‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 63 sur 85 · SECONDE FAUTIF · texte numérisé non relu

SECONDE FAUTIF

» mon excuse; j’exécuterai la parole de mon père! » Certes! je ne serai pas le seul qui aurai jamais » ohci à la voix d’un père! »

Il lui cite, entre autres exemples, Paraeou-Kùma ( I ) qui, d’après l’ordre de son père, tua sans hésiter la mère qu’il aimait. S’adressant ensuite à Lakshmana, le prince lui reproche avec bonté sa juvénile ardeur. Ce qui le rend malheureux, ce n’est pas la perspective de l’exil, c’est le souvenir des souffrances que Kékéyi a causées à Daçaratha. n Calme-toi, vertueux Laksh- » ninna, si tu veux une chose qui m’est agréable. » La stabilité dans le devoir est la plus liante des » richesses : le devoir se tient immuable. »

Que lui importe que l’ordre d’exil soit émané de la bouche de Kékéyi? Le silence de sou père n’étaitil pas un acquiescement? Sa mère, la femme de bien , voudrait-elle le faire transgresser les saintes lois de l’honneur et du respect filial? Il excuse même Kékéyi, et s’il part immédiatement, c’est pour lui assurer- le repos. D’ailleurs Kékéyi ne lui a-t-elle pas naguère prodigué les soins d'une maternelle tendresse? A-t-elle jamais, jusqu’il ce jour fatal , établi aucune distinction entre l’enfant de ses entrailles et les fils de ses

(1) « Paraçon-IUina (le Pâma de la barltc), personnage qui passe » pour avoir détruit presque entièrement la race des Kcliatfrivas, à » une époque très-ancienne. On le regarde comme une incarnation » de Yichnou. » (Hitopndrsa , traduction de M. Lancercau, table alphabétique.)

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, rivales? C’est le Destin qui a troublé sa raison, le Destin seul est coupable.

«Comment elle, d’une nature si distinguée; elle, « mie dans une famille de rois saints, elle si vertueuse, » m’eût-elle ainsi parlé, en la présence même de mon » père, comme une femme de basse condition?

» Mais le Destin est absolu de sa nature, aveugle, » inintelligent

» Qui doue, fils de Soumitrà, est de force à lutter « contre le Destin? Il n’existe ici-bas aucun moven » pour l’eucbainer (1 )! »

Et il prie J.akshmana de respecter, même en pensée, cette jeune mère qu’entraîne nu mal, non sa volonté, mais sa destinée.

Lnkshmana s’indigne de la résignation de Itûma. Si tel est de devoir, le devoir lui devient odieux : « Le monarque agit, dans cette affaire, séduit par » l'amour et non conduit par la justice. » Et il flétrit Kékéyi. Si le Destin est coupable, le Destin est-il invincible? Ici l'humanité reprend ses droits, et l’on est heureux et surpris d’entendre du fond de l’Inde celte fière parole : « L'homme qui baisse la tête sous » le Destin est un lâche, privé de tout courage.

» Mais l’homme courageux , au cœur plein d’éner- » gie, ose résister au Destin. »’

Nous regrettons de ne pouvoir citer en entier le

(1) Âyod hyûkâ nda, tliap. XIX.

SECOND)-: PARTIE

discours du fils de Soumitrn. En ce moment, dans Ràma on admire le dieu, et dans Lakslunana l’homme. On aime à voir auprès du prince héroïquement fidèle an devoir, l’ardent adolescent dont la voix s’élève éloquemment en faveur du libre arbitre, de la dignité humaine, et qui, au lieu d’abaisser l'homme sous les coups du sort, l'enhardit à la lutte et lui fait même vaincre le Destin !

Itàina réussit à calmer Lakshmana, et le prie de veiller sur leurs mères, de les traiter toutes avec la même affection ; mais Lakshmana veut le suivre dans l’exil, et Huma cède enfin aux supplications de son frère.

Depuis quelques moments, Kàauçalyâ était demeurée silencieuse; elle avait même admiré la grandeur d’âme de son fils, et l’avait serré dans ses bras en le baignant de ses larmes ; mais en présence de l'inébranlable fermeté de Ràma , delà soumission de Lakslimann, elle sent se réveiller sa douleur assoupie* En vain elle expose au prince les soins dont elle a entouré son enfance; en vain elle lui répète cette maxime de Manou qui élève la mère au-dessus du père; en vain elle le menace de se tuer, Ràma est inflexible. A son tour, il la fait respectueusement souvenir du respect que doit la femme à un mari même déebu ; il lui conseille de ne point accabler de reproches son père déjà si malheureux, de regarder Kêkéyi comme une sœur, et d’aimer Rharata comme un fils.

Vaincue par ces tendres remontrances, elle veut an moins accompagner Ilamn dans les forêts. Il s’y oppose : la place de la femme est auprès de son époux.

«A ce discours de Iiàina, » continue le poète, « où le respect senti pour sa mère se raclait aux en- » seignements sur le devoir, Kàauçalyâ dit, les yeux » baignés de larmes :

» Va, mon fils! (pie le bonheur t’accompagne! » Exécute l’ordre même de ton père.

» Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux » te reverront un jour. Oui! je saurai me complaire » dans l’obéissance à mon époux, comme tu m’as dit, » et je ferai toute mitre chose qui soit il faire. Va donc, » suivi de la félicité (1)! »

Elle n’a pas encore prononcé ces courageuses paroles que déjà, se repentant de les avoir dites, elle supplie sou fils de l’emmener. Rùma la persuade enfin , et elle s'apprête à accomplir pour lui l'imposante cérémonie religieuse qui précède le départ.

Elle se purifie par l’attouchement de l’eau; elle dépose aux pieds des autels des fleurs, du beurre clarifié et de suaves parfums. Elle donne à Ràma une part de l’offrande consacrée, jette ses bras autour de lui, pose ses lèvres sur le front de son fils, et, lui liant la inain droite de la plante magique qui anéantit les Râkchasas, elle murmure la prière d’adieu. Elle

(I) Ayodhj âkânda, rlian. XXIV.

SECONDE l'AItTIE.

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invoque les dieux, les génies, toutes les puissances de la nature qu’elle propitie ou conjure. Elle serre à plusieurs reprises le jeune homme sur -son creur, et l’attire enfin avec transport dans une dernière et suprême étreinte.

Apres s’ être prosterné devant su mère, llàma rentre dans son palais, et passe dans l’appartement de Sitâ, qui, heureuse et palpitante, attendait avec impatience l’heure du couronnement.

Elle accourt au-devant de celui à la vue duquel elle aspirait. Le visage altéré de Son époux l’effraye. Ou’est-ce donc? quelque sinistre présage retarderait-il la solennité? Pourquoi le parasol, le chasse-mouche, l’éventail, emblèmes de la royauté, n’entourent-ils pas le roi de lu jeunesse? Pourquoi les chunts des poètes, des hardes, des panégvristes, ne le célèbrentils pas? Pourquoi le saint chrême ne coule-t-il pas sur son front? Pourquoi les principaux des citoyens et les chefs des corporations ne servent-ils pas en ce jour leur nouveau souverain? Pourquoi 1’éléphant majestueux ne suit-il pas son char? Pourquoi le coursier fougueux ne le précède-t-il pas?

Alors Itâma, s’adressant aux nobles instincts de la princesse, l’exhorte à la fermeté. Plus de royauté, mais l’exil! Plus de pompes mondaines, mais les horreurs de la forêt! Plus d’amour, mais lu séparation !

Ici se place une scène d’un effet indescriptible.

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQl'K.

Sîtn repoussant avec énergie l'idée d’être éloignée de son mari, essaye de fléchir Tlâma, cpii lui ordonne de rester dans sa nouvelle famille.

« Séparée de toi , je ne voudrais pas liahiter dans le » ciel même : je te le jure, noble enfant de ltàgliou , » par ton amour et ta vie !

« Tu es mon seigneur, mon gourou (I), ma route, » ma divinité même; j’irai donc avec toi : c’est lama « résolution dernière.

« Si tu as tant de hâte pour aller dans la forêt » épineuse, impraticable, j’y marcherai devant loi , » brisant de mes pieds, afin «le t’ouvrir un passage, » les grandes herbes et les épines

» Accord«‘-moi cette faveur : que j’aille, accompa- « gnéede toi, au milieu «le ces bois fréquentés seule- » meut des lions, «les éléphants, des tigres, des » sangliers et des ours (2)! »

Sa jeune imagination s’élance ravie vers ces solitudes d’une sauvage grandeur, où, seub’avec Ràma, vêtue «le l’habit des pénitents, elle s'enivrera avec son époux des beautés de la nature , et sera défendue par lui des dangers qui menaceraient leur heureuse existence :

« Quel amusement pour moi, noble enfant «le Ra- » ghou, «]ue de me plonger sous les eaux transpa-

(1) Précepteur spirituel.

(2) AyodhyùkândtMy cliaj». XXVI J.

SECONDE PARTIE

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