‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 64 sur 85 · ÎN.'Î · texte numérisé non relu

ÎN.'Î

« routes , où des peuples de cygnes et de cunards se » jouent dans leurs bocages de lotus!

» Je désire habiter dans la joie ces forets avec toi , » au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, » embaumées par les senteurs des fleurs diverses.

» Là, plusieurs milliers même d’années écoulées » près de toi sembleraient à mon âme n'avoir duré v qu’un seul jour. »

Enfin le sentiment du devoir doublant en elle l’énergie de la passion, elle prononce ces paroles, «pii la révèlent tout’enticrc :

« Le parudis sans toi me serait un séjour odieux, » et l’enfer même uvec toi 11e peut m’étre qu’un ciel » préféré. , •

» Mon père, ma mère et tous mes parents, digne » enfant de liagliou , 11e m’ont-ils pas laissée dans tes ■» mains en me donnant ce précepte : Tu ne dois pas » avoir une autre habitation que celle de ton époux?»

Raina résiste : « Sitâ , ton origine est de la plus » haute noblesse, le devoir est une science que tu » possèdes à fond : tu ceins la renommée comme un » diadème : partant, il te sied d’écouter et de suivre » ma parole.

» Je laisse mon âme ici eu toi, et j’irai de corps » seulement au milieu des bois, obéissant, malgré » moi, à l’ordre émané de mon père (I). »

(I) Ay odhyâkAnda , chap. XXVI II.

Après ces mots d’une tendresse si délicate et d’un sentiment si profond, il lui peint dans toute sa désolation le séjour d’un bois inculte : le rugissement du lion et du tigre, le cri de l’éléphant, le sifflement du serpent, la difficulté de la marche; par-dessus tout, l’absence de tout être humain. Elle, délicate, comment supporterait-elle une couche de feuilles, une nourriture de fruits amers, quelquefois même la privation de tout aliment? Elle, élégante, comment consentirait-elle à voir son corps souillé par la poussière et la fange du chemin , son visage hàlé par l’ardeur du soleil , ses cheveux tordus négligemment en gerbe? L’anachorcte seul peut, dans sa ferveur et dans sa foi , trouver quelque contentement à cette immolation constante du moi.

« Demeure ici, tu n’auras point cessé pour cela » d’habiter dans mon cœur; et, si tu restes ici, tu n’en » seras pas, ma bien-aimée, plus éloignée de ma « pensée! *

Sità en larmes répond de son courage. Que lui importent les périls? Les dangers contre lesquels son ltàma la défendra ne lui seront qu’une volupté de plus! Que lui importe l’austérité d’un ermituge? Enfant déjà, alors que les brahmanes lui prédisaient l’avenir, ils lui annoncèrent qu’elle irait un jour habiter les forêts; et depuis, elle a souvent rêvé, dans les délices des cours, aux charmes sévères de la vie contemplative. Le dévouement à un époux n’est-il

SECONDE l’A l(TI K.

pas d’ailleurs le chemin du salut? I.a femme qui se sera sacrifiée à son mari ici-has, jouira là-haut avec lui de l'éternelle félicité. Pourquoi Itâma priverait-il sa compagne du honheur sur la terre, de la gloire dans le ciel? Elle mourra s’il la délaisse.

En parlant ainsi, elle sanglotait violemment. Itàma la regarde , puis détourne d’elle sou visage et se tait.

Sità se révolte contre cette calme opposition. Elle traite de lâcheté la conduite de l’époux qui laisse à la merci d’un rival la jeune femme qui, vierge, lui donna sa foi. Serait-elle coupable de quelque faute involontaire? Qu’il la lui pardonne! mais qu’il ne l'abandonne pas, qu’il 11e soit pas la cause de sa mort violente!

L’indignation, la douleur l’exaltent; ce dernier sentiment l'emporte : brisée après cet effort, elle se glisse uux genoux du héros, et d’une voix étranglée par de déchirants sanglots, elle crie, haletante, éperdue : « Sauve-moi ! Emmène-moi ! »

Jusqu'alors le prince s’est contenu. Il a accueilli le malheur avec le divin sourire de la résignation ; il a soutenu la vue du désespoir d’une mère; mais devant cette femme aimée, courbée gémissante à ses pieds, implorant comme une grâce le droit de se sacrifier, l’immense douleur qu’il a comprimée fait explosion :

« Frappé au cœur par ces mots lamentables.

» Hàma, dans la fièvre du chagrin, versa «les larmes » brûlantes, quoique son âme fut cuirassée de con- » stance (1). »

Se penchant vers Silâ, il la relève avec amour. « Le ciel même sans toi n’aurait aucun charme pour » moi, femme aux traits suaves! et mon cnnir est » inaccessible ti toute crainte , en face même de » Swayambhou , l’Étre existant pur lui-même ! »

Il avoue à Situ que jamais il n’a eu la pensée de vivre loin d’elle. Il connaissait un dévouement dont il n’a voulu qu’éprouver la force, et dont sa tendresse délicate eut craint d’abuser, s’il n’eùt rappelé à la jeune femme ce qu’elle risquait pour lui.

« Viens donc, suis-moi, comme il te plaît , ma » chérie ! Je veux faire toujours ce qui est agréable il » ton cœur, û femme digne de tous les respects!

» Donne en présents nos vêtements et nos parures « aux brahmanes vertueux et à tous ceux qui ont » trouvé un refuge dans notre assistance. Ensuite, » quand tu auias dit adieu aux personnes il qui sont » dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille » du roi Djanaka ! «

Lakshmana a assisté à cette scène. Râma se tourne vers lui. Puisque Situ abandonne, elle aussi, le palais d' Ayodhya, qui consolera Kâauçalyâ et Soutni-

(1) A yod hyâ lânda, riiap. XXX.

•SKCONIlK PAIlTIi:.

trà? Que Lukshinuua reste pour les protéger et les défendre.

Mais le jeune homme embrasse les genoux de sou frère et de sa belle-sœur; il implore avec larmes la faveur de les accompagner. Kharata n’a-t-il pas un cœur d’élite? Ne veillera-t-il pas sur les délaissées? Ah! que Ràma permette au fils de Souinitrà de le servir. Pendant que la charmante Vidéhaine goûtera le repos auprès de son époux , Lakshmana protégera leur sommeil. Et Itarua consent.

Après que les trois jeunes gens se sont dépouillés de leurs trésors en faveur de leurs serviteurs et des pauvres, liàma , portant, outre ses armes, la bêche et le panier, va, suivi de son frère et de sa femme, prendre congé de son père.

La foule se presse sur leur passage , non plus joyeuse, mais triste; non plus triomphante, mais abattue. Les femmes paraissent encore à leurs fenêtres, et saluent les exilés de léurs douloureux et sympathiques regards. Ce n’est plus sur un char que s’avance Raina , c’est q pied , et les habitants n’oublient pas Sità dans l’expression de la souffrance que leur cause ce navrant spectacle.

« Elle, Sità, dont naguère les dieux mêmes, qui » voyagent dans l’air, ne pouvaient obtenir la vue, » elle est exposée maintenant à tous les regards du » vulgaire dans la nie du roi!

» Le vent, le chaud, le froid, vont effacer toute la

» fraîcheur de Sitâ, die de qui le visage aux char- » mantes couleurs est paré d’un fard naturel (I). » Abandonneront-ils leur prince adoré? Non, ils veulent déserter Ayodliyà avec lui , transporter leurs richesses , leurs troupeaux, leurs outils, dans la forêt où ira Ràma, et v fonder une ville nouvelle :

« Que nos maisons aux étages effondrés, aux toits » pourris, aux trésors détruits, avec des chambres » abandonnées aux souillures, veuves de richesses et » vides de provisions, délaissées par nous, désertées » par tous les dieux , habitées seulement par les Pi- » çatchas (2), les ombres des morts et les Itâkchasas, « qui trouvent leurs festins accoutumés dans le rebut » des nourritures; que nos maisons ainsi faites de- » viennent le digne héritage de Kékéyi !

« Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou « soit désormais notre cité !

« Que cette ville abandonnée par nous soit ré- » duite ii l’état d’une forêt ! Oui, notre ville sera » maintenant où doit habiter ce héros magnanime!

» Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux, » éléphants et gazelles ! Abandonnez ce que vous » habitez, et venez habiter ce que nous abandon- » lions ! »

Pendant que Ràma se dirige vers le palais, Daçaratha, accablant Kékéyi de reproches, se prend ii sou-

(1) A yodhyâkAnda f cliap. XXXIII.

(2) Les vampires de l'Inde.

SECONDE PARTIE

haiter, sans oser l’espérer, une désobéissance de son fils. Dans le moment où il exprime ses remords , on lui annonce Rama, et le Faible vieillard s’afFaisso de nouveau. Soumantra lui dit que le prince est accompagné de Sitâ et de Lakslimana. Le roi mande son gynécée (1) : trois cent cinquante femmes font irruption dans la salle.

Ràmu parait. Daçaratba se lève, s’élance du trône, et les mains étendues se précipite vers l’exilé : b Viens, Ràma! viens, mon fils (2) ! » s’écrie-t-il, et Ràma reçoit dans ses bras tremblants son père évanoui.

Ranimé par les princes et par la douce Sita, le vieillard offre son royaume il Ràma : celui-ci refuse. Qu’il lui permette au moins de l’accompagner. Ràma refuse. Qu’il consente à passer une nuit de plus au palais pour consoler Kàauçalyâ et jouir une dernière fois des voluptés du trône : Ràma refuse encore.

Enfin Daçaratba ordonne au cocher Soumantra de faire suivre son fils par ses armées, par ses trésors.

b Que Bharata soit donc le roi dans cette ville dé- « pouillée de ses richesses, mais que le fortuné Ràma

(1) Ainsi que le fait remarquer M. Monter Willams, tous les malheurs de Daçarnlha sont causés par la polygamie ; taudis que Ràma, qui n'a qu'une femme, est heureux avec elle et lui est à jamais fidèle. (Conf., Indian epic poetry.)

(2) Âyodhyâkânday chap. XXXV.

» voie tous scs désirs comblés au fond même îles » bois (1) ! »

Kêkévî devient livide; ses yeux ardents et rougis expriment la fureur et la haine, et d’une voix rauque, entrecoupée, elle frappe le monarque d’une grossière insulte :

« Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu » m’as donné avec une foi perfide , comme une li- » queur dont tu aurais bu l’essence , tu seras un roi » menteur! »

Daçaratha relève l’attaque; une nouvelle dispute s’engage, et Raina intervient encore.

Que ferait du pompeux attirail de la rovauté celui qui se veut livrer à la pénitence? Raina ne désire plus autre chose que le valkala !

Et l’impudente Kêkéyî a l’audace de présenter elle-même le vêtement d’écorce à l’héroïque jeune homme. Il rejette les élégantes étoffes qui se drapent autour de lui, et revêt avec calme, ainsi que Lakshmana, l’habit des pénitents; mais quand, au milieu de la stupeur générale, la marâtre tend à Situ le rude vêtement qui doit remplacer sa robe soyeuse, la jeune femme recule, et, rougissante, effrayée, elle cherche un asile auprès de son protecteur et lui demande en pleurant :

« Comment faut-il m'y prendre , noble époux ,

(I) Ayndhyàkûntia% cliaj*. XXXVI.

SECONDE PARTIE

» dis! pour attacher autour de moi ces vêtements » d’écorce (1)? »

. Et avec une adorable maladresse, elle en jette une partie sur sa parure même, et, fort embarrassée, regarde l’autre , ne sachant trop où la placer.

Alors une explosion d’indignation éclate contre Kékéyi : « 0 honte! » s'écrient les femmes du gynécée , « oh ! lu honte ! »

Pendant que le roi se révolte de ce dernier outrage infligé à l’épouse qui s’est volontairement sacrifiée, Rùma prend la parole. Il part , mais il laisse derrière lui une malheureuse qui se meurt du chagrin de le quitter. Qui la défendra , qui la consolera , si ce n’est son protecteur légal? Les larmes de l’époux de Kàauçalvû répondent pour lui.

Daçaratha fait couvrir sa bru de pierreries et d’étoffes splendides : b La princesse au gracieux visage il- » luinina tout ce palais comme la clarté pure du » soleil fait resplendir un ciel sans nuages (2). »

Kàauçulyà embrasse avec tendresse la brillante jeune femme; elle reconnaît la pureté de son sang à la grandeur de sa résolution, et lui recommande la persévérance dans le devoir.

Sità lui remontre respectueusement que depuis longtemps elle suit inébranlablement la voie d’une

(1) Ayodhykâ iui a , rli;t|>. XXXVI!.

(2) Idem y rlinj». XXXVIII.

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, épouse fidèle, et l’on sent clans sa réponse l'aristocratique dédain de la fille des Aryas :

« Comment, femme de race, moi ! comment pnis- •' je mépriser, noble dame, comme les autres femmes » sans naissance, mon époux, qui est pour moi un » dieu et le dispensateur de tous les plaisirs? — Cer- » tes ! je suis prête ii sacrifier ma vie même pour » l’amour de mon époux : c’est le vœu dont je me » suis liée, du jour où ma main lui fut donnée de- » vant l'autel ! »

Elle la remercie d’avoir sanctionné les grands principes qu’elle est heureuse de suivre.

« Princesse de Mithiln, ma fille, » dit avec fierté la ravale épouse, » rien ne m’étonne dans ce langage de » toi, qui jadis, entr’ouvrant le sein de la terre, nn- » quis d’un sillon, comme une semence heureuse.

» Tu es l’ornement, l'égale en vertus et la gloire » du magnanime roi de Mithiln, ce grand Djanaka, « l’I n dra même des hommes!

» Je suis heureuse et glorieuse de mon alliance » avec toi , femme illustre et si bien instruite dans les » vertus, le devoir et la reconnaissance. »

Elle lui avoue ne plus rien craindre pour llàmn, puisque la vertueuse Sità l’accompagne; elle lui recommande Lnkshmann, le frère chéri qui lui est tout dé voué. S’adressant à Itâina, elle lui rappelle aussi ses devoirs envers Sità et Lakshmana, et le héros s’en étonne :

SECONDE l’AllTIE.

u Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à » l’égard de Sitâ ?

» Lakshmana est mon bras droit , et la princesse » de Milhiln, mon ombre. En effet, il m'est aussi im- » possible de quitter Sitâ, qu’au sage d’abandonner » sa gloire ! »

Indra même tremblerait devant ses flèches. Qu’ont donc à craindre ceux qu’il protège?

Après avoir demandé pardon à toutes les femmes du gynécée des fautes qu’il a pu commettre à leur égard, il fait à son père et à sa mère ce salut nommé pradaksliina , et qui consiste à tourner autour de la personne que l’on veut honorer.

Lakshmana suit l'exemple de Rama ; puis, s’approchant de Soumitrâ, il entoure de ses bras les pieds de sa mère, (pii le loue de sacrifier à un frère aîné les douceurs mêmes du foyer domestique. Aux yeux de la loi, le frère aîné est un père; sa femme, une mère; et Soumitrâ prie Rama de protéger le jeune frère qui le défendra et, lui obéira filialement.

Mais un char brillant attend les exilés; le moment du départ est arrivé.

Quand les habitants d’Ayodhyû voient Râma et ses compagnons se diriger vers les portes de la ville, ils courent h lui « comme, » dit le poète, « on court à » l’eau dans les dévorantes chaleurs de l’été (1). »

(1) Aj'odfiyâkânda, chap. XXXIX.

LA FEMME DANS L'IXDE AXTIQÜE.

Ils supplient le cocher de retenir les chevaux, afin (ju’ils puissent une dernière fois contempler ceux que les plus âgés d’entre eux n'espèrent plus revoir.

« La mère de Ilàmu, » disent-ils, « a donc un » cœur de fer? il est donc joint solidement, puisqu'il » ne s’est pas brisé quand elle a vu partir son fils » bien-aimé pour l’habitation des forêts !

» Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidç- » haine à la taille menue, qui s’attache aux pas de « son époux comme l’ombre suit le corps. »

Soudain un grand bruit se fait entendre Qu’est-

ce donc? Celui qui ne se montrait au peuple que

sur son char royal, les femmes cpie l’ombre du gynécée dérobait aux regards du vulgaire, Daçaratba et ses épouses se sont précipités hors du château, et à pied suivent le char qui emporte ce qu’ils aiment le mieux. Le vieux roi appelle son fils, sa bru; Kâauça- Ivà, haletante, leur tend les bras « Arrête! ar-

rête ! » crie Daçaratba au cocher. — « Marche! » dit Ttâmu, qui sent son courage défaillir.

« Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui diras : » Je n’avais pas entendu. Cocher, prolonger la dou- « leur, c’est la rendre plus cruelle. »

Le char était loin , les femmes des citadins cessèrent de le poursuivre, et leurs yeux noyés de larmes le suivirent seuls. — Une voix austère se fit entendre :

SECONDK l’AltTIE.

« Que l’on ne suive pus loin celui que l’on reverra ! » disaient les brahmanes au monarque. Daçaratba s’arrête; mais les habitantes du gynécée continuent à jjêmir, à s’inquiéter sur le sort de celui qui les aimait et leur rendait moins amer le joug de Kékéyi.

Quand Daçaratba s’affaisse de nouveau , Kàauçnlyù et Kékéyi accourent à lui ; il repousse la seconde et s'appuie sur la première.

Rentré dans ce palais où tout lui rappelle les absents, il dit à ses serviteurs :

« Que l’on me conduise au plus tôt dans l’apparte- » ment de Kâauçalyû, mère de mon fils Râma (1) ! »

' L’exil du fds devenait le triomphe de la pauvre mère.

Les habitants d’Ayodhyà les plus attachés à Rama l’ont suivi. De vieux brahmanes, laissant leurs femmes sous la sauvegarde de l’honneur, se sont joints à eux, portant les livres sacrés, les ustensiles du sacrifice.

On est arrive aux bords de la Tainasà. Les mourantes clartés du jour éclairent faiblement la forêt. C’est la première nuit de l’exil. Râma pense à son père, à « sa sainte mère » , et ne souffre que de leur douleur. Il se sent heureux d’avoir auprès de lui et de sa femme le courageux Luksbmana : « En sui- » vaut mes pas, ô le plus vaillant des hommes, tu as » fait vraiment un acte signalé de noblesse : ta com-

(I) AyndhyâkânJa , cliap. XI. I.

» pagnie était, pour la défense de ma chère Vidéhaine, » une chose tout il désirer (1). »

Lakshmana aide Soiimniitra à préparer la couche de feuillage des deux époux. Les contemplant longuement, il jouit de leur paisible sommeil qu’il protège, et s’entretient des vertus de son frère avec le fidèle serviteur.

Ceux qui ont accompagné les princes d’Ayodhvà dorment étendus sur l'herbe. Au milieu de la nuit, Ràmu se lève; il veut quitter ses concitovens pendant leur sommeil. Les trois exilés montent sur le char, et Raina ordonne à Soumantra d’établir à son retour de fausses traces pour dérouter les habitants d'Ayodbvîi et les empêcher de le rejoindre dans le bois des mortifications.

A leur réveil, en effet, les citadins sont seuls; ils regagnent tristement leurs demeures, et leurs femmes, les accueillant avec d’amers reproches, les incitent il retourner sur leurs pas.

En continuant leur voyage, les nouveaux anachorètes admirent les sites ravissants qui les entourent, et recueillent sur leur passage les témoignages d’amour des peuples qui flétrissent Kékéyi.

La nuit suivante, un ami de plus veille auprès de Ràma. Gouha, le roi des Nichàdas, son ancien ami, est venu le saluer au passage , et cause avec Lakshmana pendant que dorment Ràma et Sitâ.

(I) Aytxlhyû kânda, cli.ip. XLIV.

SETONDE PAI1TIE.

Lakshmana se demalide avec mélancolie si jamais le jeune couple et lui reverront. les êtres chéris qu’ils ont quittés; si Kàauçalyà, Soumitrù et le roi ont pu supporter ces dernières heures de mortel chagrin.

Et Goulia pleurait.

Le chant du coïl (1) annonce le retour du jour. Itàma congédie Soumantra; désormais il n’a, plus besoin du char.

Il prie le fidèle cocher de dire à son père son amour, son respect; d’exprimer ses vœux de bonheur à toutes les royales épouses , et « deux fois et plus encore » à Kékéyî , en son nom , en celui de Lakslimana, en celui de Situ! Que Bharata traite ses mères avec une égale tendresse , et que Kàauçalyà et Soumitrà regardent comme un fils l’enfant de Kékéyî.

Cette magnanimité exaspère Lakshmana. Lui aussi a un message à envoyer ji son père. Daçaratha, l’esclave d’une femme, lui sacrifie un fils, et quel fils! La colère fait méconnaître au jeune homme les lois du respect filial. Itàinu s’élance au-devant de lui, et, avec tristesse, défend à Soumantra de répéter au vieux roi un discours qui le tuerait.

(1) Coïl ou Kokila, coucou noir (cuculus indiens). Les Hindous s’enivrent du chant de cet oiseau, dont le* printanières amours avec la fleur du manguier sont aussi souvent célébrées dans la poésie sanscrite que celles du rossignol et de la rose dans d’autres littératures. Le kokila dépose ses œufs dans le nid du corbeau pour les y faire éclore.

198 LA FEMME DANS L’INDE ANTIQl'E.

Redoutant de retourner dans Ayodhya sans l’illustre banni et d’apporter à Kàauçalyà la confirmation du malheur qui l'a frappée, Soninantra voudrait ne pas quitter son jeune maître; mais Rama lui ordonne de partir : Kékéyi sera rassurée en revoyant le char vide.

Les exilés s’apprêtent a traverser le Gange; un bateau les attend, et Ràma dit à son frère :

« Lève dans tes bras doucement et pose dans la « barque ma chère pénitente Sîtâ (1). »

Et le poète ajoute avec un doux enjouement :

« Lui sur-le-champ d’obéir à l’ordre que lui doif- » nait son frère, et d’exécuter cette tâche, qui ne lui » était nullement désagréable. »

Du rivage, Gouha, ses ministres et Soninantra regardaient la barque s’éloigner, d’une vue obscurcie par les pleurs.

Les flots mugissaient. La frêle embarcation, tour à tour soulevée et abaissée par les ondes tumultueuses du fleuve sacré, se trouve bientôt à égale distance des deux rives.

Sîtâ joint les mains et prie : » Puisse, défendu » par toi, divine Gangâ, ce fils du sage et puissant » roi Daçaratha accomplir cet ordre, qu’il a reçu de * son noble père !

» Puisse-t-il, quand il aura passé les quatorze

(i) AyodhyAkânda , cliap. LU.

SECONDE PARTIE

» années dans la forêt solitaire, puisse-t-il retourner » dans la grande ville avec moi , accompagné de son » frère !

» Revenue alors sous une heureuse étoile, com- » blée de joie et dans l’accomplissement de tous mes » désirs, je t’offrirai mes sacrifices, déesse aux pieds » limpides , û céleste Gangà ! toi qui , nommée encore b Tripathagà, viens du monde de Brahma et nous b montres en toi dans ce monde-ci l’épouse du roi b des eaux !

» C’est toi que j’adore ici, belle déesse; c’est à toi » que j'adresse maintenant ces louanges.

» Une fois mon noble époux remonté sur le trône, b et moi revenue heureusement avec lui dans son b palais, je donnerai aux brahmanes des vêtements, b des joyaux et cent milliers de vaches, par le désir * « même de faire une chose qui te soit agréable. »

La barque atteint le bord opposé, et les princes adorent le fleuve qui a respecté leur vie.

Ils sont entrés dans la forêt de l’exil. De l’autre rive, leurs fidèles amis les voient s’enfoncer dans les allées ombreuses, et les yeux de Ràmu se mouillent de larmes et saluent d’un dernier regard Gouha et Soumantra.

» Marche en avant, fils de Soumitrà, et que Sitâ » vienne après; j’irai, moi, par derrière, afin de b protéger Sità et toi !

» C’est aujourd’hui que ma chère Vidéhaine con-

50!) LA FK.MME DANS L'INDF. ANTIQUE.

» naîtra les maux d’une halrilnlion au milieu des » bois : il faudra qu’elle supporte les sauvages con- » certs des sangliers, des tigres et des lions ! »

Mais la forêt ne se montre alors que sous le plus riant aspect. Au lieu du rugissement des bêles fauves, elle répète le gazouillement des oiseaux au brillant plumage; l'été n’a pas encore assombri le feuillage touffu ; mais le printemps a paré les arbres d’une tendre verdure et de ces fleurs qui les premières s’entr’ouvrent aux doux rayons d’un soleil fécondant.

Le nyagrodlia, le fijpiier de l’Inde, offre aux exilés un asile sous ses majestueuses arcades. Ils se reposent, . et, à une faible distance, Rama fait remarquer à ses amis un lac dont les eaux sont voilées par les bleus nénuphars au milieu desquels se jouent des cygnes, des canards et des oies rougeâtres. Au loin se dresse* le mont Tchitrakoùta, qui sera le théâtre de l’une des périodes les plus dramatiques de leur vie. Une rivière en descend; ils s’y abreuvent, tandis que •sur des charbons ardents grille un daim porcin tué par les deux frères.

Après le repas vient l’beure du sommeil.

Pour la première fois depuis leur exil, aucun ami ne veille auprès d'eux. Ràma sent vivement cet abandon; mais s’efforçant de dominer son émotion, il tâche de prémunir Lakshmana contre les mêmes impressions, et ajoute : « A compter de ce jour, nous

SECOKDK partie.

» devons, toi et moi, Lukshinana, veiller continuel- » lement et sans négligence au salut de Sitâ (1). « Ils s’étendent tous trois sur des lits de gazon, et connue un arc trop tendu qui se brise, la fermeté de Raina l’abandonne peu à peu et lu nature humaine réagit sur la substance divine.

Il craint que Kckéyi 11e couronne son œuvre impie par la mort de Daçaratlia; il s’étonne de la faiblesse du roi immolant un fils honnête à une favorite capricieuse; il envie le sort de Bharata; il plaint Kâauçalyà et Soumitrà; il tremble pour elles, et supplie Lnkshmana de courir à leur secours; il est presque tenté de rétracter ses nobles résolutions; enfin il perd tout empire sur lui-même, et des sanglots déchirent sa mâle poitrine.

Lakshmanu le gronde doucement d’un accès de désespoir qui effraye ceux qui ne vivent que pour lui, et Rama, se maitrisant, presse sur son cœur le frère qui l’a rappelé au devoir.

« J’ai secoué, grâce à toi, » lui dit-il, «j’ai secoué » enfin le joug de la douleur! »

Quand, le lendemain, ils reprennent leur route, ils voient s’élever au confluent du Gange et de la Yamounâ une fumée annonçant la proximité d’un ermitage. Ils s’avancent dans cette direction.

Devant le feu du sacrifice est assis l’anachorète

(I) Ayodhyâkanda , rltnji. LUI.

202 LA FEMME DANS L’INDE ANTIQl'E.

Bharadvvùdja , entouré de brahmanes; les oiseaux mêmes sont venus à la cérémonie, et les gazelles, regardant de leurs yeux étonnés les mouvements des ascètes, sont accroupies auprès d’eux. Bharadwndja reçoit avec bonté les exilés ; il leur propose de demeurer dans son ermitage; mais Itàma trouvant cette solitude trop voisine d’Avodliyâ, il lui indique le mont Tchitrakoûta, lui en dépeint les beautés et le bonheur dont jouira le héros en y promenant sa pure et gracieuse compagne, à laquelle l’anachorète témoigne le plus touchant intérêt.

La Yamounû sépare de la montagne les nobles voyageurs. Les deux frères construisent un radeau sur lequel Raina dépose Situ, a tremblante comme une liane, » et ici encore, la traversée accomplie, les princes saluent la rivière , et Situ la prie pour ceux qu’ils laissent derrière eux.

Ils élèvent un ermitage. Des branches d’arbres en forment les murs, que des lianes relient et tapissent; un toit de feuillage le recouvre, et Situ enduit d’argile les deux cuses de la chaumière.

Pendant que les trois jeunes gens s’inondaient d’une ineffable joie à l’idée de passer ensemble quelques années dans un site enchanteur, Soumantra rentrait dans Ayodhya.

Il revenait, triste, découragé, recueillant les exclamations de douleur et de blâme des citadins, dont les épouses s’écriaient ;

« Comment, ee malheureux! il est revenu, après » avoir quitté Rama (I)! »

Il entre dans le palais aux sept enceintes, et là, les discours des femmes du gynécée augmentent son affliction.

Errant sur les plates-formes, elles disaient :

u Sorti avec Râma et revenu sans Rànm, comment » ce cocher va-t-il répondre aux cjuestions de Kûau- » çalyà? La mort, à mon avis, lui serait aussi douce >• qu’il est pénible à Kàauçahà de vivre, maintenanl » qu'on a banni ce fds hien-aimé en qui respire toute » sa vie! »

Introduit en présence du monarque, Soumantra lui dit le message de Raina; Daçaratha s’affaisse, les femmes du gynécée accourent, à l’exception de Kékéyi ; et tout en aidant à relever, son royal époux, Kàauçalyà éclate en plaintes amères. Pourquoi n’a-t-il pas le courage d’interroger le messager, alors qu’il a eu celui de renvoyer son fils? Kékévi cependant n’est pas

là Et la pauvre mère se jette en sanglotant sur

le sol.

Les échos de la ville retentissaient des gémissements du palais, et hommes et femmes pleuraient dans Ayodhya.

En vain Soumantra rassure Kàauçalyà sur le sort

(1) Ayodhyâkûnduy chap. LVII.

îles exiles, elle repousse toute consolation. Au souvenir de ces enfants île rois privés îles commodités île la vie, exposés aux dangers d’une sauvage solitude, elle s’indigne et se désespère. Dans un langage trop sévère sans doute pour le débile vieillard , mais d’une majesté, d’une éloquence incomparables, elle reproche au monarque d’avoir manqué à la parole qu’il avait donnée à liàma en disant : ■> Je veux te sacrer » demain (1) ! »

« Voici un çloka, roi puissant, tiré d'un Pourana, » distique fameux sur la terre, et que jadis chanta » l’Être existant par lui-méme, quand il pesa la » vérité.

■J J'ai mis sur les plateaux de ma balance, d’un » côté la vérité, de l’autre mille açvvamédhas (2), » et je les ai pesés; mais je vois que la vérité seule » est d’un poids qui l’emporte sur les mille sacri- » fi ces!

» De là vient que les hommes vertueux défendent » la vérité au prix même de leur vie : en effet, il » n’existe pas dans les trois mondes un devoir supé- » rieur à celui de la vérité

n C’est par la vérité que le soleil échauffe; c’est » par la vérité que la lune circule dans ses phases;

(1) Ayodhyûkûndti , clinj). LXI.

(2) L'açwa médita est le sacrifice du cheval.

•> c’est de lu vérité qu’émergea l’immortelle ambroi- » sie ; les assises mêmes du monde sont dans la vérité.!

» La vertu, que l’on figure sous l’emblème d’un » taureau debout sur les quatre pieds, la sainte vertu » consiste dans la vérité

» La vérité est dans les paroles et la sincérité dans » les promesses des rois : aussi leur devoir est-il de » marcher, roi des hommes, dans les routes qu’ont » suivies avant eux leurs nobles aïeux.

» Il est deux chemins indiqués par les sages, û le » plus excellent • des êtres qui ont reçu la voix en » partage : c’est la mansuétude et la vérité , base elle- » même de la vertu.

» Cette vérité , défendue par les hommes de bien , » tu l’as tuée de ta propre main , et tu as immolé ta » renommée, quand tu as cru accomplir un devoir.

» Le parfum des fleurs ne peut jamais aller contre » le souffle du vent; mais la vertu des hommes exhale » un parfum qui se répand çà et lit de tous les cotés . « Les plus riches senteurs de i’aloès et du santal ne » durent pas si longtemps, seigneur, que les parfums » composés avec la gloire des hommes. »

Chose digne de remarque! les plus sublimes accents que la défense de la vérité ait inspirés aux antiques poètes de l’Inde, se trouvent sur les lèvres de deux femmes : Kâauçalyâ et Sacountalû !

Mais bientôt, à ces paroles graves, solennelles, qui semblent la voix de la conscience elle-même,

succèdent des expressions amcres, insultantes : le souvenir des vertus du roi sera à jamais effacé «le la mémoire des hommes par le crime dont il s'est souillé. Au resté, pourquoi se plaindre? ne faut-il pas au contraire louer la modération de Kêkévi, «pii eût pu tout aussi bien demander au roi la mort de Rama? Certes, elle l’eût obtenue!

Les conseils «pie lui a donnés son fils avant de partir reviennent à l’esprit «le Kâauçalyà : elle se reproche sa cruauté ; puis elle recommence ses lamentations, ses âpres réprimandes.

Enfin le vieillard implore d’elle un peu de pitié, et la reine, pénétrée de douleur d’avoir insidté l’homme qui pour elle doit être un dieu incarné, le supplie à son tour de lui pardonner. Au nom de ce qu’elle a souffert, elle croit l’avoir mérité. — Le roi calmé s’endort.

Il est dans ce poëme un caractère de femme vraiment lacédémonien ; il est cependant placé dans l'ombre : c’est celui de Soumitrâ. Naguère, sans un. moment de faiblesse, elle approuvait son fils Lukshmaua de suivre Raina dans la forêt. — Ici encore, elle exhorte Kâauçalyà à rejeter toute crainte, à avoir foi dans l’avenir, a croire au triomphe du bien. Pourquoi plaindre l’homme qui a immolé «les jouissances matérielles à la satisfaction du devoir accompli? Le ciel est juste, et saura dédommager par une glorieuse récompense le martyr de la vertu. Pour-

SECONDE PARTIE

quoi plaindre Lakshinnna, «jui suit un frère tendrement aimé? Poui'(|uni plaindre Sità, « ce: vase de gloire, » qui, volontairement, sciemmént, a sacrifié ses luxueuses liahitudes à l’amour conjugal ? D’ailleui'Sj la nature n’aura pour Rama que parfums et sourires. Les dangers eux-nicmes seront vaincus par les armes divines qu’il possède. Et quel péril pourrait le menacer, quand Sità veille auprès de lui comme la déesse de la fortune? Un jour viendra où les larmes de douleur que répand Kàauçalyû se changeront en larmes de joie, quand elle pressera sur son sein l’exilé devenu roi.

A ces sages remontrances, à ce rayonnant espoir, Kàauçalyû sent se dissiper l’amertume de son chagrin, et se laisse aller à un bienfaisant sommeil.

Le roi ne quittait plus Kàauçalyû. Le sixième jour de sa douleur, il reposait auprès de la mère de Itâma.

Au milieu de la nuit, le sommeil le fuit. Un mélancolique souvenir de sa jeunesse s’est tout à coup présenté à son esprit (1).

« Si tu es réveillée, Kàauçalyû, » dit-il à la reine, « écoute mon discours avec attention :

» Quand un homme a fait une action ou bonne » ou mauvaise, noble dame, il ne peut éviter d’en

(1) M. le hnron Guerrier d<‘ Dumas! a traduit en beaux vers rcl .Voir Fleur*. Je f In Je.

» mander le fruit, (jue lui apporte la succession du » temps ( 1 ) . »

Alors il évoque une scène d’autrefois. Il était jeune, ardent; il aimait il courir les bêtes fauves de la forêt, à les percer de ses flèches. Un jour, sur les rives de la Çarayoû, il faisait le guet. Il crut entendre un bruit semblable au barct de l'éléphant. Il tendit

son arc, le trait vola et un gémissement humain

le saisit d’eflroi. Il avait atteint Yadjnvadalta (2), jeune ascète, seul soutien de vieux parents aveugles, et, selon la navrante expression de l’adolescent, le même coup les avait frappés tous les trois.

Daçaratha se souvient de la générosité de l’enfant lui avouant que son crime est moindre, qu’il n’a pas tué un brahmane, cur la mère de Yadjnyadatta est du sang des Çoudràs ; il sç souvient de l'inquiétude des deux vieillards attendant celui qui ne doit plus revenir; de leur joie en entendant arriver le meurtrier, qu’ils prennent pour leur enfant; de son désespoir en leur annonçant l’horrible nouvelle et en guidant leur marche chancelante vers le cadavre du fils qu’il leur a ravi; de leur poignante douleur, de celle de la mère surtout, dévorant de baisers le froid visage de l’enfant ; de l’expression déchirante avec laquelle le père se demande qui maintenant appor-

(1) Ayodhy&kAnda , chap. LX V.

(2) Ce nom signifie donné par le sacrifice.

SECONDE r AIlTIE.

tera à la pauvre mère les racines et les fruits; de l’apothéose de Yadjnyadatta montant au ciel, et priant le brahmane de pardonner h Daçaratha un meurtre involontaire ; il se souvient enfin que l’anachorète, tout en ne le maudissant pas, lui a prédit qu’un jour il mourrait sans presser sur son cœur, dans une dernière étreinte, le fils dont il souhaiterait ardemment la vue.

Cette sinistre prophétie, il la sent s’accomplir

Il aspire à revoir son bien-aimé Rama ; et tout en l’appelant d’une voix mourante qui par degrés s'éteint, il s’endort....

* La nuit a couvert de son ombre cette scène lamentable ; la reine n’a pas vu le visage .de Daçaratha

pâlir, ses yeux se ternir ; mais le lendemain,

quand les bardes entrent dans la chambre du souve.rain pour entonner le chant du réveil, Daçaratha reste immobile : les royales épouses sont veuves.

Quand, au milieu de la prostration où l’a plongée ce nouveau malheur, Kâauçalyà peut enfin articuler une parole, elle exhale librement ses plaintes. Ah ! le roi est heureux! Le ciel a mis un terme à ses souffrances; mais elle, pourquoi la mort l’a-t-elle épargnée? Sa douleur était donc moins profonde? Le remords aussi la déchire de son aiguillon : n’a-t-elle pas empoisonné par d’amers reproches les dernières heures du vieillard? Elle supplie Daçaratha de lui

LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, pardonner ; mais la vue du cadavre seide lui répond.

Alors elle voue aux enfers la femme qui a attiré le malheur sur la royale maison d’Ayodhyà.

« Sois au comble de tes vœux, Kékéyi ! Savoure » à ton aise le royaume; et, quand tu as privé ton » époux de la vie, femme vouée maintenant au îné- » pris, sois heureuse si tu peux (1) ! »

Mais elle espère un vengeur dans le fils même de Kékéyi

Qui Kûauçalyù plaindra-t-elle? qui pleurera-t-elle? celui (jui est mort ou ceux qui souffrent encore? Est-ce Daçaralha ou sout-ce ses enfants? Elle voudrait se brider sur le bûcher de son époux ; mais une autre voix, celle de la nature, lui rappelle qu’elle a qpcore des liens sur lu terre. Sa pensée se reporte vers les forêts où errent de pauvres exilés : Kâauça- Iyà vivra pour eux.

Sur l’ordre de Vaçishta, les femmes du gynécée prennent dans leurs bras la reine, qui se débat, et l’entrainent hors de la chambre funèbre.

Des messagers sont envoyés à Bharata; dans les questions remplies de sollicitude qu’il leur adresse sur sa famille, il donne une préférence marquée à ses deux belles-mères sur sa propre mère, qu’il qualifie de femme irascible et égoïste.

(1) Ayodhyâkândat ch.ip. LXVIII.

SECONDE PARTIE

On lui cache la mort de son père, et au nom même du roi, on le prie de revenir dans Ayodhya.

Le châtiment de Kékéyi est proche. Au jeune prince qui , inquiet du funèbre silence où est ensevelie Ayodhya, lui en demande la raison, Kèkévi annonce en se glorifiant la mort du roi, l’exil de l’héritier légitime. Bharata est roi, et c’est à elle qu’il le doit!

Foudroyé , Bharata exhale son indignation du crime de sa mère :

« Honte soit donc à toi !

» Pourquoi , si tu veux , grâce à ton désir impa- » tient du trône, aller au fond des enfers, pourquoi * m’y entraîner moi-même après toi dans ta chute?

» Hélas! mère! ta cruauté m’a tué (1) »

II la maudit, lui prédit un châtiment éternel. Il gémit de voir le crime de sa mère retomber sur sa tête innocente, et son désespoir lui dicte de sombres i nvectives :

« Mon père, qui t’amena ici pour la ruine de cette » rovale famille, ne s'aperçut pas qu’il avait pris en » toi quelque chose de semblable à la nuit de la » mort. »

Elle a tué un mari, banni le frère tendrement aimé de Bharata; elle a frappé dans ses plus chères affections la vertueuse Kâauçalyà; mais elle ne jouira pas

(I) Ayodhyâkânda , rha|>. LXXV.

LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, du résultat do tant de forfaits : Bharata expiera la faute de sa mère. Après avoir rendu le sceptre à Rama, il embrassera pendant quatorze années la vie ascétique à laquelle celui-ci était condamné.

Puis reniant la femme qui lui a donné le jour, il s’écrie éperdu :

« Ambitieuse effrénée d’un royaume, inhumaine, » sans pitié, meurtrière de ton époux et mon enne- » mie sous les apparences d’une mère, tu ne dois plus » me nommer ton fils (1) ! »

Le ciel était juste, et la punissait de son iniquité par la voix même du fils qui en devait recueillir le fruit.

La compassion de Bharata pour Kâauçalyâ s’exprime en termes attendrissants :

« Tu ne connais donc pas la douleur que soulève » au cœur de la mère une séparation d’avec son en- » faut chéri, toi par qui Kâauçalyâ fut privée de son » fils hien-aimé! »

Mantharâ aussi, l’odieuse instigatrice des fautes de Kékéyi , sera châtiée. D’après l’ordre de Bharata, son fidèle Çatroughna (2), le frère de Lakshmana, la

renverse, la traîne sur le sol Il va la frapper

Bharata l’arrête : on ne tue pas une femme.

» Mets donc un frein h ta colère , 6 toi qui sais le

(I) AyodhyâkAnda , rliap. I.XXVI.

( 2 ' Çatrotighna avait accompagné llharata dan* son voyage à la cour «lu roi île Kékaya.

SECONDE PARTIE

» devoir! Son action coupable a déjà tué cette mal- « heureuse : songe (ju’ellc est soumise à la volonté » d’une autre, qu’elle est infirme, et surtout que c’est » une femme (1). »

Ruina ne pardonnerait pas ce crime ; n’est-ce pas au souvenir de ce frère vertueux que Bharata luimême a épargné la vie de Kékévi, dont maintenant il attribue la faute à la fatalité?

Kàauçalvû a entendu la voix et les pleurs du fils de Kékévi; elle accourt au-devant de lui au moment où il se rend chez elle. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Un triste souvenir trouble cet épanchement; Bharata est roi , mais à quel prix ! La mère de Ràma prie Bharata avec amertume de la guider vers les forêts où souffrent les exilés pendant qu’il jouit du rang suprême. Le jeune prince, douloureusement impressionné, se justifie aisément, et reçoit de sa seconde mère, avec de douces consolations , de nobles conseils sur ses devoirs de roi.

Mais après les funérailles de son père, Bharata annonce officiellement son renoncement au trône; il s’apprête à aller dans les forêts offrir la couronne à Ràma, et la ville entière le suit dans son héroïque pèlerinage.

Les royales mères accompagnent le prince ; mais à

(1) Ayotlhyâkâiu/a, cltap. LXXVII.

Kékéyi, son mépris, son aversion; à Kâauçalyâ, son respect, son amour.

Quand le roi Gouha , venu à sa rencontre , lui raconte comment il a veillé avec Lnkshmuna sur le sommeil de Hàmn et de Sitâ, Bharata s’évanouit. Les reines d’Ayodhyâ accourent, et Kâauçalyâ soulevant la tête défaillante de son fils d’adoption , le ranime de ses caresses. Elle lui témoigne une inquiétude toute maternelle. Serait-il malade? Que deviendrait la famille royale privée de son dernier soutien? Aurait-il appris sur le sort des exilés quelque pénible nouvelle?

«Je n’avais qu’un fils, bêlas! » murmiire-t-elle , » qui s’en est allé dans les bois avec son épouse ( 1) ! »

Et elle répandait une eau rufruichissante sur le pâle visage du jeune homme. Bharata ouvrit les yeux, il vit Kâauçalyâ et l’entoura de ses bras caressants.

En contemplant l’ingoudi (2) au pied duquel se sont reposés les deux époux, Bharata envie le sort de la belle Yidéhaine, à qui est réservée l’ineffable joie de souffrir pour celui qu’elle aime.

Le prince et sa suite reçoivent dans l’ermitage de

(1) Ayodhya kânda, chap. XCV.

(2) « I «n;e , fleurs polygames; dans les hermaphrodites, calice a » cinq dents ; corolle tubuleuse à cinq dents ; étamines nombreuses, » monadclphes ; légume uniloculaire, polyspcrme; graines cnvelop- « pées dans une pulpe. Dans les mâles, idem; pistil nul. Soixante * espèces. » (Mkiut, El. de bot», ouvrage cité par M. Fauche.)

SKCONDK PARTIK.

Bharadwûdja une féerique hospitalité. Quand il est temps de prendre congé, lès royales mères viennent offrir leurs hommages à l'anachorète; Kékéyi ellemême , la honte sur son front rougissant, s’approche du brahmane, dont elle embrasse les pieds, liharadwûdja prie Bharata de lui présenter nominativement chacune des trois reines. Le prince lui désigne avec un tendre et respectueux intérêt Kaauçalyù et Soumitrà, puis lui montrant Kékéyi :

« Cette autre-ci , » dit-il, « apprends que c’est la » femme qui, poussée par la soif de régner, fit ban- » nir dans ces forêts les deux vaillants fils du roi, et <> força l’Indru des hommes, Duçaratha même, à » s’enfuir de la terre au ciel : c’est la vile, c’est la » cruelle Kékéyi; c’est la honte de sa race; c’est la » meurtrière de son époux! Et cette inhumaine, cette » femme aux pensées détestables, car je reconnais » dans elle toute la racine d’où est sortie ma grande » infortune, cette Kékéyi, hélas! c’est ma mère (1) ! »

I^es lnrmes étouffaient la voix du jeune prince.

Pendant que les regards avides des habitants d' Ayodhya plongent dans l’épaisseur des fourrés pour y découvrir l’ermitage des exilés; pendant qu’une colonne de fumée, s’élevant dans les airs, trahit leur retraite, et que Bharata, se détachant de

(I) Ayodhyâhânda , ch.i]>. CI.

LA FEMME DANS I/INDE ANTIQUE, son armée, s’avance dans cette direction, les époux, errant dans des sites enchanteurs, se livrent à de doux épanchements et admirent les environs de leur nouvelle habitation.

Rama guide sa jeune compagne et lui montre les merveilles cjui les entourent. Du plateau du Tchitrakoüta, leurs regards s’élèvent vers les pics qui le dominent et qui semblent se perdre dans les nues. La forêt envahit lés pentes de lu montagne; le manguier marie ses grappes de mignonnes fleurs blanches teintées de rouge aux fleurs purpurines de l’ébénier, aux longues panicules jaunâtres du jambosa; les bambous se groupent en berceaux que fait ondoyer le souffle du vent; ailleurs le cèdre de l’f liinitlaya étage ses rameaux touffus qui ne s’étendent pas horizontalement comme dans le cèdre du Liban , mais se courbent élégamment vers la terre. Aux pieds des jeunes époux coule la Mandàkini, dont les eaux limpides sont parsemées de lotus, et sur les bords de laquelle les dhavas (1) inclinent leurs longs épis que colore un vif carmin.

Tout un monde aérien peuple ces riantes solitudes. Gomment décrire, après BufFon, ces oiseauxmouches dont l’éblouissante lumière de l’Orient fait miroiter les couleurs diaprées; ces oiseaux-mouches qui des pierreries ont le nom et l’éclat; qui des

(1) Lythrum fruticosum.

SECONDE PARTIE

fleurs dont ils aspirent le nectar ont la fraîcheur et la délicatesse ; qui jamais sur terre ne se posent , et voltigent de la brandie d’arbre ii la fleur, de la fleur au brin de gazon?

Mais laissons parler le poëte, c’est-à-dire Ràma :

«Depuis (pie j’ai vu celte délicieuse montagne, « Sità, ni la perte de cette couronne tombée de ma » tête, ni cet exil même loin de mes amis, ne tour- » mente plus mon âme.

» Vois quelle variété d’oiseaux peuplent cette mon- » tagne , parée de hautes crêtes pleines de métaux et » plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire.

» Les unes ressemblent à des lingots d'argent, » celles-ci paraissent telles que du sang, celles-là » imitent les couleurs de la garance ou de l’opale , » les autres ont la nuance de l’émeraude.

» Telle semble un tapis de jeune gazon , et telle » un diamant qui s’imbibe de lumière. Partout enfin » cette montagne, embellie déjà par la variété de ses » arbres, emprunte encore l’éclat des joyaux à ses » hautes crêtes, parées de métaux, hantées par des » troupes de singes et peuplées d’hyènes, de tigres » ou de léopards (1). »

Le poète semble avoir voulu compléter le vigoureux et chaud coloris de son tableau, en faisant errer les bêtes fauves sur un sol que calcine le soleil , et

(1) Ayodhyâkânda, chaj>. Cl II.

(jui laisse entrevoir par d’ardents reflets les minéraux qu’il contient.

De vaporeux points de vue reposent agréablement de cet éblouissant spectacle :

« Vois les Kinnaras (1),’ ces génies aux formes » divines et pleins d’une intelligence céleste, qui » s’amusent avec délices, deux par deux, sur les '» plateaux amœnes de cette montagne.

» Regarde, pendus aux branches, ces glaives et * ces vêtements précieux ! Regarde ces lieux ravis- » sants, que les épouses des Vidyûdliaras (2) ont » choisis pour la scène de leurs jeux !

» Partout on voit ici les cascades, les sources et » les ruisseaux couler sur la montagne

» Au cœur de quel homme ne verserait pas la joie » cette odeur suave, exhalée pur la bouche de ces » grottes, senteur exquise, plaisir de l’odorat, où les » parfums réunis de fleurs diverses ne composent » qu’un seul parfum?

» .S’il me faut habiter ici plus d’un automne avec » toi, femme charmante, et Lakshmana, le chagrin » n’y pourra tuer mon âme ;

(1) Musicien céleste. « Mais, chose .singulière, ce musicien a une » tète de cheval. » (Chefs-d'œuvre du théâtre indien , traduits de l'original sanscrit en anglais par Wilson, et de l'anglais en français par Langlois; Paris, 1828.)

(2) « Vidvâdhara (qui a une petite houle magique), demi-dieu » ou génie qui traverse les airs cl possède un pouvoir magique. » (M. I .ANUKREAt’, Hilopadésa.j Ce sont les sylphes de l’Inde. .

SECONDE PARTIE

» Car, en cet admirable plateau si enchanteur, si » couvert de l’infinie variété des oiseaux , si riche de » toute la diversité des fruits et des fleurs, mes » désirs, noble dame, seront pleinement satisfaits.

» Je dois à mon habitation dans ces forets de » savourer deux beaux fruits : d’abord, le payement » de la dette que le devoir exigeait de mon père; « ensuite , une satisfaction donnée aux vœux de » Bharata. »

Toujours, on le voit, lors même que Yàlmiki charge sa palette des couleurs les plus riches et les plus variées, lors même qu’il déploie le plus grand luxe d’images, il fait dominer l’idée morale : la satisfaction du devoir accompli double en Ràmu les jouissances de sa nouvelle existence.

Puis, avec un aimable empressement, une touchante sollicitude, l’époux de Sitâ ajoute :

» Et toi, chère Vidébaine, n’as-tu point aussi du » plaisir à contempler avec moi sur le Tchitrakoùta » tant de choses diverses, qui sont la nourriture de » la conversation, du corps et de l’âme?

» C’est ici même, Sitâ, que d’autres saints rois, » mes ancêtres, se vouunt à l'habitation de ces forêts, » ont mérité de boire après la mort dans la coiipe » d’immortalité

Râina entraîne la jeune femme sur les bords de la Mandâkini :

u Regarde la Mandâkini, cette rivière suave, peu- » plée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges » et de nymphéas bleus, ombragée sous des arbres » de mille espèces, soit à Heurs, soit à fruits, enfants » de ses rivages , parsemée d’admirables îles et res- » plendissantc de toutes parts comme l’étang de Kou- » véra, pépinière de nélumbos (1) célestes.

» Je sens naître la joie dans mon cœur à la vue de » ces beaux tirtbas, dont les eaux sont troublées sous » nos veux par ces troupeaux de gazelles, qui vieni» nent s’y désaltérer les uns à lu suite des autres.

« C’est aussi l’heure où ces richis, qui sont arrivés » à la perfection , qui ont pour habit la peau d’an- » tilope et le valkala, qui sont vêtus d’écorce et « coiffés en djutâ (2), viennent se plonger dans la » sainte rivière Mandâkini.

» Voici des anachorètes qui ont juré de rester les » bras toujours levés, et qui, sans faiblir dans leurs » vœux, adorent le soleil d’une voix mélodieuse. . .

« Je ne crois pas qu’on puisse trouver dans le » plaisir d’babitcr une ville rien absolument qui » surpasse le' bonheur de contempler ta vue char- » mante, le Tchitrakoûta et la Mandâkini. .

(1) ■ Neliiuilmlin. Jussieu. Genre «le nvmpliéacées, crée aux «lé- » pen# «lu iiympliæa nelutnho «le Linné. » Hokfeii, Dictionnaire de hoUmn/uc pratique .)

(î) Les rheveux relcv«'s en gerbe.

SECONDE PARTIE

» Plonge tes deux mains semblables aux pétales de » lotus, noble dame, plonge tes mains dans cette » rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses » nymphéas et bois de son eau limpide.

» Pense toujours, femme chérie, que cette mon- » tagne pleine de ses arbres , c’est Ayodhya pleine » de ses habitants, et que ce fleuve c’est la Çarnyou » même (1). »

Et de nouveau il exprime son ravissement, à l’espoir de passer de longs jours de bonheur dans cette résidence, entre sa bien-aimée Sitâ et son fidèle Lakshmana.

Puis il conduit la jeune femme dans une autre région de la montagne. Lu se trouve une grotte résonnant du gazouillement des oiseaux, abritée par un mur de feuillage ; un banc y est disposé , et les rameaux fleuris d’un arbre étendent sur lui leur protecteur ombrage : llâma y fait asseoir Sitâ et se place auprès d’elle.

u Vois-tu, » continue-t-il, « ces arbres déchirés » par la défense des éléphants, comme ils pleurent

» avec des larmes de résine! De tous côtés, les

» grillons murmurent une élégie en leurs chants » prolongés.

» Ecoute cet oiseau , à qui l’amour de ses petits

(i) ÂyôdhyAhÛHilay ch.tp. CIV.

» fait dire : « Fils, fils ! fils! fils ! » comme autre-

» fois le disait ma mère d’une voix douce et’plain- » tive (1). »

Il lui fait distinguer le cri de l’oiseau-mouche répondant à ce chant du coïl , qui pénètre le cœur de l’Hindou d’une tendre langueur. Il lui fait admirer la liane flexible qui , ployant sous une charge fleurie, s’enroule à l’arbre vigoureux, et il la compare à Sitâ, quand, fatiguée de ses courses champêtres, elle s’appuie sur son soutien.

La jeune femme enlace son mari dans ses hras ; Rama sourit ; appliquant sur une roche d’arsenic rouge son doigt mouillé, il dessine sur le front radieux de Sità cet ornement si recherché des Indiennes, le tilaka ; puis arrachant de bleus kéçaras (2) au feuillage argenté, il les froisse dans sa main, et en inonde les cheveux bouclés do sa belle compagne.

Ils quittent la grotte et continuent leur promenade. Tout à coup , Sltâ, effrayée, cache sa tête dnns le sein de son époux : un grand singe à l’aspect redoutable est devant eux. Ràmn , serrant paternellement Sitâ sur son cœur, la rassure avec bonté, et menace l’inquiétant quadrumane, qui s’enfuit.

Revenue de sa terreur, la jeune femme éclate de rire : son brillant tilaka s’est imprimé sur la poitrine

(1) Ayodhyâk&nda , chap. CV.

(2) Mc tua ferrea.

SECONDE PARTIE

«le son époux, alors que, palpitante d'effroi, elle v appuyait son front.

Mais elle aperçoit un bocage d’açokas; elle v entraîne joyeusement Ilàina, et tous deux, abattant il l’envi les grappes purpurines, en ornent mutuellement leurs fronts.

Quand ils reviennent à l’ermitage, Lakshmana accourt au-devant d’eux ; il leur montre dix gazelles noires sans tache que ses flèches ont percées. Il a préparé le repas , et Ràma adresse a Sità cet ordre : « Que l’on nous serve à manger ! »

« La noble dame, » continue le poète, « commença » par jeter de la nourriture à l’intention de tous les » êtres ; cela fait, elle apporta devant les deux frères » du miel et de la viande préparée. »

Ici se place une curieuse particularité des mœurs indiennes. Selon les préceptes de Manou , si contradictoires en ce qui concerne la femme, il n’est permis ii celle-ci de prendre son repas qu’après que son mari a quitté la table; et la princesse du Yidélia, traitée d'ailleurs pur Ràma et par Lakshmana avec tant de respect et de déférence , n’est pas exempte de cette loi.

Pendant «jue Sità jette aux corneilles les restes du repas, un de ces oiseaux, s’acharnant contre elle, la frappe de son bec , de ses ailes , de ses griffes. Ràma sourit d’abord de la colère de la jeune femme qu’effraye un si petit volatile; mais voyant redoubler

21» J,A IEM.VTE DANS L IXDE AXTIQCE.

l’importunité de l’agresseur et la terreur de la victime, il se courrouce, tend l’arc de Çiva, et la flèche poursuit l’oiseau, qui, dit le poète, erre dans les trois inondes sans pouvoir échapper au trait enchanté. La corneille demande grâce ; la flèche ne peut avoir été lancée inutilement ; mais Raina, attendri par les plaintes de l’oiseau, lui permet de choisir la partie de son corps qu’atteindra l’arme magique ; la corneille fait le sacrifice d’un œil, et le trait frappe au hut.

Soudain, un bruit semblable à celui du mugissement des vagues se fait entendre au loin : c'est la voix du peuple d’Avodhyà.

Lakshmana monte sur un arbre pour s’assurer de la cause 'de ce tumulte ; il reconnaît le drapeuu de Bharata, l’immense ébénier porté par un éléphant.

Lakshmana bride de se battre, de venger son frère , de tuer Bharata et Kêkéyi elle-même. Lui seul suffira à cette tâche, et il prie Ruina de se retirer dans une caverne avec Sitâ.

Raina défend énergiquement Bharata, dont il connaît le noble cœur. Le fils de Kêkéyi ne vient sans doute dans la forêt que pour prémunir Sitâ contre les périls de son nouveau séjour, pour la ramener en triomphe au palais d’ Ayodhya.

Bientôt Bharata et Çatroughna sont aux pieds de Rama, et les trois frères s’embrassent en pleurant.

Rùma s’informe avec sollicitude de la famille

SECONDE PARTIE. 2Î5

royale; et, avec une paternelle bonté, il désire être instruit de la manière dont Bharata aide Daçaratha à gouverner le royaume.

« As-tu soin de porter des consolations aux femmes » désolées? Sont-elles bien défendues par toi? N’as-tu » pas foi en elles et ne leur confies-tu pas ce qu’il » faut tenir caché (1) ? »

Bharata lui annonce la mort de Daçaratha ; il en accuse sa coupable mère, et dépose aux pieds de l’héritier légitime le sceptre et la couronne.

Rama, refusant ce sacrifice, contient d’abord la douleur que lui a causée la mort du roi ; mais quand Bharata lui raconte les funérailles de l’homme qui mettait sa gloire dans le fils de Ktiauçalyâ, le héros s’évanouit.

Quand il revient à la vie, Sitâ, anxieuse, est auprès de lui : il lui dit, les yeux noyés de pleurs, le nouveau malheur qui les a frappés ; il attire la jeune femme dans ses bras, et tous deux confondent leurs larmes.

Aux gémissements des quatre frères et de Sitâ, le peuple et l’armée d’A’yodhyâ accourent, et Rama, touché de l’empressement des sujets de son frère, les embrasse tous, selon l’expression du poète, « avec » l’affection d’un père et l’amour d’une mère » .

Les royales veuves approchent en ce moment de

(1) Arotlhyikâmlii, cii.lp. CIX.

LA FEMME DANS I/INDE ANTIQUE, l'ermitage. De loin Kâaiiçalvâ aperçoit l’Iiumble chaumière, et les fruits d’ingouda et le marc de sésame déposés par Raina au bord de la rivière ; pauvres et pieuses offrandes <pie dans son dénûment un prince exilé a vouées aux mânes d’un père qui fut roi ! Ce spectacle la navre.

La scène de réunion est attendrissante. Situ surtout est couverte de caresses par Kâauealvâ, qui s’attriste de l’altération de ses traits. Transplantée sur le sol calciné de la sauvage forêt, la fleur délicate des jardins d’ Ayodhya a perdu ses brillantes couleurs.

La force d’âme de Itâmn est mise il une rude épreuve. De nouveau Bharata le supplie de monter sur le tronc; il le supplie de laver la mémoire de Daçaratha, Këkéyi et lui de lu tache de son exil ; il le supplie de compatir à l'affliction de Kâaiiçalvâ et de remplir ses devoirs de Kchattriya. Raina demeure inébranlable; il s’incline même devant le Destin, qui lui a ravi son père , et essaye de consoler sa famille éplorée. Il sait que la vie n’est que néant , que l’âme seule est douée de l’immortalité, et que l’exercice de ses plus sublimes facultés se résume dans ce mot : le devoir.

«Comme ce n’est pas une autre cause que la nia- » turité qui met les fruits en péril de tomber : ainsi » le danger de la mort ne vient pas chez les hommes » d’une autre cause que la naissance.

SKCOSDE t'AHTIK.

» La mort marche avec eux, la mort s’arrête avec » eux, et la mort s’en retourne avec eux, quand ils « ont fait un chemin assez long

» Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, hé- » las ! sur toi-même, car, soit que tu reposes ou soit » que tu marches, ta vie se consume incessamment.

» Les hommes se réjouissent quand l’astre du jour « s’est levé sur l’horizon : arrive-t-il à son couchant, » ou se réjouit encore, et personne, à cette heure » comme à l’autre , ne s’aperçoit qu'il a marché lui- « même vers la tin de sa vie !

» Les êtres animés ont du plaisir à voir la fleur » nouvelle, qui vient succéder à la fleur dans le re- » nouvellement des saisons, et ne sentent pas que a leur vie coule en même temps vers sa fin, en pas- » saut avec elles par ces mêmes successions!

» Tel qu’un morceau de hois flottant se rencontre » avec un morceau de bois promené dans l’Océan , » les deux épaves se joignent, elles demeurent quelque a peu réunies, et se séparent bientôt pour ne plus se » rejoindre : ainsi, les épouses, les enfants, les amis, a les richesses vont de compagnie avec nous dans a cette vie l’espacé d’un instant et disparaissent; car » ils ne peuvent éviter l’heure qui les détruit.

» La mort est une caravane en marche, tout ce » qui respire est placé clans sa route et peut lui dire : » Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que » tu emmènes aujourd’hui (I)! »

Ne sent-on pas ici ce souffle philosophique et religieux qui, au moyeu, âge, devait inspirer la danse macabre, cette ronde infernale où sont irrésistiblement entraînés l’oppresseur et l’opprimé, l’adolescent et le vieillard; et qui, au dix-septième siècle, devait diriger au-dessus des vanités terrestres le vol majestueux de l’aigle de Meaux? C’est le génie àrven rencontrant dans ses diverses manifestations une forme identique.

Itûmu continue avec une éloquente gravité :

« L’oiseau est fait pour voler et le fleuve pour » couler rapidement : mais l’âme est donnée à

» l’homme pour la soumettre au devoir »

Daçaratha a été pur et juste; il est donc parvenu uu ciel, qu’il a mérité. Sa conduite dicte à Itàma celle qu’il doit suivre. Le sacrifice des plus chères affections à la foi pirée, tel est le grand exemple que lui a légué un père : il saura s’en inspirer.

Kékéyi elle-même fait offrir à Raina la couronne qu’elle lui a enlevée; le saint hruhme Vaçishta lui rappelle l’obéissance qu’il doit aux ordres de kàauçalyâ, la pitié qu’il doit à ses lai'mes ; mais ni les

(I) AyOtlhjàkâiit/tt y clinji. CXIV.

SECONDE PAIITIE.

ardentes supplications de Bharata, ni le repentir de Kêkéyi, ni le chagrin de Kàauçalyâ, ni l’amour des habitants d’Avodhyâ, ni en fin 1a voix divine du brahmane, ne peuvent le fléchir. Il accomplira, dit-il, la « chère parole de sa bonne mère Kékéyi » , a laquelle il prie Bharata de pardonner. Au bout de quatorze années seulement, il reprendra son roval héritage, qu’il confie à Bharata. C’est avec larmes qu’il voit s'éloigner sa famille ; il précipite l’heure des adieux : l’honneur triomphe encore de l'affection.

xVprès le départ de la cour d’Àvodhyâ, Ràma s’aperçoit de la tristesse des ascètes voisins, qui, tout en rapprochant de plus en pins leurs ermitages du sien , regardent parfois le héros avec une sombre expression. Il s’inquiète, aborde le chef des anachorètes. Le courroux des pénitents aurait-il été involontairement mérité, soit par lui, soit par le bouillant Lakshmuna, soit encore par la naïve Situ? Un des ermites le rassure. Ni lui, ni son frère, ni sa chaste compagne, d’une si noble intelligence, n’ont manqué au respect dû aux brahmanes; mais depuis que Ràma a fixé sn demeure sous les beaux ombrages de la forêt, lu sécurité en est bannie par les. incursions des Ràkchasas, qui semblent deviner la présence de leur plus mortel ennemi. Les ermites s’apprêtent à fuir ce lieu maudit, et engagent prudemment Ràma ci préserver sa famille et lui-même des dangers qui plunent sur les

LA FK.MMK DANS I/1XOF. ANTIQUE, bois. L’exile, désireux d'ailleurs d'échapper aux souvenirs que lui rappellent ces bocages , où pour la dernière fois peut-être il a vu ses mères, ses frères et ceux qui devaient être ses sujets, suit ce sage conseil, et se dirige avec Sità et Laksbmana vers l’ermitage d’Atri.

Le grand Mouni (1) reçoit avec honneur les deux frères, et confie la jolie reine à sa femme, qu’il présente à Itàma en ces termes :

« Tu vois Anasoûyn, mon ami : c'est elle qui jadis » porta dix mille années le poids d’une terrible péni- » tence; elle a pour toi, jeune homme sans péché, » les sentiments d’une mère.

» C’est elle qui, dans un temps où la terre fut

* brûlée sans relâche dix ans par la sécheresse, fil t> naître elle-ùième des racines et des fruits, malgré k l’aridité, et couler partout les eaux du Gange.

» C'est elle encore qui, voyageant pour les affaires » des Immortels, sut rendre une seule nuit égale à ■» dix nuits; elle a pour toi, jeune homme sans péché, ■» les sentiments d’une mère.

» One la princesse du Vidéhn s’approche de cette

• noble pénitente, vertueuse, parfaite, sans colère, » et bonne pour toutes les créatures (2). »

(1) «* Mmmi, nom que l'on donne à un sailli personnage pieux et a instruit, qui participe plus ou moins de la nature divine, ou qui » nVrft élevé par la pénitence au-dessus de la nature humaine. » (L<M8KI.BUH-D£8LO?CCCqAMP5 , Lois de Ma HOU.)

(2) Aranjakâmia} chap. II.

SECONDE PAI1TIE

liània enguge Sità ii répondre à une bienveillance si précieuse, et à se fortifier dans lu pratique du bien par le vertueux entretien de la grande pénitente.

Sità s’incline avec respect devant l'illustre femme, dont le corps défaillant ne retient qu’avec peine une âme toujours plus forte.

« Je suis la princesse de Mitliila, » s’empresse-t-elle de dire; puis, faisant l’undjali, c’est-à-dire,, élevant scs mains au-dessus de son front et les réunissant en coupe, elle s’informe avec une grâce souriante, de la santé d’Anasoûvà.

Quelle est la première parole (pie lui adressera l'anachorète, après avoir échangé avec elle les formules de politesse?

» Que tu es heureuse d’observer le devoir!

» Gloire à toi, illustre Sità, qui sacrifiant les hon-’ » neurs, le plaisir, la compagnie de tes parents, us » suivi par amour ton époux dans les bois! »

Elle répète ce que nous a déjà appris le code de Manou sur le respect que doit à un mari, quel qu’il soit, la femme qu’il a associée à son existence. Toujours l’époux doit être comme lu Divinité suprême, et le ciel appartient à l’épouse qui , comme Sità, s’est vouée à ce (pie dans l’Inde on pourrait nommer le culte conjugal.

« Femme de bien, consacre donc tu vie à une telle » conduite, satisfais à tous les devoirs que la loi » impose aux épouses dévouées à leurs maris; suis

» d’un pied ferme ici lu route de tes obligations con- « jugales, et tu obtiendras ensuite la gloire qui ne » manque jamais au devoir accompli! »

Sità le connaît, ce devoir. Mais combien il lui a été facile! Elle respecterait un époux coupable; que doit-elle alors ressentir pour celui qui s’est élevé au-dessus de l’humaine faiblesse; pour celui qui, aussi bien pour Kàauçalyû que pour toutes les femmes du gynécée, fut un fils respectueux, un divin consolateur! Ce devoir, il a été dicté à Sità par sa mère quand, devant l’autel, elle a pris la main de Rama; il lui a été rappelé par sa belle-mère, alors qu’elle s’exilait volontairement pour le pratiquer à jamais; et maintenant que la sainte le consacre, il lui devient plus cher encore.

' Anasoùyâ se penche vers Sità et dépose sur son front un maternel baiser. D’une voix tremblante de bonheur et d’émotion, elle lui annonce que, par l’effet de son pouvoir surnaturel, elle veut lui accorder un don précieux Sità la regarde Les

deux femmes sourient; elles se sont comprises : Sità, toujours belle, toujours parée de divins ornements, fera à jamais les délices de son époux; et son brillant tilaka, diadème déposé par la main de l'amour, resplendira éternellement sur son front radieux!

Les deux femmes s’asseyent l’une auprès de l’autre, la jeune reine au-dessous de la vieille anachorète. Dans Anasoùyâ, il n’y a plus maintenant qu’une

aimable aïeule, provoquant, écoutant les confidences d’une enfant cliérie. Elle prie Sitâ de lui raconter comment Raina devint son époux; et la jeune femme, avec une grâce timide et chaste, lui dit comment le roi du Yidéhu, ne voulant pas donner à un homme indigne d’elle la vierge née du sillon du sacrifice, en fit le prix de la valeur. L’anachorète respire avec délice le parfum de jeunesse qui émane des doux et naïfs discours de Situ, l'attire à plusieurs reprises sur son cœur, et lui montrant le coucher du soleil, les scènes à la fois animées et paisibles dont à cette heure l'ermitage est le théâtre, elle la renvoie à l’époux qui l’attend; mais, avant de la quitter, et avec un sentiment de coquetterie tout féminin, elle désire admirer Sitâ dans l’éclat des parures qu'elle lui a offertes, et sourit d’orgueil à la rayonnante beauté de sa royale protégée.

Grande est la joie de Râina et de Lakshmana en contemplant leur compagne dans sa transfiguration.

Le lendemain les exilés quittent l'ermitage; et, d’après l’ordre d’Atri , Râma se dispose à combattre les Râkcbasas.

Ils ne lardent pas à se trouver en présence de l’un des monstres de 1a forêt : un Râkchasa fond sur eux, et, jetant un cri terrible, enlève Sitâ et s'élance dans (es airs avec la proie qu’il a conquise.

La jeune femme frémissait et tremblait. Râma la regardait uvec un désespoir indicible. Pouvait- il

frapper le ravisseur sans risquer d’atteindre la victime ? Il maudissait Kékéyi, et son reyard était noyé de pleurs.

Lukslunana reproche à son frère de se laisser aile»' a une affliction sans issue ; ce ne sont pas des larmes qui sauveront leur amie, c’est le sany du ravisseur, lit il décoche une flèche au ltàkchasa, «pii, hlessé, lève contre son adversaire son trident invincible. Soudain Kàina, de ses armes divines (1), pare le trait «pii allait atteindre Laksltmana, et frappe mortellement le monstre, dont les bras défaillants laissent échapper Sità.

Le ltàkchasa expirant vante le bonheur de Kàauçalyû, mère «l’un tel fils, et bénit Raina, dans leipiel il salue un sauveur. Son attentat n’était «pi’une feinte, destinée à exciter la colère du héros. Nayuère il était un Gandharva, que Kouvéra, jaloux, punit de son amour pour l'Apsara Rhanihâ eu le condamnant à entrer «lans le corps d’un ltàkchasa, et que devaient délivrer de cette forme odieuse les flèches de Ràma.

« C’est pour cette raison, » ajoute-t-il, « que j’ai » laissé tomber Sità hors de l'atteinte du trait sur le « sein de la terre, et «jue ta flèche triomphante n’a » pu ôter la vie à ta chère Mithilicnne (2). »

Pendant «pie le beau Gandharva s’élance joyeux

(1) Viçwimitro les lui avait données alors qu’adolescent il avait tué la Ynkelii Tûdakà.

(2) AranyakAnda , ehap. VIII.

SECONHE PARTIE. 235

au ciel, Raina, saisissant dans ses bras l’é|>oiisc qu’il avait crue perdue, s’efforce de «rimer sa frayeur.

De nouveau encouragés par les solitaires, Itûma et Lakshmana s’apprêtent à repousser les noirs habitants des forêts. C’est Sitâ qui arme les guerriers, et leur offre le carquois, les arcs et les épées. Cependant un sinistre pressentiment l’agite. Elle s’inquiète de voir Raina revêtir les attributs du Kchattriya, ces armes tentatrices qui entraînent le sage même à verser le sang. Puisse-t-il ne pas oublier les pacifiques vertus de l’anachorète dans les luttes qui vont s’engager! Elle le supplie de suivre constamment la route du devoir, d’allier dans sa nouvelle situation la démence à l’équité, la mansuétude à la vaillance. Qu’il se défende, et jamais ne provoque! Elle se reproche de donner de semblables conseils à l'homme juste et bon par excellence ; mais Râma reçoit avec une affectueuse condescendance les avis de sa jeune femme.

« Reine, ô toi à (pii le devoir est si bien connu, » ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec » amour, dépassent la grandeur même de ta race, » noble fille du roi Djanaka.

v Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui » fut dit par toi-même? « L’arme est dans la main du « Kchattriya pour empêcher que l’oppression ne fasse » crier le malheureux! » N’est-ce point là ce que tu » m’as dit?

» Eh bien , Sitâ , ces anachorètes sont malheureux » dans lu foret Dandaka (1)! »

Il les défendra donc, car ils l’ont supplié de les protéger. Il sacrifierait à sa mission Sitâ, Lakslimana, sa vie même; mais il est heureux du discours de Sitâ :

« Oui , ces paroles nue tu m’as dites , inspirées de » l’amour et de la tendresse , c'est avec plaisir que je » les ai entendues, chère Vidéhaine; car à celui qu'on » n’aime pas, jamais on ne donne un conseil. »

Dix années s’écoulent pendant lesquelles les trois exilés errent d'ermitage en ermitage.

Le grand anachorète Agastya les accueille avec effusion. L’austère vieillard s'inquiète avec un intérêt vraiment paternel de la santé de Sitâ , et exhorte Râina à rendre agréable il cette fidèle compagne le dangereux séjour qu’elle partage avec lui. L’attention bienveillante qti’ Agastya accorde à la princesse est d’autant plus précieuse que le brahmane a des femmes en général une opinion peu favorablê :

« Fils de Raghou , la fatigue n’accuble-t-elle pas ta » chère Vidéhaine? En effet, Sitâ est d’un corps bien » délicat-, et jamais elle n'avait quitté ses plaisirs.

» Maintenant que , poussée par l’amour de son » époux, elle est venue dans ces forets semées de

(I) Aranyakându, cli;iti. XIV.

SECONDE PARTIE

» nombreux périls, agis de telle sorte, Rama , «pie ta » fidèle Vidéhainc se plaise à vivre dans les bois.

» En s’exilant au milieu des forêts à cause de toi,

« elle fait une chose bien difficile; car faiblesse et » crainte , ce fut toujours la nature des femmes.

» Rester avec son époux tant qu’il a bon vent, le , » quitter dans l’orage , voilà souvent quel est encore » le génie et le caractère des femmes.

» Elles imitent dans leur conduite les zigzags de » la foudre, la pointe aiguë des flèches, la légèreté » de la flamme et du vent.

» Mais la chaste épouse de ta grandeur est exempte » de ces défauts; elle ne mérite que des éloges; elle » est comme Àroundhati (1) chez les dieux, un mo- » dèle à présenter aux femmes.

» Certes! ces lieux reçoivent aujourd’hui une noble » parure de ton séjour ici, dans mon ermitage avec le » Soumitride (2) et cette vertueuse Mithilienne (3)! »

Àgastya indique à Rama une retraite dans un site pittoresque, asile frais et ombragé, de nature à plaire à la jeune femme, qui, protégée par son époux, y devra goûter une joie pure. Touchante sollicitude chez un homme de ce caractère !

(1) Aroundhati , l’une des Pléiade», épouse de Vaçislïta, un de» sept Iticliis qui composent la constellation de la Grande-Ourse. G’est le type de la Hdélité conjugale. Seule des femmes des sept llichis, elle dédaigna les hommages d’Agni.

(2) Lakslimana est ainsi désigné, du nom de sa mère Soumitrâ.

(3) Aranyakânda% cliap. XIX.

En reprenant leur pèlerinage , les voyageurs reneontrent Djatàyou, le roi îles vautours, le vieil ami de Daçaratha, qui propose ù flûma île veiller sur Sità quand ses deux protecteurs seront absents.

Dans le délicieux ermitage assis sur les bords de la (iodùvari, des heures joyeuses s’écoulent encore pour les exilés. Aspirant cet air vivifiant des bois qui double le sentiment île l’existence, ils subissent la bienfaisante influence de la nature.

C’est l’hiver : la neige déploie son tapis de cvgne sur les collines, une lueur voilée la caresse mollement. — La nature, ensevelie dans son linceul, est belle encore en se mourant.

ltàma et son lrère devisent entre eux. Laksbmana pense à Bharata, qui loin d'eux mène, au sein même de la royauté , la vie d’un ascète , se soumet il de rudes mortifications , et se plonge dans l’eau glacée de la Çarayou. Puis il ajoute :

» L’homme n’imite point les exemples que lui » donne son père, mais le modèle qu’il trouve dans » sa mère, » dit un adage répété de bouche en bou- » elle dans l’univers; la conduite que Bharata mène « est à rebours du proverbe. »

b Comment , roi des enfants de Manou , comment » Kéké\ i, notre mère, elle qui a pour fils le vertueux » Bharata, elle qui eut pour époux Daçaratha, peut-elle » être ce qu'elle est (1) ? »

(I) Arunyalânda , chap. XXII.

SECONDS l'AirriK.

Mais Raina , toujours magnanime , reproche à raillent jeune homuie un jugement juste, niais peu charitable :

u Tu ne dois pas, mon ami, infliger ton blâme » devant moi à celte mère qui lient le milieu entre » les nôtres : ne parle ici que de Rharata, le noble » chef des Ikchwùkides. »

L'homme (pii avait sur lui-même un si inébranlable empire devait être invincible duns les combats. Elle allait commencer, cette terrible lutte sur laquelle repose l'action même de l’épopée, et qui devait mettre en présence les trois races qui se sont partagé le globe. — C’était une femme qui fallait provoquer.

Djatûvou venait de prendre congé de la famille exilée. Raina était auprès de Sità sous son toit de feuillage. La sœur de Hàvana le Ràkchasa, ou, pour mieux dire, le roi nègre de Lanka, errait dans les bois. Elle vit Râma et se troubla. Le héros àrven au pur profil , au port élégant et fier, frappe d’admiration la négresse aux traits difformes, à la rude enveloppe. Elle contemple Sità, et l’aristocratique beauté de la jeune reine l’arrêterait , si son pouvoir magique ne lui permettait de revêtir nue forme tout aussi attrayante.

Souriante, elle s’approche des trois anachorètes, et interroge Raina avec douceur. Le prince lui dit en

peu de mots les événements qui l’ont amené dans la forêt, et lui demande à son tour qui elle est, comment elle erre seule et sans crainte dans la redoutable forêt Dandaka?

La sirène oublie son rôle : « Écoute donc, avec ton » frère, » dit-elle, « les paroles que je vais dire. On » m’appelle Çoûrpanukhù, je suis une Rùkcliasi, je « prends à mt!n gré toutes les formes; et si je me pro- » mène seide au milieu des bois, Itàma, c’est que j’y » répands l’effroi dans toutes les créatures. Les tir- « tbas saints et les autels y périssent, anéantis par » moi.

» J’ai pour frères le roi des Rûkcbasas lui-même, » nommé Râvana; Vibbishana, l’âme juste, qui a » répudié les mœurs des Rùkchasas (1); Koumbha- » karna, au sommeil prolongé, à la force immense; » et deux Ràkchusas fameux par le courage et la » vigueur, K ha ru et Doùsliana (2). »

(1) Vihhishana i* describcd liy his sister S’urpanakha as liaviii(* forsaken tlie practices of the II ikshasa*. Dr. Muir thinks (hat lie may ropresent a Southern trihc which had been eonverted lo Br.ihmanitun, or had adopted Br .ihmanical usages. ( Indian epic poetrv ; being ilie substance «»F lectures recently given at Oxford*; with a full aualvsis of the llâmâyana and of the leading «tory of tlae Maha- Bhîrata. By Momkr Williams, 1863.)

Vibbishana est dépeint par sa sœur Çmirpanakhà connue ayant abandonné les habitudes des Ràkrhasas. Le docteur Muir pense qu’il peut représenter une tribu du sud qui avait été convertie au brahmanisme, ou avait adopté les coutumes brahmaniques.

(2) Âmnyakânda , chap. XXIII.

SECONDE PARTIE

ni

C’était bien par la menace, par la terreur, par la force brutale enfin , qu’une femme de race noire devait se faire valoir; mais ce moyen ne pouvait réussir auprès de l’homme en qui dominait seul le sens moral. Aussi, quand la Râkcbasi propose à Ruina de devenir sa femme, Raina la raille-t-il avec finesse. Voudrait-elle être sa seconde épouse, être dans un rang inférieur1? Qu’elle offre sa main à celui qui n’est point lié par un premier bymen, à Lakshmana, par exemple. Celui-ci, à son tour, décline cet honneur. La sœur de Ràvana voudrait-elle épouser le serviteur de Ràma? Qu’elle retourne donc au fils ainé de Daçaratha. D’ailleurs, qu’est auprès d’elle cette Sitâ ?

La sauvage enfant des forêts croit aveuglément aux discours narquois des deux princes, et s’élance vers la femme qui seule lui fait obstacle.

«Alors, avec des yeux semblables à deux tisons » allumés, elle fondit sur la Yidéliaine, qui la regar- » dait avec ses yeux doux comme ceux du faon «le » la gazelle : on eût «lit un grand météore «le feu » qui se rue dans le ciel contre la belle étoile » Roliini (1). »

Mais Ràma l’arrête , et avec colère s’adresse à son frère :

(1) Aranyakânda , chap. XXIV. Roliini est une des épouses de Soma, le dieu «le la lune. «C'est, » dit M. Langlois, ■ le quatrième » astérisme lunaire, contenant cinq étoiles du Taureau.» ( Ha riva nsa .)

« Fils de Soumitra, il ne faut jouer d’aucune ma- • » nière avec des gens féroces et bien méchants : vois,

» bel ami ! c’est avec peine si ma chère Yidéhaine » échappe à la mort (1) ! »

Il lui ordonne de chasser le monstre, et Lakshmana, dont l’énergie est doublée par l’effroi du danger qu’a couru sa sœur chérie , Lakshmuna tire son épée et mutile le visage de la liàkehasi. Celle-ci, ensanglantée, s’enfuit avec rapidité dans les bois, qui répètent ses cris de douleur et de rage. Elle vole vers son frère Kliara , et arrivée devant lui , elle tombe épuisée sur le sol.

Kliara, furieux de revoir sa sœur affreusement défigurée , lu presse de lui faire connaître le nom de celui qui l’a ainsi traitée. Fùt-il dieu, il n’échappera pas à son courroux !

D’une voix altérée par les larmes, Çoûrpanakhà lui rapporte en termes peu fidèles la scène qui s’est passée entre les anachorètes et elle. Elle a voulu, dit-elle, faire sa proie de ces deux hommes et de leur compagne ; mais elle se garde .bien d’avouer les séductions dont elle a essayé d’entourer Rama :

« Traînée dans le combat, malgré mes cris, mal- » gré ma résistance, vois! quel outrage m’a-t-on » fait! et c’est toi qui es mon protecteur!

■> Mais bientôt, grâces à toi, démon nocturne, je

(1) AranyakAndu, ch. XXIV’.

SECONDE PARTIE

» boirai leur sang écumeux et celui de cette femme » répandu sur la face du champ de bataille (1)! »

Et Kbara, qu’altère aussi la soif du sang, ordonne à quatorze Ràkchasas de châtier les coupables. Les démons s’élancent, et Çoûrpanakhà les guide.

Ràma voit l’ennemi s’approcher; il confie sa femme à Lnkshmana , et s’avance vers les Ràkchasas.

A leur attaque il répond par une vigoureuse défense. — bientôt les nègres mordent la poussière, et leur princesse, frémissante de terreur, se réfugie de nouveau chez son frère.

Kbara s’étonne. Pourquoi celle qui est vengée revient-elle faible et gémissante?

» Tu reviens comme une femme sans appui, quand » il te reste ici-mou bras pour défenseur? Relève-toi, « illustre dame ! »

La négresse l’informe du résultat de l’expédition. Elle lui inet sous les yeux le triste spectacle des Ràkchasas immolés; elle lui montre le sombre avenir qui attend les hommes de race noire, la mort planant sur leurs têtes. Par un mépris d’une expression habilement calculée, elle semble douter que Kbara ait assez de force et de courage pour s’oser mesurer avec de trop redoutables ennemis; elle l’excite à la vengeance, et lui lance, comme un aiguillon, ces mordantes jiaroles :

(») Arartyakândttf ch.ip. XXV.

« Autrement , moi , qui te parle , je vais jeter ma » vie devant toi, lâche qui n’as point de honte, si « mon ennemi n’est immolé de ta main aujourd’hui » même !

» Certes! ici tous, et dans le Lanka, magnanime » Râvana, ce roi puissant des Rùkchasas, te consi- » dèrent comme le héros le plus fier des armées » rùkchasis f

» Que sont devenus et ton ardeur, et ton intelli- » gence, et ton âme, et ta constance, et ton courage, » et ta joie dans les combats, et ton impétuosité » contre les ennemis, et ton renom d’un si haut » degré? Où donc est passé tout cela ? »

Et quand Khara, bouillonnant de fureur, lui jure que bientôt elle s’abreuvera du sang des exilés : « Gloire à toi ! » s’écrie-t-elle , « gloire à toi , héros, » à toi, le seigneur des Ràkchasas, qui as fait ger- » mer en ta pensée le désir noble et vaillant d’im- » moler tes ennemis dans un combat !

» Gloire à toi , de qui l’âme bien résolue est affer- » mie dans le projet de tuer notre ennemi ! Je recon- » nais en toi l’égal de Râvana pour le courage et la » vigueur ! »

Elle lui vante maintenant la sécurité dont jouissent les Ràkchasas depuis que Khara tient en fief le Djanasthàna. Qui donc oserait se mesurer avec lui?

Ravi des flatteuses paroles de sa soeur, le noir souverain ordonne que l’armée se mette en marche, et

SECONDE PARTIE

lui-méme, montant sur son cliar de guerre, s’écrie : « En avant ! sortez ! »

Malgré de sinistres présages qui le troublent, sa fermeté ne se dément pas; il se croit de force à faire reculer la mort elle-même.

Pendant ce temps, les chœurs des dieux, des Gandharvas, des Siddhus, des Apsaras, annonçaient le triomphe de Rama, la mort de Kliara.

A Lnkshmana qu’enivre le désir de combattre, Raina rappelle que son rôle est de défendre sa timide belle-sœur. Lnkshmana la fait entrer dans une caverne, et, debout auprès d’elle, il la protège, Parc à la main.

Ruina est en présence de l’ennemi. Quel spectacle f D’un côté, quatorze mille hommes h la peau noire, aux formes athlétiques ; de l’autre , un homme de race blanche, un seul homme; mais aux uns, la force physique ; à l’autre , la force morale qui la ;

Les Immortels eux-mêmes sont anxieux ; ils tremblent pour l’homme, ils espèrent pour le dieu.

Râma , le sourire sur les lèvres , mais la flamme dans le regard, reçoit avec calme l'impétueuse attaque des nègres. Fort de ses armes divines, il anéantit lu grande année, et frappe mortellement Khara et Doùshana.

L’allégresse est aux deux; Brahma contemple avec admiration le héros que célèbrent les chœurs

divins. Les destins s'accomplissaient : en attirant Rama dans la forêt Dandaka, les brahmanes savaient qu’ils y appelaient l’exterminateur de leurs cruels ennemis. Leur but est atteint.

Quand Ràma rentre dans sa chaumière, Silà, se jetant dans les bras du héros, le loue d’avoir été fidèle il la foi jurée en défendant la cause de l’opprimé. « Gloire à toi, mon noble époux (!)!>» lui «lit-elle.

Ces jours de bonheur et de gloire devaient avoir un triste lendemain.

Çoûrpamikhù se rend à la cour de Lanka ; elle aborde son frère Ràvana , ce Ràvana que naguère Brahma avait mis à l’abri de la cplère des dieux , et pour le châtiment de qui Yichnon s’est incarné sur terre.

La princesse l’insulte. Leurs deux frères sont morts, et il l’ignore! Une armée de Râkchosas est détruite, et il se plonge dans les plaisirs ! Qu’il tremble, car bientôt, renversé de son trône, il ne sera plus qu’un objet de mépris !

Ràvana surpris interroge sa sœur, qui l'instruit des événements dont le Djanasthàna a été le théâtre. Elle lui en dit la cause, et frémit encore au souvenir du supplice que lui a infligé Lakshmana , supplice qui

1) Aranyakânda , clmp. XXXV.

SECONDE PARTIE

eut été la mort, si liàma n’y eût mis un terme par ces mots : « C’est une femme ! « Ici, elle parle de Sità avec admiration; c’est à un roi voluptueux qu'elle s’adresse, et le désir de conquérir une belle épouse fera peut-être ce que ne ferait pas le désir de venger les morts. Et Râvana, s’enivrant de l’espoir qu’a éveillé en son cœur la rusée négresse, monte dans son char magique.

Traversant l’Oeéan, il visite Maritelia, le fils de la Yakclù Tùdukà qui fut la première victime immolée par Rama à la cause sacrée qu’adolescent il commençait à défendre.

C’est l’auxiliaire que se veut attacher Râvana. Qu’il revête la forme d’une gazelle merveilleuse qui folâtrera devant l’ermitage des exilés. Sità désirera posséder le gracieux animal, Raina le poursuivra, et, ses deux défenseurs éloignés, la fille des Aryas sera à la merci du roi nègre, qui l’enlèvera.

Le ravissement de l’épouse de Rùma aura deux résultats précieux : la vengeance de Çoûrpanaklià et l’affaiblissement moral du héros qui a juré la perte des Râkchasas.

Mais Maritcha, qui a embrassé la vie ascétique, refuse de se rendre complice de la mauvaise action de Râvana. Il pressent que l’enlèvement de Sità Sera la ruine des noires tribus. Et comment un roi impur et sans frein parviendrait-il à ravir l’heureuse épouse que défend un homme d’un grand cœur?

Maritcha engage Ràvana à consulter à ce sujet ses ministres, son vertueux frère Yibhishana. « Consulte aussi, » ajoute-t-il, « Tridjatà, la femme anachorète, « exempte «le tout défaut, parvenue à la perfection et » riche d'une grande pénitence : tu recevras d’elle, » roi des rois, le plus sage conseil (1). »

Maritcha lui-même n'a-t-il pas été deux fois déjà victime de lu vaillance de Ftàmu ; et n’est-ce pas la honte de ces défaites qui l’a entraîné à quitter ses épouses chéries , sa princière existence?

Ràvana aveuglé répond avec emportement aux sages avis du solitaire. Ce n'est pas un conseil inutile qu’il réclame de lui, c’est une aide active. Pourquoi craindre Ràma? Aux yeux du roi nègre, qui ne pouvait comprendre d’autre courage (pie le courage matériel , de cet homme esclave de ses sens , que devait être en effet ce Raina, victime volontaire de l’honneur, c’est-à-dire d’une idée ; ce Kchattriya qui, sur l’ordre d’une femme, avait refusé de monter les degrés d’un trône où l'appelaient le droit d’ainesse et la voix d’un peuple, et avait sans un murmure pris le triste chemin d'un misérable exil!

D’uilleurs Ràvana saurait au besoin obtenir par la violence ce que par la persuasion Maritcha lui refuserait; et celui-ci , douloureusement impressionné, cède enfin, non à lu menace, qu’il méprise, mais à

(I) Aranyakûndn , chap. XLI.

SECONDE PARTIE

l’affection qu’il a vouée à son ancien compagnon d’armes.

Peu de temps après , deux hommes à l’aspect étrange pénétraient dans la foret Daudaka, que naguère Sità redoutait tant d’habiter.

Les exilés sont réunis; ils admirent les bonds gracieux d’une gazelle féerique qui erre auprès de leur ermitage. Sur son pelage doré s’épanouissent d’éhlouissunts lotus , brillent l’émeraude et le lapislazuli , et sur son front se dressent quatre cornes d’or incrustées de perles.

Sità contemple avec envie le merveilleux unimal. Quel splendide tapis formerait cette peau soyeuse aux lumineux reflets! Avec quel bonheur la jeune femme s’y étendrait!

Râma, heureux de la joie naïve de sa douce compagne, confie Situ à Lakshmana, et va s’élancer à la poursuite de la gazelle, dont la dépouille, servant de siège à la reine exilée, lui rappellera le trône d’ Ayodhya, quand Lakshmana, inquiet, préoccupé, le retient. Une gazelle dorée n’existe pas dans la nature; la magie seule peut la créer, et il a ouï dire que parfois le Ràkchasu Maritcha en revêt la forme séduisante.

Mais Sità interrompt ce prudent discours, et avec son beau et candide sourire, et de sa voix caressante.

elle dit à Rama : « Mon noble époux , elle me ravit le » cœur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette ga- » /.elle charmante; elle servira ici pour notre nmuse- » ment (1). «

Vivant ou mort, qu’on lui apporte le féerique animal qui, après avoir fait la parure de leur chaumière, sera un jour, après l’exil , la joie du royal gynécée.

Comment résister, par une crainte chimérique, à la -satisfaction de donner un innocent plaisir à lu femme jeune, aimée, qui a échangé tous les plaisirs du monde contre les misères de l'exil ! Les soupçons mêmes de Lakslimana fortifient encore Rùma dans sa résolution. Si la gazelle cache réellement un démon , quelle raison plus puissante pour la tuer? Aussi, recommandant une dernière fois à Lakshmana de ne point quitter Situ , Ruina s’éloigne rapidement......

Dans une chasse, que l’auteur peint avec les plus

fantastiques couleurs, le prince s’égare au loin

Il croit atteindre la gazelle, elle lui échappe Il la

revoit elle disparait De nouveau il l’aperçoit,

il la poursuit, en perd les traces, et les retrouve encore.

Ahout de patience, il décoche contre le fallacieux animal une flèche, œuvre de Brahma même. Mortellement blessé, Maritcha tombe; mais il veut que sa

(1) Aranyakânda^ chap. XLIX.

SECONDE PAIITIE.

mort soit encore un service rendu à Ràvana Con-

centrant dans un suprême effort ses forces qui vont l'abandonner, il imite la voix de Rama, et s’écrie : « Ah! Lakshmana! sauve-moi (I)! »

Ktonné , ltàma s’approche Au lieu de la

charmante gazelle, git à ses pieds le cadavre d’un Ràkchasa.

Un somhre pressentiment l’agite. Que signifient ce

cri d’angoisse et cette sinistre transformation? Il

pense à Sità, et, torturé par une poignante angoisse, il revient à l’ermitage, dont il s’est fort éloigné.

Pendant ce temps, une scène violente troublait l’asile jusque-là si paisible des exilés. Sità avait entendu le cri de détresse perfidement jeté par Marilcha : elle y avait reconnu la voix de son bienaiiné !

Éperdue, elle presse Lakshmana de voler au secours de Rama ; mais le prince, esclave de la mission que lui a confiée son frère, refuse de quitter la jeune femme. Il répond de lu vie du héros; ce n’est pas l’invincible Rama qui eût lâchement appelé à l’aide; et Lakshmana essaye avec bonté de rassurer Sità-

Cette résistance imprévue exaspère la princesse. Son beau-frère veut donc qu’elle ait à se reprocher la mort de son époux! Éclatant en sanglants re-

(i) Arany akându y ch. L.

proches, méconnaissant le noble caractère du jeune homme, elle incrimine jusqu’à son pur dévouement, qu’elle attribue à d’odieux motifs. Sans doute, quand sous le voile de la fidélité il accompagnait dans la forêt le couple exilé, alors déjà il prévoyait le malheur qui lui permettrait peut-être d’épouser sa bellesœur ! Situ jure de n'aimer que son mari, vivant ou mort, et sa voix expire dans un flot de larmes.

Nous l’avons vu, l’épouse d’un frère aîné devait être respectée comme une mère. Aussi Lakshmana se contient-il d’abord. Il s’incline devant cette femme, pour laquelle il brûle d’un amour tout fraternel ; mais l'orage gronde en son cœur et bientôt fait explosion :

« Je ne puis t’opposer une réponse; ta grandeur » est une divinité pour moi : d’ailleurs, Milhilienne, » ce n’est pas une chose extraordinaire que de trou- » ver une parole injuste dans la bouche des femmes.

» Voici le caractère de la femme tel qu’il est vu » dans les inondes : elle est mobile, elle n’aime pas » le frein du devoir, elle se plait à semer la division » parmi les frères. .

» Écoutez-moi, habitants des bois, vous en fûtes » les témoins : quand je lui parlais un langage con- » venable et dicté par la saine raison, elle ne m’a » donné en échange que des paroles dures et cruelles!

» Honte à toi ! péris donc si tu veux , toi , à qui ta » mauvaise nature de femme inspire de tels soupçons

SECONDE PARTIE

» à mon égard , quand je me tiens dans l’ordre même » de mon auguste frère (1)! »

La douleur, l’indignation ont emporté trop loin le jeune prince. A peine a-t-il fait du sexe de Sità cette cruelle satire, à peine a-t-il confondu parmi les femmes vulgaires la femme héroïque qui toujours fut épouse dévouée et sœur aimante, qu’il se repent de sa véhémence. Le désespoir de Sità excuse sulfisammcnt à ses yeux un moment d’oubli. Il lui a pardonné l’outrage dont la blessure fait cependant encore saigner son cœur. Dans une caressante attitude, il se tient auprès d’elle, et reprend avec douceur :

<> Eh bien ! je m’en vais où est le Kakoutsthidc (2) : » que le bonheur se tienne auprès de toi, femme nu » charmant visage! Puissent toutes les divinités de » ces bois te protéger, dame aux grands yeux!

» Car les présages qui se manifestent à mes regards » n’inspirent que de l’effroi. Puissé-je à mon retour » ici te revoir avec Rama ! »

Sità sanglotait et se frappait la poitrine; elle protestait de sa fidélité envers l'époux auquel elle jurait de ne point survivre. Lejeune prince s’efforcait de la calmer, de la consoler. Elle ne l’écoutait pas.

Lakshmana se décide enfin à désobéir à Rama : il

(1) Aranyakânda , ch. LI.

(2) Du nom de Daçaratlia, son père, irikcliwâkou, de Kakoutsiha, de llajjhou, ses ancêtres, Ilàina est souvent appelé Dacaralhide, Ikeliwâkitle, Kakoutstliide, Ilayliouidc.

sahic Sità, il part, non sans jeter sur elle un dernier

et éloquent regard

Ràvana saisit ce moment.

Sous l’habit d’un brahmane mendiant, le Ràkchasa s’approche en récitant les prières du Yéda; mais sur son passage la nature se glace d’effroi. Il aborde, l’épouse désolée, et son déguisement atténue ce que ses paroles mielleuses inspirent d’effroi à la jeune femme :

« Nymphe «au doux sourire, au doux visage, au » doux regard , nymphe charmante et timide qui » brilles dans cette forêt comme un bosquet fleuri,

» qui es-tu sous ce vêtement d'or semblable au calice » du printemps? Pudeur, gloire, fortune, pureté,

» grâce, laquelle es-tu de ces vertus célestes?»

Dans un long discours, Ràvana vante la beauté de la jeune femme, s’étonne de ce que la sauvage forêt Dandaka soit habitée par celle qui devrait avoir le Nandana, le bosquet d’Indra, pour demeure. Sità se sent mal à l’aise, et cependant le costume du faux religieux la rassure. Pendant même que celui-ci goûte àla collation qu’elle lui a préparée, elle lui narre les événements qui l’ont amenée dans les bois avec son mari et son beau-frère. Grâce à son époux, ditelle, la forêt est maintenant moins dangereuse, et la

(1) AranyakinJu, clia|>. LII. (Passage traduit par M. EicBiiofk, Poésie héroïque des Indiens.)

SECONDE PARTIE

naïve Situ assure i» l'ermite qu’il y pourra vivre sans crainte. Elle désire être instruite du nom de l’hôte qu’elle reçoit, et lui répond à l’avance du plaisir avec lequel Raina entretiendra à son retour le suint visiteur.

Alors le démon lui dit ; « Ecoute qui je suis, de » quel san^ je suis né; et, quand tu le sauras, n'oublie » pas de me rendre l’honneur qui m’est dû.

» C’est pour venir ici te voir que j’ai emprunté « cette heureuse métamorphose, moi par qui lurent » mis en déroute, et les hommes, et les Immortels, >• avec le roi même des Immortels.

» Je suis celui qu’on appelle Rûvana, le fléau de » tous les mondes ( 1 . »

Proposant à Sità de la prendre pour femme, il lui déclare qu’elle sera la première de ses royales épouses ; il lui vante les voluptés de Lanka, qui lui feront rapidement oublier les privations de la forêt. S'adressant à la délicatesse de son esprit, il essaye de se faire du goût et de la culture des lettres un titre de plus ii son estime.

Quel effet devait produire sur la femme de l’Inde, c’est-à-dire sur l’esclave née du dévouement conjugal, cette odieuse p'roposition ! Aussi l’épouse de Ràma, courroucée, frémissante, y répond-elle par de fières et énergiques paroles :

(I) Aranyakûnda , chap. LUI.

<> Je serai fidèle à mon epoux , semblable à Mahén- » dru (1), ce ltàmu, qu’il est aussi impossible d’ébran- » 1er qu’une grande montagne et d’agiter que le vaste » Océun !

« Je serai fidèle à Hàma , cet héroïque fils de roi, » à l’immense vigueur, à la gloire étendue, qui a » vaincu en lui-même ses organes des sens et de qui » le visage ressemble au disque plein de l’astre des » nuits!

» Je serai fidèle au vaillant Ràma, comme une » lionne à son lion ! »

Elle se rit de la puissance du noir souverain. Qu’est-il donc auprès de son époux? Elle dédaigne la force du Ràkchasa , car cette force ne lui servira pas à enlever Situ "défendue par Ràma.

f On te verrait plutôt ravir Çatchi (2) au dieu qui » tient le tonnerre, sa flamme an feu d’un brasier » flamboyant, Ouinà (3) elle-même à Çiva, le maitre « du monde, qu’on ne te verrait, toi, Râvana, m’en- » lèvera mon noble Raghouide! »

Elle tremblait de colère et de terreur aussi

Râvana s’en aperçoit, et il exalte de nouveau son rang, sa vigueur, son redoutable pouvoir. Qu’elle quitte Ràma, qui n’est qu’un liommc! Qu’elle suive Râyana, le vainqueur des dieux! Qu’elle lui obéisse,

(1) Grand Indra.

(2) Çatrlii ou Indrani, éj>ouse d’Indra.

(3) Autre nom de Parvâti, éj>ouse de Çiva.

S ECO. N DE PARTIE

car, au besoin, elle apprendrait quel est le prix d’une plus longue résistance.

Sità le menace à son tour. La mort de Ràvauu sera

l’expiation de son crime Mais soudain l’ermite a

disparu, et le géant aux dix têtes, vêtu d’une tunique rouge, les yeux injectés de sang, darde sur elle

son sinistre regard Eli bien , lui , le redoutable

potentat, sera l’esclave de sa frêle captive !

Ni la menace ni la séduction n’ébranlent la fidélité de Sità. Exaspéré, Rùvana l’enlève et s’élance dans les airs avec sa proie.

Eperdue, la jeune femme appelle l’époux qui pour l’amour d'elle s’est enfoncé dans la forêt; elle appelle le frère que tout à l’heure elle a outragé : « A moi,

» cher époux! Pourquoi, héros, ne me défends-

» tu pas? A moi, Lakslmiana (1)1 «

Le char magique de Rùvana attend le nègre, qui y monte et y dépose sa captive. «A moi, crie-t-elle » encore , mon époux ! »

« Mais, ajoute le poète, son mari errait au loin » dans les bois et ne pouvait l’entendre. »

Le char traverse rapidement les airs. « Ab ! Lakshmana, » murmure la pauvre femme pendant que de sourds sanglots entrecoupent sa voix. « Ali ! Laksh- » mana, guerrier aux longs bras, toi par (pii tant « d’amitié fut acquise dans le cœur de ton frère aine,

(1) Ara’nynkàndn , cliap. LV.

» tu ne sais |>as tjue je suis enlevée j>ar ce cruel dé- » mon! Ou bien, fléau des ennemis, n’as-tu plus cette » force qui pouvait dompter les ennemis de Râmn !

» Héros au bras vigoureux, à la vaste renommée, » fidèle au devoir, attaché à la vérité , ne vois-tu pas » qu’un Ilàkchasa m’enlève sans défense! »

Klle pense à Kékéyi , à l'inhumaine belle-mère, source de tous leurs maux. Puis ses yeux baignés de larmes errant sur ces beaux sites où, pour la dernière fois peut-être elle a aimé, elle s’est dévouée, elle les salue d’un dernier regard, les prend k témoin de son malheur et de son innocence, et appelle à son secours la nature entière :

«Adieu, Djanasthànn ! Je vous salue, arbres fleuris ! » Dites bientôt k mon époux : « Pavana enlève Sîtk ! » « Adieu , montagnes aux crêtes aiguës ! Adieu , » colline et ruisseau ! Dites bientôt k mon époux : « Rtivana enlève Sitâ ! »

» Adieu , régions des bois aux doux parfums , aux » richesses de fleurs! Dites bientôt k mon époux : « Rùvana enlève Sitâ! »

» Adieu, rivière Godàvarî , dont les échos répètent » les chants des grues et des evgnes ! .Dis bientôt k » mon époux : « Pavana enlève Sitâ! »

« Je vous adresse mes adorations, divinités qui » habitez dans celte forêt aux arbres divers! Dites k » mon époux; « Sitâ fut enlevée! «

» Vous aussi, quelle que soit votre espèce, ani-

SECONDE PARTIE

« maux variés qui avez ces grands bois pour de- » meure, |e vous appelle à mon secours !

» Vous tous, autant que vous êtes, qui habitez dans » cette vaste forêt, tronpes de volatiles et bêtes à la » grande force, aux dents longues, prétez-moi votre » appui !

' » En l’absence de mon époux et du sage Laksh- » manu , je fus arrachée d’ici par le démon llûvana : » je désire qn’on le dise à Rama !

» Dites-lui que ce Râkrhasa m’entraîne malgré ma » volonté, moi la femme chérie de Rama et l’épouse » qu’il aime plus que sa vie! »

Et l’espoir se glisse dans son cœur déchiré :

« A cette nouvelle, « Sità est enlevée! » ce héros à » la grande âme, aux bras forts, déployant toute sa » valeur, me ramènera, s’il le faut, du lieu même » où régne Yama ! »

Déjà un défenseur se présente : c’est Djatàyou, le roi des vautours, qui peu de temps auparavant avait quitté les exilés. U reproche à Rüvann sa lâche et coupable action :

« C’est aux rois surtout, lui dit-il , qu’il appartient » de protéger les épouses d’autrui

« Un héros ne commettra jamais une action qui » mérite le blâme ; il défendra toujours l’épouse » d’autrui comme la sienne; penses-y bien (1)! »

(I) .Aranyakânda , ctian. LVI.

Djatâyoti est vieux, et son adversaire est jeune; mais pour défendre la cause d’une femme en péril, le roi des vautours saura retrouver sa vigueur affaiblie.

Une lutte s’engage, lutte qui menace d’étre fatale à Râvana, mais dans laquelle Djatàyou, épuisé, succombe. Sità , saisissant dans ses bras son protecteur agonisant; le presse sur son cœur en pleurant.

« Tu as montré, lui dit-elle, que tu étais l’ami «lu » magnanime rejeton de l'antique Itagbou, l’Indra des » hommes; et c’est à cause de moi, Indra des oiseaux, » qu’une telle mort te fut, bêlas, réservée!

» Oui, tu fus un protecteur ici pour ce magnanime » Raghouide, le roi des hommes!

» Oui! j’ai retrouvé ici en toi le roi Daçaratha ou » même le roi de Mitbila , mon père (2) ! »

Une autre pensée, la plus poignante de toute*, ajoute à sa souffrance :

« Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, celui » même qui eut dit à Raina que je vis encore et qiie , » tombée dans urte telle infortune, je suis encore ver- » tueuse; ab! cette heure sera aussi l’heure de ma mort!»

Râvana court à elle ; mais la pauvre femme se sentant enfin à terre, se croit plus près de la délivrance; elle étreint convulsivement les arbres, les suppliant comme s’ils pouvaient l’entendre , leur disant : « Sauve-moi ! sauve-moi ! »

(1) Aranyakûnda y chap. LVIII.

SECONDE PARTIE

Le monstre fondant sur elle la saisit par les cheveux. Devant cette violence la nature se trouble, le ciel s’obscurcit, et Rrahma, du scia de son éternel repos, laisse tomber ces mots : « Le crime est con- >■ sommé! «

Les bracelets d’or échappent aux pieds, uux mains de la princesse ; son collier de perles blanches s’égrène sur la roiite et jalonne son passage, et la nature pleurant sur la jeune femme, l’entoure de murmures doux et consolateurs. Les bétes féroces mêmes suivent Situ comme pour la défendre.

« Il n’v a plus de justice! D’où viendra maintenant » la vérité? Il n’y a plus de rectitude! Il n’est plus de « bonté! » Telles étaient les paroles qui, sur le passage de Sitâ, répondaient à ses gémissements, qu’elle entremêlait de reproches sanglants à son ravisseur. Elle traitait de lâche l’homme qui avait éloigné d’elle ses défenseurs pour la surprendre duns son délaissement.

Sur le sommet du mont Rishyamoûka se tenaient à ce moment cinq de ces hommes de race jaune que l'épopée désigne sous le nom de singes ou dè Vânaras , hommes des bois. Sitâ , par une inspiration prompte comme l’éclair, leur jette les joyaux qui lui restent , et laisse glisser sur eux son vêtement supérieur. <■ S’ils allaient raconter ce fait à Rama (1)! » se disait-elle en pleurant.

(1) AranyakAndu , chap. I,X.

Les génies des airs, les Tchàranas, crient au ravisseur : « Ce que tu fais, Daçagriva (1), c’est ta » mort! » L’Océan lui-méme mugit de fureur quand Râvana le franchit ; c’est au milieu de ces sombres présages que Râvana rentre à Lanka.'

Ivre de joie, il ordonne que sa belle captive soit traitée avec honneur. Une insulte faite à la reine sera l'arrêt de mort du coupable: Il entraîne la jeune femme abattue dans les salles du palais, dans les bosquets du jardin; il veut lui eri faire admirer toutes les merveilles. Soins inutiles! La pensée de la prisonnière se reporte vers les lieux incultes où vit, où souffre en ce moment son Rùma.

Râvana se glorifie du nombre de ses sujets , de la force de son armée, de la richesse de ses trésors, de la multitude de ses femmes. Et lui, le roi puissant, considère Sità comme sa reine! Qu'elle gouverne! D'ailleurs, comment Râma la chercherait-il dans cette île inaccessible? Qu’elle se livre tout entière aux enivrements de sa nouvelle situation ; bientôt l’eau dû sacre coulera sur son beau front. Râvana ose même lui faire voir dans les délices de Lankâ la récompense de la vie ascétique qu'elle a menée au fond des bois.

A ces paroles qui froissaient tous les instincts de sa délicate nature , Sità pâlissait. Râvana le remarque,

(1) Qui a dix tèto*.

SECONDE PARTIE

et par une humble attitude, essaye de la- rassurer. Mais, fière, inexorable, la chaste créature écrase de son mépris l'impur rôdeur des nuits. La vengeance, croit-elle, est proche, Ilâma pleure maintenant, mais le sang du ravisseur payera les larmes de l’époux. La mort d’un peuple expiera le crime d’un despote. Lutin la vertu de la jeune reine, se dévoilant dans sa sereine majesté, lui arrache une de ces paroles que la foi devait un jour inspirer, sous d'autres cieux, aux martyrs d’une religion nouvelle; une de ces paroles d’un spiritualisme si élevé qu’elles semblent le cri de l’ânie elle-même :

» Torture , si tu veux , dévore même ce corps ma- » tériel et privé de connaissance! je suis à ta discré- » tion : décharge sur lui ta colère!

» Je 11e défends ni mon corps, ni ma vie même, » Ràvana; mais je ne puis déposer mon déshonneur » sur la terre ( 1 ) ! »

Et elle s’enveloppe dans un dédaigneux silence.

Alors ce même homme qui tout à l’heure réservait le châtiment suprême' à celui qui proférerait une parole désagréable à la jeune reine, ce même homme mande auprès de lui d’effrayantes Ràkchasis., leur ordonne d’emmener Sità dans un bocage d’açokas, de l’y surveiller, d’employer tour à tour avec elle les menaces affreuses et les douces paroles, jusqu’à ce

(1) Aranyakânda , chap. I .X II.

qu’elle ait consenti il se laisser couronner reine de Lanka.

Entourée des horribles négresses, la fille des Arvas souffrait cruellement. Au milieu du bocage fleuri et parfumé où elle était retenue, elle essayait de vivre en pensée avec son Riuna, avec Laksbmana, son frère tendrement aimé; mais loin de calmer sa douleur, ce souvenir en doublait l’amertume.

Les dieux agitent dans leurs conseils les grandes questions que va soulever sur terre le rapt de Situ. Brahma se réjouit d’un événement qui amènera la ruine des Rûkchasas. Mais comment faire savoir à la prisonnière que son époux connaîtra le lieu de sa captivité? Comment l’empêcher de se laisser mourir de faim? Brahma envoie par Indra à la fidèle épouse le beurre clarifié, nourriture des Immortels. Le Sommeil accompagne le divin messager, et s’empare des gardiennes de Situ.

Indra upparail à la captive. « Je suis le roi des » dieux : la félicité descende sur toi! lui dit-il; jette » les yeux sur moi, femme au candide sourire (1). »

Il lui annonce que son époux vit, que protégé par lui Raina la délivrera eL la ramènera en triomphe dans le char meme de Râvanu, sur les cadavres des Râkchasas et de leur souverain. Qu’elle s’abreuve donc à la coupe de l'immortalité !

(f) Aranyakânda , cliap. I.X1II.

SECONDE PARTIE

Situ doute encore : « Comment saurai-je, de- » mande-t-elle, que c’est bien Indra, le divin epoux » de Çatclii, que je vois présent ici devant mes veux? ■ » Si tu es vraiment le roi même des Immortels, » montre-moi sans tarder les signes auxquels on recon- » naitiui dieu et dont j’ai entendu traiter mainte fois » en présence de mon instituteur spirituel! »

Et Indra, accédant ii son vœu, la regarde de cet œil qui ne cligne, pas, et se soutient sans que ses pieds effleurent la terre.

C’était le premier moment de bonheur dont la jeune femme eut joui depuis son enlèvement. Assurée dit salut de ceux qu’elle aime, de la protection que leur accorde le ciel, 'elle se livre à un ineffable élan de joie, et dans son exaltation , elle s’écrie :

« Ce lait immortel et suprême, donné par toi, je » le bois* comme lu m’y invites, à l’accroissement de » la famille îles Itaghouides! » Et saisissant la coupe : « Puissent, » ajoute-t-elle avec un indicible accent; « puissent longtemps vivre mon époux à la force « puissante et son frère ! »

Pendant.ee temps, que se passait-il à l’ermitage désert de la forêt Dandaka?

Nous avons vu Itùma» troublé par de sombres pressentiments, se diriger en bâte vers sa chaumière. Dans ce trajet, de sinistres augures l’épouvantent; il devine ce qui a dit arriver on son absence. Il voit

Situ abandonnée, tuée peut-être par les Rùkchusas!

A ce moment, Lakshmana vient au-devant de lui , et Ràmu l’accueille d’un sévère reyard. Pourquoi a-t-il délaissé Situ?

Raina lui demande avec angoisse où est la fidèle compagne du pauvre exilé, où est l’amie dont il ne pourrait vivre séparé une heure seulement, sans laquelle il ne voudrait ni «le l’empire de la terre ni de l’immortalité même. Ah ! peut-être Kékéxi serat-elle satisfaite, peut-être ceux qu’elle a bannis ne reverront-ils plus Ayodhya, car Ràma ne survivra pas à sa hien-aimée. Ah ! quel bbnheur ineffable il éprouvera si , en rentrant dans le nid de verdure «pii tout ii l’heure encore abritait trois heureux, Sità l’accueille de son doux regard, de son suave sourire : « Ce sera pour moi la vie ! » dit-il.

Combien en ce moment elle doit souffrir, effrayée par le cri de Muritcha ! Combien Lakshmana a eu tort de l’abandonner! Et, abreuvé de douleur, rongé d’une inexprimable angoisse, Raina arrive à

l’ ermitage Il s’y précipite. ... l'ermitage est

désert ! .... :

Lakshmana , noyé dans un immense chagrin , répète à son frère les paroles cruelles que lui a dites Sità, et qui l’ont obligé de se rendre auprès de l’époux qu’elle croyait en danger. Ruina n’admet pas cette excuse. Le langage d’une femme en courroux

SECONDE PARTIE

devait-il entraîner Lakslirriana a manquer à sa mission? C’est là une infraction au devoir.

Tout espoir u’est cependant pas perdu. Peut-être la folâtre jeune femme se caclie-t-elle derrière les arbres , et veut-elle éprouver l’amour de son mari ; peut-être jouit-elle du chagrin de ceux qui lu pleurent Mais que signifient ce s paillettes d’or, ces

gouttes de sang répandues çà et là sur le sol? Oui, Sità a été tuée, et ce sang est celui des monstres qui

se sont disputé cette proie délicate Et ce grand

arc, cette armure d’or et de pierreries, ce parasol enguirlandé de fleurs; ce sceptre brisé, ces animaux étranges étendus morts, ce char de guerre morcelé, ces disques, ces flèches, ces dards, comment se trouvent-ils là (1) ?

Où donc est celle que Kàma nomme sa souveraine? Les deux frères parcourent la forêt, en fouillent les moindres replis, en interrogent anxieusement les sourds murmures Rien ! rien que le frémis-

sement 'du vent dans les feuilles ; le ramage des oiseaux qui s’enivrent d’amour; le rugissement des bêtes fauves qui ébranle les échos des vastes solitudes !

Reniant tout empire sur lui-même, Ràma s’affaisse. Etendu sur le sol, il s’avoue vaincu et exhale des plaintes amères.

(1) C'élaient le* débris de* la lutte (jue Râvana venait de soutenir contre Djatayou.

« Tel qu’un homme regrette sa fortune entière » qu’il a perdue, les festins d’umhroisie dont il n’est » plus convive, le paradis même d’où il est tombe ,

. » tel je regrette ma noble Djanakide »

Après des alternatives d’espoir et rie déception , Râma aperçoit sur le sol une couronne de fleurs que devant lui Sità s’était tressée, et distingue non loin de cette triste dépouille l’empreinte d’un pied de Râkchasa.

La fureur alors se joint au chagrin, et Râma exprime ses souffrances avec une sauvage énergie. Ce n’est plus la douleur contenue du sage, c’est le rugissement de la bête fauve !

Que lui a valu sa fidélité au devoir? Qu’est-ce donc que ce devoir dont telle est la récompense? Sans doute on n’a pas compris par quelle force d’âme il s’est élevé au-dessus de son malheur ! On a pris son héroïsme pour la lâcheté d’un homme impuissant à la lutte! Trêve à cette placidité surhumaine! Assez de longanimité ! Si sa compagne ne lui est Vendue, le monde entier croulera et les dieux eux-mêmes périront ! Et le Kchattriya brandissait son arc invincible.

Devant cette explosion de colère, cet âpre besoin de répandre le sang, cette immense douleur, Lakshinana demeurait atterré. Etait-ce bien là Râma, le héros maître de lui-même, .pardonnant l’ofFcnse, souriant au malheur?

SECONDE PARTIE

SfiO

C’est Lakslunana (jtii le ramène maintenant aux sentiments de justice, de droiture, d'humanité dont jusqu'à cette heure funeste Râma a fait preuve. Pourquoi, afin d’atteindre un ou deux coupables, punir des milliers d’innocents? Que Hàma cherche avec son frère la compagne qu’ils ont perdue, et une fois la trace de la victime découverte, une fois l’enquête terminée, le châtiment frappera juste.

Pendant (pie les princes continuent leur route, Lakslunana achève de rappeler son frère aux sévères obligations d’ici-bas. Raina voudrait-il démentir en un instant toute une vie d’abnégation?

« Héros, ce n’est point au milieu de l’action que » la récompense désirée vient couronner l’homme » qui se relâche dans son œuvre et n’a pas encore » fait connaître ses vertus ou ses vices (1). »

Râma abaisse son arc; il s’y appuie et se consulte avec son frère. Ils reprennent leur marche, et bientôt le roi des vautours apparaît a leurs regards.

Djatàyou agonisait. Rârna ne le reconnaît pas, le prend pour un Râkchasa déguisé, et fond sur lui avec violence.

Une voix suppliante se fait entendre- : le vieux monarque révèle à Râtna en gémissant le rapt de Sitâ, lui en nomme l'auteur, lui décrit la lutte dont il se meurt. C’est pour Sitâ qu’il s'est sacrifié : que

H) Aranyakânda , rhnp. LXXI.

LA K I! MME DANS L'INDE ANTIQUE, l'époux de celle qu’il eût voulu sauver respecte sou agonie !

liàina revenant de sa méprise serre Djatâvou dans ses bras, et les deux frères pleurent amèrement.

Le roi des vautours emploie son dernier souffle à raconter à Ràma les circonstances de l'enlèvement. « Parle!... parle (])! » disait Ràma haletant, penché sur le moribond Mais déjà la mort avnit tou-

ché celui qui seul peut-être pouvait l’éclairer sur le sort de sa femme

Plus loin, Kahandha , un Dànava (2) que les princes délivrent en le blessant de la forme monstrueuse à laquelle l’a condamné Indra, leur conseille de se diriger vers la rivière Pampa, de monter le llishyamoùka , délicieuse montagne qu’habite un prince de race jaune, Sougriva. C’est par l’appui de celui-ci qu’ils retrouveront Sitâ.

Sur les bords de la Pampa s’élève un ermitage : c’est celui d’une femme anachorète nommée Çàvari. Ses précepteurs spirituels sont montés au ciel, et il ne lui sera permis de les rejoindre dans leur béatitude qu’après avoir reçu la visite du vaillant Ràma. Partout, on le voit, dans Ràma on pressentait un

(f ) AranyakAnda , rh.ip. LXX 1 1 1 .

(2) Comme les Dnilyas, les Dànavns sont les ennemis des dieux; comme eux ils sont H Is de Kaçyapa ; mais les premiers sont nés de Diti; les seconds, de Danon.

SECONDE PARTIE

sauveur, un libérateur. Il relevait de leur malédiction les esprits célestes exilés sur terre ; et les ascètes l’attendaient pour mourir.

Huma s'étonne de l’isolement de Çâvari; il la croit bannie de la compagnie des religieux; mais elle le conduit dans le bois qui entoure sa demeure. Sous ces ombrages embaumés, remplis de mystère; elle montre à ses bûtes l’autel du sacrifice ou seules les Heurs étaient offertes et où se conservent à jamais, sans avoir rien perdu ni de leur tendre coloris, ni de leur pénétrant parfum, les verveines qui naguère y ont été déposées; elle leur montre les saints tirthas où les ermites ont de leur seule pensée rassemblé les sept mers; les vêtements d’écorce attachés aux arbres et humides encore des dernières ablutions des anachorètes. Enfin , elle implore de Râma le droit «le se réunir à ceux qu'elle a servis avec une pieuse déférence. Le prince lui accorde cette grâce, et Çâvarî, délivrée «le ses liens terrestres, s’élance vers les royaumes de bénédiction.

De cet austère entretien , de ces poétiques légendes, du site paisible et riant «pii a été le théâtre de cette scène, ltâma a reçu de sereines inspirations; il est calme, il est fort.

Une mélancolie profonde a remplacé sa cuisante douleur, et aux emportements de la passion succèdent des accents d’une exquise sensibilité.

C’est le printemps. Sur les bords de la Pampâ tout

vit, tout sourit, tout s’aime, et Raina souffre, et il souffre seul ! Ah ! qu’il serait heureux si dans ce charmant séjour il avait à ses côtés l’épouse qu’il pleure et qui, loin de lui, le pleure aussi !

« Hélas ! ma bien-aimée aux yeux do faon , à la >* couleur d’or bruni, tu ne sais pas que je suis mal- » heureux, que je suis perdu , que j'ai l’esprit égaré.

>> Ne m’abandonne pas, moi, banni pâr Kékévi , » dépouillé de mon royaume et réduit à vivre dans x les bois ! Comment as-tu pu me délaisser aujour- » d'hui sans patrie et t’eu aller!

x Qu’est devenue ton affection ? Où sont tes doux ces paroles? Où est ton amour? Qu’est devenue

» pour moi ta sensibilité? C’est que lu ne sais

x pas , I) janakide , combien mon âme est tourmentée x par la douleur et le chagrin (1) ! »

Sur le mont Rishyamoùka, les princes uryens se réunissent à ce Sougriva par l’aide duquel ils doivent, selon la prédiction de Knhandha , retrouver leur amie. Sougriva comprend la douleur de Raina ; lui aussi, il a été réduit à quitter un trône pour l’exil ; lui aussi, il a été violemment séparé d’une épouse chérie; mais, plus malheureux encore que le Raghouide, c’est la main d’un frère qui l'a éloigné de

(i) Aranyakânda , cliap. LXXIX.

SECONDE PARTIE

sa patrie et de sa compagne. Râma et Sougriva, unis par les liens d'une commune douleur, s’embrassent avec effusion. Hanoùmat , le plus généreux et le plus habile des compagnons de Sougriva, fait jaillir l’étincelle du frottement de deux morceaux de bois, et un brasier enguirlandé de fleurs, placé entre les deux nouveaux amis, scelle leur alliance. Ils décrivent un pradakshina autour de la flamme , et Sougriva , exalté, promet à Ràma de retrouver Sità; déjà il est sur les traces de la captive : c’était lui , c’étaient ses conseillers que Sità avait aperçus quand Râvana l’enlevait dans les airs; c’était à eux qu’elle avait jeté ses vêtements, ses parures!

Sougriva montre à Ràma ces tristes dépouilles : u Regarde (1)! » lui dit-il.

Pendant que Ràma les contemple, des pleurs obscurcissent sa vue : « Hélas! s’écrie-t-il, hélas! » bien-aimée Djanakide! » Il tombe en sanglotant sur le sol , et ne peut se lasser de presser sur son sein ce qui a touché sa compagne. Maintenant encore la fureur l’emporte sur le désespoir. U interroge Sougriva. Où est le Ràkchasa qui u outragé sa femme? Où est-il, pour que Ràma le tue, et qu'il anéantisse toute la race noire avec lui, et le dieu même qui l’a créée !

Ses traits bouleversés témoignaient du ravage de

(1) Kishkindhy&kânda , clt-ip. V.

la douleur et de la colère. Son œil, d’ordinaire si calme et si doux, se teignait de pourpre et semblait darder la Haumie, et les Vânaras effrayés se disaient : « Il est irrité au point d’anéantir l’univers ! »

Sougriva essuie les pleurs du héros; il l’exhorte à la fermeté. Lui, d’une race inférieure, il a su vaincre ce cuisant chagrin que cause à l’homme de cn>ur le rapt d’une épouse. Rama , l’Arva aux héroïques instincts, aurait-il en cette occasion moins de force morale que l'homme des bois?

« Médite cette maxime dans ta pensée : « Un esprit » ferme ne souffre pas que rien abatte sa constance ; » mois l’homme qui laisse toujours le souffle du » trouble agiter son âme, est un insensé. Il est malgré » lui submergé dans le chagrin , comme un vaisseau » battu par le vent. »

» Vois! je réunis les mains pour l’andjali , j’in- » cline mon corps et je te supplie.

• Arme-toi de courage et ne. veuille pas donner » prise au chagrin ; car ceux qui suivent les pas «le » la tristesse ne rencontrent jamais le bonheur.

» Le chagrin tue la force (1) »

Sougriva a réussi. Déjà Râma ne pense plus qu’aux malheurs de son ami ; il lui jure de tuer en ce jour même le frère qui naguère le croyant coupable l’a injustement repoussé. Il donne à Sougriva, prince

(i) Kishkindhyâkânda y chap. VJ.

SECONDE PAUT1E.

plus faible et plus irrésolu dans ses actions que dans ses discours, les preuves d’une vigueur surhumaine; et la petite troupe se dirige vers la caverne Kishkindhyù, qu’habite Bùli , le frère, l'ennemi de Sougriva.

Les’ princes alliés concertent leur plan. Par des cris insultants Sougriva attirera Bùli hors de la caverne, et Itàina, saisissant ce moment, tendra contre celui-ci son arc invincible.

Mais quand les deux adversaires sont en présence

et combattent, Ràma demeure immobile Les

deux frères sont semblables ; rien ne les distingue aux regards du spectateur. Sougriva croit à une trahison ; meurtri sous 1a puissante étreinte de son frère, il se sauve dans les bois.

Ràma le persuade de son innocence, et pour s’épargner à l’avenir une telle perplexité, il prie Lakshmana de tresser une guirlande de boswellies qui, passée au cou de Sougriva, le fera aisément reconnaître.

Pour la seconde fois, ils arrivent à la caverne. Ràma encourage Sougriva à appeler de nouveau Dali au combat: «Car, ajoute-t-il, ce héros ne saurait » endurer une injure que lui jette en pleine guerre , » son ennemi, surtout quand elle a ses femmes pour » témoins : sa valeur nous en est le garant (1). »

Après que Sougriva a exécuté l’ordre de Ràma, il plonge ses regards émus sous les beaux ombrages

(1) Kishkintihyâkânda , chap. XIII.

qui furent témoins de sa naissance, » et la vue de » ces bois chéris allume dans l’exilé une violente » colère. »

Quand le cri perçant de Sougriva retentit dans la caverne, Bàli était dans son sérail. Il a reconnu la voix de son frère, et son indignation éclate. Déjà il s’élance pour répondre à l’appel du guerrier, quand sa femme, Tara (I), l'Andromaquc du ilûmàyana, se jette au-devant de lui. L’enlaçant dans ses bras caressants, elle s’efforce de le câliner. Elle redoute la lutte (pii va s’engager. Si, après avoir été vaincu, Sougriva revient à la charge avec tant d’audace, c’est qu'il n’est pas seul; et elle a ouï dire qu’un traité d'amitié l’a depuis peu uni il l’invincible Rama. Si le prince qui partout défend la cause de la justice et les droits sacrés de l’opprimé prête son appui à Sougriva, malheur à l’adversaire de celui-ci! Elle supplie Bàli de rendre à Sougriva une amitié dont il n'a jamais démérité, de le sacrer dans l'hérédité du trône. Que Bàli écoute lu voix de la nature. Sougriva fut-il coupable, u’est-il pas toujours son frère ? Et elle berce le roi de caressantes paroles :

« Je t’en supplie de toutes mes forces ; allons, suis . « ma parole, .soit que tu la juges avantageuse, soit » que tu veuilles simplement faire une chose (pii » m’est agréable. »

(I) Tàrà, de racine tju’Esilier, Stella, Estelle, «i(;niHc étoile.

SECONDE PAtlTIE. 277

Qu’Angada, leur fils, aille déposer les trésors du monarque aux pieds de Raina et conclue avec lui nu traité de paix : ou bien que llàli et sa famille fuient d’eux-inéines un royaume dont ils seraient chassés.

C’étaient là des conseils généreux et prudents ; mais Bàli , fier de sa force, regarde toute transaction comme une lâcheté. Il ne craint ni Sougriva ni même Râma. D’ailleurs, la grandeur d'âme de ce dernier lui est connue : en attaquant un prince qui jamais ne l’a offensé, Râma manquerait au devoir.

« Quitte donc ce souci ! je vais sortir, combattre » avec Sougriva et lui arracher son arrogance; mais » je ne veux pas lui ôter la vie (1). »

Après ces fières et généreuses paroles, Ràli, de même qu’IIector consolant Andromaque, rassure sa noble compagne :

« Retourne avec les femmes : à quoi bon me suivre » de nouveau? Je te sais gré de cette amitié que tu » m’as témoignée ici, noble dame.

» Va-t’en! Je reviendrai, je t’en fais le serinent « sur ma vie et ma prochaine victoire; oui ! je revien- » drai, moi qui te parle, aussitôt que j’aurai vaincu » mon frère dans ce combat (2). »

Les deux époux s’embrassent, et la princesse, pleurant et frémissant, se retire, suivie des femmes du gynécée, dans les appartements intérieurs.

(1) KishkindhyAkândn , rlmp. XV.

(2) Idem , cliap. XV.

Bâli se précipite au combat; Sougriva le terrasse;

mais celui-là se relève Peut-être va-t-il prendre

une éclatante revanche Raina le prévient, et lui

lance une de ses flèches acérées. Bâli s'affaisse , des pleurs mouillent son mâle visage, et d’une voix entrecoupée il reproche avec douceur à Rama d’avoir en cette occasion écouté une autre voix cpie celle de la justice :

« Quelle gloire espères-tu de cette mort (pie tu » m’as portée dans un instant où je n’avais pas les » yeux tournés de ton côté ? Car tu m’as frappé lûche- » ment caché et tandis (pie ce duel absorbait toute » mon attention ! »

Et avec une mélancolie d’une émouvante expression, il regrette ceux que sa mort va laisser sans appui :

« Celui que je plains dans ce malheur, ce n’est » pas tant, ni moi, ni Tara, ni mes parents, que » mon fils Angada

a II fut toujours comblé de mes caresses depuis son » enfance, et maintenant, privé de ma vueà jamais, » l’infortuné! il va bientôt s’abîmer dans un chagrin •» alimenté pur le souvenir continuel de son père. »

Sougriva s’approche du moribond , et Raina , dans un respectueux silence, s’avance aussi vers lui.

Bâli, reprenant la parole, se repent de s’être fié à la générosité de Râma, de n’avoir point, écouté à ce sujet la prudente voix de Tàrâ. Pourquoi cet liorni-

eide? Ëtait-ce une vengeance personnelle? Mais jusqu'à ce jour, Bàli n’avait appris qu’à admirer celui qui maintenant lui a ôté la vie. Etait-ce par ambition? Mais de quel agrément les domaines agrestes des hommes des bois peuvent-ils être aux rois aryens, aux maîtres des splendides cités? Ëtait-ce pour plaire iiSongriva, et, par l’nppui île celui-ci, reconquérir Sità? Mais Bàli, mieux que le faible Sougriva, lui eût été un utile auxiliaire. Enfin il recommande àRàma, non-seulement Angada, Tara et toutes les femmes du gvnécée, mais Sougriva même.

Rama se disculpe des reproches de Bàli. Ce royaume appartient aux enfants d’Ikcliwàkou. Dieu les y a établis pour en être non-seulement les défenseurs, mais les mandataires de sa justice suprême. Ici le dédain de I’Arya pour l’indigène, qu’ilassimile au singe, se retrouve dans le langage de Rûma, et le héros justifie sa conduite par des raisons un peu arbitraires. En châtiant les méfaits des habitants des bois, il ne se croit pas plus coupable que le chasseur qui , sans remords, ôte la vie à de nombreux animaux. Il devait punir Bàli de la mauvaise action que celui-ci avait commise en faisant de Roumû, de l’épouse de Sougriva, une des femmes de son gynécée. Maintenant , purifié par le châtiment que lui a infligé Ilâraa, Bàli vivra à jamais dans le monde bienheureux des saints.

Bàli, repentant, supplie Ràma de lui pardonner les

reproches <|u’il lui a adressés. Il lui recommande encore Sougri va, Angada, et ajoute : « Tâche que Sou- » priva ne témoigne pas de mépris à la chaste Tùrû, » coupable seulement d'avoir un époux coupable ( 1 ). »

Pendant cpic Itâma, veillant auprès du moribond, adoucissait son agonie par de consoluntes promesses, Tara apprenait le résultat de ce combat qu’elle avait inutilement tenté de prévenir.

Accompagnée de son fils, «die s’élance de la caverne; elle voit fuir les sujets de celui «pii tout à l’heure était roi : » Fille «le Ji vu , lui disent-ils, re- » tourne chez toi et défends ton fils Aiigada! Lu » mort, sous la forme de LU'una, emporte l'âme «h1 » liâli, «pi’ellc a tué

» Qu’il te plaise de célébrer au plus tôt le sucre » d’Angada : ce moyen, noble dame, est ta voie de » salut (2). »

lis ont hâte d’aller établir leurs demeures dans les régions les plus inextricables de la forêt; mais qu’importent à Tara la royauté, son fils et sa vie! Son époux est tué; elle n’a plus «pi 'un désir, celui d’aller poser ses lèvres sur les pieds de son bien-aimé.

La mère et le fils sont assis sur la terre. Tara

(1) Ki^hkindhyâkânda , chap. XVII.

(2) Idem , rliap. XVIII.

SECONDE PARTIE

appuie sur son cœur le cadavre du père de son enfant. Le souvenir des conseils que naguère elle avait donnés à Bàli et qu’il avait dédaignés, ajoutait à son chagrin. S’il avait écoulé sa voix, son fils ne serait pas orphelin.

Lakshmana pleurait.

Brisée, Tara se roulait sur le sol, meurtrissait son beau corps; les femmes du gynécée, par les larmes qu’elles donnaient à leur commun malheur, essayaient de la consoler.

Que sont devenues les heures joyeuses qui s’écoulaient pour le jeune couple? Rien que des souvenirs, d’amers souvenirs !

« A coup sûr, » sanglotait Tara, « le feu de la » douleur va dévorer mon cœur au souvenir de ta » gaieté charmante et de tes entretiens, qu'un franc » sourire assaisonnait toujours.

» Klle est passée dans le temps pour ne plus reve- » nir, l’heure de ces douces promenades, (pie je goù- » tais avec toi dans les bois embaumés de suaves » odeurs!

» Bourrelée de chagrins, abandonnée par toi, la « vie n'a plus de valeur à mes veux; d’ailleurs, sépu- » rée de toi, j’aurai peine» conserver la vie! .

» Dise le monde, s’il veut : « C’est une mère sans » pitié! n voyant que j’abandonne Angada, mon fils » hien-aimé à l’extérieur aimable.

» Ni un fils ni un ]>ère n’est dans le cœur d’une

» femme au rang d’un époux (1) »

Elle s'étend sur la triste position de la femme que la mort d’un époux soumet à l’autorité d’un fils; et ses paroles dévoilent tout ce qu'il y avait d amertume dans cette situation.

« Oui! je quitterai la vie; loin de moi l’asile qui » m’est ouvert chez mon fils! Mieux vaut descendre » au tombeau et suivre mon époux!

» Il me plaît de marcher dans cette route et de re- » jeter une vie odieuse : je veux accompagner mon » époux dans son voyage vers l’immortel paradis! » Elle se dépouillait de ses parures, se livrait sans réserve à sa folle douleur. Jetant autour d’elle des regards égarés, elle reconnaît Sougriva.

« Allons, Sougriva! déharrasse-moi de cette vie » même! Loin de moi cette existence misérable « d’une femme que la mort a séparée de son ver- » tueux époux !

•> Tu m’as tuée, moi, tout à l’heure, du coup fatal » qui tua mon bien-aimé ; car il vaut mieux pour les » femmes être elles-mêmes frappées de mort, que de » voir la mort dans le monde frapper leurs époux ! » Sougriva, atterré de cette explosion de douleur et de colère, restait immobile, et, les yeux abaissés vers la terre , il se taisait.

(1) Kishkindhyûkânda , chap. XIX.

SECONDE PARTIE

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