‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 67 sur 85 · AIT · texte numérisé non relu

AIT

de Bâvanu. Enchaîné enfin par la flèclie de Brahma ijue lui décoche le magicien Indradjit, le plus redoutable des enfants de Bâvanu , il est amené devant le noir souverain. Les lois s’opposent au supplice d’un ambassadeur : llanoûmat ne peut donc être tué.

Ici l’assimilation de l’indigène an singe est complète. Le poète imagine nue Bàvana fait mettre le feu à la queue de l'homme des bois. De cette situation bizarre, ridicule même, jaillit encore une beauté poétique.

Du bocage d’açokas Sità voit celui qui pour elle s’est exposé au danger; elle le voit, entouré de flammes, ignominieusement traîné dans la ville par les Bàkchasas. Accablée de douleur, la pieuse jeune femme, cherchant encore dans la prière un remède à ce nouveau malheur, conjure le dieu du Feu :

« Si j’ai signalé mon obéissance à l’égard de mon » vénérable, dit-elle; si j’ai cultivé la pénitence, ou » si même je n’ai violé jamais la fidélité à mon » époux, Feu, sois bon pour llanoûmat!

» S’il est dans ce quadrumane intelligent quelque » sensibilité pour moi , ou s’il me reste quelque bon— » heur, Feu , sois bon pour llanoûmat !

» S’il a vu, ce quadrumane à l’âme juste, que ma » conduite est sage et que mon cœur suit le chemin » de la vertu, Feu, sois bon pour llanoûmat (1)! »

(I) SoumlnrakAmiiiy rlmp. XLIX.

318 LA FEMME DANS l/l. NUE AKTIQUK.

Et le feu, courbant autour de la princesse su flamme la plus pure , semblait lui répondre : « Je » suis bon pour Hanoûmut! >

L'homme des bois ne souffre pas, et il a deviné h (pii il doit le bien-être qu’il éprouve. • Soudain , s’échappant de ses liens, il massacre ses gardiens, et le fils du Vent, planant au-dessus de Lanka, y répand de tous côtés l'incendie et la mort.

Pendant un instant de cruelle angoisse , Hanoumat se reproche sa précipitation. Si les flammes nvaieut atteint Sitâ, si lui-même uvait causé la mort de celle qu'il voulait défendre et venger! Mais les génies des deux, exaltant son courage, s’écrient :

« Voici la ville de Lanka brûlée, avec ses arcades, » ses palais , ses remparts ; mais l’incendie a respecté » la üjunakide (1 ) ! »

De son côté, Sitâ ne craint plus rien pour le messager de Itûma. Une Itùkcbasi , nommée Saramû, toute dévouée à la captive, lui a annoncé la délivrance de Hanoûmut et sa vengeance. Tout brûle, excepté le bosquet qu’habite la Vidéhaine. Saramû lui répète les discours des sages, qui, dans ces événements, pressentent le triomphe futur de l’épouse outragée.

Après avoir une dernière fois pris congé de la malheureuse princesse qui le suppliait de demeurer

(I) Soundarakâmfa y rhap. I.l.

SECONDE PARTIE

encore, tant elle redoutait de voir s’éloigner avec lui ses dernières espérances, Hanoùmat, s’élançant dans les airs, alla rejoindre ses compagnons.

La joyeuse arrivée des Vànaras annonce aux princes alliés cpie Sità est retrouvée.

<■ Où habite Sità? Quelle est à mon égard la con- » duite de cette reine (1)?» Telle est la première (piestion que leur adresse Rama.

Hanoùmat lui répète le message de la prisonnière, dont il lui retrace la fidélité, la piété, la douleur; il lui remet l’agrafe qui retenait la tresse de la jeune femme, et dont Dacaratha lui-méme avait, au jour du mariage de ses enfants, orné le front radieux de la fiancée.

C’est avec une profonde émotion que Rama reconnaît cette perle qu’il presse sur son cœur, et Lakslimana mêle ses larmes à celles de son frère.

» Cette perle rare, » dit Ràma, « fut portée long- » temps par ma bien-aimée : en la revoyant aujour- » d’irui, il me semble voir Sità elle-même.

» Sità vivra longtemps, si elle peut supporter la » vie un mois encore; sans elle, beau singe, je ne » saurais vivre un seul instant; voilà quelle est ma » pensée!

(1) SowularukAndu , chaj». LXVI.

:J20 LA l-EMME DANS L’INDE ANTIQUE.

» Conduis-moi , llanoîimut, aux lieux un est ma » bien-aimée : après les nouvelles que tu m’as don- » nées, il est impossible que je reste ici un moment!

« Comment, craintive, abandonnée, ma ravissante » épouse vit-elle au milieu de ces démons terribles, » de qui la vue inspire l’épouvante?

» Hanoùmut, que dit Sità? Répète-moi ses paroles » dans la vérité : c’est le remède qui vraiment peut » me rendre à la vie, comme le malade (1)! »

Et Hanoùmat lui détaille son entrevue avec la prisonnière.

ltàmu écoutait avec ravissement. Mais pour tout lebonbeur que lui a apporté llanoûmat, que lui rendra-t-il, lui exilé, lui misérable? Alors, tendant les bras au général : « Cet embrassement est toute ma » richesse, fils du Vent, » lui dit-il : « reçois donc ce » présent assorti au temps et à ma condition (2). »

L’armée se met immédiatement en marche. Elle arrive au bord de la mer.

La voix solennelle de l’Océan tonnait et mugissait. Les vagues, soulevées par l'ouragan, roulaient leurs tourbillons d’écume, et entraînaient dans leur folle course les monstres marins. Dans l’onde miroitaient et pailletaient les étoiles; et le ciel et la mer, caressés

(1) Soundarakânda , chan. J.XVIÏÏ.

(2) Soundarukânda , rhap. I,\\.

SECONDE PARTIE

par la vague et laiteuse lueur de la reine des nuits, confondant leurs limites dans le même horizon, semblaient ne former qu’une même mer ou qu’un même ciel.

Râma contemplait cette scène imposante et mélancolique, et sa pensée franchissant d’espace, allait retrouver sa compagne chérie : « Vent, » disait-il, « répands sur moi ton haleine, soufflant du côté où » est ma bien-aimée; touche-moi du souffle qui l’a » touchée (1)! »

Dans Lanka , on s’assemblait , on délibérait.

La mère de Râvana, la reine Nikasha avait été témoin des désastres qui, avec Ilanoûmat, s’étaient abattus sur File. Depuis longtemps elle blâmait les violences de son fils; elle avait souffert, comme d’un poison, de l’enlèvement de Sità, et en avait pressenti les suites. Déjà le châtiment commençait. Elle s’adressa au seul homme qui pût comprendre combien les mœurs de cette cour voluptueuse et sanguinaire froissaient ses purs et généreux instincts, à son fils Vihlnshana, l’âme juste.

« Ilanoûmat, » lui dit-elle avec une douloureuse conviction , « Hanoùmat fut envoyé ici par le » fils de Raghou, versé dans la science de la politique » et livré au soin de chercher son épouse bien-aimée' » le messager a vu la captive.

(1) SotindurakAïula , chap. I.XXV.

:j»2 LA FEMME DANS L1NDE ANTIQUE.

» C’est là, mon fils, un grand écueil pour le mo- » nurque des Rùkcbasas : tu sais, prince à la vaste » prévoyance, ce qui doit en résultera coup sur dans » l’avenir.

» Car, û toi qui sais le devoir, un grand plaisir, « que l’on goûte en violant son devoir, ne manque » jamais d’apporter ii l’homme une affreuse calamité » pour augmenter la joie de scs ennemis (1). »

Fille devine ce que l'enlèvement de Sità a dit amasser de douleur et île colère dans le cœur de l’époux outragé. Ce llùma, qu’elle croit la mort ellemême incarnée sur terre, elle le sent supérieur à son (ils!

Que Vibhishana se rende auprès du souverain plongé dans les ténèbres des sens; qu'il fasse luire a ses regards la pure lumière du vrai. Ce qu’une faible femme, une mère n’aurait pas la force d’accomplir, qu’un homme de cœur, qu'un frère l'entreprenne. « Renvoie libre Sità! » Que cette parole, s’il en est temps encore, sauve le monarque et son peuple!

Le prince s’inclinant, entoure de ses bras les pieds de la reine mère, la salue de l’andjali et se rend au conseil des ministres.

A ce moment, Ràvana demandait h ses conseillers qu’ils l’éclairassent sur la situation que lui avait faite le rapt de Sità. Il leur laissait toute liberté de

(1) Soundtirokându , ch.ip. LXXVI.

SECONDE PARTIE

blâme, comptant bien qu’ils n’oseraient user du privilège (pie leur octroyait son royal bon vouloir. Tous en effet rivalisaient de flatterie, et, à l’envi, excitaient le violent monarque aux résolutions extrêmes. Enfin se précipitant sur leurs armes, jetant des cris de mort, ils allaient s’élancer hors de la salle du conseil, quand une voix calme et solennelle les arrêta. Que Sitâ soit rendue au prince vertueux que Rûvana a injustement attaqué ! Qu’elle lui soit rendue avant que les ruines de Lanka aient attesté le triomphe vengeur de Hàma! Qu’elle lui soit rendue avant que le soleil ait éclairé la honteuse défaite des Ràkchasas! Qu’elle lui soit rendue avant que Rûvana ait expié de son sang ses actes insensés ! Tels étaient les conseils que Vibhîshana adressait à son frère.

« Pour sauver ta capitale avec ses Ràkchasas et ta » vie, jetée dans un péril extrême* 'suis lu parole » salutaire et vraie de tes amis; rends sa Mithilienne » au Daçarathide.

» Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa w gloire et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un »■ nouveau lustre à la beauté de la gloire : prête une » oreille favorable à ma voix; fais que. nous puissions » vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithi- » liennc au Daçarathide (1)! »

(I) Soundarakânda y clinp. LXXX.

Soins inutiles! Eli vain Vibliisliana persiste et manifeste l'intention d’abandonner, non sans regret, ce repaire d’iniquités, et d’aller respirer auprès de Rama une atmosphère plus pure. Le roi, furieux de cette résistance, outrage le noble prince, et du pied le renverse de son trône d’or. Mais l'offensé se relevant avec dignité :

« Si un autre que toi, nocturne Génie, » dit-il h Ràvana, « m’avait tenu ce discours, il eût cessé de » vivre il l’instant même. Loin de moi, bonté de ta » race ( 1 ) ! »

Suivi de quatre ministres, il s’élance dans les airs, et planant au-dessus de Lanka, dit encore au monarque :

« Le véritable ami d’un roi est l’homme qui, h attentif il son devoir, observant ce qui est pour son » maître le bien ou le mal, donne un conseil qui » déplaît, mais qui sauve. »

Il l’adjure une dernière fois de s’arrêter sur la pente funeste qui l’entraîne, avant que le précipice l'ait englouti; et après avoir rendu compte à la reine mère de la mission qu’elle lui avait confiée, il s’éloigne.

Uàma, repoussant les soupçons de Sougriva, accueille avec affection celui qui vient il lui sous les dehors de l’amitié. Il répète un noble adage chanté

(I) Soundarakântla y clinji. LXXXVIII.

■ SECONDE PARTIE

naguère par un sage : L’homme doit sacrifier sa vie même pour sauver celle de l’ennemi qui l’implore. Rama se souvient du serment qu'il a prononcé, alors qu’adolescent il était reçu dans la caste guerrière des Kchattriyas : « Je promets d’assurer la sécurité de » tous les êtres, et d’épargner dans le combat ceux » qui diront, implorant ma pitié : « Je me rends à » toi (1) ! »

N’y a-t-il pas dans ce serment le germe de cette institution qui, quelques milliers d’années après, devait éclore dans notre Europe, et rester le plus glorieux souvenir de notre moyen âge?

Alors se prépare pour l'ancienne Ceylan un changement de dynastie : Raina prie Lakslunana de sacrer avec l’eau de la mer Vibhishana, par sa grâce, monarque <les Râkchasas et roi de Lankâ.

Pendant trois nuits, ltâina accomplit une rigoureuse pénitence , afin que l’Océan propice daigne livrer passage à l’armée. Mais la mer est sourde à ses vœux. Irrité, le Kchattriya la bouleverse de ses flèches qui sillonnent de leurs traits embrasés lés vagues frémissantes. Sur l’onde les flammes courent, se développent, et l’Océan, transformé en une nappe de feu, ébranlé jusque dans ses fondements par le retentissement des armes divines, consent, non à se laisser surmonter d’un pont, niais à recevoir un

(Ij Soundurukûnda 9 ch.ijt. XCI.

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, môle. C’est Nala, un des généraux de Sougriva, qui en dirige la construction. Hochers, cimes de montagnes, bouquets d’arbres forment cette jetée immense, dont aujourd’hui encore les Hindous reconnaissent et vénèrent les restes dans les bancs de sable qui rattachent presque l’ile de Ceyian au continent, et qu'ils nomment pont de Râma (1).

Ce fut ainsi que, dans l’espace d’un mois, l’armée put traverser l’Océan.

Les rapports inquiétants des espions que Ràvana a envoyés vers l’armée ennemie n’ébranlent pas ses résolutions. Dut le ciel même la lui disputer, il gardera Situ.

Mais une idée lui sourit. Son époux tué, peut-être la captive consentirait-elle à une seconde union. Annonçant à Situ la mort de Rama, la défaite des Vànaras, il fait rouler à ses pieds une tête d’honune et un arc. La jeune femme a reconnu le visage et l’arme de son éjioux !

Sa première plainte lui est arrachée par une amère souvenance : elle maudit Kékéyi, et s’évanouit.

Quand elle revient à elle, elle baise le pâle visage

(I) Pont d’Adam ; ainsi le nommèrent les Portugais, qui n’imaginèrent que le paradis terrestre était situé dans I ile de Ceyian, et qu’Adam, aimant à se promener avec Eve jusqu’à la côte du Malabar, avait jeté ce môle entre l’ile et le continent.

SECONDE PARTIE

qu’elle croit être celui de Rama. Son mari est mort, et, pensée à jamais poignante, il est mort pour elle! Kàatiçalyà ne reverra plus celui qui loin d’une mère a péri.

« Pourquoi ne tournes- tu pas tes yeux sur moi,

» Ràma? Pourquoi ne m’adresses-tu pas une parole,

» à moi, qu’ enfant tu pris enfant pour ton épouse, et >• qui toujours accompagnai tes pas?

» Souviens-toi de ce mot : « Je t’aimerai! » que » j'ai ouï de ta bouche, Kakoutsthide , au moment » où tu pris ma main devant l’autel : emmène-moi,

» femme désolée, emmène-moi donc avec toi (1) ! »

Peut-être à cette heure le corps de son époux est-il trainé par les Ràkehasas, livré h leurs outrages, et privé des honneurs funèbres! Seul Lakshmana reviendra du long exil et apportera la mort à Kâaucalyâ. Que Ràvana tue l’épouse sur le corps de l’époux et les réunisse au moins dans la mort!

Pendant qu’elle exhalait ainsi sa douleur, le trouble était dans Lanka, et Ràvana, ému des sinistres nouvelles qui circulaient dans la cité , quitte précipitamment sa captive. La tête et l’arc ont disparu avec lui.

La Ràkchasi Sarnmà , cachée dans un coin désert du bocage, avait tout vu, tout entendu. Klle aimait Sità, et toujours sa voix faisait entendre à l’oreille de

(1) Yoiulilhakânda , rhap. VIII.

la prisonnière de gracieuses et consolantes paroles. Naguère elle lui apprenait la délivrance, le triomphe de Hanoùmat. Maintenant elle oublie jusqu’au soin de sa vie, jusqu'au danger qu’elle fait courir à sa famille. Un mot peut la tuer, peut perdre les siens; mais ce m'ot rassurera Situ, et elle le lui dira.

Elle s’avance, elle parle ; elle sait pourquoi Ràvana est sorti en proie à une vive émotion. Ràma , Rama qui vit , car Situ a été fascinée par une illusion, Ràma s’approche, et demain attaquera Lanka.

Et pendant qu'elle parle, le bocage retentit d’un fracas inaccoutumé :

« Écoute! » dit Sarama; « la timbale effrayante qui » fait courir le brave à ses armes et qui fend le cœur » du lâche envoie dans les airs un son profond comme » le bruit des nuées orageuses. Voici qu’on met les » harnais aux éléphants déjà enivrés pour les com- » bats, voici qu’on attelle aux chars les coursiers : on » entend çà et là courir les fantassins, qui ont vite » endossé la cuirasse; de toutes parts toute la rue » royale est encombrée d’armées ,. comme la mer de » grands flots impétueux à la fougue indomptable.

» Vois cette lumière diversement colorée, que pro- » jettent à la ronde en faisceaux les boucliers , les » cottes de maille et les javelots reluisants; on dirait » le feu qui dans la chaude saison dévore les forets » d’un incendie spontané.

» Écoute le son des clochettes ! Écoute le bruit des

SECONDE PARTIE. 329

» chars ! Ecoute même le hennissement des chevaux » et les fanfares de la musique guerrière !

» Ce trouble confus, épouvantable, vient des Râk- » cliasas , qui , portant haut les flèches et les armes , » suivent le monarque des Yâtavas (1).

» Daigne te protéger Lakchmi, qui étouffe les cha- . grins! cette épouvante des Râkchasas, belle aux » yeux charmants comme les pétales du lotus, c’est » Raina qui l’inspire, tel que le dieu, armé de sa » foudre, sème la terreur chez les Daïtyas (2). »

La joie renaissait dans le cœur ulcéré de Sità. Con;tinuant de la consoler, Saramâ brûle de lui prouver mieux encore son affection , son dévouement. La princesse désire-t-elle que son amie se rende auprès de Ràma? Un mot, et elle y court! Mais Sità, assurée de la vie de son époux , préfère être informée de ce qui en ce moment se trame dans les conseils de Râvana.

La Ràkchasi y vole, et bientôt de retour, elle est tendrement embrassée par Sità , qui la remercie d’une amitié que la crainte de la mort même ne peut ébranler.

« Tout ce monde, hélas! est guidé par l’intérêt » dans ses amitiés; mais toi, illustre dame, tu aimes .» avec désintéressement.

» Avec le sang pur d’une noble race , avec les ver-

(1) Autre nom de» Ràkchas.i».

(2) Youddhakânda , chnp. IX.

» tus d’une âme toujours pure, tu es dans l'habitation » des Ilùkchasas comme le Gange est sur la terre, n pour la purification des créatures (1). »

Sarauiù lui rend compte de sa mission. La reine mère a supplié ltùvana de délivrer la captive, et le plus vénérable de ses ministres lui a conseillé de recevoir Rama avec honneur et de lui rendre Silà.

« Mais, » continue la négresse, « en vain ces aver- » tisscments lui sont-ils donnés longuement par sa « mère et le plus vieux de ses conseillers , il n’a point » la force de te rendre la liberté, comme l’avare ne » peut se résoudre à lâcher sou or. Ton ravisseur, » Djanakide , ne pourra jamais prendre sur lui de le » renvoyer sans combat. »

Pendant quelle rassurait Sitâ sur l’indubitable issue de la lutte, un vent impétueux apportait dans Lanka le fracas guerrier du camp de Raina. Le battement des tambours, le son des conques sont répercutés de montagne en montagne. Pour Sitâ, c’était la. délivrance; mais pour les Râkchasas , c’était la mort.

Ràvana se troubla; le peuple trembla, cur il soutenait une mauvaise cause. La race entière des Ràkcliasas allait expier le crime de son chef.

Oui , on avait peur. Des pluies de sang se répandaient sur la ville; on avait vu rire et pleurer les sta-

(1) Youddhakânda , chap. X.

tues; les puits et les lacs aux eaux naguère donnantes faisaient entendre de sombres mugissements ; les chars de guerre roulaient d’eux-mêmes; les chevaux pleuraient, et les drapeaux, ternis, déchirés, s’abattaient. Les corneilles, les chacals, les vautours criaient, et devant eux se tenait une femme noire aux dents blanches. L’ordre de la nature était renversé jusque dans la naissance des animaux. Les Sûrikâs (1), les oiseaux familiers du logis, murmuraient un chant lugubre. Puis un homme noir et chauve scrutait avidement chaque maison : c’était la Mort qui comptait ses victimes. Les rayons de feu du soleil bridaient la terre; le vent soufflait d’un côté opposé à celui où était Ràvana. Les oiseaux de proie se réjouissaient dans l’attente d’un horrible repas. Et c’était pour une femme que tant de calamités menaçaient Lanka ! Elle allait se réaliser l’antique prédiction d’après laquelle c’était par une femme que devait périr la cité des Géants ! Mais Ràvana persistait, et mettait la ville en état de soutenir le siège.

Une démarche suprême fut tentée auprès de lui par Àngada , au nom de Ràma. Celui-ci ayant , selon su noble expression, la force de tenir le châtiment levé sur la tête de son ennemi, le sommait une dernière fois de lui renvoyer Sità ou de Se mesurer avec lui. La dignité de l’ambassadeur violée, sa vie mise en dan-

(t) Gracula rcliyiosa.

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, ger, telle fut la réponse du roi de Lanka. Mais Angada , échappant à ses gardiens, quitta, non sans vengeance, le palais de Ràvana.

Alors commencent ces étranges et gigantesques combats où les massues enflammées, les lances, les piques de fer, les haches, les arcs, les javelots des Ràkchasas repoussent l’attaque de ces Vânaras auxquels le poète, fidèle au caractère que leur attribue la tradition, donne pour armes ongles et dents, arbres au tronc vigoureux, cimes de montagnes et rochers.

Mais le magicien Indradjit, se rendant invisible, frappe de ses flèches divines Râma et Lakshmana. Harcelés par cet ennemi impalpable, les deux héros, après une lutte désespérée , tombent sur le sol , nageant dans leur sang. La vie semble les avoir abandonnés.

Transporté de joie à la nouvelle du triomphe de son fils, Ràvana ordonne à la vieille Tridjatà de conduire, sur le char Poushpaka, Sitâ vers le camp ennemi. Qu’elle voie gisants ceux qu’elle attendait; qu’à cette vue elle meure de douleur, ou, déliée, de ses serments, qu elle tombe dans les bras d’un nouvel époux !

Quelques moments après, Situ contemplait la ruine de ses dernières espérances.

Elle les voyait s’anéantir avant que de doux enfants, suspendus à son sein, eussent scellé son al-

SECONDE PARTIE

liance avec Ràma ; elle les voyait s’anéantir avant que le diadème eût été posé sur son front. Mère, reine, tous ces titres disparaissaient devant celui de veuve!

« Ce n’est pas tant sur la mort de mon époux que » je verse des larmes, ce n’est pas tant sur la mort de » Lakshmana, ce n’est pas tant sur moi, ni sur ma » mcre elle-même, que sur Kàauçalyâ, mon austère » et pieuse belle-mère ! Peut-être en ce moment elle » pense que- son fils arrive au terme accompli du vœu : « Quand verrai -je, » se dit-elle, « quand, verrai -je » mon Kakoutsthide accompagné de son épouse et de » Lakslunana (1) ? »

MaisTridjatà, que depuis longtemps, nous l’avons vu, avaient attirée les vertus de la royale captive, Tridjatà ne put supporter la vue de son chagrin :

« Reine, ne te livre pas au désespoir, » lui dit-elle, ■■ car ton époux est vivant. »

Si Ràma était mort, seraient-ils si brûlants île combattre, ceux qu’il avait pour auxiliaires? Ràvana luimême aurait-il envoyé vers les assiégeants la veuve de leur chef? Puis sur les pâles visages des deux frères luit encore ce divin ravon.de la vie, la beauté! A ceux qu’elle enlève , la mort ne conserve pas tant de charme.

— » Puisse-t-il en être ainsi ! » répondit Sità; mais l’aiguillon uvait pénétré dans son cœur; et, rentrée

(1) Youddhukânda y chap. XXIII.

33 i LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE.

dans sa prison, elle en retrouvait toutes les douleurs,

moins l’espoir qui les lui avait fait supporter.-

Rama , sortant le premier de son évanouissement, contemplait son frère renversé dans l’attitude du trépas. Ah! que lui importait maintenant Situ? Une épouse, des enfants, partout il en trouvera; mais un frère, qui donc le remplacera! Et Soumitrà, mère égale à Kàauçalyà dans l’amour de Ràma, que lui dira-t-il en revenant seul dans Ayodhya? Que lui dirat-il, lui pour qui est mort Lakshmana?

Complètement démoralisé, il priait ses alliés de retourner dans leur patrie; il s’inclinait devant le Destin.

Pendant que Sougriva, ordonnant à quelques-uns de scs guerriers de transporter les deux frères dans la caverne Kishkindhvû, jurait de tuer Râvana et de ramener à Râma l’épouse ravie; pendant qu’on cherchait les moyens de guérir leurs blessures, le Vent murmurait à l’oreille de Raina la révélation du divin mystère de sa naissance.

‘ Et l’éclair sillonne la nue ; les arbres déracinés sont précipités dans la mer; le fracas de la tempête ébranle les montagnes, fait mugir l’Océan. Et à la voix de Garouda. de l’oiseau qui sert de monture àVichnou, de l’oiseau qui détruit les reptiles, les serpents dont Indradjita enlacé les deux frères les abandonnent et rentrent dans le sein de la terre.

Rama, sortant comme d’un rêve, ne se souvient

SECONDE PARTIE

plus des paroles révélatrices du Vent. Elles doivent lui être rappelées au jour du châtiment de Ràvana.

Le salut des deux héros répand la joie parmi les Vânaras, la terreur parmi les Ràkchasas.

Les meilleurs généraux de Lanka mordent la poussière. Ràvana, frappé de la force de ses adversaires, les juge dignes de les combattre lui-même. Il s’apprête à quitter son palais Mais dans la salle du

conseil entre la royale épouse, Mandaùd'ari, la Monde favorite. Tenant son fils Màlyavat par la main; accompagnée de ministres, de femmes de tout âge, de Ràkchasas portant, les uns, les jharjharas aux sonnettes qui effrayent les serpents; les autres, les bambous qui écartent la foule; escortée de guerriers qui ont l’arme à la main et l’inquiétude dans le cœur, Mandnùdari s’avance vers Ràvana.

Le monarque se lève avec empressement , court à elle, l’embrasse, et se rassied sur son trône, pendant que son visage altéré, ses yeux rougis par les pleurs témoignent de son chagrin, de ses remords peut-être.

Il s’étonne de voir venir à lui sa compagne avec cet imposant cortège; il la prie de lui en dire la raison, et la reine puise dans son amour d’épouse et de mère la force de parler.

Elle a appris les désastres réitérés des armées râkchasis; elle sait que Ràvana se dispose à combattre, et voilà pourquoi elle vient lui adresser des paroles de paix.

Qu’il s’en souvienne! Ce n’est pas simplement un homme que ce Rama qui, dans le Djanasthàna, anéantit quatorze milliers de Ràkehasas! Ce n’est pas simplement uil homme que ce Rama, par qui lut immolé Kliara! Ce n’est pas simplement un homme que ce Ràma, par qui fut tué Bàli !

Pieux et juste, il a été injustement attaqué par Râvana. Que Sità soit rendue à son époux , et que le noble Vibhlshana, cruellement méconnu par Râvana, serve de médiateur aux deux monarques. Ràma, le prince qui aime jusqu’à ses ennemis , recevra avec bonté l’hommage de celui qui l'a offensé. Au nom de son salut, du salut de son royaume, que Râvana cède au conseil qu’elle lui donne!

Râvana, le cœur oppressé, exhalait de brûlants soupirs. Il promena ses regards sur tous ces visages inquiets qui l’environnaient, prit la main de la courageuse princesse, et répondit avec une expression de douceur qui, en pareille rencontre, ne lui était pas habituelle :

« Ce langage , que tu m’as tenu par le désir de » mon bien , reine chérie, n’est pas entré d’une ma- » nière fâcheuse dans mon esprit (1). »

Mais lui, le vainqueur des dieux, pourrait- il s’abaisser devant un homme, devant celui qu’il nomme le protégé d’un singe ! « Je me romps,

(1) Youddhakându , ehnp. XXXIV.

SECONDE PARTIE

» dëesse, plutôt que de plier sous qui que ce soit. » Rassurant tendrement Mandaûdari, il l’embrasse, l’engage à rentrer dans le gynécée auprès de la reine mère; et,, la tête ceinte de la tiare, il s’élance sur son char de guerre , qu’ombrage la blanche ombrelle aux reflets de nacre, aux baguettes d’or.

Sougriva, Hanoùmat, Nila, Lakshmana, se sont tour à tour mesurés avec lui. Rama enfin est en présence de celui qui lui a ravi tout son bonheur, qui l’a outragé dans son honneur d’époux. Il brise de ses dards le char de Râvanu, blesse le monarque, (pii s'affaisse. Il le tient en son pouvoir!

D’un trait rapide il lui enlève l’aigrette qui ornait son diadème, et lui dit :

« Tu viens d’exécuter un grand, un bien difficile » exploit; ton bras m’a tué mes plus vaillants guer- » riers : aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et » c’est pourquoi mes flèches ne t’enverront pas au- » jourd’hui dans les routes de la mort (1). »

Aux beaux temps de notre chevalerie , la courtoise générosité d’un vainqueur lui dicta-t-elle jamais parole plus miséricordieuse au vaincu?

Ràvana rentre dans sou- palais, troublé, frappé de crainte ; il se rappelle les sages avertissements de Vibhishana, et le repentir s’empare de son âme; mais son indomptable courage l’excite plus que jamais à la lutte.

(1) YoutltlhakAnda , XXXVI.

Koumhhukarna , son frère, le géant au sommeil semestriel, réveillé par l’ordre de Ràvana, se rend sur le champ de bataille. Il a blâmé la conduite dp son frère, il l’a instruit de la naissance, divine de Râmu, et néanmoins il va courageusement au-devant de la destinée qui l’attend. Il trouve en combattant la mort qu’il prévoyait, et que vont chercher après lui quatre (ils de Ràvaua et deux de leurs oncles. Mais un terrible défenseur reste au roi de Lanka : c’est Indradjit, le vainqueur d'Indra, et qui déjà a mis en péril les jours de ltàiua et de Lakshmanu. Une seconde fois il les ubut et fait de leurs auxiliaires un grand carnage. Ranimés par des panacées que Hanoùmat leur apporte avec la cime fleurie du mont qui les produit, les princes et leurs ulliés sont de nouveau prêts au combat, et Sougrîva ordonne l’assaut de Lanka.

Les assiégeants mettent le feu à la ville. Aux rougeâtres clartés de l’incendie, la hntaille s’engage.

Les Vûnaras vont remporter La victoire Mais

Indradjit veille et les fait reculer. Ivre de vengeance, il revient à la charge. Par son art magique il a évoqué un fantôme de Silà, et l'a déposé sur son char. La jeune femme est en larmes, et sur sa belle tête Indradjit tient l’épée levée. Eu vain Hunoùmat, les yeux noyés de pleurs, prédit à Indradjit le châtiment réservé dans les enfers au meurtrier d’une femme. L’assassinat de la fausse Silà répond à cette menace.

SECONDE PAIITIE.

Excités par un âpre besoin de vengeance, les Vànaras combattent avec fureur. L’ennemi fuit, et Hanoûmat annonce à Itâma le meurtre de Sitâ.

Raina s’évanouit; et Lakshraana, courant à lui, le saisit dans ses bras. Vibhîsliana rassure les affligés. 1T connaît l’art magique de son neveu; il sait aussi que jamais Kàvana n’eût permis l’immolation de la belle captive.

Ce qui jusqu’à présent a fait la force d’Indradjit, ce sont les’ sacrifices qu’il offrait au Feu avant de combattre. Sous les sombres arcades du nyagrodha, le figuier des pagodes, sur le Nikoumbhila, la place où se brûlaient les victimes, alors que les Ràkcbasas y déposaient des bouquets de fleurs , des vêtements rouges, des armes, une cuiller double de fer noir, Indradjit, égorgeant un bouc noir, en répandait le sang dans les flammes. Que Lakslunana suive le conseil de Yibhishana : qu’il interrompe le sacrifice, et le magicien sera vulnérable !

Quand Lakslunana revient du combat, les assiégeants sont délivrés de leur plus cruel ennemi , et Rània, appuyant sur son cœur le jeune héros, touche avec amour les blessures dont les flèches d’Indradjit ont sillonné son corps.

Ràvana a appris la mort du plus cher de ses défenseurs. Mordu au cœur, il va courir ati champ.de bataille; mais, avant de tuer Ràma et Lakslunana, la mort de celle qu’ils espèrent délivrer l’aura déjà

vengé. Le glaive nu , il s’élance vers le bocage d’açokas.

Sità comprend que sa dernière heure est proche; peut-être ses amis Font-ils précédée dans la tombe.

« Honte soit donc à la Mantharâ, » dit-elle, « cette » bossue vicieuse, l’image du péché, elle à cause » de qui va fondre une telle douleur sur Kàau- » çalyà .(1)1 ”

Mais un conseiller de Ràvana reproche sévèrement à son maitre de vouloir se déshonorer par le’meurtre d’une femme. Le roi enveloppe d’un long regard sa tremblante captive, et la voyant si belle, il sent sa colère s’évanouir. Il rentre dans son palais.

Rama moissonne l’élite des guerriers râkchasas. Sità déjà était vengée, et les gémissements des veuves remplissaient cette Lanka où souffrait l’épouse exilée.

Les Itàkchasis, privées de leurs époux, de leurs fils, de leurs parents, maudissaient cette Çoûrpanakhâ dont le fol amour avait amené tant de maux sur leur ile, et blâmaient amèrement Ràvana de son orgueilleux entêtement.

La lutte suprême s’est engagée. Après un combat acharné entre Ràvana et les princes d’Ayodhya , Lakslunana tombe, mortellement frappé. Rama sent son cœur défaillir et ses yeux se mouiller de larmes.

(I) Yotultlhahûnrfa , rliap. LXXII.

SECONDE PARTIE

Ce n’est pas le moment «le faiblir, c’est celui «le faire chèrement payer à Iiàvana les souffrances de Lakshmana. Il se contient et continue le combat. Mais quand Ràvana , prenant un repos nécessaire, s’est momentanément éloigné du champ de bataille, Rama pleure sur son frère.

C’est encore le dévouement de Hanoùmat qui sauve Lakshmana. Chargé du mont où croit la panacée qui extrait les flèches, le voilà qui arrivé. Dans son voyage il a vu Rharata; il lui a appris les événements qui retiennent Rama devant Lanka ; il a recueilli les paroles d’amour et de regret que le jeune prince envoie à ses frères; il l’a entendu maudire, en sa mère et en lui-méme, la cause des malheurs qu’a entraînés l’exil de Ràma.

Après que Ràma, délirant de joie, attirant sur son sein le frère qui lui était rendu, le couvrant de ses

larmes, a pu lui dire : « Viens ! viens ! Héros, je

» te vois donc , ô bonheur ! ressuscité de la » mort (1) ! » Après qu’il a déclaré que la perte de son ami l’eut arreté dans l’accomplissement de son œuvre, Lakshmana, d’une voix faible encore, lui reproche cette défaillance : « La fidélité à sa pro- » messe, » lui dit-il, » est le cachet de la grandeur (2). »

De nouveau les deux champions sont en présence. Tous deux sont montés sur de divins véhicules, car

(1) Youddhakânda , cliap. LXXXIIf.

(2) Idem, cliap. LXXXV.

Indra lui-même, pour égaliser les chances du combat, a envoyé à Itàma son char que conduit son cocher Mâtali.

La colère de Rama bouleverse la nature. La terre tremble. La foudre éclate. Les flots mugissent. Kàvana lui-même a peur.

Comme dans l’Iliade, les dieux et les titans de l’Inde renouvellent leurs anciennes querelles : n Vieil toire à toi, Daçagriva ( I ) ! » crient aux Ràkchasas les Daïtyas. — « Victoire à toi , Rama ! » répond le chœur des immortels. Et au ciel, comme sur la terre, les deux principes, le bien et le mal, entrent en lutte.

L’issue du duel d’abord semble indécise. Les adversaires, blessés tous deux, déploient un égal courage, montrent un égal acharnement. Enfin, Rama, éclatant de rire, exhale dans un sarcastique langage la colère qui depuis longtemps fermentait dans son sein :

« En châtiment de ce que tu entraînas du Djanas- * » thâna ici mon épouse contrainte, tu vas perdre la » vie, ô le plus vil des Ràkchasas!

» Abusant d’un moment où j’avais quitté ma » Vidéhaino, tu me l’as ravie, triste, violentée, sans ii égard à sa qualité d’anachorète, et tu penses : ■< Je » suis un héros! »

(I) Vouddhakânda , i-bap. LXXXVII.

SECONDE PARTIE

» Tu exerces ton courage sur des femmes sans » défense, ravisseur des épouses d’autrui , tu fais une » action d'homme lâche, et tu penses : « Je suis un » héros ! » .

» En effet, l’action que tu as faite sied à un héros, » au frère du dieu qui dispense les richesses (1), » à no monarque heureux et puissant; elle est grande, u elle est glorieuse, et tu peux t’en vanter1.

.. I»ai •ce que des Rûkchasas faibles, tremblants, » t'honorent comme d’un culte, tu penses en ton » orgueil et ta hauteur : « Je suis un héros! ».

» Je ne dors ni la nuit ni le jour, noctivague aux » actions criminelles; non ! Ravuna, je ne puis goûter » de repos tant que je ne t’aurai pas arraché de ta » racine !

» J’ai passé tous ces mois sans cesser un instant » de penser a ta mort : tu as mérité de mourir, et la * mort ouvre ici pour toi la porte du trépas!

» Je te connais, insensé, et néanmoins tu dis : «Je suis un héros! » mais il n’est aucune pudeur en » toi, qui m’as enlevé Sitâ comme un voleur!

» Si tu avais enlevé de force Sitâ en ma présence , » tué alors de mes flèches, tu serais allé chez les morts » visiter Khara ton frère!

» Mais, par bonheur! tu viens t’offrir, insensé,

(1) llàvnna était frère «le Kotivéra, le dieu tl*;* richesses.

» dans le ravon de mes yeux, et tout à l'heure mes » dards «aigus vont t’envoyer dans le séjour d’Yama.

» Aujourd’hui, les carnassiers vont traîner oh et là » ta tête aux pendeloques flamboyantes, ta tête, cou- » pée de mes flèches et gisante dans la poussière du » champ de bataille.

» Jeté mort sur la terre, les vautours abattront leur » vol dans ta poitrine et boiront, joyeux, Râvana, le » sang ruisselant de tes blessures au milieu des jave- » lots et des flèches

» Qu’ici donc de ton corps percé de mes dards les » oiseaux du ciel tirent les entrailles comme Garouda » tire les serpents (1) ! »

Et l’énergie de son âpre colère doublant en Ràma celle du courage, il fait pleuvoir une grêle de flèches sur son adversaire.

Il dura sept jours et sept nuits, le grand combat. « Il faut vaincre! » se disait Itàma. — « Il faut mourir! » se disait Râvana.

Oui, il fallaif*mourir. Frappé au cœur par la flèche de Brahma, le noir souverain roule dans son sang; et pendant que les Ràkchasas s’enfuient, que les Vànaras jettent un cri de triomphe, toutes les voix

(1) Yrouddhakândn, chap. LXXXVIII. Oa rond a, demi-dieu ayant la tête et les ailes d’un oiseau ; il sert de monture à Yichnou. A la suite d’une querelle qui survint entre sa mère Vinatâ et sa bellemère Cadrou, mère des serpents, toutes deux femmes de Kacyapx, jl devint le plus redoutable ennemi des reptiles.

SECONDE PARTIE. .'JV5

du ciel se réunissent dans cette immense acclamation : « Victoire! »

Le char de Ràma était inondé'de Heurs. Les Gandharvas et les Âpsaras étaient descendus sur terre; et tandis que les chanteurs des- cieux célébraient le triomphateur, les divines bavadères déployaient devant lui, dans leurs danses vaporeuses, leurs {'races enchanteresses.

Le soleil envoyait en {jerbes d’or ses plus éblouissants rayons. La terre, inondée d’une lumière pure et féconde, se reposait dans su sereine et radieuse beauté : les forces malfaisantes qui naguère la troublaient étaient anéanties. C’était la plus éclatante victoire que jusqu’alors la civilisation eût emportée sur la barbarie.

A la prière de Vibhishana, Ràma ordonne les funérailles de son plus crue! ennemi.

« La victoire, dit-il, éteint les inimitiés; la guerre » finie ramène la paix. Qu’on célèbre ses obsèques : » c’est mon désir autant que le tien (1).* »

Tel n’avait pas été le premier mouvement d’Achille devant le cadavre du juste et loyal Hector.

Mais les femmes du gynécée se précipitent en foule sur le champ de bataille. Scène lugubre! Le sinistre hurlement du chacal, le cri lamentable du vautour.

(i) YouddhakAnda , cli.ip. XCIIl.

le chant mélancolique du héron , le croassement du corbeau, répondent aux plaintifs gémissements des veuves de Rûvana. Hur la terre transformée en un « bourbier de sang » elles foulent les cadavres des Rûkcliasas pour arriver à celui de leur époux.

« Hélas, mon noble mari! — Hélas, mon protec- » teur! » sanglotent-elles.

Il est donc abattu le vainqueur des dieux, abattu par la inain d’un homme!

« Enivré par les fumées de la puissance, tu fermas » l’oreille à tes vrais amis, qui ne parlèrent jamais » (jue pour ton bien, et ta chute nous entraîne avec » toi nous-mêmes. »

Que n’a-t-il cédé aux conseils de Vihhishana, de ses parents, de ses amis ! Que n’a-t-il réuni les époux qu’il avait arrachés l’un à l’autre! Mais pourquoi l’accuser? Le Destin seul est coupable. La fatalité! dernier mot des cultes panthéistes!

Elle était là aussi, Mandaûdari, la blonde favorite. Jusqu’alors elle s’était tue auprès du cadavre de son époux , et le contemplait avec tristesse. Soudain elle parla. Ainsi ses pressentiments étaient fondés quand elle voyait en Rama plus qu’un homme. Vichnou seul, incarné sur terre, pouvait vaincre l’invincible Râvana.

« Que la paix soit faite avec le Raghouide! te » disais-je : mais tu n’accueillis pas mes paroles, et » de là vient son triomphe en ce jour.

» Tu t’es follement épris de Situ, monarque des

SECONDE PARTIE

» Ràkchasas, pour la perte de ton empire, de ta » personne et de moi-même (1). »

Quel navralit aveu de ce qu’elle a souffert, quelle amertume, quelle vérité dans la plainte qu’elle va exhaler :

« Il y a des femmes qui lui sont égales, il v a des » femmes qui lui sont même supérieures en beauté; » mais devenu l’esclave de l’amour, tu n’as point » compris cela.

» Elle n’est pas supérieure, elle n’est pas même » égale h moi, ni pour l’extraction, ni pour la beauté, » ni pour la distinction des manières; mais, dans ton » égarement, tu n’as point compris cela.

» La Mithilienne va donc maintenant se promener » joyeuse avec Ràma, tandis que moi, infortunée, » je suis tombée dans une mer épouvantable de » chagrins!-»

Maintenant elle a connu le malheur, celle que sa naissance et son rang surhumains semblaient devoir en préserver :

«Mon père est le souverain des Dûnavas, mon » époux était le monarque des Ràkchasas, et j’avais » pour fils Çatiounirdjélri; aussi étais-je fière!

» Mais aujourd’hui je n’ai plus de famille, j’ai » perdu en toi mon protecteur. »

(1) Voiidd/iul Audit , «‘lmp. XCV.

Mérite-t-il donc tant de regrets, celui qui est mort pour la rivale qu’il lui avait préférée? *

« 11 n’y a pas lieu pour moi, je le sais * de verser » des larmes sur toi , renommé pour le courage et la » force; mais la nature de la femme incline mon cœur » à lu pitié.

» Tu es entré dans la route que tu le fis à toi-même, » en prenant le mal, quand tu pouvais choisir le bien ; » c’est ma condition que je déplore, moi que ma » séparation d’avec toi plonge dans une douleur pro- » fonde!

» [loyalement vêtu de ta robe jaune et tes membres >• déposés inertement sur la terre, pourquoi, noctiva- » gue, gis-tu là, pareil au sombre nuage, enveloppé » d’un ciel orangé? »

Pourquoi ne lui parle-t-il pas, à elle qui souffre, à elle qui sent couler en ses veines le sang des rois, le sang des dieux?

« Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pour- » quoi 11e me dis-tu pas une parole, à moi, ton épouse » chérie? Honore en moi, noctivaguc aux longs bras, i> la mère de ton fils! »

Elle murmure encore quelques plaintes; puis sa belle tête se renverse, froide et décolorée; la reine s’est évanouie.

Les femmes du gynécée la relèvent , la raniment :

« Heine, » lui disent-elles, ,« il n’a pas compris la

SECONDE PARTIE

» marche inconstante des choses humaines; le malheur » vient par toutes les conditions de la vie; honnie » soit même cette splendeur instable des rois ! »

Et après cet amer retour sur le néant des grandeurs d'ici-bas, toutes ces voix s éteignent dans un long sanglot.

Kàma contemplait cette scène : « Que l’on vaque » aux funérailles de ton frère, » dit-il à Vibbishana, « et que des consolations soient données à ces trou- » pes de femmes ! »

Après le sacre officiel de Vibhishana, Rama charge Ilanoûmat d’une mission. Qu’il entre dans Lanka, et annonce à Sitù que son époux vit et que son ravisseur est mort.

Silà ignorait tout. Hanoùmat s’approche d’elle et s’incline :

« Mithilicnnc, Rama est en bonne santé avec Sou- » griva , avec Lakshmana; ce dompteur des ennemis » a tué son rival , et , sa campagne heureusement ter- » minée, il te dit : « Salut (1) ! »

Quelle nouvelle pour l’épouse exilée que depuis longtemps torturait cette alternative : le déshonneur ou la mort! pour l’épouse aimante et aimée qui peutêtre n’espérait plus revoir celui auquel elle avait inviolablement engagé sa foi ! Elle se lève en sursaut.

(I) Youddhakûnda , chap. XCVIJI.

350 LA l'KMMK DANS L’INDE ANTIQUE.

Naguère elle avait réagi contre son malheur; il lui avait même arraché des accents d'une déchirante expression. Maintenant le bonheur l’écrase et la laisse immobile et muette. N’est-cc pas le propre de la nature humaine que d’étre plus forte contre la douleur que contre la joie?

Quand la voix de la jeune femme a pu se frayer un passage, Hanoûmat, toujours incliné, les mains réunies en coupe au-dessus des tempes pour la saluer de l’andjali , implore de la princesse une faveur. Il a cruellement souffert autrefois, quand du haut du cinçapa d’où il contemplait la captive, il l’a vue en butte aux outrages de ses gardiennes. Qu’elle lui permette d’assouvir les désirs de vengeance qu’amassa dans son cœur ce navrant spectacle. Que par les tortures physiques qu’il leur infligera, les négresses expient les souffrances morales dont elles ont accablé leur douce victime.

Sitâ se tait pendant un moment ; puis d’un ton gracieux et riant, elle prie Hanoûmat d’épargner des femmes qui n’ont été que d’aveugles instruments d'un inaitre redoutable, « des servantes for- » cées d’obéir, qui se meuvent par la volonté d’un » autre »

Elle a souffert, il est vrai, mais ne devait-elle pas expier les fautes qu’elle avait pu commettre autrefois? Le malheur est une purification. D’ailleurs le Destin l’a voulu! Et, avec une ineffable commisération, une

SECONDE PARTIE

céleste mansuétude, elle ajoute : « Faible, je sais par- » donner à de faibles servantes. »

« Sitâ, la noble épouse de Ràma, » dit Hanoûmat, « vient de parler comme il était convenable. Donne- » moi tes commandements, reine, et je retourne où » m'attend le Rnghouide. »

Voir Ràma, c’est là l’unique désir de Sitâ; telle est aussi sa seule réponse.

Le Kls du Vent est de retour auprès de Ràma; il lui raconte son entrevue avec Sitâ, dont il lui mande le message. Le prince se tait ; son visage est sévère , et cependant son regard est voilé de larmes. De profonds soupirs soulèvent sa poitrine. Après un long silence, il s’adresse à Vibhisliana :

« Fais venir ici la princesse de Mithila, Sitâ, ma » Vidéhaine, aussitôt quelle aura baigné sa tète, ré- » pandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes » parures (1). »

Vibhishana transmet à Sitâ l’ordre de Ràma. Eh quoi ! pour un frivole motif la réunion des époux est retardée? Quelques pas séparent ceux que naguère séparait l’Océan, et ils ne se sont pas encore précipités dans les bras l’un de l’autre !

Sitâ , toute couverte qu’elle est des vêtements souillés de sa captivité, voudrait courir à celui qu’elle

(1) Youddhakându , cli.ij». XCIX.

:J52 LA FEMME DANS L’INDE ANTIQl't.

se mourait de ne point voir; mais Vikliishana lui rappelle le commandement formel de Ràma. Elle se résigne et se laisse parer.

Bientôt les Vânarns voyaient arriver vers le camp une somptueuse litière, et se pressaient sur le parcours du cortège. Ce fut un moment d’immense curiosité : « De quelle beauté donc est cette Yidé- » haine? » se disaient-ils. « Quelle est cette perle des » femmes, h cause de laquelle ce monde des singes » fut mis en si grand péril?

» Elle pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le » monarque des Râkchasas, et fut jetée dans les eaux » de la grande mer une chaussée longue de cent yod- » jauas ! >•

Vibhishana s’approche de Ràma : « Je l’ai ame- » née, •> lui dit-il avec joie.

Mais Ràma se détourne, il se tait encore.

« A peine eut-il appris qu’elle était venue, celle » qui avait longtemps habité dans lu maison d’un » Ràkchasn, trois sentiments d’assaillir à la fois ltàma, » la joie, la colère et la tristesse. »

Il ordonne que la litière s’avance. Une immense clameur s’élève du sein des masses; on veut voir, on attend; mais Vibhishana fait repousser le peuple. Ràma s’en indigne. Il blâme le nouveau roi des Râkchasas d’éloigner de lui ceux qu’il considère comme les membres de sa famille.

SECONDE PARTIE

Situ a reconnu la voix de son epoux, et elle en a frémi dans son âme. Tels sont donc ces transports, cette ivresse que fait naitre en lui la réunion tant désirée! Elle est là , près de lui, l’épouse qu’il pleurait, et sa première parole u’a pas été pour elle, et les spectateurs seuls de cette scène sont l’objet de sa sollicitude !

<• Ensuite, » ajoute avec finesse le poète, « la Dja- » nakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, » femme , elle comprima sa joie au fond de son » cœur. »

La voix de Ràtna se fait encore entendre, forte, vibrante, solennelle : . ,

« Que tes sujets, dit-il à Vibbîslmna, voient ta mère » à côté du monarque son fils; c’est assurément là un » spectacle qu’ils ont vu plus d’une fois, et cepen- » dant , à chaque fois, il n’excite pas moins leur » curiosité.

» Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni » l’enceinte retranchée d’un sérail, ni l’étiquette » d’une cour, ni toute autre cérémonie des rois, qui » mettent une femme à l’abri des regards : le voile de » la femme, c’est la vertu de l’épouse !

n Dans les malheurs, dans les mariages, dans la » cérémonie où les jeunes filles choisissent d’elles- » mêmes un époux , dans un sacrifice , dans les » assemblées , la vue des femmes est abandonnée à » tout le monde.

» Celle que voici nous est venue de la guerre; elle » est plongée dans une grande infortune; je ne vois » donc pas de mal à ce que les regards se portent sur » elle, surtout en ma présence.

» Fais-lui «putter sa litière, amène la Vidéhaine » à pied meme près de moi : que ces hommes des » bois puissent la voir ! »

Une sourde colère se devinait dans ce discours. Frappés de stupeur, les peuples se regardaient et pressentaient quelque grand événement. Lakshmana, et même Sougriva et Angada, avaient pâli.

« A l'indifférence qu’il marquait pour son épouse, y à ses manières effrayantes, Situ parut à leurs yeux » comme un bouquet de fleurs qui n’a plus de charmes ».et que son maître abandonne. •

Situ descend «le la litière. Sous le voile de larmes qui couvre son visage, son idéale beauté et sa grâce - toute divine rayonnent d’un pur et touchant éclat. Les Vànaras la contemplaient avec extase. Elle marche au milieu d’eux, chancelante, éperdue et frémissant de leurs regards.

Elle est arrivée devant Râma.

« A l’aspect de cette femme, qui animait un corps » d’une beauté céleste, le Raghouide versa des pleurs, » mais ne lui dit point un seul mot, car le doute était » né dans son âme.

» Ballotté au milieu des flots de la colère et de » l’amour, Râma , le visage pâle , avait les yeux

SECONDE PARTIE

» empourprés d’une extrême rougeur, tant il s’effor- » eait d’y retenir ses larmes !

» Il voyait devant lui cette reine, debout, l’aine » frissonnante de pudeur, ensevelie dans ses pensées, » en proie à la plus vive affliction, et comme une » veuve qui n’a plus son protecteur.

» Elle , cette jeune femme qu’un démon avait a enlevée de force et tourmentée dans une odieuse a captivité; elle, à peine vivante et qui semblait reve- » nir du monde des morts;

>> Elle, que la violence arracha de son ermitage un a instant désert; elle sans reproche, innocente, à » l’âme pure, elle n’obtenait pas de son époux une » seule parole !

» Aussi , les yeux déjà baignés par des larmes de » pudeur au milieu des peuples assemblés, fondit- * elle en des torrents de pleurs quand elle se fut » approchée de Ràma, en lui disant : « Mon époux ! »

» A ce mot, qu’elle soupira avec un sanglot, une » larme vint troubler les yeux des capitaines simiens, a et tous ils se mirent à pleurer, saisis de tristesse. »

Le fils de Soumitrà revoyait enfin cette femme qu’il aimait comme une sœur et vénérait comme une mère ; il la revoyait méprisée devant les peuples ! D’un geste rapide il ramène sur son visage les plis de son vêtement, et essayant de refouler ses pleurs, il s’efforce de « rester impassible en sa fermeté » .

Quant à Sitâ, l’épouse outragée a remplacé la

femme timide. Forte du pur témoignage de su conscience, l'clevce par le sentiment de sa dignité, elle interroge Rama d’un éloquent regard :

« On la vit arrêter sur le visage de son époux un » regard où plus d’un sentiment se peignait : c’était » l’étonnement, la joie, l’amour, la colère, et même » la douleur. »

Rama a remarqué le brusque changement que décèle la noble attitude de lu reine. Se maîtrisant, il rompt son long- et morne silence :

« Je t’ai conquise des mains de l'ennemi par la » voie dés armes, noble dame : reste donc a faire » bravement ce que demandent les circonstances.

» J’ai assouvi ma colère, j’ai lavé mon offense, » j’ai retranché du même coup mon déshonneur et » mon ennemi.

y Aujourd’hui , j'ai fait éclater mon courage ; au- » jourd’hui, ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli » ma promesse; je dois être ici égul h moi-même.

« Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par » un démon travesti sous une forme empruntée, c’est * le Destin qui est l’auteur de cette faute; la fraude » s’est faite ici l’égale du courage.

» Mais qu’a-t-il de commun avec une grande va- » leur, cet homme à l’âme petite, qui n’essuierait pas » avec énergie la honte qui a rejailli sur lui (1)? »

(I) YoudtlhukÀnda y cliap. C.

SECONDE PARTIE

Sità, osant à peine comprendre ces cruelles paroles, perd son courage momentané, et retombe, plus brisée que jamais , dans d'abîme de son désespoir. Elle est si touchante dans sa douleur, que ltûma, redoutant de succomber à la brûlante émotion qui l’agite, cherche un refuge contre lui-méme dans une violente colère. Ses noirs sourcils contractés, il continue sans avoir la force de la regarder encore :

« Ce que doit faire un homme pour laver son » offense, je l’ai fait, par cela même que je t’ai re- » conquise : j’ai donc sauvé mon honneur.

» Mais sache bien cette chose : les fatigues que

* j’ai supportées dans la guerre avec mes amis, c’est

* par ressentiment, noble daine, et non pour toi que » je les ai subies !

» Tu fus reconquise des mains de l’ennemi par » moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble » dame , pour me sauver du blâme encouru et laver » la tache imprimée sur mon illustre famille.

» Ta vue m est importune au plus haut degré

» Va donc, je te donne congé; va, Ujanakide, où il » te plaira!

» Voici les dix points de l’espace, choisis! il n’y a n plus rien de commun entre toi et moi.

i.Il n’est plus en moi aucune affection pour toi

» Vu, te dis-je, où il te plaît! »

C’était la répudiation. Mais comme si ce n’était

pas assez de tant d’opprobre jeté à la femme dévouée et courageuse qui avait préféré le souvenir d’un époux malheureux à l’amour d’un fortuné monarque, et les tortures, la mort imminente à la violation de la foi conjugale, Ràma y ajoute la dernière des ignominies : il engage celle qu’il associa à son existence de choisir pour époux, ou Lakshmuna ou Bharata, ou même Sougriva ou Vibhishuna! Mais en même temps, par un acerhe mélange de courtoisie et de mépris, il laissait entrevoir le fond de sa pensée :

« Place comme il te plaira ton cœur, Sitâ! car » il n’est pas croyable que Ràvana , t’ayant vue si » ravissante et douée de cette beauté céleste , ait pu » jamais trouver du charme dans aucune autre des » jeunes femmes qui habitent son palais! »

Sitâ était écrasée sous le poids -de cette honte dont l’accablait publiquement son unique refuge et son seul protecteur. Néanmoins elle essaye de parler, et la majesté de l’innocence offensée éclate dans la réponse que sa voix lente et balbutiante peut à peine articuler :

« Tu veux me donner à d’uutres comme une baya- » dère, moi qui, née dans uue noble famille, Indra » des rois, fus mariée dans une race illustre.

» Je ne suis pas ce que tu penses, guerrier aux longs » bras ; mets plus de confiance en moi ; j’en suis digne, » je le jure par ta vertu elle-même !

SECONDE PARTIE

» Jamais, en idée seulement, je n’ai failli envers » toi (1) »

Elle se plaint avec douceur que la longue intimité de leur union n’ait pu révéler à son époux son amour et sa chasteté. Que n’a-t-elle su par Hanoûmat le changement survenu dans le cœur de Râma! Elle lui eût, en se tuant, épargné les périls qu’il a affrontés pour elle.

Puis avec un mélange de sévérité, de tendresse et de fierté, elle évoque d’un ton mélancolique le souvenir naguère si doux, maintenant si amer, du jour de leur hyménée :

« Mais, sous l’empire de la colère, ce que tu mis » avant tout , comme un esprit léger, monarque des » hommes, ce fut ma qualité seule d’être une femme.

» J’étais née du roi Djauaka, appelée que je fus » d’up nom qui attribuait ma naissance à la terre; » mais, ni ma conduite, ni mon caractère, tu n’as » rien estimé de moi.

» Ma main qu’adolescent tu avais pressée en mou » adolescence, tu ne l’as point admise pour garant; » ma .vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté » derrière toi ! »

Elle se recueille. Elle a épuisé tous les moyens humains d’attester sa pureté. Le ciel seul peut mainte-

(1) Youddhakânda, cbap. Cl.

nant témoigner pour elle. C’est à l’épreuve du feu que la fille des Aryas demandera su réhabilitation. Que de fois ces scènes ordéales ne devaient-elles pas se renouveler chez les Aryas de l’Europe!

Triste, mais ferme. Situ s’adresse à Lnkshtnana :

« Fils de Soumitrà, élève-moi un bûcher; c’est le » remède à mon infortune : frappée injustement par » tant de coups, je n’ai plus la force de supporter la » vie.

» Dédaignée par mon époux dans l’assemblée de » ces peuples , je vais entrer dans le feu ; c’est la seule » route ici qu'il m’est séant de suivre. »

Lakshrnaua hésitait Inquiet, il consulte des

yeux Riuna, et dans l’expression de ses traits altérés il lit un acquiescement tacite. Il obéit.

A ce moment personne n’osait plus regarder l’époux de Sità, tant était grand le ravage que la colère et le chagrin avaient exercé sur sa noble figure.

« Aussitôt qu’elle eut décrit un pradakchina autour » de Ràma, debout et la tète baissée, la Vidéhaine h s’avança vers le feu allumé.

» Elle s’inclina d'abord en l'honneur des dieux, » puis en celui des brahmanes; et, joignant ses.deux » mains en coupe à ses tempes, elle adressa au » dieu Agni cette prière, quand elle fut près du » bûcher :

» De meme que je n’ai jamais violé, soit en public, » soit en secret, ni en actions, ni en paroles, ni de

SECONDE PARTIE

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