‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 52 sur 85 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

» ont été déclarées par Manou mères d’un enfant » mâle (1). »

Mais était-ce pour ces dernières une consolation suffisante? Les appartements intérieurs furent probablement plus d’une fois attristés par des scènes analogues à celle dont le Bhûgavata-Pouràna retrace les dramatiques détails (2) .

Tchitrakétu, roi des Çùrasênas, était malheureux au milieu des jouissances du rang suprême ; sa couronne même ne lui offrait plus d’attrait : il n’avait point de fils qui dut un jour la recueillir de ses mains défaillantes.

Le Richi Angiras, s’arrêtant dans la demeure royale, fut frappé de l’expression de tristesse répandue sur les traits du monarque , et lui demanda la cause de sa douleur. Tchitrakétu la lui avoua en l’implorant, et le bienheureux, célébrant un sacrifice, donna à Kritadyuti, première épouse du roi, le reste de l’offrande consacrée aux dieux.

« Tu auras un fils unique, seigneur, » dit-il au souverain, « qui sera pour toi une cause de douleur » et de joie. »

Plusieurs mois après, la reine était mère : un fils lui était né. Grande fut sa joie et celle de son royal époux; grande aussi fut la honte de ses rivales.

« L’amour du Richi des rois, » ajoute le poète,

(1) Livre IX, çloka 1H3.

(2) Livre VI, eh.i]>itrc ziv.

» pour ce fils qu’il avait eu tant de peine à obtenir, » croissait chaque jour, semblable à l’uttacliement o du pauvre pour l’argent qu’il n’a gagné qu’avec » peine. »

Sa tendresse pour lu femme qui lui avait apporté tant de bonheur redoubla , et désormais il vécut tout à elle, tout il leur enfant.

Délaissées, les habitantes du gynécée, déchirées déjà par la jalousie , échangeaient leurs sombres réflexions : « Malheur, » se disaient-elles , « à la femme » stérile, à la femme coupable, qui n’est estimée ni » de son mari ni de sa maison , et qui est dédaignée » comme une esclave par ses rivales qui ont de beaux » enfants!

» Mais de <pioi auraient-elles à se plaindre des es- » claves qui servent leur inaitre, si elles ne cessent v d’en recevoir des témoignages d'amour? Nous, » nous sommes aussi malheureuses «pie l’esclave » d’une esclave. •>

Le désesjioir, l’envie, la haine les excitèrent à une exécrable action : frappé d’un poison foudroyant , le fils de leur rivale mourut.

Pas un cri n’avait averti de son agonie ceux qui l’entouraient. Sa mère, le voyant étendu sans mouvement, le croyait endormi, et n’osait le réveiller.

.Elle s’inquiète néanmoins de ce long sommeil; appelant la nourrice, elle lui ordonne de lui amener son cillant.

PIŒ.M1EIIE- l’AltTIE.

Cette femme s’affaisse; la pâleur, l'immobilité du jeune prince, lui ont révélé l’affreuse vérité.

A ses cris, la reine accourt, et s’évanouit auprès du cadavre de son fils.

Le roi, les ministres, les brahmanes se précipitent dans la salle funèbre. La douleur du père est indescriptible ; mais la mère, elle, ne peut croire à son malheur; elle ne peut croire que la mort ait frappé de sa livide empreinte cet être adoré, hier souriant et rayonnant de vie. Ce ue sont pas les -éclats d’un désespoir tragique qui prend sa source dans l’imagination, ce sont des gémissements arrachés à ses entrailles mêmes. Elle a d’abord accusé le ciel, et sa plainte commencée par le blasphème se termine par ce déchirant appel : .

« S’abandonne pas, cher enfant, ta malheureuse » mère qui reste sans appui ; regarde ton père qui » est consumé pur la douleur; ne vu pas loin de nous » avec l’impitoyable Yama (1), pour que nous fran- >i dussions facilement, grâce à toi, les ténèbres infer- » nales si difficiles à traverser pour celui qui n’a pas » de fils.

» Lève-toi, mon cher fils, voici les enfants de ton » âge qui t’appellent pour jouer avec eux. Il y a bien * longtemps que tu dors, et tu dois avoir faim. Prends « la mamelle, bois, dissipe le chagrin de tes parents.

(1) Yama. dieu tic la mort dans le Panthéon brahmanique.

» Infortunée! Je n’ai pas vu, û mon fils, ton » visage de lotus au sourire enfantin et au regard » joyeux ! Es-tu donc parti sans retour pour l’autre » monde, entraîné par l'impitoyable mort? Je n’en- » tends plus le bégnyemcnt de ton langage. »

Ce fol espoir au sein du plus irrémédiable malheur, cette négation de la mort devant la mort elle-même, cette sollicitude qui veille encore par delà l’existence de celui qu’elle abritait ; puis cette amcre certitude de la réalité, ce sont lii de ces émotions vraies partout, vraies toujours, car elles appartiennent à la nature.

C’est à la mère, avons-nous vu, que Manou confie l’éducation de scs enfants :

« Mettre au jour des enfants, » dit-il, « les élever » lorsqu’ils sont venus au monde, s’occuper chaque » jour des soins domestiques , tels sont les devoirs » des femmes (I). »

Devant le rôle austère de mère éducutrice attribué à la femme par le législateur, on se sent presque tenté de lui pardonner son apparente dureté envers elle. Combien de perfections ne devait-elle pas réunir, celle qui devait former des hommes !

Dans tous les préceptes qui concernent les rapports île famille, l'autorité est partagée entre le père

(1) Livre IX, <,1. 27-

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