‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 49 sur 85 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

» ailés sont satisfaites; niais lorsqu’on ne les honore » pas, tous les actes pieux sont stériles (1).

» Les maisons maudites par les femmes d'une » famille auxquelles on n’a pas rendu les hom- » muges qui leur sont dus, se détruisent entièrement, n comme si elles étaient anéunties par un sucrilice » magique (2).

» Dans toute famille où le mari se plait avec sa » femme et la femme avec son mari, le bonheur est » assuré pour jamais (3). » •

Ne croirait-on pas, d’après ces paroles de Manou, qu’elles durent être libres et heureuses , ces femmes dont le culte était imposé aux hommes par la loi, au nom de la religion , et dont le mépris attirait la colère des dieux?

Continuons de lire, et arrêtons-nous plus loin :

« Une petite fille, une jeune femme, une femme «avancée en âge, ne doivent' juinais rien faire « suivaiit leur propre volonté , même dans leur « maison (4).

» Pendant son enfance, une femme doit dépendre » de son père ; pendant su jeunesse, elle dépend de » son mari ; son mari étant mort, de ses fils; si elle » n’a pas de fils, des proches parents de son mari,

(1) Livre III, cl. 50.

(2) Livre III, çl. 38.

(3) Livre III, çl. 60.

(*). Livre V, çl. U7.

» ou, ù leur défaut, de ceux de son père; si elle n’a » pas de parents paternels , du souverain ; une femme » ne doit jamais se gouverner à sa guise (1). »

Étrange contradiction ! L’homine doit donc honorer une esclave dépourvue de tonte initiative, privée même de raison, — car penser, c’est vouloir, et vouloir, c’est agir, — abrutie par une obéissance passive, éternelle, déshonorante même lorsqu'elle courbe la mère devant son enfant?

Dans ce code tout entier se manifeste ce singulier mélange d’amour et de crainte, de respect et de mépris. Tantôt, élevant la femme sur un magnifique piédestal,. Manou semble la présenter , comme la source du bien , à l’adoration de l’homme ; tantôt , la renversant brutalement de cette hauteur où luimême l’a placée , il voit en elle le génie du mal et la précipite aux pieds d’un maître. Ne serait-ce point l’attrait qui l’entraîne vers elle qui lui fait tant redouter son empire?

Nous l’avons vu en examinant les droits religieux de l’Indienne, la seule divinité que Manoii offre à l’adocation de la femme , c’est son mari ; le seul culte qu'il lui impose, c’est le dévouement conjugal.

Le même législateur, qui pensait que mieux vaudrait pour une fille un célibat perpétuel qu’une union mal assortie, exige néanmoins, si un sem-

(1) Livre V, <j|. 148.

l’RFMIKKE FAUTIF..

blablc mariage s’est nialbeureusement accompli, l’immuable respect de l’épouse pour un époux indigne d’elle. Si, écartant l’exagération de la forme, on regarde au fond de cette loi , on reconnaîtra que c'est une loi juste, protectrice du sanctuaire domestique. Sans doute, les armes ne sont pas égales: lç mari a le droit de répudier sa femme pour des torts moindres que ceux dont il peut impunément se rendre coupable envers elle ; mais qui le corrigera , qui même le réhabilitera, si ce n’est la saine influence de la famille?

L’auteur du Ilarivansa fait de la régénération du mari le salut de la femme :

« L’époux inconsidéré dans ses actions, déchu ou » vicieux, est sauvé par sa femme, qui se sauve en » même temps que lui (1). »

Manou atténue d’ailleurs en plusieurs endroits ce que ses préceptes auraient de trop dur pour l’épouse : « Lors même cjue le mari prend une femme qui lui » est donnée par les dieux, et pour laquelle il n’a » pas d’inclination, il doit toujours la protéger, si » elle est vertueuse , afin de plaire aux dieux (2). » Non-seulement il la prémunit contre les suites d’une injuste indifférence de son protecteur légal,

(1) Ha rivalisa, ou Histoire de lu famille de Hari , ouvrage formant un appendice du Maliàlihàrata, et traduit sur l'original sanscrit par M. A. Langlois. Voir CXXXVI* lecture.

(2) Livre IX , çl. 95.

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, il la défend même contre les caprices de celui-ci.

« Qu’une fidélité mutuelle se maintienne jusqu’à » la mort, tel est, en somme, le principal devoir de » lu femme et du mari.

» C’est pourquoi un homme et une femme unis » par le mariage doivent bien se garder d’être » jamais désunis, et de se manquer île foi l’un à » l’autre (1 ). »

Le législateur veut que i 'homme rende son joug doux et agréable à l'épouse. S’écartant parfois de ce principe, il permet à l'Hindou de frapper sa femme, loi odieuse qui contraste avec ce noble précepte d’un autre législateur : « Ne frappez pas, même avec une » fleur, une femme coupable de cent fautes (2). »

Ailleurs, comprenant que la femme qui a le sentiment de sa dignité personnelle est la meilleure gardienne de son honneur, Manou doute de l'efficacité des châtiments corporels. La femme, en effet, que retiennent seids des obstacles matériels , n’est-elle pas déjà avilie (3)?

(1) Livre IX, çl. 101, 102.

(2) l)i (J est of h indu luw , translate»! bv Colebraoke. (Cité par Loiselctir-Dcsloiigcliamps , Conf. Lois de Manou , liv. VIII, note du çloku 299.)

(3) Ainsi que le font remarquer Wilson cl M. Ileinaud, les princes de l'Inde permettaient à leurs femmes de recevoir en audience publique et le visajjo découvert leurs sujets et même les étrangers. L'invasion musulmane restreignit cette liberté. Conférer, Wilson's Ilindu Theatre, Calcutta, 1827. M. Rcinaud, Extrait d’un mémoire

PKF.MIKRE PARTI K.

Et à ce moment, il découvre un de ces préceptes applicables dans tous les temps et dans tous les pays, car ils sont éternellement vrais. Appelant à son aide 1a puissance, moralisatrice du travail, il déclare que les occupations de la mère de famille sont les meilleures chaînes qui attachent la femme au foyer domestique.

Une parole de Manou explique et excuse dans une certaine mesure sa sévérité poilr la femme. Le législateur s’effraye en considérant l'ascendant qu'elle exerce autour d’elle, ascendant auquel il juge le sage même incapable de résister.

Ce n’est pas qu’il ne reconnaisse que l'homme aussi imprime à sa compagne la direction de ses idées :

« Quelles que soient les qualités d’un homme au- » quel une femme est unie par nu mariage légitime, » elle acquiert clle-inéme ces qualités, de même (pie » la rivière par son union avec l’Océan (1). »

Mais, dans sa partialité pour l’homme, il lui semble résulter de ce fait plus de bien (pie de mal. Combien plus il se défie de l’empire féminin !

Que deviendrait, il est vrai, la famille livrée à l’in- • •

/r ixtm if/tte sur l'Inde , * antérieurement nu onzième siècle de V ère chrétienne , d'après les écrivains arabes et persans; Paris, 1 8 Vô , ri H dations de voyages faits par les Arabes et les Persan v dans l'Inde et à la Chine dans le neuvième siècle de l'ère chrétienne ; Paris, 18 ri5, (!) Livre IX, «;1. 22.

fluence d’une femme sans vertu, influence latente, incessante , et d’autant plus dangereuse qu’elle s’exerce sans que ceux qu’elle subjugue en aient même conscience?

« En effet, dit Manou, un époux préserve sa » lignée, ses coutumes, sa famille, lui-méinc cl son » devoir, en préservant son épouse (1). »

Un récit du Hliàgavata-Pourùna commente d’une manière frappante les idées indiennes si contradictoires sur-la femme et sur sa puissante intervention dans la vie humaine.

Diti , la mère des Dnityas, a vu ses deux fils tués par Indra; elle inédite sa vengeance. C’est par le pouvoir surnaturel de son époux Kaçyapa qu'elle compte la mettre à exécution; c’est son. époux qu’il lui faut capth’er.

Elle allie les séductions de su grâce au rigide accomplissement de ses devoirs. Sa vertu à la fois austère et aimable, son tendre dévouement produisent leur effet sur le sage brahmane.

» Ainsi fasciné, quoiqu’il eut la science, par cette » femme habile, »#dit l’auteur sacré, « Kaçyapa, » cédant à son empire, lui promit ce qu’elle lui de- » Inondait; il n’y a rien d'élonnunt dans ce succès » d’une femme.

« Cor ayant remarqué , dans le commencement ,

(I) Livre IX, cl. 7.

l’HEMIKKK l’AHTIE.

■> que les êtres restaient isolés, le Chef des créatu- » res avait fait de la femme, cet. être qui ravit ■» aux hommes la raison , la moitié de son propre » corps (1). »

Le brahmane comble de louantes l’épouse qui lui a rendu un cidte d’adoration, l’épouse qui l’a regardé comme « la Divinité suprême; « et Diti, Gère de ce succès, lui demande un Gis immortel, dont la main invulnérable puisse frapper et anéantir Indra, le meurtrier de ses fils.

Kaçvapa voit se déchirer le voile charmant qui dérobait à ses veux la ruse de sa femme. Il gémit de sa faiblesse. Il est trop tard : il a promis.

« O.Ù est ici, » dit-il avec un amer regret, « où est » ici la faute de cette femme, qui n’a fait que suivre » son naturel?

» La bouche des femm’es s’épanouit comme un » lotus d’automne, leur voix est de l’ambroisie pour » les oreilles, leur cœur ressemble au tranchant d’un » rasoir; quel homme a jamais connu la conduite des » femmes?

» Personne, en effet, n’est un objet d’amour pour « les femmes qui sont tout entières à l’objet de leurs » désirs; elles tuent ou font tuer, pour leur intérêt, » un mari, un fils ou un frère. «

Combien le fier dédain du législateur, combien la

(1) Iih/i<fnl'ata~Pourânn , Uvr<* VI, rtwi]). XVIII.

LA FEMME DANS L'INDE ANTHjl'K.

passagère colère du poète s’évanouissent devant la femme fidèle au devoir !

« Les femmes, » dit Manou, « <pii s'unissent à » leurs époux dans le désir d’avoir des enfants, qui » sont parfaitement heureuses, dignes de respect, et » qui font l’honneur de leurs maisons, sont yéritab hlement les déesses de la fortune; il n’y a aucune » différence (1).

» De la femme seule procèdent les enfants, l’acb complissemcnt des devoirs pieux, les soins empres- >i sés, le plus délicieux plaisir, et le ciel pour les » mânes des ancêtres et pour le inuri lui-même (2).»

Le Ilarivansa développe cette pensée avec plus de force encore quand, après avoir flétri la femme Jégère, il ajoute : .

« Mais celle qui, parfaite en ses actions, considère b son époux comme un dieu , ne s’écarte jamais de b ses devoirs, et suit la voie d’une femme honnête, b celle-là devient l’honneur et le soutien du monde : b oui, le monde est conservé par ces femmes modestes b dans leur langage, pures dans leurs habitudes, fer- -b mes dans la vertu, constantes dans leur piété, et b toujours sages dans leurs discours (3). b

C’était en effet par la femme, hase de la famille,

(1) Livre IX, <-l. 26.

(2) Livre IX, çl. 28.

(3) CXXXVI" lecture.

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