P R K I A CE
Iliade et Odyssée , où abondent les situations émouvantes et tragiques, les vastes aperçus de l'esprit philosophique et religieux , les sentiments touchants et purs de cœurs candides et croyants , les splendides descriptions de la nature tropicale , — enfin les productions d’un siècle contemporain du siècle d Auguste, témoignant de l’influence d'une cour civilisée jusqu’au raffinement : drames d’un puissant intérêt, élégies que l’on dirait soupirées
par Tibulle : — telles furent les merveilles qui se.
déroulèrent à nos yeux.
Et pour inspiratrice de la plupart de ces chefsd’œuvre, la femme! La femme dans le .plus complet épanouissement de sa beauté morale ! Et pour
sujet l’amour conjugal, héroïque et .chaste, thème
sur lequel les Hindous brodent des variations si riches, que la diversité des situations dissimule l'identité du fond.
Aujourd’hui, grâee aux ouvrages des Jones, des Wilson, des Colebrooke, des Max Millier, des Bopp, des Lassen , des Weber et de tant d’autres érudits, la littérature sanscrite est devenue presque classique en Angleterre et en Allemagne. Eu
t PREFACE.
France, les travaux de nos savants indianistes Eugène Burnouf, Langlois, Ad. Regnier, Foucaux, Pavie, Fauche, et la puissante impulsion donnée dans le sein de l’Académie de Stanislas par le baron de Dumast et par MM. Émile Burnouf et Leupol , préparent la vulgarisation des chefsd’œuvre éclos sur les bords de l'Indus et du Gange.
N’est-ce pas un moment favorable pour appeler . l’attention sur une littérature éminemment moralisatrice? La Grèce et Rome, seules sources reconnues jusqu'à présent de la perfection classique, sont taries. Sans doute des écrivains, fidèles aux principes du vrai , du beau et du bien , immortaliseront la France du dix-neuvième siècle; néanmoins un malaise se fait sentir. ‘ Ou croit avoir exprimé tout ce qu’il y a de grand et de bon dans l’âme humaine, — et ce qu’on ose appeler le réalisme est là, peignant l’homme dans ses plus indignes défaillances. Est-ce en montrant à l’homme le tableau de son infirmité ; est-ce en lui faisant voir son image réfléchie dans cet impur miroir, qu’on le fortifiera dans ses luttes, qu’on
PRÉFACE. xi
l’améliorera, qu’on l’élèvera? Ah! mieux vaudrait placer devant ses yeux l’idéal modèle d’une perfection chimérique ! L’homme se tromperait moins en croyant approcher de la Divinité qu'en se sentant ravaler jusqu’à la brute!
Ne serait-il pas temps, répétons-le, de nous retremper à une source plus vivifiante, plus généreuse? Et quelle autre que l’Inde serait digue d’un semblable honneur? Le devoir dominant toutes les affections, le respect de la famille, l’amour du prochain, une charité embrassant même les animaux dans sa tendre effusion , l’esprit de sacrifice, un souffle presque chrétien en un mot, voilà le fond d’une littérature qui vise non-seulement à charmer l’imagination , mais à fortifier le cœur, et pour laquelle l’art est vraiment un apostolat.
Admirable uniformité de la nature humaine ! Retrouver dans les productions d’un âge antérieur à Homère , chez un peuple séparé depuis des milliers d’années du tronc commun, nos idées les plus sublimes, nos principes les plus purs, nos sentiments les plus doux, n’est-ce pas la négation de cette désolante maxitne pressentie par le scepti-
PREFACE
cisme railleur de Montaigne, formulée par le doute douloureux de Pascal : « On ne voit.presque » rien de juste et d’injuste qui ne change de qua- » lité en changeant de climat (1)? »
Cette littérature qui unit la gr|ce riante, la philosophie aimable de la Grèce et de Rome, à la mélancolique rêverie, au spiritualisme des nations germaniques, semble appelée à de hautes destinées. Serait-ce une seconde Renaissance?
Sans doute, l’inspiration seule ne constitue pas le génie : l’inspiration crée, le goût choisit. Sans doute , une critique sévère serait souvent en droit de reprocher au poète de T Inde le manque de mesure. L’homme que dominent les pics neigeux de l’ Himalaya, qu’abritent les sombres dômes de ces forêts vierges où tout croît avec exubérance ; l'homme que la nature, en se troublant, effraye par ses brusques convulsions et charme en se rassérénant par sa calme grandeur, l’homme, ainsi assujetti à taut d influences extérieures, donne à des sensations exagérées une expression analogue.
(1) Pensées* première partie, article VI, 8.
PREFACE
C’est ia sève puissante qui déborde de l’arbre des tropiques.
Mais si quelques taches répandent leur ombre sur les majestueux monuments élevés par la muse dn Gange , combien de pages où de sublimes pensées revêtent une forme digne d’elles, où une parfaite sobriété s’allie à une heureuse fécondité !
Devant la mine si peu exploitée (1) qui s’offrait à nous, notre étude sur la femme de l’Inde prit une extension imprévue.
Les typés féminins, créations neuves et originales de la poétique imagination des Hindous, sont d’une exquise fraîcheur, d’une ravissante-suavité. Détachés de leurs cadres primitifs par une main plus habile que la nôtre, ces portraits figureraient dignement à côté de ceux que nous ont légués des civilisations mieux connues.
(1) M. Félix Nève a naguère publié d’élégantes études sur les poi trails de femme du Mahâbhârata , études qu'il a fait, précéder il’noc introduction tréa-dévcloppéc sur le sort de la femme dans l'Inde ancienne. Nous avons eu recours à ce beau Mémoire, où le «avant indianiste a inséré plusieurs traductions d'épisodes de la grande épojiéc sanscrite. Si M. Nève avait étendu toutes les périodes^ de l'antique littérature de l'Inde ses fines et brillantes observations , nous nous fussions bieri gardée de prendre la plume après lui.
PRÉFACE
Ainsi attirée, ainsi captivée, nous séjournâmes longtemps dans la magnifique contrée que nous avions cru seulement traverser. Seize- mois d’incessantes recherches eurent pour résultat le volume que nous détachons aujourd'hui de l’œuvre dont il devait faire partie.
A notre premier but s’en était joint un second qui se confondait avec cclui-lâ et le servait merveilleusement. Dire ce qu’avait été la femme dans l’Inde antique, c’était évoquer les principales beautés d’une poésie, qui exercera probablement un jour parmi nous une grande influence.
Aussi avons-nous souvent cédé la parole aux auteurs originaux. Quand une version française manquait, nous avions recours aux travaux des orientalistes anglais, allemands ou italiens. Si l’indianiste daigne jeter les yeux sur cet humble essai, qu’il nous pardonne d’avoir atténué le vigoureux coloris de quelques citations en leur faisant subir une seconde traduction. Qu’il nous pardonne aussi l’inexpérience de nos vingt-deux ans.
^Notre plan est fort simple. Les droits religieux exercés par un individu donnant la mesure de sou
importance sociale, nous cherchons d’abord la part de la femme dans le panthéon hindou et dans le culte, depuis le symbolisme des Aryas jusqu’au matérialisme des adorateurs de Krichna.
La considérant dans ses diverses conditions de
fille, d’épouse, de mère, de veuve, nous prenons dans les temps védiques le germe de chacun de ces types, et nous en suivons le développement dans les âges postérieurs, commentant par des épisodes empruntés aux hymnes, aux poèmes, çe que les mœurs, les lois étudiées isolément auraient de trop aride.
Son caractère national établi, nous décrivons le rôle qu’il lui a permjs de remplir dans les temps légendaires dont les Pourànas nous ont légué les mystérieux. récits, dans les temps héroïques qui se sont i’éfléchis dans les épopées , et dans la CQÜr du Mal oua, dont le drame, le conte, nous révèlent les habitudes.
Puissent- les nombreuses citations que nous avons faites gagner à la cause orientale quelques amis de plus! Puisse la muse du Gange s’asseoir un jour, en familière hôtesse, à ce foyer dômes-
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