenta un jour pour demander la main de l’une des filles de Ben Senane, mais lorsque ce' dernier connut ses intentions, il lui dit brusquement : « Adressez-vous ailleurs, mes filles ne sont point à marier. » Cette réponse courrouça le jeune homme et il se retira.

(( — Quelle est donc la personne que vous venez de congédier, avec aussi peu d’égards, demanda la femme de . Ben Senane ?

— C’est Abd el-malek, reprit celui-ci, c’est le seigneur des Arabes.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas engagé à descendre de cheval ?

— Parce qu’il m’a irrité.

— ' Comment cela ?

— Il m’a demandé une de mes filles en mariage.

— Vous ne voulez donc paâ marier vos filles ?

— Par la tête du Prophète, je ne demande pas mieux.

— Eh bien ! si vous les refusez au seigneur des Arabes, à qui donc les donnerez-vous ?

— C’est ainsi qu’il en a été.

— Allons, réparez cette faute, courez rejoindre Abd el malek et ramenez-ie.

— Gomment puis-je le faire après la conduite que j’ai tenue P quel prétexte employer P

— Dites-lui que vous étiez dans un accès de mauvaise humeur lorsqu’il s’est adressé à vous, que vous le plaignez d’en avoir supporté le poids, engagez-le à revenir et promettez lui de lui accorder tout ce qu’il vous demandera.»

Ben Senane monta à cheval, suivit les traces d'Abd el malek et lorsqu’il fut à la portée de la voix, il l’invita à rebrousser chemin, en un mot, il s’acquitta fidèlement de la mission que lui avait imposée sa femme.

Abd el malek, satisfait de la tournure que prenaient les choses, fit taire son ressentiment et suivit Ben Senane. Lorsque tous les deux furent arrivés dans la tribu, Ben Senane ordonna à sa femme de faire comparaître en sa présence, sa fille aînée. Elle accourut :

<( Ma fille, lui dit-il, le seigneur des Arabes vous demande en mariage ; je serais fier d’avoir pour gendre un guerrier tel que lui, qu’en pensez-vous, dites-moi votre sentiment !

Ne me mariez pas, s’écria la jeune fille.

Et pourquoi cela ?

(( Pourquoi ? Parce que j'ai de la laideur dans ma créa- (( lion et un défaut de langue. Je ne suis pas de ses pa- (( rentes pour quil ait compassion de moi et me par- <( donne mes imperfections ; il n'est pas non plus notre (( voisin, pour que votre présence le retienne ; si j'allais « lui déplaire, il me répudierait et ce serait un déshon- « neur pour notre famille, en même temps qu'une tache « à ajouter à tous mes autres défauts. »

« C’est bien, lui dit son père, allez en paix, et que Dieu vous bénisse. »

La sœur puinée fut ensuite appelée ; la même proposition lui fut faite ; mais, comme sa sœur aînée, elle refusa en mettant en avant d’autres motifs.

Ben Senane fit alors venir Aycha, la plus jeune de ses filles, et il lui fit la même ouverture qu’à ses sœurs.

« Volontiers, répondit-elle, je consens à ce mariage. »

Ben Senane crut devoir lui apprendre alors que ses sœurs venaient de refuser,

« Mes sœurs ont eu raison, répondit-elle, mais moi je (( suis jolie, j’ai une taille svelte, du courage, un jugeu ment sûr, et si Abd el malek venait à me répudier,, il (( en serait le premier puni, car il ne pourrait jamais me <( remplacer. »

Ben Senane manda, sur-le-champ, Abd el malek et lui dit : (( Je vous donne ma fille Aycha.

C’est convenu, répliqua le jeune homme. )>

Une tente fut aussitôt dressée auprès de celles de la famille de Ben Senane. Aycha reçut l’ordre de se préparer au mariage, et quelques jours après, avec le cérémonial usité, elle fut envoyée à son mari.

Le lendemain, de grand matin, Abd el malek quitta sa tente pour rejoindre un ami qui l’avait accompagné. « Eh bien ! lui dit cet ami, le mariage est-il consommé ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ayant voulu l’attirer à moi pour en faire ma femme, elle s’y est constamment opposée en jurant qu’elle ne me céderait jamais tant qu’elle serait aussi près de son père et de ses sœurs. »

Abd el malek résolut alors de quitter la famille de Ben Senane pour regagner son pays. Pendant la route, il lui arriva de s’éloigner avec Aycha de ceux qui les accompagnaient. L’absence avait été assez longue ; à son retour, son ami l’aborda et lui dit :

« Eh bien î le mariage est-il consommé ?

— Non.

— Pourquoi ?

— • Elle m’a dit que je n’avais pas le droit de la traiter comme une vile esclave, comme une fille perdue, et qu’elle ne serait à moi que lorsque j’aurais fait tout ce qu’il convient de faire en pareille occurence, c’est-à-dire lorsque j’aurais célébré une noce, invité les Arabes, ma

famille, mes amis, et donné à manger aux pauvres et aux orphelins.

Voilà une fille de race, pleine de pudeur et de raison, s’écria l’ami d'Abd el malek : sans nul doute elle fera une femme accomplie. »

Abd el rnalek arriva enfin chez lui. Il s’empressa d’immoler des moutons, des chameaux^ de convier ses parents, ses amis, les pauvres, etc., etc., de faire une noce somptueuse, et puis, la nuit arrivée, joyeux, il pénétra chez sa fiancée : quand il en sortit, son ami qui avait encore assisté à la fête, vint à sa rencontre et lui dit :

(( J’espère qu’à présent tout est terminé.

— Non, par Dieu le maître du monde.

— Pourquoi ?

— Lorsque je me suis présenté à elle, je lui fis remarquer que m’étant conformé à tous ses désirs, il était temps d’en finir.

Vous vous êtes paré, me répondit-elle, d’une qualité qui ne me paraît pas être la vôtre. Vous vous prétendez noble et le seigneur des Arabes, et vous ne l’êtes pas.

Comment cela m’écriai-je, que voulez-vous dire ?

(( Voici : vous n’êtes préoccupé que d’une idée, celle de

(( consommer notre mariage, tandis qu’un autre soin de-

<.( vrait vous absorber. Vos tribus s’égorgent, le deuil et

<v la misère régnent dans la contrée {et en effet, la guerre

« était aloî's très acharnée) , si vous êtes le seigneur des (. Arabes, allez rétablir l’ordre, c’est le devoir d’un chef <<. responsable, et puis revenez me trouver, je vous jure « que ce que vous ambitionnez - ne vous aura pas fui, « vous le' retrouverez tel que vous l’aurez laissé. »

Quelle femme, s’écria l’ami d’Abd el malek. »

Le jeune époux se mit alors en campagne, il lit des prodiges de valeur, punit les injustes, dédommagea ceux qui avaient souffert et pacifia le pays. Couvert de gloire, il revint ensuite auprès de sa fiancée, cette fois elle le reçut et il eut d’elle une nombreuse postérité.

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