LA FEMME DANS I.F.S TEMPS I.ÉCEK D A I II ES
L’Inde antiipir n'a pa* d'IiMtoirc. — La création, le premier liomtne et l.i première femme. — Le* premier* mariage*. — Le* deux épouse* d’( hiitàuapàda : Souniti, la lionne conduite, et Souroutrlii, la lieaulé pracieuse; légende île Dlirouva. — La Hile «le la Mort cl son fils V«>na. — Fritliou, le civilisateur de l’Inde, et sa compagne Artcliis. — lia, fille du septième Manou, aïeule de la dynastie lunaire.
Nous voudrions ici mêler l’histoire de lu femme à celle de l’Inde antique, dire le rôle qu’elle y a joué, l’influence qu’elle y a exercée; mais le fil conducteur nous manque. Ni le calum de l’écrivain, ni la voix des monuments ne retracent les événements qui durent agiter la société indienne it son origine. Le peuple liéhreu a régulièrement exposé la suite de ses destinées dans le livre qui aujourd'hui encore est pour nous le livre saint par excellence. La Chine nous a ouvert scs précieuses et fidèles annales. L’Egypte, l’Assyrie ont gravé sur la pierre et le
marbre les phases de leur existence politique. La Grèce a recueilli les traditions des pays qu’elle a vaincus. Seule des nations orientales, l’Inde a gardé le secret de son passé , et les recherches des étrangers (pii ont tenté de le lui arracher n’ont abouti qu’il des notions vagues ou erronées.
Les grandes épopées et les Pourànas renferment , il est vrai, le germe d’une histoire; mais (pie de voiles à soulever pour dégager leurs souvenirs de lu brume mystérieuse où ils flottent ! Composés sous l’influence brahmanique, l’idée sacerdotale y domine, et, dans des récits allégoriques , arrange les événements au gré de ses desseins. Dans les Pourànas surtout, que de décevantes énigmes! On croit avoir découvert une figure historique , on est en présence d’un être fictif ou purement cosmique. Comment, sans autre guide (pi 'une chronologie fabuleuse, distinguer la réalité du mythe? Et même, quand on arrive aux types vivants, aux événements certains qui inspirèrent les auteurs du ltàmnyana et du Mahàbhàrata , comment recueillir, sous l’exagération de la forme , les éléments d’une critique sérieuse? Peutêtre est-ce une tâche réservée à l’érudition moderne.
Essayons de saisir quelques traits des antiques traditions, et sans prétendre vainement à les dépouiller de leur aspect légendaire , cherchons-y les apparitions féminines qui précédèrent les héroïnes des grandes épopées.
S ECO .N DK PARTIE.
Au commencement, tout était chaos, obscurité. L’Être suprême dormait d’un sommeil qui n’avait pas eu de commencement. Selon l’hymne du Yéda, qui semble un sublime écho de la pensée biblique : » Rien n’existait alors, ni ce qui est, ni ce qui n’est
» pas II n ’y avait point de mort, point d’immorta-
» lité Lui seul respirait , ne formant aucun souf-
» fie, renfermé en lui-même. Il n’existait que lui.
» Au commencement, les ténèbres ét'aient enve-
» loppées de ténèbres tout était confondu. L’être
» reposait au sein de ce chaos Au commencement
» l’Amour fut en lui , et de son Intelligence jaillit la
» première semence Qui connaît ces choses? Qui
» peut les dire? D’où viennent les êtres?
» Les dieux aussi ont été produits par lui. Mais lui, » qui sait comment il existe? Celui qui est le premier » auteur de cette création, la soutient. £t quel autre » que lui pourrait le faire? Celui qui du haut du ciel » a les yeux sur tout ce monde, le connaît seul. Quel » autre aurait cette science (1) ? »
Manou et les 1‘ourànns suivent le développement de cette idée. Se réveillant, l’Etre suprême médite de faire jaillir la vie, l’harmonie du néant, de la confusion. Soudain , les eaux envahissent le monde, un germe est déposé sur l’étendue liquide et devient l’œuf d’or où, dit Manou, « l’iïtrc suprême naquit
(1) Estai sur le Vcsla, par M. Emile BrnaocF.
» lui-même sous la forme de Brahma , l’aieul de tous » les êtres (1). » L’œuf se divisant forme le ciel et la terre. Brahma crée la nature entière qu’il anime de l’âme universelle; il crée les dieux, les vertus et les vices, les rites religieux, les sciences, les lettres et les arts. Il produit les Pradjàpatis , les patriarches de l’Inde ; enfin , de sa propre substance et des deux portions de son corps il crée l’homme et la femme.
C’est l’aurore de l’immense période de temps qui compose un Calpa, un jour de Brahma, c’est-à-dire, "quatre billions trois cent viiifjt millions d’années humaines! A la fin de chacun de ces jours, l’univers s’écroule, Brahma s’endort : c’est la nuit de Dieu, c’est le Pralava, la destruction. Une année de Brahma comprend trois cent soixante calpas. O a and seront écoulées cent années de Brahma, le créateur et la création s’anéantiront à jamais : ce sera le Maliâ- Pralayn, la grande destruction; ce sera la fin des temps.
Dans chaque calpa régnent quatorze Manous, quatorze chefs de race humaine. Sept ont passé, sept sont à venir.
Le premier Manou, s’inclinant devant l’Ktre suprême, lui offre son hommage et celui «le Çataroüpâ, sa compagne : « Toi seul es le créateur, le père, le » nourricier de tous les êtres; cependant consens ii
(1) Livre I, cloka 9.
SECONDE PARTIE
» nous indiquer, à nous qui sommes tes enfants, le » moyen de te témoigner notre obéissance.
» Adoration à toi qui es digne de louanges! mon- » tre-nous, parmi les actions possibles à notre éner- » gie, celle qu’il faut que nous fassions pour obtenir » de la gloire dans l’univers entier et le salut dans » le monde futur (1). »
Et Brahma , souriant à ses enfants , répond avec une paternelle bonté : « Je suis content de toi , mon » fils; que le bonheur vous accompagne tous deux, ô » souverain de la terre! parce que tu m’as dit de toi- » meme avec un cœur sincère : Commande-moi !
« Mettez tous deux au monde des enfants qui
» te ressemblent par leurs bonnes qualités; gouverne » la terre avec justice, ô mon fils; honore Pourou- « cha (2) par des sacrifices »
De la compagne que lui avait donnée l’Etre suprême, Manou eut deux fils dont les l’ourânas vantent la valeur et la piété : Priyavrata (3) et Outtânapàdn (4); et trois filles d’une beauté accomplie et d’un
(S) Ilhâgaifata-Pourâna , traduit par M. Eugène Bumouf, Iiv. III, chip. xiii.
(2) « Potiron ch a désigne Brahma principalement comme père «lu » momie, comme aulciir «le* générations et propagateur de la vie. » (Essai sur le Véda, p. 365.)
(3) Priyavrata veut dire celui «pii *c voue à l’affect ion d'autrui. (Voir M. Pavic, Etudes sur l'Inde ancienne et moderne , Revue «le* Deux-Mondes.)
(4) Outtânapûda : celui qui va droit en avant. (M. Pavic, ouvrage précité.)
grand caractère (1). La puissance paternelle fut également partagée entre le premier liomme et la première femme, que la tradition nomme la grande reine Çataroûpà.
La race timnnine des fils de Manou s'unit à la race divine des Pradjàpatis, fils de Bralnna, et ainsi se contractèrent les premiers mariages.
Outtànapàda a épousé deux lèinmes : Souniti (la bonne conduite) et Souroutchi (la beauté gracieuse). Ce n’est pas aux vertus de la première (pie le roi rend hommage, c’est aux attraits de la seconde.
Toutes deux l’ont rendu père; mais Souniti voit son fils sacrifié à celui de sa hautaine rivale. A Outtaina (2) seul le roi est libre de prodiguer les témoignages de sa tendresse.
Un jour, assis sur le trône, il tenait sur ses genoux reniant préféré.
Le fils de Souniti, Dhrouva (3), désireux de partager avec son frère les épanchements de l’amour paternel, tendit à son tour ses petites mains au monarque. Souroutchi était là; Outtànapàda repoussa le pauvre enfant, et la favorite, non contente de ce refus, y joignit l’outrage :
(1) L’une d’elles fut Dcvahiiti. (Voir Ire partie, chap. 1 et II.)
(2) Ou t tania : le premier parmi scs égaux, oplimus. (M. Parie, ouvrage précité.)
(3) Dhrouva : celui qui al fixe dans tes pensées. (M. Pavie, ou- \ rage précité.)
SECONDE PARTIE
« Pourquoi, enfant, » dit-elle impérieusement à Dhrouva, « pourquoi vous nourrissez-vous vainement » de si présomptueuses espérances? Vous êtes né » d’une mère différente, et vous u’étes pas mon fils, » pour aspirer inconsidérément à une place propre à « l’excellent Outtama seul. Il est vrai que vous êtes le * fils du Radjà ; mais je ne vous ni pas donné la nais- » sauce. Ce trône royal, le siège du roi des rois, con- » vient «à mon fils seulement; pourquoi aspirez-vous » à l'occuper? pourquoi caressez-vous ■ inutilement « une si haute ambition , comme si vous étiez mon » fils? Oubliez-vous que vous n’étes que l’enlant de » Sounili (I)? »
Le roi se taisait. Oppressé, l’enfant s’échappe de la salle royale et se dirige vers l’appartement de sa mère. Éclatant en sanglots, il court à elle, et cette fois des bras caressants se referment sur lui.
Souniti sourit; elle croit il l’un de ces chagrins si fréquents dans l’enfance, chagrins d’une expression aussi vive que la cause en es^ légère; mais bientôt,
(1) Vishnu-PurÀua , tramduted liy Wiluon, Look I, chApler XI. • Why, rliild, do yoii vainly indulgc in svlch preaumptuous hopes? You are l»orn frorn a different mother, and are no son of mine, tnat vou should aspire incnnsiderately to a «talion fit for the excellent Uttama alone. It is trne yoti are the son of the Raja, hut I bave not given yon birth. Thi* regai throne, the tcat of the king of king*, it tuited to my ton only ; why should you aspire to iu occupation? why idly rhorish tiich lofty ambition, as if yon were my son? do you forget that you are but the offspring of Suniti. •
son sourire se noie dons les pleurs : son fils lui a dit les cruelles paroles de la favorite, la coupable indifférence «lu roi.
Dans 'cette àuie sereine et forte, le ressentiment n’a pas «l’accès. Couvrant de liai sers et «le larmes l’enfant qu'elle semble vouloir dédommager «lu «lédain de son père, Souniti voit briller dans son regard
l'étincelle «le la colère « Ne souhaite de mal à
» personne, clier enfant, » s’é<Tie-t-elle; «non, car » l'homme souffre lui -même du mal «pi’il fuit à » autrui. Sonroutclii u dit vrai : c’est une infortunée « «pii t'a porté dans son sein et nourri de son lait, » elle que le maître de la terre a boute de prendre » pour femme légitime, ou même pour servante (1).»
Elle berce «l’un pur espoir l’enfant , qui s’afflige «le la perte d’un trône. Le meilleur chemin de la grandeur n’est-il pas le devoir?
« Le trône royal, » dit-elle, « l’ombrelle de la » royauté, les chevaux et les éléphants sont à celui « dont les vertus les ont mérités; souviens-t’en , mon « fils, et sois consolé (2) ! »
Ici le poète transporte dans la haute antiquité la croyance plus moderne à la inélempsvcosc. Souniti s’incline devant le malheur qui la punit peut-être,
(1) Bhû'favata-Pourâua, livre IV, dia|t. vm.
(2) Yishnu-PurAnu, The régal throne, the umbrdla of royalty, boises aiul dépliants, arc hi* whosc virtues bave deservod thein : remember this, my son, and lie conaoled.
SECONDE PARTIE
ainsi que son fils , de fautes commises dans une autre existence, tandis que le ciel récompense dans Souroutclii et dans Outtama une vie antérieure de piété et de vertu. Si Dhrouva désire un sort auguste, qu’il le mérite par la pratique du bien". «Sois aimable, » sois pieux, sois amical, sois d’une bienveillance » assidue à l'égard de toutes les créatures vivantes, » car la prospérité descend sur le mérite modeste » comme l’eau s’écoule vers la vallée (1). »
De ces conseils d’une morale? tout évangélique, l’enfant n’en a compris qu’un seul. « Ma mère, les » paroles que vous m’avez adressées pour ma conso- » latiou ne trouvent pas de place dans un cœur » que l’outrage a brisé. Je veux m’exercer à obtenir » un rang si élevé qu’il sera révéré par le monde » entier. Quoique je ne sois pas né de Souroutcln , la » bien-aimée du roi, vous contemplerez ma gloire, à » moi qui suis votre fils. Laissez Outtama, mon frère, » son enfant, posséder le trône que lui a donné mon » père. Je ne souhaite d’autres honneurs que ceux b que mes propres actions m’acquerront, et tels » «pie mon père n’en a jamais joui (2) . »
(1) Vishnu-PurÂna, Be amiable, bc piou>, lie friendly, l»c assiiliious in benevnlcnce to ail livinj» créature*; for prosperitv descend* ii p«»n inodeMt worili a* vrater floirr toward* low {'round.
(2) Vishnu-Purûnu* «Motlicr, tlic wortU liant von bave addres- •cil to me for my consolation find no place in a heart tliat contumely lia* lirokcn. I will exert rnyself to obtain Midi devated ranic,
A re précoce renoncement aux grandeurs terrestres, à cette ardente aspiration vers des félicités spirituelles, on voit surgir la grunde figure du brahmane, se consolant de la perte du gouvernement temporel par un autre pouvoir plus redoutable encore. Est-ce bien lit un enfant de cinq ans qui parle? Non, c'est la caste sacerdotale qui se sert de cette bouche si pure pour glorifier sa mission. Involontairement ici, on sent un anachronisme vraiment singulier, et, devant cette antiquité factice, on se reporte à l’époque primitive dont les Védas nous ont laissé la fidèle image, et où le même homme qui combattait l’indigène, cultivait les vertes campagnes, et, sans intermédiaire, appelait la faveur du ciel sur le succès de ses armes et la prospérité de ses champs.
Toute la légende qui nous suggère cette réflexion respire le même sentiment. Dhrouva quitte sa mère, le juduis de son père, et pénètre dans un bois. Lu se trouvent réunis les Itichis, les sept sages qui furent les divins instituteurs de l'homme. Dhrouva leur expose avec véhémence la situation que lui a faite l'orgueil d’une favorite, et l’un d’eux, Nûrada, étonné, s’écrie :
that il sball lie revered by tl»c whole vrorld. Tboujjh I bc nol bon» of Surncbi, tbe bcloved of tlie kinp, yoa sbnll bcbold my glory, who nui your son. Lel UUatna my brolher, ber rhild, posN<» the throne fjivt*n (o liim bv my fatbrr ; I wisb for no otber boiiours (ban sut b as my own actions sball acqnirc, such as even my fatber bas not enjoyed. »
SECONDE PARTIE
« O énergie des Kchattrivas qui ne laissent pas » abaisser leur orgueil! Celui-ci, tout enfant qu’il » est, garde en son cœur les dures paroles d’une » belle-mère (1). »
Il conseille paternellement à l’enfant la résignation ; mais le sang des {pierriers bouillonne dans cette jeune poitrine, et Dhrouva adresse au suge cette fière réponse :
« Cette quiétude que dans sa compassion lîbàga- » vat a enseignée aux hommes dont le cœur est ému » par le plaisir ou par la douleur, est trop difficile à » atteindre pour les êtres de mon espèce.
» Klle ne descend pas dans le cœur indomptable et » emporté d’un Kchattriva blessé, comme je le suis, » par les flèches des discours outrageants d’une belle- » mère.
» Enseigne-moi, à brahmane, une bonne voie » par laquelle je puisse m’emparer du lieu le [dus » élevé dans les trois mondes, d’un lieu qui n’ait été » occupé ni par mes ancêtres ni par d’autres (2). »
Frappé de l’irascibilité, de l’immense orgueil du prince, les Hichis ne laissent pas d’admirer la force de son caractère. Us lui indiquent le moyen de s’élever au-dessus de l’humanité : l’adoration de Vichnou, tel est-il. Vichnou dans la haute antiquité! alors que
(t) Bhâjavata-Pourâna , livre IV, eliap. vin. (J) Idem.
136 i;a FEMME DANS L'INDE ANTIQUE,
le dieu ne personnifiait une les trois principaux aspects du soleil! Ali! répétons-le, <pic nous sommes loin du symbolisme des Aryas!
Pendant que Dlirouva s'éloigne et s’enfonce dans la forêt de Madhouvana consacrée à Vichuou, Nàrada se rend au palais, qu’a fui le fils du roi.
Tout est morne. Depuis le départ de l’enfant de Souniti , Outlànapàda a compris combien il aimait ce fils qu’il avait rejeté, et, avec une douleur contenue, il offre au Riclii l’hommage qui lui est du.
« D’où vient, ô roi, dit Nàrada , que tu te livres à » de profondes réflexions qui attristent ton visage? » Sans doute, ni le plaisir, ni la vertu, ni lu fortune » ne te manquent (1). »
Le monarque laisse échapper le cri navrant de l’affliction et du remords. Maudissant sa faiblesse et l’empire de sa favorite , il répond au milieu de ses larmes :
« Mon jeune fils, ô brahmane, âgé de cinq ans, » cet enfant si sage, a quitté la ville avec sa mère, et » c’est ma préférence pour une autre femme et ma » dureté pour lui qui l’y ont forcé.
» Les loups ne dévoreront-ils pas un enfant qui est » seul dans la forêt, sans secours, épuisé par la faim » et par la fatigue, couché sur la terre, le visage sem- « blable à un lotus fané?
(I) Hhitjavata~ Poui ûnay livre IV, eltap. vin.
SECONDE PA11TIE
„ » Aussi, vois ma cruauté, ô brahmane, et ma fai- » blesse pour une femme! J'ai été assez dur pour re- * pousser mon enfant qui, par affection pour moi, » voulait monter sur mes genoux! »
C’était la voix d’un père. Nârada ne s’y méprit pas. L’expiation appelait le pardon; et le regret, l’espoir.
« Ne pleure pas, ô roi des hommes , sur ton fils, « qui est protégé par un dieu; tu ignores sa gran- » deur, dont la gloire remplira l’univers.
» Après avoir accompli une oeuvre bien difficile à » exécuter, même pour les gardiens du monde, il » parviendra bientôt à étendre ta renommée (1). » Et la voix du "sage pénètre dans le coeur ulcéré d’Outtànapàdn, comme un baume salutaire. Il oublie
son royaume, il pense à son fil;
Dhrouva embrasse avec ardeur les rudes pratiques de la dévotion. Le brahmane, parvenu au dernier degré du renoncement, pouvait remplacer le roi de l’éther, et les austérités du jeune prince font trembler Indra sur son trône.
Alarmés, les dieux sc rassemblent. Q'kîI moyen employer pour rendre l’enfant à la terre? Un esprit céleste revêt la forme de sa mère bicn-aimée, de la pieuse Sounitî, et s’approche de Dhrouva le visage inondé de pleurs :
(!) BhAtjaimta-PowAnay ibidem.
« (1) Mon fils, mon fils, renonce à détruire tu » force par cette terrible pénitence. Je t’ai obtenu , » mon fils, après tant d’anxieuses espérances! Tu ne » peux avoir la cruauté de me laisser sans secours, » seule et sans protection, en butte à la dureté de ma « rivale. Tu es mon seul refuge; je n’ai d'autre es- » poir que toi. Qu’as-tu affaire, toi, un enfant âgé » de cinq ans seulement, de cette rigoureuse péni- » tence? Renonce à de si effrayantes pratiques, qui ne » produisent aucun fruit salutaire. D’abord vient la » saison des jeux de la jeunesse, et quand celle-là est » passée, c’est le temps de l'étude; alors succède la » période des plaisirs du monde; et à la fin, celle de » l’austère dévotion. Ceci est ta saison des jeux, mon # enfant. T’es-tu donc engagé dans ces pratiques
(1) Th<» llshnu-Purâiia , hook I, chaptcr xtt. « My son, tny son, desist from destroyinp thy strenphth by ibis fearful pcnance. I hâve pniucd thec , tny son, aftcr murli anxiou* hnpe : thon canst nol bave thc cruelly to quit me, helpless, alone, and unprotccted, on account of (lie iiitkindnes* of ntv rival. Thou art iny only reftipc; I hâve no hope but (hou. What hast (liot», a eliild but fivc years old, to do with riporous penance? Desist from su ch fcarful practices, (liât yicld no bénéficiai fruit? First cornes (lie scaaon of youthful pastiuie ; and whcn that is over , it is (lie tiine for atudy : thon succeed* the period of worldly enjovment; and lastlv, that of austère dévotion. Tliis is thy season of pastime, my child. Hast thou enpaped in these practices to put an end to thine existent»? Thy ch ief dutv is love for me : duties art* accordinp to time of life. Lose not thyself in bewilderinp error : desist from such unriphteous actions. If not, if thou xvill not desist from thèse austeritics, I will terminale my lîfc hefore thee. »*
SECONDE PARTIE
» pour mettre fin à ton existence? Ton principal de- » voir est ton amour pour moi : les devoirs sont np- » propriés à chaque temps de la vie. Ne te fhisse pas » égarer par une fullucieuse erreur. Désiste-toi d’ac- » tions aussi injustes. Sinon , si tu ne veux pas cesser » ces austérités, je terminerai ma vie devant toi. »
En vain cette voix chérie le rappelle aux joies du monde, l'enfant ne l’entend pas. Soudain elle s’écrie : «Fuis! fuis! mon enfant; les hideux esprits du » mal , les armes levées , entrent eu foule dans cette » terrible forêt ( 1 ) ! » Et l'illusion s’évanouit.
Traduisons encore ici, d’après la version anglaise si vigoureuse et si colorée du Yichnou-Pouràna , le spectacle étrange qu’offrirent les sombres profondeurs du bois :
» (2) Alors s’avancèrent d’effrayants Rakchasas, » portant de terribles armes, et avec des visages exba- » laiit une flamme ardente; et les démons nocturnes » se pressaient autour du prince, jetant des cris af- » freux, faisant tournoyer et lançant leurs armes me- * rinçantes. Des centaines de chacals, de la bouche
(1) Fly, Hv, niy cliild, (Kte liideou* spirits of ill arc rrmvdiug into thu ilicatiful forent wiili upliftcd wcapon*.
(2) Theu advaneed frightfnl Hâktdiasas, wielding terrible arm», and with rountenance» emitting Hery iLitne ; and noctnmal Hends thronged aronnd the prince, uttering fcarfnl noise», and whirling and touing lheir threatening ureapons. Hnndreds of jackals, from whose moullis gushed Haine a» lliey devoured their prey , were bowling aloud, t» appal ilie boy, wliolly engros^cd l»y méditation. The
iM LA FEMME I)AXS L’INDE ANTIQUE.
•> desquels ruisselaient des flammes pendant qu'ils » -dévoraient leur proie, poussaient d’éclatants liur- » lemenfs pour épouvanter l’enfant, qui était absorbé » dans la méditation. Les démons criaient : Tuez-le, » tuez-le, coupcz-le en pièces, mangez-le, mangez-le ; » des monstres avec des faces de lions, de chameaux » et de crocodiles, rugissaient et hurlaient avec d’hor- » ribles cris pour terrifier le prince. Mais ces étranges » spectres, ces cris épouvantables ne firent aucune » impression sur les sens de celui dont l’esprit était » complètement attaché sur Govinda (1). Le fils du » monarque de la terre , absorbé dans une seule » idée, contempla sans interruption Yichnou qui re- » posait dans son âme, et ne vit pas d’autre objet. »
Les dieux sont vaincus; mais Vichnou qu’ils implorent les rassure : Dhrouva n’aspire pas à leur puissance.
Se faisant voir au prince dans le rayonnement de sa {jloire , il écoute avec bonté les louanges, les prières que lui adresse le jeune ascète. Il lui annonce les
|>oblins callcd ont, « Kill liirn, ki 11 liim; eut liiin to pièces; eat liim. oat li i in ; » and inonstcrs, witli llte faces of lions and camcls and crocodiles, roared and yelled wich liorrilde cries, to terrifv tlie prince. Il ut ail thcsc uncoutli spectres, appallinçj cries, and tlircatening wcapons, ntade no impression npon bis senscs, whose mind tvas complctelv intent on Govinda. Tltc son of tlie monnrcli of tlie eartl», engrossed by one onlv idea, behcld uninterruptedly Vishnu seated in bis «oui, and saw no ollier objcct.
(I) Un des noms de Vichnou.
SECONDE PAKTIE.
destinées (]iii l’attendent : après avoir. gouverné la terre, Dhrouya sera l’étoile polaire, le guide du vovageur, l’espoir du nautonier. Ne serait-ce pas une saisissante image de la mission du brahmane?
Le prince quitte la foret et reprend le chemin des villes; il n’a plus cette sereine quiétude qui naguère l’isolait du inonde; il a demandé les honneurs à celui qui pouvait le délivrer de son enveloppe terrestre. Les passions d’ici-bas fermentent encore dans son cœur : il n'a pu oublier le cruel dédain de sa belle-mère, et pense avec effroi qu’im jour peut-être il verra dans son frère un rival, un ennemi
La nouvelle du retour de Dhrouva se répand avec rapidité. Quant au roi , « il n’v crut pas plus (pie si » on lui eût dit que l’enfant revenait d'entre les » morts (l). »
Mais Outtùnapàda se rappelle les prédictions de Nàrada ; l’espoir remplace le doute , et la joie la douleur.
Accompagné de ses deux épouses parées de leurs ornements d’or et soulevées dans des litières, il sort en grande pompe de sa capitale. Troublé, palpitant, il approche de la lisière de la forêt. Bientôt , du feuillage qui dérobe aux regards les solitudes sacrées, surgit le jeune ascète, et le monarque se précipite vers lui.
(V) .liliâgavata-Pourûna, lir. IV’, chap. IX.
IMt
Saisissant dans ses bras l’enfant ijui s’agenouille, il l’accable de ces caresses dont autrefois il l’a sevré, et pendant cju’il le bénit, ses larmes témoignent île son repentir et de son amour.
Dans cette suprême étreinte, Dhrouva a senti s’évanouir tout ressentiment. Les deux femmes du
roi sont là Sans doute il va se jeter dans le sein-
de sa mère? Il s’avance, se prosterne aux pieds
des deux reines, et les confond dans le même hommage.
Souroutchi, non plus hautaine, mais humble, non plus impérieuse, mais tendre, ne résiste pas à l’émotion que lui cause ce gage d'oubli. C'est sur un cœur de mère qu’elle attire le fils de sa rivale, et sa voix , étouffée par les sanglots, peut à peine murmurer ces mots : « Puisses-tu vivre longtemps (I)! »
Les deux frères s’embrassent avec effusion , et la vraie mère, éperdue de bonheur, oublie ses angoisses dans les baisers île son enfant. Le peuple qui se presse avec sympathie autour d’elle, attribue la gloire du fils à la vertu de la mère, et les femmes de la ville honorent le prince de leurs offrandes, et leurs chants d’allégresse célèbrent le retour de l’enfant égaré.
De longues années se sont écoulées. Outtânapàda s’est retiré dans nn ermitage , et a établi Dhrouva maitre de la terre. Ce n’est pas, ainsi que le fait re-
(1) Jihâyavata-Pourûna f ümlcin.
marquer M. Pavie (1) dans son commentaire sur cette légende, ce n’est pas la royauté qu’exprime ce titre auguste, c’est la puissance surhumaine du brahmane.
Outtama gouverne l’Etat. Entraîné par sa passion pour la chasse , il périt dans une de ses courses aventureuses, et pendant (lue sa mère le cherche dans les bois, la forêt s’embrase, et Souroutchi rejoint son fils.
A cette nouvelle, Dhrouva, qui se croyait mort aux sentiments d’ici-bas, se désespère et se révolte. Un Yakcha, un de ces gnomes gardiens des richesses de Kouvéra, le Plutus hindou, un Yakcha a tué son frère et causé la mort de sa belle-mère ; les génies du même ordre payeront de leur vie le crime de l’un d’eux. Dhrouva s’enivre du sang qu'il répand; une excitation fébrile s’empare de lui , et la nature domptée réagit dans une ardente explosion Ce n’est
plus le brahmane, c’est le Kcliuttriya Les vertus
qu’il a acquises seront-elles perdues dans un moment d’oubli? Manou, le grand aïeul de la race humaine, Manou apparait ii son descendant. II lui expose l'injustice, 1a cruauté de sa vengeance. Pourquoi la faute d’un seul doit-elle être un arrêt de mort pour la race du coupable? Pourquoi cette révolte contre les arrêts
(1) Etudes sur l'Inde ancienne et moderne . (flevue des Deux- Mondes J)
m I.A FF.MMF. HAXS I.'IXDE ANTIQUE,
du Destin? (Jùe l’iioniiiie (jui, enfant, eut assez, de force pour aller loin de sa mère chercher le bien suprême, inaitrise la colère qui l’agite, qu’il contemple en lui-mêine le Dieu éternel, immuable, impassible; et les vains fantômes des passions humaines s’évanouiront devant la radieuse image.
l)li rouva s’incline avec respect et rejette ses armes.
Longtemps après, arrive l’heure tant désirée de la délivrance. Un char divin enlève le brahmane, et bientôt la terre disparait à ses yeux; mais un amer regret empoisonne cet instant suprême, car Souniti n’a pas achevé son temps d’épreuve. « J’irai donc, » dit Dhrouva, dans ce séjour qu’il est si difficile » d'atteindre, en abandonnant une infortunée (1)! »
Les dieux l’ont compris, et lui montrent dans le lointain sa mère qu’un char entraîne devant eux. Transformée en constellation, elle ne sera plus séparée du fils glorieux (pie les Hindous reconnaissent duus l’étoile polaire. -
Pendant les nuits majestueuses de l’Orient, ils cherchent leur roi et sa mère dans le sombre azur que parsèment les mondes flamboyants, et les saluent avec vénération.
Cette légende, ainsi quele fait remarquer Wilson, se rattache intimement à la métamorphose de Calisto et d’Arcas, et le poète de l’Inde et le poète
(1) Bhâgavata-Pourâna , livre I, chap. xn.
SECONDE PAKTIE.
romain durent s’inspirer d’un lointain et commun souvenir.
Un descendant de Dhrouva , Anga, digne héritier de la piété , de la pureté de son aïeul , se laissa entraîner il une funeste alliance : il épousa une fille de la Mort, désignation symbolique s’appliquant probablement à la figure très-réelle d’une princesse étrangère à l’aristocratique race blanche qui s’était emparée de l’Inde.
Par elle, le vice et l’impiété s’infiltrèrent dans la postérité de Manou et dos Pradjâpatis ; par elle, le malheur devint l’hôte de la maison royale.
Coïncidence réellement étrange ! Ici encore, comme dans la ltible, les enfants de Dieu sont perdus par leur alliance avec les filles d’une race maudite!
De cette union naquit un fils, Véna, qui suça avec le lait maternel les penchants odieux des enfants de la Mort. Effrayé de ses instincts sanguinaires, son père déserta le trône, et alla chercher au loin, dans les vastes forêts, le calme et l’oubli.
L’Etat ne pouvait rester sans maître. Les brahmanes mandèrent la reine Sounithà, et, devant elle, sacrèrent son fils.
Itoi , Vêna fut ce que prince il avait promis d’être; et les actes tyranniques de sa jeunesse répondirent aux jeux cruels de son enfance.
S’appliquant à la lettre la définition donnée par
Manou, de ce pouvoir suprême des rois qui réunit les attributs de toutes les divinités, il se crut dieu, et défendit tout autre culte que le sien.
Les solitaires, dont les frais et verdovants bocages étaient trouilles par les violentes incursions des clias- .ses prinéières, par les cris de terreur et les gémissements des peuples, avaient jusqu’alors gardé le silence; mais leur religion, leiu1 autorité menacées, ils se concertèrent et dirent :
« Véna, parce qu’il est né du sein de Sounithâ, » est déjà naturellement vicieux ; c’est pour cela que » chargé de protéger le peuple, il n’a d’autre pensée » (pie de le détruire (1). »
C’était en effet lu digne occupation d’un petit-fils de la Mort.
Les solitaires sortirent de leurs retraites, vinrent au monarque, et tentèrent de le rappeler au devoir; l’ironie, l’insulte accueillirent leur démarche. C’était trop : les premiers-nés de Brahma se levèrent, et par leurs prières l’insensé fut frappé.
Sounithâ ne se sépara pas du fils qu’elle avait précipité dans l’abime : par des moyens magiques, elle préserva son cadavre de la corruption. Tant est puissante la voix de l’amour maternel, qui fuit sentir son empire aux êtres même les plus farouches !
(1) Bhâgavata-Puurâna , livre IV, ehap. xiv.
SECONDE PARTIE. 147
Les brahmanes choisirent le successeur do Venu dans une ligne collatérale, et pour exprimer ce fait, les Pourânas se servent d’une allégorie fort pittoresque : les brahmanes secouèrent les bras du feu roi, et de ces membres sortirent deux beaux enfants , un garçon et une fille.
A cette vue, les brahmanes jetèrent des cris de bonheur : « Celui-ci, » dirent-ils avec allégresse, j> celui-ci est une portion de la substance du bien- » heureux Vichnou, qui est faite pour purifier le » monde; celle-là est une création de Lakchmi , la » compagne fidèle de Pouroucha (1).
» De ces deux enfants, le mâle deviendra le pre- » mier roi; ce sera le mahàrùdja nommé Prilhou, ■> dont la gloire et la renommée seront répandues au » loin.
» Celle-ci sera sa royale épouse ; douée d’une taille » parfaite et de belles dents, faite pour rehausser les » ornements et la vertu elle-même, elle sera, » sous le nom d’Artchis, inviolablement attachée à » Prithou (2). »
On sacra le prince, et sa femme, brillamment vêtue, se tenait auprès de lui.
La nature elle-même déposa son tribut aux pieds
(1) Pouroueha est un des noms de Brahma; mais les viehnaïlcs rappliquent souvent à leur dieu préféré.
(î) Bhâguvata-Pourâna , livre IV, chap. xiv.
LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, du nouveau monarque, que devaient immortaliser toutes les vertus de l'homme et du souverain.
« Il traitera, » chantaient les bardes, « la femme d’un » autre avec le respect d’un fils pour une mère, sa pro- » pre femme comme la moitié de lui-même (1) »
Artchis s'associa de cœur à la pieuse et chaste existence du civilisateur de l’Inde. Quand il se retira du monde, elle le suivit dans sa retraite. Nous avons vu ailleurs comment elle entendait le dévouement conjugal, et. quelle fut sa fin glorieuse sur le bûcher de son époux.
Le septième Manou, Manou Vaivasvata, le fils du Soleil, l’aïeul de la race humaine actuelle, eut une fille, Ilà, célèbre par la ferveur de sa foi et la force de Son caractère.
Le Véda mentionne cette princesse; niais le nom d’Ila désignant aussi l'hymne, comment distinguer la femme de la déesse?
Nous ne nous arrêterons pas sur ce personnage allégorique, au sujet duquel rien de positif n’est encore connu, et dont l’étrange légende, racontée par les Pourànas, est restée impénétrable.
Ilà et son frère Ikchwàkou furent la souche des deux principales familles royales de l’Inde. Tandis que la dynastie solaire reconnaissait Ikchwàkou pour
(1) Bh&gavata- l'mirûna, livre IV, cHap. XVI.
SECONDE PAItTIE.
fondateur, la dynastie? hinaire faisait remonter son origine àllà, qu’épousa Bouddha,, le fils de la Lune.
La dynastie des enfants du Soleil et celle des enfants de la Lune furent toutes deux illustrées par des incarnations de Vichnou et par des héros d’une indomptable valeur. Râma, roi de la première, les Pândavas , Kriclma, princes de la seconde, noient dans l’océan île leur gloire leurs prédécesseur aussi bien que leurs successeurs.
Par eux nous entrons dans l’éblouissante période dont le Râmàyana, le Mahàbhàrata, chantent les merveilleuses grandeurs.
LA FEMtiE DANS L'INDE ANTIQUE.’