‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 65 sur 85 · SW · texte numérisé non relu

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Tara, dirigeant alors son indignation contre Raina, lui reproche ce qu'elle considère comme un crime. Elle pourrait se venger en faisant perdre à Sità , par une malédiction, ce que la chaste compagne de Ràma a de plus cher que son époux même : sou honneur ! Elle ne le fera pas, ce serait trop cruel; cependant elle sera vengée : Ràma , il est vrai , recouvrera sa femme; mais un jour viendra où la jeune reine, toujours aimante, toujours aimée, sera exilée par Ràma lui-même, qui suppliera la Terre de s’ouvrir encore pour reprendre dans son sein maternel In vierge née du sillon !

Cependant la vie n’avait pas complètement abandonné Bâli. Pressé dans des bras chéris, il entendait vaguement les sanglots qui soulevaient le sein sur lequel reposait sa tète; il se réveilla, et put, avant de s’endormir à jamais, supplier une dernière fois Sougriva de protéger la veuve et l’orphelin.

« Tara, dit-il, cette fille de Soushéna, est d’un sage » conseil dans les affaires délicates; et nulle part la » science ne lui fait défaut pour expliquer les diverses » natures de prodiges. 'A-t-elle dit : « C'est bien! » » accomplis ton dessein en toute assurance; car il » n’arrive jamais rien d’une autre manière qu'elle » n’en a jugé (1). »

(I) Kishkindhyûkânda , cl»;ip. XXI.

m LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE.

Quelques moments après, l’àme de Ràli quittait la terre, et Tara, couvrant le cadavre de baisers et de larmes, gémissant sur son fils et sur elle, déplorait l'existence de la femme du guerrier, le matin, épouse d’un héros, le soir, veuve d’un vaincu.

Les funérailles sont ordonnées par Ràma. Derrière le cercueil marchent Tara et les femmes du gvnécée, <pii soutiennent l'orphelin. Quand on est arrivé au lieu où est disposé le bûcher, Tara, soulevant de la bière la tête de son époux, dit un suprême adieu à celui qu’on va livrer aux flammes, et c’est Angada qui abandonne au feu le cadavre d'un père.

Ràma , fidèle à son vœu de pénitence , refuse d’entrer dans la ville avec Sougriva. Ordonnant à celui-ci de faire sacrer Angada roi de la jeunesse, il lui rappelle l’œuvre qui, après la saison des pluies, reste à accomplir.

Fendant que réuni à sa femme Roumà , Sougriva savourait le bonheur dans son palais , Ràma , retiré dans une caverne de la montagne, retombait dans l’isolement auquel il s’était momentanément arraché.

Tantôt s’affaissant sous lè poids de son chagrin , tantôt relevé par Lakshmana, qui l’exhortait à conserver sa force pour le moment de lu lutte, Ràma vit s’écouler la saison des pluies. Il comparait son sort à celui de l’heureux Sougriva, de nouveau possesseur des joies du foyer domestique et des honneurs du

SECONDE PARTIE

trône ; et dans sa divine mansuétude, ne voulant pas l’arracher trop tôt ii un bonheur dont si longtemps le t'rcre de Bàli avait été sevré , il attendait que l’automne permit aux armées de se rassembler.

Les pluies cessèrent; le moment d’une expédition était propice, et Sougriva n’agissait pas.

•Apaisant une soif de dix années, selon la forte expression dont le poète national de l’Italie devait un jour peindre une autre réunion après un autre exil, Sougriva, rendu à la compagne qu’il avait pleurée, uni à Tara qu’il avait aimée, maître du gynécée de son frère, Sougriva s'oubliait dans les délices de la caverne Kishkindhyâ. L’austère pensée du devoir n’avait pu longtemps occuper l’esprit mobile de ce prince, qui se laissait mollement bercer par d’enivrants plaisirs.

On le réveilla : ce fut Hanoùmat, le plus sage de ses conseillers, le plus valeureux de ses guerriers, qui lui reprocha son indolence, le fit souvenir de la foi qu’il avait jurée au Raghouide, de la reconnaissance qu’il devait au héros malheureux; et Sougriva, sortant de sa torpeur, lui donna l'ordre de rassembler au plus vite ses armées.

Pendant ce temps, Ràrna désespérait du concours de Sougriva. Il voyait la terre reparaître sous son voile liquide, sortir de son bain régénérateur brillante de son éclat le plus pur; et pour la première fois depuis l’hymen qui l’avait uni à la princesse du

Vidéha , il était seul à contempler cette résurrection de la nature.

« Comment passe-t-elle son temps, » gémissait-il , » ma jeune amante, elle qui voit, et ne me voit pas, » les fleurs des nénuphars et des lianes étalées comme » des boutiques d’or?

» Celte femme au doux parler et belle en toute sa » personne, qui se réveillait naguère aux chants » tles cygnes, comment se réveille-t-elle aujour- » d’hui (I)?.... »

L’esprit troublé, il croyait parler à Lakshmuna, et celui-ci était absent.

Ce fut dans ce triste état qu’à son retour le fils de Souinitrà trouva son malheureux frère. Il le ranima, le rassura sur le sort de Sità : « Défendue par sa v vertu, la fille du roi Djanaka est une conquête dif- » ficilc pour un ennemi : ô toi qui méritas son élec- » tion, cesse de t’affliger!.... »

Alors Râma , las des cruels délais de Sougriva , ordonne à Lakshmuna de se rendre à la cour du prince indigène, de faire entendre au voluptueux monarque la voix sévère de l’honneur. Cakshmana, prompt à la colère, voudrait frapper l’ingrat; mais Rama , imposant silence à cette juvénile ardeur, prie son frère de ne pas s'écarter de cette modération qui est le sceau des grands caractères.

(1) Kishkindhyâkânda , cliap. XXIX.

SECONDE PARTIE

Quand le .Soumitride arriva à la caverne Kishkindlivâ, son aspect menaçant remplit d'effroi les Vânaras. Sougriva était auprès de Tara; les bruits du dehors inquiétèrent les nouveaux époux, et ils entrèrent dans la salle du conseil.

Sougriva , qui précisément venait d'ordonner le rassemblement de ses guerriers, ne pouvait comprendre le motif de la colère de ses alliés; ce fut encore Hanoûmat qui, en lui rappelant les lenteurs qu’il avait apportées dans l’exécution de sa promesse, l’éclaira sur le motif d’une visite inattendue.

Quand Lakslunana fut introduit dans la salle du conseil , il vit Sougriva assis sur un trône d’or, ayant auprès de lui les deux reines, Itoumà à sa droite, Tara à sa gauche. Deux femmes ravissantes le servaient de l’éventail et du chasse-mouches.

En opposition à ce tableau, Eakshmana se représenta son frère assis sur la pierre dans une sauvage habitation , et sa colère redoubla.

Sougriva et ses deux femmes allèrent respectueusement au-devant de lui et le saluèrent. Cette soumission ne calma point Lakslunana, qui, en termes violents, apostropha celui qu’il croyait ingrat. Elle était lôin de son esprit, cette modération que lui avait recommandée son frère!

Insultant Sougriva, il le nomme l’esclave des femmes, le jouet de ses passions, lui dit le courroux de Râma et lui en annonce les suites Mais une

LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, douce voix s’élève : c’est Tara qui prend la défense de son mari, et essaye de calmer la violente émotion du jeune homme. Le roi ne mérite pas, de Lakshmana surtout, ces cruels reproches. Sa reconnaissance est ii jamais acquise au héros qui lui a donné un trône, la main de Tara, et qui par-dessus tout lui a rendu une compagne longtemps regrettée. S’il s’est livré pendant quelque temps aux enivrements de sa nouvelle situation, n’y aurait-il pas injustice à le lui reprocher?

« Que le noble Raghouide veuille bien excuser, » Lakshmana , un malheureux qui a passé dix années » dans les fatigues de l’exil et dans la privation de » toutes les choses désirées!

i> Et toi, héros, fds de Raghou, ne veuille pas te » jeter ainsi d’un seul bond sous le pouvoir de la » colère avant de savoir quelle chose fut ici ré- » soluc (1). »

Elle engage Lakshmana à respecter comme Rama lui-même Sougrîvn, le meilleur ami de son frère. Puis, courbant son noble front, elle supplie le jeune prince en faveur du monarque qui sacrifierait son royaume, sa vie, ses épouses mêmes, à celui à qui il les doit. Déjà Sougriva a ordonné le rassemblement de ses troupes, car le Raghouide et Sougriva ne suffiraient pas à détruire l’armée de Rûvana : telle est

(I) KishkindhyâkAnda , chap. XXXV.

SECONDE PARTIE

lu cause du retard apporte à l’expédition. Mais la bien-aimée de Râma , la ravissante princesse du Vidéha , sera reconquise : Tara en donne au prince la solennelle assurance.

Lakshmana écoute avec respect les exhortations de la reine, et sa colère s’évanouit. Aussi, quand Sougriva réclame l’indulgence de Raina , du héros qui fut son sauveur, Lakslunana, touché, repentant, le comble-t-il de louanges.

« Mais, » ajoute-t-il, « sors promptement d’ici; » viens, héros, avec moi, viens consoler ton ami, le » coeur déchiré à la pensée de son épouse ravie (1). »

Et à son tour il prie Sougriva de lui pardonner les amères paroles que le souvenir des chagrins de son frère lui a arrachées.

C’èst dans la retraite de Ràma que Sougriva réunit ses innombrables troupes. Dans tontes les parties du monde connu (2), il envoie ses guerriers à la recherche de la belle Vidéhaine. Que dans le délai d’un mois tous soient de retour! Au retardataire, le châtiment suprême ; mais à celui qui aura découvert la retraite du ravisseur, les honneurs royaux! C’est

(1) Kishkindhyâkânda , cltap. XXXVI.

(2) Celle partie du poème cal curieuse pour Ica nombreuses données géographiques qui résultent des instructions de Sougriva aux chefs de ses années. Quelques-unes ‘paraissent fabuleuses.

îi)0 LA FEMME DANS I.'INDE ANTIQUE,

sur ilauoùrnut que Sougriva fonde le plus d'espérances; c’est à lui qu’il confie l’exploration de la * plage méridionale, qu’il suppose devoir être habitée par Ràvana ; c’est à lui aussi que Rama remet un anneau gravé de son nom , afin qu’à l’aide de ce bijou le prudent guerrier obtienne lu confiance de la captive.

(Juand les Vànaras se mettent en marc he, le poète trace un fantastique tableau de leur entrée en campagne :

« Ils s’avançaient courant à {fraude vitesse, criant,

» hurlant, rugissant, grinçant des dents : « Nous ra- » mènerons, » s’écriaient les singes, « nous ramène- » rons Sità, fût-elle entrée dans la bouche de; lu » mort, ou fût-elle plongée dans les abimes de l’Océan,

» ou l’eût-on même entraînée au fond des enfers (I ) ! »

Au bout d’un mois, tons les corps d’armée, excepté-celui que commandent Angada et Hanoâmat , sont revenus auprès de Rama et de Songriva : leurs recherches ont été infructueuses. C’est sur le fils du Vent que se reportent les dernières espérances de l’armée et de ses chefs.

Mais Hanoùmat et ses compagnons se trouvaient alors dans un grand danger.

Après avoir inutilement exploré le mont Vindhya,

(i) Kishkindhyâlânda , chap. XLV.

SECONDE PARTIE

ils s’étaient engagés dans d’impraticables fourrés. Ils souffraient de la faim, de la soif, plus horrible encore, et néanmoins continuaient leur tâche, cherchant vainement, selon l’énergique expression du poëtc , ■< un ruisseau et Sitâ (1). »

Ils désespéraient de leur salut, quand ils virent sortir d’une caverne une multitude d’oiseaux aquatiques. L’espoir ranime les guerriers, ils entrent dans la grotte.

Mais les ténèbres les enveloppent; ils se tiennent par la main, errant dans ce repaire, affolés de • terreur.

Pendant ce sombre. \o\ âge , le mois que leur a accordé Sougriva s’est écoulé. Quelle alternative ! Ici, les tortures de la soif, l’horreur des ténèbres! . Là-bas, le déshonneur, la mort!

Soudain une échappée de jour leur sourit. Ils en suivent avidement la direction, et se trouvent dans un site enchanteur, disons mieux, enchanté.

Sur des arbres d’or aux fruits de pourpre, sur des étangs limpides aux poissons d’or, sur des palais de cristal et d’or aux vitres de perles fines, sur des mines de pierres précieuses ruisselaient des flots de lumière. Sur un trône d'or se tenait une femme non couverte d’or, mais vêtue de l’habit d’écorce, de la peau d’antilope noire. Au milipu des breuvages par-

(1) Kishkindhyûkànda y chap. L.

iOt I, A FEMME DANS I. IX DE ANTIQIE.

fumés, «les mets ex(|iiis, elle pratiquait le jeûne : c’était une anachorète. Le poète de l’Inde aime les contrastes.

Surpris, Hanoiimat aborde celle qu’il salue du titre d’auguste sainte. A sa prière, elle lui raconte comment et par qui a été construite cette féerique demeure, dont elle n’est que la gardienne.

Après avoir offert à la troupe de l’eau, des racines et des fruits, elle désire être instruite des aventures qui ont conduit les hommes des hois dans ce lieu inaccessible. Ilanoùmal satisfait sa curiosité, et la supplie «le lui indiquer les moyens par lesquels ceux qu’elle a arrachés à la mort pourront lui témoigner leur reconnaissance.

Mais la pénitente Suayamprahhù répond avec dignité :

« Je suis contente de vous tous, singes à la grande « vigueur : je marche dans l«‘ devoir; ainsi, péril sonne n’a rien à faire ici pour moi (I). «

Elle accède au vœu des hommes des Imis en les guidant. hors de celte caverne, dont ils croyaient ne jamais sortir. En vertu «le ses austérités cl «h; son unification en Dieu, elle en a le pouvoir. Peu après, les Vànaras se trouvent sur les bonis «le l'Océan.

A la pensée du châtiment qui les attend auprès de Sougriva, ils frémissent. Angada les exhorte il se

(ly KishkindhyAlânda , cha|>. Ll .

sF.co.Nru-: i».\htik.

laisser mourir de faim sur cette plage déserte, tjni lui assure que son onde ne saisirait pas avec joie L’occasion d'infliger au fils de Ilâli un indigne supplice? Hanoûinat combat de toutes ses forces l’influence du roi de la jeunesse, et en Sougriva montre à Angada non un ennemi , mais un père.

Le prince ne l’écoute pas. Que ses compagnons retournent à Kislikindhyà ; quant à lui , il attendra ici la mort. Il les charge de ses adieux pour Sougrivrf, et ajoute avec émotion :

« Après un salut adressé par vous à Tara, veuille/ » bien vous acquitter de la même commission auprès » d’elle et affermir le courage de cette bonne mère.

» La nature a mis dans son cœur de la tendresse » pour son fils; elle est pleine de sensibilité, elle est «vouée aux pratiques de la pénitence; et, sans » doute, h la nouvelle que je suis mort ici, elle vou- » dra aussi quitter la vie (1). »

Puis le jeune homme, s’asseyant sur le gazon, pleure amèrement.

Les guerriers, indignés contre Sougriva, animés de la plus tendre sympathie pour le fils de leur ancien roi , refusent de le quitter.

Un vautour regardait de loin ces hommes et se réjouissait d’en faire sa proie. Mais le nom de Djatûyou qu’Angada prononce, le frappe, l’émeut.

(I) KishkindhyAkânda , chap. LV.

Il est le frère même du défenseur de Situ. Il interroge anxieusement les Vânaras, et par eux il apprend la mort de son frère. Leur cause est devenue lu sienne. Il aitlera Rama dans sa vengeance. Il se rappelle avoir vu fuir Ràvana emportant à travers les airs une femme jeune et belle : « Rama ! Rama ! A moi , » Lukshiuuna ! » criait-elle : c’était Situ, et son ravisseur se dirigeait vers l’ile de Lanka.

Les traces de la captive étaient enfin découvertes.

Hanoiimat, le fils du Vent, franchit d’un seul l>ond la distance de cent yodjanas (I) <jui sépare le continent indien de l’ancienne Ceylan. Les incidents dont cette traversée est accompagnée tiennent , non de la réalité, mais du rêve, et du rêve le plus fantastique. Le merveilleux de l’épopée est ici remplacé par celui des contes de fées.

Quand Hanoùinat entre à Lanka, les rayons de la lune se jouent sur les blancs palais des Ràkchasas.

« La lune, favorable au hardi messager, s’élève » environnée de la foule des étoiles, et, par l’expan- » sion de sa lumière, elle . pénètre les mondes de » mille rayons. Transparente comme la nacre îna- » rine, blanche comme le lait ou la fibre de lotus, » elle monte illuminant la nuit aux regards attentifs

(1) Yodjana, mesure de cinq milles anglais, de 1009 mètres chacun.

SECONDE PARTIE

» du satyre, et nage au haut des cieux comme un « cvgne dans un lue (1). »

Plongeant son regard dans chaque maison, Hanoùinnt essaye d’y découvrir l’épouse de Râma. Il y voit des femmes à l’aspect imposant, qui pratiquent les sévères obligations du mariage. Ailleurs, ce sont de jeunes mariées, parées de fleurs et d’oiseaûxmouches, et dont le cœur s’ouvre au bonheur d’une affection partagée; nulle part il n’a reconnu Sitâ, dont, alors qu’elle traversait les airs, il n’avait pu, il est vrai, distinguer les traits, mais dont la renommée avait traçai en lui l’ineffaçable image.

Il pénètre dans le palais de Râvana, et Vàlmiki fait une merveilleuse description de cette résidence, où semblent s’être amoncelées toutes les pierreries de l’écrin oriental.

A la cour des rois nègres comme à celle des rois aryens, le service intérieur du palais est confié aux femmes du rang le plus distingué, de la naissance la plus élevée.

Dans ce palais se trouve le char Poushpaka , et dans ce char magique, un autre palais, la demeure même de Râvana.

Fenêtres d’or, portes de lapis-lazuli , murs lambrissés d’ivoire, planchers de cristal, escaliers de

(1) Soundarakandâ , ch. XI. (Traduit par M. Eichhoff dans sa Poésie hcroû/uc des Indiens. Ouvrage déjà cité.)

LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, pierreries, colonnes incrustées de perles, étendards flottant dans l’espace , lapis reproduisant les diverses configurations de la terre, eaux transparentes, oiseaux, fleurs, parfums et mélodie, voilà ce qui frappe, ravit, transporte Hanoumût.

Dans ce palais, qu’il croit le Swarga, sont réunies les plus belles femmes de l’univers, et, en les admirant, Hanoûmat se dit : «Voilà sans doute les » étoiles qu’on voit tomber de temps en temps, reje- » tées du ciel, et qui sont venues toutes se rassem- » bler ici (1) ! »

Au grand siècle de notre histoire, l’exquise galanterie des cours s’exprima-t-elle jamais en termes d’une grâce plus ingénieuse?

Parmi ces femmes, quelques-unes se sont endormies pendant qu’elles se berçaient d’harmonieux uccords, et leurs bras entourent encore les tymbales, les trompettes, les tambourins, les lyres et les luths que tout à l’heure elles faisaient vibrer.

Mais une femme attire les regards charmés de Hanoùmat :

« Reine du gynécée, cette blonde favorite, sem- » blablc à la nuance de l’or, était là étendue sur un » divan superbe : Manduudari était son nom (2). »

— « Ce ne peut être que Situ, » s’était dit Hanoùmal; mais il se rappelle ce qu’est l’épouse de Ràma :

(1^ Soundarakândn , cliap. XIII.

(2) SoundarakAndn , cliap. XIV.

SECONDE PAIIT1E.

ce n’est pas dans le séjour de la joie qu’il doit la rencontrer.

Pendant cette perquisition, sa conscience s’émeut. Il a pénétré dans le çvnécéc d’autrui ! Aurait-il manqué au devoir? Non : (juidé par un pur mobile, il a poursuivi l’accomplissement de la mission qui lui avait été confiée. L’intention seule constitue la faute.

Déjà il avait parcouru les moindres recoins de la ville et du palais; déjii il désespérait du succès de son entreprise , et croyait à la mort de la princesse pour laquelle tant d’efforts avaient été vainement déployés. Il envisageait les tristes conséquences de cet événement. Situ perdue, (pie deviendrait Rània, et, avec lui, les deux races alliées?

Pendant que, se plongeant dans ces douloureuses réflexions, il pleurait amèrement, il aperçut, du haut du rempart où il s’était assis, un bocage d'açokas qu’il n’avait pas encore exploré.

Hanoùmat se précipite dans le bocage d’or que sillonne une rivière bordée de grottes et que tapissent de moelleux gazons, L’açoka (pii, au matin, répand ses plus suaves émanations, le cordia dont le bois élégant exhale l’odeur du musc, le tcbampaka aux reflets de topaze, le pin dont la sombre verdure fait ressortir les pétales de feu du butéu et la corolle tendrement nuancée du manguier, tous ces arbres, auxquels s’enroule la liane flexible, se groupent en

■nuisons île feuillage, s’entrelacent eu berceaux noyés dans une ombre mystérieuse. La course rapide du tils du Vent agite les branches , qui répandent en pluie parfumée leurs fleurs et leurs fruits. Les oiseaux réveillés avant l’heure quittent leurs nids et s’enfuient.

L’aube naissait. Hanoùmal entendit au loin les hommes pieux réciter les Védas , les musiciens ébranler l'air des plus mélodieux accords.

Montant sur un cinçapa (1) qui se déployait au loin dans son luxuriant épanouissement, il attendit.

Ce n’est pas, nous l’avouons, sans quelque hésitation que nous mettons en scène les Ràkchasis , que bientôt Hanoümat put apercevoir. L’esprit français, le plus parfait miroir de la raison humaine, le goût français si pur, si châtié, accepteront-ils des types que Shakspeare eût aimés, et dont, sans le savoir, l’immortel tragique a créé les pendants en évoquant les sorcières de Macbeth ? Rappelons-nous l’horreur qu’inspiraient aux Aryas ces hommes noirs, anthropophages , auxquels , attribuant une puissance diabolique, ils donnaient le nom de Ràkchasas; pardonnons au poëte de l’Inde de s’étre livré aux plus bizarres fantaisies de l'imagination, et essayons de saisir, sous les fortes couleurs dont il les a chargés, les portraits des négresses de l’antique Ceylan.

(I) Dalbergia sixsoo.

SECONDE PARTIE

Ne nous arrêtons pas sur l’extérieur repoussant c|ue leur prête l’exagération orientale. Ne décrivons pas ces formes étranges qui tiennent plus de la nature bestiale que de la nature humaine.

Armées de marteaux, «le lances, d’éj>ées, de grandes piques de fer, elles sont toujours prêtes à soutenir leurs querelles de leurs armes. C’est là leur volupté suprême. Ce ne sont pas les fruits savoureux du bocage qui tentent leur monstrueux appétit : c’est la chair, le sang, c’est ce qui a vécu!

Au milieu de ces mégères se tenait une femme de race blanche. Elle entourait de ses bras l'arbre qui abritait Ilanoùmat. La douleur avait exercé de cruels ravages sur ses traits amaigris; mais son pâle visage rayonnait de cette beauté qui est le reflet de lame immortelle.

Hanoùinat avait reconnu Sità.

C’était donc pour la cause de cette femme que tant de valeureux exploits avaient été accomplis, tant de grands desseins conçus! Et elle était là, le front abattu, les yeux noyés de pleurs, les cheveux tordus négligemment en une seule tresse , drapée dans des vêtements flétris! Elle était lii , elle, « si digne de >> plaisir et «pii n’avait pas même connu de nom le » malheur (1) ! »

« Si Hàma , se dit l’homme des bois , bouleversait •

(1) Soundarakânda y chap. XVIII.

LA FEMME DANS I/INDK ANTKJl'E.

» à cause d’elle toute la terre jusqu’à la nier, ses liiui- » tes, on verrait le monde entier même sanctionner « ce fait d’une approbation universelle.

» Que l’on mette dans la balance, d’un coté, l’etn- » pire des trois mondes; de l’autre, la fille du roi » Djanaka ; les trois mondes ensemble ne seraient pas,

» je pense, d'un poids égal à Sita la Djanakidc!

» Etre séparé de la noble, de la tendre Sità , et » conserver la vie un seul instant, c’est là une chose » bien lourde à porter, et néanmoins Rama en sou- » tient le fardeau ! «

Les yeux de Hanoùinat se mouillaient de pleurs en voyant plongée dans une si grande infortune la princesse née du sillon , et qui, fille de roi, devait être femme de roi.

Il se rappelait les souffrances de Rama :

« Le cœur de cette reine est tout en lui , et le cœur » de Ràma est tout en elle.

» C’est parce qu’ils savent bien cette vérité, elle et » lui, ce devoir incarné, qu’ils vivent l’un et l’autre » dans les angoisses

« Pri\ ée de son époux , cette femme 11e sou-

» tient sa vie que par l’espérance de se réunir à lui. » Elle 11e voit pas les Ràkcliusis , elle 11e voit pas ces . » arbres parés de fleurs; elle suit Ràma avec les yeux » de son cœur fixés sur un seul objet.

» Assurément! une femme sans parure trouve dans

SECONDE PARTIE

» son mari la plus belle îles parures; et, fut-elle sans » joyaux , elle brille de l’amour qu’elle porte il son v époux (1). »

Maintenant ce site riant n’inspire plus à Hanoùînat que de tristes pensées : c’est lit qu’est gardée par des mégères la femme sur laquelle veillaient naguère Rama et Lakslnnana.

Au moment de disparaître, la lune, qui s’était voilée de nuages, reparut, et laissa glisser sur le bocage d’açokas ses vaporeuses clartés.

C’était l’heure où les bardes royaux entonnaient auprès de Râvana le chant du réveil. Promptement levé, le monarque se dirigea vers la retraite de Sitâ.

line centaine de femmes dont la course faisait joyeusement tinter les clochettes de leurs noiipouras (2) et de leurs ceintures, l’accompagnaient, éclairant sa marche de leurs lampes d’or où brûlaient des parfums, éloignant de lui avec la queue du gavai les insectes importuns; prêtes à le rafraîchir des breuvages qu’elles portaient dans leurs vases d’or.

Hanoùmat observait.

Râvana s’approche de la captive, et Sità, agitée de mouvements convulsifs, retient sur son sein, de ses doigts crispés, les vêtements qui la drapent.

Quand Râvana, humble; et tendre, la supplie de

(1) Snundarakânda , rhap. XIX.

(2) Anneaux de piml.

:j02 LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE,

sourire à ce qu’il nomme le bonheur, la gloire, ce n’est point par une explosion de colère que la jeune femme accueille ce discours. Grave et triste, elle essaye de faire entendre à Râvana la voix de il’honneur, de lu générosité. Elle en appelle à des sentiments dont le cœur de cet homme est incapable de comprendre la grandeur et la délicatesse.

« C’est une chose honteuse, que je ne dois pas «faire, dit-elle lentement, moi, vertueuse épouse, » entrée dans une famille pure et née dans une » illustre famille. »

Et se détournant: « Je suis l'épouse d’un autre,» ajoute-t-elle , «je iie puis donc être une épouse conve- » nablc pour toi : allons! jette les yeux sur le devoir; » allons, suis le sentier du bien !

» Ni ton empire , ni tes richesses ne peuvent » me séduire : je n’appartiens qu’il Kàma, comme la » lumière n’appartient qu’à l’astre du jour!.

» Allons, Râvana! allons, rends-moi à Rama dans » ma douleur

» La raison te couuuande, Râvana , de sauver ta » ville et de gagner l’amitié du vaillant JEUghouide , à » moins que tu ne désires une mort épouvantable (1) . »

(1) Soiuidaralânda , rliap. XXIII.

SECONDE PABT1E.

Râvana outré serait tenté de la tuer, s’il n 'était encore ému de cette compassion <pie fait naître au. cœur de l’homme l’amour des filles de Manou, si une voix plus forte que celle de la colère ne l’empêchait de frapper une femme. Il accorde à la captive un délai de deux mois. Passé ce terme, qu’elle choisisse entre le trône et la tombe.

Les filles des dieux et des Gandhai-vas, qui peuplaient le sérail de Ràvaua , émues d’une douce sympathie pour cette jeune femme, leur sœur, la rassuraient de leurs expressifs regards , et Situ , fortifiée, continuait la lutte :

» Si je n’ai pas encore fait de toi, » disait-elle, «un monceau de cendres, âme criminelle, en te » consumant par la splendeur que mes austérités » m’ont acquise, c’est que je ne dois pas agir sans la » volonté de Raina, ni rompre ce calme que m’im- » pose le voeu de la pénitence (1). »

Râvana s’écrie : «Je te tue aujourd'hui, comme le » soleil levé tue l’aurore J » Il la livre de nouveau aux Ràkchasis, leur ordonne de l’amener à ses desseins, et, ivre de fureur, se retire uvec sa suite.

Les Ràkchasis se précipitent sur la frêle jeune femme, la raillent, l’insultent, froissent ses délicats instincts de leurs grossières expressions. Eh quoi ! une simple mortelle n’est pas fiène de l'amour du

(1) Soundarukânda , chap. XXIV.

vninquenr «les dieux? Elle1 lui préfère un exilé, un mendiant !

Et Sitâ répondait :

« Mon âme repousse comme un péclié ce langage n sorti de votre bouche

» Qu’il soit malheureux ou banni de son royaume, » l’homme «pii est mon époux est l’homme «pie je » dois vénérer

» Il est donc impossible cpie je renie mon époux : » n’est-il pas une divinité pour moi (1)? »

Exaspérées, les Itàkchasis , la menaçant de leurs armes, penchaient vers elle «le ces visages «pie le cauchemar évoque. Sitâ fuyait; mais partout les mégères la poursuivaient , formaient autour d’elle leur ronde infernale. L’une d’elles, Vinatâ ou la Courbée, essaye «le la captiver par la douceur; mais la péroraison de son discours est loin d’être aussi rassurante <|uc l’exorde l’a fait supposer :

« Si tu ne suis pas c<* conseil, «pie moi je te donne » ici, nous allons toutes, à cette heure même, te inan- « ger! »

Vikatâ, la déhanchée, levant le poing, vocifère ces mots

■■ C’est trop de paroles inconvenantes que notre » douceur et imtrc bienveillance pour toi nous ont lait » écouter patiemment !

(1) Sountlarahânda , rliap. XXV.

» A cause de toi, ma jeune enfant, nous sommes » accablées de peines et de soins. A quoi bon tarder, » Situ? Aime Ràvana, ou meurs! »

Et une autre rôdeuse des nuits, Tête-de-Glieval , dont le regard jette des flammes, laisse échapper de ses lèvres ardentes d’odieux conseils et de sombres menaces.

Une quatrième, qualifiée du nom expressif de Ventre-de-Tonnerrc, brandissant une pique, s’enivre à l’avance de la volupté depuis si longtemps souhaitée, qu’elle éprouverait à se nourrir des chairs délicates de lu fille des Aryas , à s’abreuver de son sang si pur.

La Déhanchée, reprenant la parole, propose h ses compagnes d’étrangler Situ, d’annoncer au roi des Itùkchasas la mort naturelle et subite de la jeune femme, dont Ràvana leur permettra alors de se partager les restes.

« Partageons-la donc entre nous toutes, car je » n'aime pas les disputes; » ajoute une cinquième Ràkchasi , Téte-de-Chèvre.

« J’approuve ce (pie vient de nous dire ici Téte- » de-Chèvre. Qu’on apporte vite, » reprit Çourpanakbà, la furie aux ongles dont chacun aurait pu faire un van ; « qu’on apporte ici des liqueurs enivrantes » et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous au- » rons bien dîné avec la chair humaine , nous dansc- » rons sur la place ou l’on bride les victimes!

» Si elle 11e veut pus faire comme il a été dit par » nous, eh bien , mettons un genou sur elle, et man- » geons-la de compagnie ! »

Sitâ, affolée de terreur, tremblait et pleurait, mais toujours sa douce voix s’élevait et protestait de son

dévouement à son époux

Epuisée, elle s’appuyait sur une branche aux grappes chargées d’açokas

Soudain, elle s'écrie : •• Hélas! Rama!

Ab! Lakshmana! Hélas! Kâauçalyû, ma belle-

inère ! Hélas! noble Soumitrâ (1)!

Elle envie le sort de ceux qui contemplent Râma ; elle se demande par quel crime commis dans une existence antérieure elle a pu mériter d'être ainsi châtiée dans celle-ci. Elle voudrait mourir, et ses gardiennes la réservant u d’autres supplices, veillent sur elle. Elle déplore la faiblesse de l'homme, qui ne peut, sans autre instrument que sa volonté, se décharger d’une vie dont on lui a imposé le fardeau. Elle s’offre d’elle-méme aux tortures dont la menacent les Ràkchasis :

« Qu’est-il besoin pour vous de parler si longtemps? » Je ne m’unirai point à Rûvana! »

Mais pourquoi Râma n’est-il pas déjà auprès d’elle? « Il ne vient pas ù mon secours, lui, de qui le bras

(1) Soundarakânda , diap. XXVI.

» seul a terrassé dans le Djanastliâna quatorze milliers » de Râkehasas! Sans doute il ne sait pas, ce frère » aîné de Lakshinana , que l’on me retient ici; car, » s’il le savait, ce héros plein de vigueur ne suppor- » ternit pas un instant la violence qui m'est faite!

» Il ne vient pas h mon secours, lui qui, dans la » forêt Dandaka, put tuer d’une seule flèche Viràdha, » ce terrible chef de Ràkchasas! »

Si Rama connaissait le lieu de son exil, les ruines de Lanka témoigneraient de la vengeance du héros, et les échos de la ville rediraient les lamentations des veuves des Ràkchasas, comme aujourd’hui ils répètent les plaintes de l’épouse enlevée à Raina !

Quelques Ràkchasis vont rapporter à leur maître les menaçantes paroles de la captive; d’antres se jettent sur elle et s’apprêtent à la vengeance.

Mais, parmi les négresses, il en était une qui, couchée sur le sol, avait gardé le silence. C’était la vieille Tridjatâ. Soudain elle prend la parole. Que ses compagnes la dévorent, mais elles ne dévoreront point Sità, « la fille bien-aimée du roi Djanaka et la bru » chérie du grand Dacaratha..

« En effet, ajoute-t-elle, aujourd’hui même ,. un » songe horrible et qui fait dresser le poil d’épou- » vante, offrit h mes veux un présage de mort pour les » Ràkchasas et de vie pour l’époux de cette femme ( I ).»

(t) Soundarakànda , ch.ip. XXVIÏ.

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