‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 68 sur 85 · CI · texte numérisé non relu

CI

» l’esprit, ni du corps, ma foi donnée au Hughouide; » de même que mon' cœur ne s’est jamais écarté du » Raghouide; de même toi, Feu, témoin du monde, » protége-moi de tous les côtés ! »

Elle fait le tour du bûcher, et la croyance des Aryas au suprême principe de vie, à l’âme universelle que pour eux symbolisait le feu, Agni, anime encore les dernières paroles de leur descendante :

« Agni, ô toi qui circules dans le corps de tous les » êtres, sauve-moi, ô le plus vertueux des dieux, toi » qui, placé dans mon corps, es en lui comme un » témoin ! » ■

Elle se prosterne devant son époux, et, au milieu des gémissements des peuples, elle s’élance dans les flammes. Rama était immobile et pleurait.

Mais tout à coup descend sur terre la troupe des Immortels. Kouvéra, le roi des richesses; Yama, le dieu de la mort, suivi de son cortège de Mânes; Indra, le souverain des régions étliérées; Vurouna, le Neptune de l’Inde; Çiva et enfin Brahma, arrivent sur leurs chars éblouissants à la course rapide. Daçarathu, resplendissant d'une gloire divine, est avec eux.

Brahma étend le bras vers ltâma qui s'incline :

« Comment, lui dit-il, peux-tu voir avec indifte- » renee que Sitâ se jette dans le feu d’un bûcher?

» Comment, ô le plus grand des plus grands dieux, » ne’ te reconnais-tu pus toi-même? Quoi ! c’est toi

» qui es en dotilc sur lu chaste Vidéhaine comme un » époux vulgaire (1) ! »

Et ltùma répond :

« Je suis , il me semble , un simple entant de « Manou, liàma, le fils du roi Daçarutlia. S’il en est » d’une autre manière, daigne alors tou excellence » me dire qui je suis et d’où je proviens. »

Alors l’antique aïeul des mondes, le prinpipe créateur, l’Étre existant par lui-même, révèle à liàma dans un sublime discours sa divine origine :

« Ecoute la vérité, Kakoutstbide, ô toi de qui la » forae ne s’est jamais démentie !

» Ton excellence est Nàràyana, ce dieu auguste et

» fortuné de qui l'arme est le tcbakra Tu es

» l’homme le plus grand des hommes.

» Tu es l’invaincu; tu es Vichnou, qui porte- la

» conque; tu es Krichna même l’éternel ; tu es

» celui qui a été et celui qui sera ; tu es le vainqueur » des ennemis.

» L’impérissable vérité des saintes Ecritures est » dans toi , Raghouide, au milieu et à la fin ; tu es le

» devoir le plus haut des mondes

.. Tu es le chef de la guerre et le clief de la paix ; » tu es l’intelligence, la pensée, la patience, lu répres- « sion des sens; tu es l’origine de tout et tu n’as pas » de fin

(1) YouddhakAnda , rh. Cil.

' SECONDE PARTIE

» Tu es la demeure de la vérité »

Selon le religieux et philosophique instinct qui induisait les descendants des Aryas à ramener à une cause première toutes les forces de l’univers, Brahma confond les dieux et lui-même dans l’imposante personnalité de Vichnou.

• « Tu es vu, continue-t-il, fléau des ennemis, au

» commencement et à la fin des mondes; mais on ne » connaît de toi ni le commencement ni la fin. n Quelle est son essence? » se dit-on. »

Étrange contraste ! Dans cette scène imposante se résument , se confondent les crovances de la société aryenne et celles de la société brahmanique. Tout il l’heure c’était Agni que Sità invoquait comme le principe de vie; maintenant c’est Yiclmou que Brahma reconnaît comme l’âme universelle, comme le moteur suprême, comme le soutien des mondes. Le jour finit, la nuit commence; mais les derniers reflets du soleil couchant se mêlent encore aux ombres du soir. Etait-ce là cependant le développement que l’on devait attendre du germe contenu dans les Védas, germe auquel les derniers chants des hymues avaient semblé promettre une autre éclosion?

b Que tu fermes les yeux, » continue Brahma, « on » dit que c’est la nuit; si tu les ouvres, on dit que » c’est le jour : les dieux étaient dans ta pensée, et » rien de ce qui est n’est sans toi

» On dit que la lumière fut avant les mondes; on « dit que la nuit fut avant la lumière; mais ce qui fut » avant ce qui était avant tout, ou raconte que c’est » toi, l'âme suprême. . . .»

« Situ même est Lakchmi , et ton excellence au- » {piste est Vichnou, le dieu armé du tcliakra : c’est » pour la mort de Ràvana que tu es entré ici-bas » dans un corps humain. »

Maintenant le y rond oeuvre est accompli. Que Itàma retourne en son'empire terrestre. Roi dans le temps, dieu dans l'éternité.

« Elle ne sera pas vaine, la piété de ces hommes, » qui , dévoués à toi , ancien des âges et le plus grand » des hommes, chanteront tes louanges sur la terre.

» Jamais la ruine ne tombera sur les hommes qui » proclameront cette louange sainte, cette histoire » céleste des temps passés. »

Mais en Râma, l'homme souffrait toujours

Soudain , de la flamme qui s’élevait pure et radieuse, s’élance Agni incarné. Il tient dans ses bras et dépose dans ceux de Râma l’épouse immaculée :

« Le Feu mit de son sein dans le sein de Râma la » jeune, la belle, la sage Vidéhaine aux joyaux d’or «épuré, aux cheveux noirs * bouclés , vêtue d’une » robe écarlate, parée de fraîches guirlandes de » fleurs, et semblable au soleil enfant (1). «

(1) Youddhahânda , cli;i|>. GUI.

SECONDE PARTIE

Lui, « le témoin incorruptible du monde, » lejngfe suprême , il atteste à Rama la chasteté et les souffrances de Sitâ dans la captivité où la retenait la violence d’un ravisseur.

« Reçois-la pure, sans tache : il n’existe pas en » elle la moindre faute; Raghouide, je t’en suis le » garant. »

Et Raina déclare que jamais il n’a douté de la fidélité de sa femme. Ce que sa conduite avait paru avoir d’inexplicable avait eu pour but de révéler au monde une vertu qui ne devait même pas être soupçonnée. Pour que l’honneur de la reine fût sauf, il fallait que la femme souffrit.

En ce jour, la victoire de Raina, le pieux accomplissement de la parole de son père, ont ouvert à celui-ci le ciel d’Indra. Daçaratha voit ses enfants; il contemple avec émotion sa bru , sa fille d’adoption. Mais le Swarga même, mais les bosquets du Nandana ont peu 'de charme pour celui qui n'a personne à y aimer; et, avec une douce mélancolie, le feu roi envie le bonheur de Kâauçalyâ et de ceux qui vont vivre sous les lois de Rama. Les quatorze années d’exil sont révolues; Kâauçalyâ va revoir son fils, et Ayodhya son maitre. Daçaratha exalte le dévouement de Lakshmana , impérissable modèle de piété fraternelle; il atteste l’inaltérable pureté, l’inviolable attachement au devoir de sa bru.

Un nuage obscurcissait cependant le bonheur de

Rama. Quand il y a quatorze ans son père quitta la terre, il maudit Kékéyi et Bharata.

« Que cette malédiction, seigneur, » dit Rama suppliant, « ne frappe ni cette mère ni son fils (1) ! »

— « J’y consens! » répond Daçaratha. « Quelle » autre chose veux-tu que je fasse? » reprend-il avec tendresse.

— « Jette sur moi un regard propice ! »

Avant de remonter au ciel , Daçaratha interpelle Situ : <■ Ma fille! »

D’une voix haute, mais douce, il donne à sa conduite passée une suprême consécration, à sa conduite il venir un noble encouragement.

« Il ne faut pas ouvrir ton cœur, Vidéhaine, au » ressentiment que pourrait y conduire cette répu- » diation apparente ; c’est le désir même de ton bien » qui inspira cette conduite au sage Rûma, pour ame- » ner ici la connaissance de ta pureté. •

» L’action vaillante, sceau de ta pufeté, que tu as » faite aujourd’hui, ma. fille, éclipsera la gloire des » femmes dans les siècles à venir.

» Tu te complais dans l’obéissance à ton mari et » tu n’es' pas une femme que l’on ait besoin de re- » dresser, je n’en disconviens pas ; mais j’ai dû néan-: » moins te donner cet avis. Que ton époux soit » devant tes yeux comme une divinité suprême. »

(1) Youddhak&nda , chap. CIV.

SECONDE PARTIE

Glorieux, il s’élève au Swarga; mais ses regards sont abaissés vers la terre et ne quittent pas le fils bien-aimé qu’il y laisse.

Après qu’à la prière de Rama, Indra a eu ressuscité ses auxiliaires frappés sur le champ de bataille, les dieux invitent le roi d’Ayodhyà à consoler Sità, et à revenir immédiatement dans la capitale de sah royaume. C’est le vœu le plus ardent de l’exilé que de revoir sa patrie, ses mères chéries, parmi lesquelles toujours il place Kékéyi.

Le cortège est en inarche pour le retour. Itàma, Sità, Lakshmana, les princes des- Vànaras , Vihhishana et ses conseillers sont dans le char Roushpaka. Les alliés de Râma ont voulu assister à son sacre et saluer la reine Kàuuçalyù.

Voyage émouvant, où à chaque pas les exilés retrouvent les traces de leur long et dramatique pèlerinage. Râma montre à su jeune femme qui s’appuie sur lui les lieux où il a vaincu pour elle, où il a souffert sans elle ; les ermitages qu’ils ont habités ensemble, heureux encore dans leur malheur. Souvenirs gracieux ou terribles, doux ou amers, qui préparent l’émotion du dernier de tous :

« Enfin j’aperçois le palais de mon père Ayo-

» dhyà! incline-toi devant elle, Sità, ma Vidéhaine, » t’v voilà revenue (1)! . .- »

(1) Youddhakânda , chap. CVIII.

Informés par Hanoùmat de l’arrivée de ceux dont ils pleuraient l’éloignement, Bharata et son peuple se portent au-devant d’eux. Des milliers de guerriers, montés sur des éléphants richement caparaçonnés, ouvrent la marche. Bharata les suit, entouré de ses ministres, des chefs des brahmanes, des notables des corporations ouvrières, des citadins chargés de fleurs et de confitures, d’une multitude de cavaliers et d’hommes à pied tenant des lassos, des glaives et des lances. Les hardes chantaient, les bayadèrcs les accompagnaient de leurs conques, de leurs timbales, de leurs tambourins.

Bharata portait les insignes de la royauté : l’ombrelle, l’éventail, le chasse-mouche. Sur sa tête étaient les sandales que üàma lui avaient remises au mont Tcbitrakoûta en lui cédant pour quatorze ans le droit de souveraineté , et que Bharata avait déposées sur le trône, où jamais il n’avait voulu monter. Les veuves de Daçaratha , Kùauçalyà et Soumitrà en tête, l'accompagnaient sur leurs chars.

Tout à coup un cri immense se fait entendre : « Voici Ràma (I) ! »

Bharata monte dans le char Poushpaka, embrasse les pieds de son frère et ceux de sa belle-sœur. Mais déjà Ràma l’a pressé sur son cœur.

(1) Youddhalânda y chap. CXI.

SECONDE PARTIE

Ràma s’approche de Kàauçalyû , amaigrie par la douleur et par la pénitence; il se prosterne devant elle , devant Soumitrâ et devant Kékéyi.

Bharata remet h celui ù qui ils sont dns les insignes de la royauté, et après une station dans l’ermitage de Nandigràma où il s’était retiré, il ramène les exilés dans Ayodhya pavoisée de drapeaux , embaumée de parfums et tapissée de fleurs.

Les vierges et les femmes se pressaient sur le parcours du cortège. Elles souhaitaient la ■bienvenue il leur souverain, et dans leurs naïfs et affectueux discours lui disaient leurs regrets passés , leurs joies présentes.

« Les habitants de cette ville désiraient te voir, » sire, avec leurs frères, avec leurs fils, et, par bon- » heur, les dieux leur ont fait celte grâce aujourd’hui !

» Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin , Kakouts- » thide; elle souffrit de ton absence infiniment, elle, » et dans la ville tous les habitants d’Ayodhvà, sans » aucune exception.

» Délaissée par toi, Rama, cette ville était comme » un ciel qui n’a point de soleil, comme une mer à » laquelle on a ravi ses perles, comme une nuit où ne » brille pas la lune.

« Aujourd’hui que nous te voyons enfin près de

• nous, toi, notre salut, Ayodhya ( l’imprenable ),

• guerrier aux longs bras, peut justifier son nom à la

• face des ennemis, qui ambitionnent sa conquête.

» Tandis que nous habitions loin de toi, confiné » dans les forêts , ces quatorze années , Ràmu , ont » coulé pour nous avec une lenteur de quatorze b siècles ! s

Le cortège arrive au palais. Délivrée alors des entraves de l’étiquette, Kâaucalvâ embrasse Raina, Laksbmana, attire à elle Sità. Elle avait, selon la forte expression du poêle, déposé son chagrin!

C’est à la prière de l’heureuse mère que Bharata installe dans de somptueuses résidences les alliés du roi d Ayodhya.

Les augures sont favorables : c’est le lendemain , à l’aube, que l’astérisme Poushya sera dans sa conjonction. Ce sera l’heure du sacre de Rama.

Il arrive ce jour tant souhaité! Le grand brahme Vaçishta fait asseoir sur un trône de pierreries tourné à l’orient, Ràma et Sitâ.

Pendant que l’eau du sacre baignait le front de l’aîné des Raghouidcs, le ciel et la terre confondaient leurs transports. Les dieux comblaient le monarque de leurs dons. Les moissons dorées jaillissaient du sol , les fruits avaient plus de saveur, et les fleurs plus de parfum.

A l’issue de la cérémonie, Ràma offre à Sitâ des joyaux, des parures. Parmi ces dons se trouve un collier de perles, dont le poète compare les lumineux et doux reflets aux rayons de la lune. Mais déjà un

SECONDE PARTIE

collier serpentait au cou de la reine; elle le détaché, fixant tour a tour ses yeux sur Hanoùinat et sur son époux, interrogeant celui-ci du regard. Ilània l’a comprise.

« Noble dame, lui dit-il , donne ce collier au guer* » rier dont tu fus le plus contente;

» A celui dans qui tu as trouvé toujours du cou- » rage, de la vigueur et de l’intelligence. »

La souveraine s’était souvenue de la captive. Se tournant vers l’homme au cœur vaillant et tendre qui un jour lui apporta la consolation , un autre jour le bonheur, elle remet au fils du Vent le précieA bijou. Râma accorde à Hanoûmot l’immortalité, et Sitâ la lui rend douce par les enivrantes jouissances dont elle la remplit.

Ce ne fut pas sans larmes que les alliés se séparèrent.

Redirons-nous avec le poète les merveilles du règne de Râma, règne de justice, de vertu, de bonté, véritable âge d’or où l’homme, sain de corps et d'esprit, entouré d’une nombreuse postérité, jouissait d’une vie longue et heureuse; où en toute saison les arbres donnaient leurs fruits; où dans les greniers s’entassaient les moissons?

Ici se terminent les chants de Vàlmiki; mais avant d’entrer dans la scène plus tumultueuse où s’agitent

les héros du Muhûhhnratu , avant de descendre dans des régions moins sereines, répétons les çlokas dont le poêle moralisateur a clos l’antique épopée :

« Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui pro- » longe la vie, qui rend les rois victorieux, est l’œu- » vre primordiale que jadis composa Vàlmiki.

» Il sera délivré du péché, l’homme qui pourra » tenir dans le monde son oreille sans cesse occupée » an récit de cette histoire admirable ou variée du » Raghouide aux travaux infatigables.

» Il aura des fils, s’il veut des fils; il aura des »* richesses, s’il a soif de richesses, l’homme cpii » écoutera lire dans le monde ce que fit Ruina.

» La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet » époux, la joie de son âme; a-t-elle des parents bien- » aimés qui voyagent dans les pavs étrangers, elle n obtiendra qu’ils soient bientôt réunis avec elle.

» Ceux qui dans le monde écoutent ce poëme, que » Vàlmiki' lui-même a composé, acquièrent du ciel » toutes les grâces, objet de leurs désirs, telles qu’ils » ont pu les souhaiter (1). »

En lisant l’œuvre du grand épique de l’Inde, qui n’a pas cru y découvrir les linéaments de la légende que, sous le beau ciel de l’Ionie, les chants du divin

(I) Youddhakânda , cliap. CXIII.

SECONDE PARTIE

aveugle devaient immortaliser? Était-ce un de ces souvenirs communs aux peuples d’une même race avant leur scission? Était-ce un vague écho d’un lointain et antique récit? Était-ce une de ces merveilleuses affinités que crée à d’immenses distances la parenté du génie? Était-ce réminiscence? Était-ce intuition?

Certes, si l’épopée sanscrite servit de type à l'épopée hellénique, le génie grec dut, en se l’appropriant, la créer de nouveau à son image, et la frapper de son empreinte; où il y avait confusion, obscurité, exagération, établir l’ordre, la lumière, le naturel. Il dut, en reproduisant l’ordonnance du tableau, en changer le coloris , en modifier l’expression des figures.

Là c’est le monument monolithe, c’est l’hypogée. De la montagne des dieux s’élève un roc de granit rouge, et la main de l’homme, travaillant l’œuvre de la nature, y a creusé les sanctuaires des dieux. — Arrêtons-nous devant le plus imposant de ces temples. L’aspect en est colossal, mystérieux; mais il y manque cette unité de composition qui est le sceau de la beauté; les étages, les colonnades se superposent. — Dans l’intérieur de ces grottes règne un clair-obscur d’un saisissant effet. Des ponts conduisent à des voûtes latérales dont les ténèbres sont restées impénétrables. Ailleurs, au-dessus des platesformes, des péristyles, s’étend le ciel velouté; et

tour à tour le globe de feu aux rayons éblouissants, ou le disque argenté des nuits et les étoiles étincelantes en sont les divins flambeaux. Ici une radieuse lumière, là une épaisse obscurité. — Une foule de statues décorent le temple; elles manquent de proportions, mais l’expression en est puissante toujours, gracieuse souvent; parfois même, dans leurs types, comme dans leurs attitudes, elles rappellent la classique élégance de l'art grec. En général, cependant, les divinités du panthéon hindou sont représentées sous ces formes bizarres, monstrueuses, que l’homme imprime à ses tlieux quand le symbole a devancé l’art. Le ciseau du sculpteur a gravé sur le granit, en magnifiques bas-reliefs, les scènes des antiques poèmes. Dans certaines figures, moitié humaines, moitié animales, on ne peut saisir les limites qui séparent l’une de l’autre les deux natures. Mais voici un pilier, indien de style, dont la base, où s’épanouit la feuille d’acanthe, semble un chapiteau corinthien renversé. Ailleurs l’arabesque, véritable broderie de pierre, serpente en capricieux dessins dont l’art mauresque ne surpassera pas la merveilleuse délicatesse. — Au dehors, la luxuriante végétation des tropiques se tord , s’enroule autour du temple. Nulle part l’œuvre de la nature et celle de l’homme ne se sont plus admirablement confondues : c’est le KClaça d’Ellora, c’est aussi le Ràmàyana.

Mais vers l’Occident, à quelques milliers de lieues

SECONDE PARTIE

de distance, s’élève sur une montagne une autre Acropole. L’iionune, y transportant le marbre blanc du Pentélique, en a composé le plus sublime monument de l’art le plus pur, le plus beau qui jamais charma les mortels. — Un péristyle entourant un carré long, tel en est l’aspect. L’œil en embrasse d’un seul regard la majestueuse unité. « C’était, » a dit le célèbre. poëte qui, bien des siècles après, venait réver sur les ruines du temple de Minerve, » c’était une seule pensée de pierre, une et intelli- » gible d’un regard, comme la pensée antique (1). »

— Tout est grand, mais d’une harmonieuse sobriété.

— Ici, point de ces brusques alternatives d’ombre et de lumière. Une clarté sereine se répand également sur toutes les parties de l’œuvre de marbre qu’aux beaux jours du génie attique ordonna Périclès. — Le ciseau de Phidias, qui en a fouillé la frise, a sculpté dans l’or et l’ivoire cette statue de Minerve, proportionnée encore dans ses formes colossales, qui s’élève dans l’intérieur du temple. Mais le génie grec, si épris de la beauté plastique, illumina-t-i! toujours ses types de ce divin rayon de l’aine, l’expression? — Ici la main de l’homme seule apparaît, et ce n’est qu’à l’horizon que se découvrent les bois d’oliviers et la mer azurée : c’est le Parihénon, c’est aussi l 'Iliade.

(t) M. de Lamjiiitise, Voyage en Orient.

Déjà on a établi d'ingénieux parallèles entre quelques-uns des personnages qui se meuvent dans les scènes que célèbrent le Itùmâyana et l’Iliade. Nous ne mettrons ici en présence que les deux héroïnes de l’épopée grecque et leurs sœurs ainées de l’Inde. Comparer Hélène à Sità, n’est-ce pas déjà rappeler l’identité des situations qui sont la base même des deux poèmes?

De même que Sità , Hélène est enlevée par l’homme qui s’était présenté sous son toit comme un hôte; mais l’une suit volontairement son ravisseur; l’autre défend avec énergie son honneur et son amour d’épouse. — L’une vit dans les délices de sa nouvelle situation , et si parfois elle souffre, c’est de ses remords, c’est de sa honte, c’est du mépris qu’elle sent devoir inspirer aux Troyens mêmes, c’est du danger qu’elle fait courir à la famille de Paris; l’autre, au sein d’une féerique demeure, se livre à la retraite, à la douleur, au jeûne, préfère la mort au déshonneur, écrase de son dédain ceux qui la retiennent, et appelle ardemment de ses vœux ceux auxquels elle a été arrachée. — Dans l’Iliade comme dans le Ràmàyann, ce rapt amène une guerre qui pour la cause de l’époux outragé rassemble les peuples, et leur fait vaincre, soit par la prière, soit par la violence, la résistance de l'Océan à leur livrer passage. — Aussi bien dans l’épopée grecque que dans l’épopée sanscrite, les assiégés, effrayés des

SECONDE PARTIE

dangers qui fondent sur eux, blâment le prince dont le crime les entraîne avec, lui dans l’ahime que luiinéme s’est creusé. — Dans l’un comme dans l'autre poëme, les hommes, à la vue de l’héroïne, admirent la beauté de la femme pour qui ont été accomplies tant de grandes actions.

Mais quelle différence dans la réunion des héroïnes à leurs époux! L’Odyssée nous montre Hélène naturellement replacée après sa faute dans le palais que volontairement elle avait déserté; Situ, malgré l’amour et l’estime que lui a inébrunluhlement voués son mari, doit être justifiée aux yeux des peuples avant d’étre de nouveau admise à ce foyer conjugal auquel la violence l’avait arrachée, et la vertueuse épouse subit l’épreuve du feu. Quel contraste dans l’idée (pie se formaient les deux peuples de l'honneur de la femme et de ce respect qui est dû au sanctuaire domestique !

D’ailleurs, dans quel siècle, dans quel pavs, dans quelle littérature chercher un tvpe plus admirable que celui de Sitâ? Quelle Ivre chanta jamais plus pure et plus touchante héroïne? Quelle création analogue rencontrer chez les tragiques d’Athènes et les poètes de Rome ? Et , dans les temps modernes, depuis les héroïnes de Shakspeare jusqu’à celles de Racine, où trouver ce suave mélange d’amour, de chasteté, de grâce noble et naïve, de dévouement passionné, de dignité, de fidélité au devoir

qui font de Sitâ le modèle idéal de la perfection féminine?

Mais dans le parallèle qui naturellement s’établit entre Tara et Andromaque , la palme reste à la seconde.

Toutes deux tentent de préserver leurs époux des dangers d’un combat; mais si Tara redoute de voir Bâli répondre au cri de guerre d’un adversaire, c’est surtout parce qu’elle le voit soutenir une cause injuste; elle raisonne plus encore qu’elle n’aime. Andromaque, à qui déjà la Parque a ravi ses parents, ne craint que pour la vie d’Hector, de celui qui est à la fois « son père, sa vénérable mère, son frère et son » jeune époux (1). » Leurs lamentations sur les cadavres de leurs maris sont peut-être aussi dramatiques dans leur expression différente; les deux veuves font un amer retour sur l’enfant que laisse sans soutien la mort d’un père; mais le malheur, qui semble avoir affaibli en Tara l’amour maternel, le double en Andromaque. Est-il rien de plus naturel, et par cela même de plus déchirant , que les craintes trop fondées de la veuve d’Hector sur la destinée de son Astyanax ?

Puis, peu de temps après que Bàli a rendu le dernier soupir, nous revoyons Turà unie à celui qui avait

(I) Iliade, traduction de M. Giouet, chant VI.

Oigiti.

SECONDE PARTIE

causé la mort de son mari. Ici encore, elle est noble, elle est grande, elle est touchante même dans sa mission pacificatrice , dans son influence bienfaisante ; mais elle est tout entière à son second hymen ;.et de l’époux auquel naguère elle ne voulait point survivre, pas un mot, pas un souvenir! — Homère avait respecté en Androinaque la femme d’Hector. Ni dans l’Iliade, ni dans l'Odyssée, elle ne réparait après les funérailles de son époux. Et ils comprirent bien cette délicatesse de sentiment, les poètes qui, après le divin aveugle, chantèrent la pure héroïne. Quand, aussi bien dans l’Andromaque d’Euripide que dans celle de Virgile, que dans celle de Racine, Andromaque pleure la patrie d’adoption qu’ont renversée les Grecs, et le jour où elle dut quitter les cendres d’Hector; quand le cygne de Mantoue nous montre de son aile blanche Andromaque, reine des Molosses, essayant, sur les rives d’un faux Simoïs, de se croire dans Troie, honorant auprès d’un cénotaphe les mânes du fils de Priam : esclave de Pyrrhus ou épouse d’Hélénus, c’est toujours la veuve d’Hector !

Mais combien en général, dans les deux poèmes, le niveau moral des Grecs est au-dessous de celui des Indiens! Rapprochons les sentiments généreux, héroïques, vraiment humains, qu’atteste le Râmàyana, de ces instincts égoïstes, barbares, cruels, dont trop

LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, souvent l’ Iliade est le naïf témoignage. Et par-dessus tout, cette souveraine idée du devoir, cette précise notion du juste et de l’injuste, où la rencontrer dans l’épopée homérique?

Aujourd’hui l lliade ne fait plus partie des livres sacrés d’aucun peuple (1). Les dieux s’en sont allés. Mais le Ràmàyana est demeuré le livre saint des Hindous, et son héros, la plus pure, sinon la plus adorée, de leurs divinités. De nos jours encore, Ràma dispute à Krichna l’amour des femmes de l’Inde; et quand les veuves se brûlent sur le bûcher de leurs maris, c'est encore au souvenir de l’époux de Sitâ que, du sein des flammes, elles demandent la force de supporter leur agonie (2).

Que de fois la route d’Avodhyà à Lanka n’a-t-elle pas été suivie par les pieux croyants de l'Inde moderne! Que de fois n’ont-ils pas recueilli, sous les mystérieux ombrages de leurs imposantes forêts, le souvenir de Ràma et celui de Situ! Ils sont sauvés, ceux qui ont fait le grand voyage. Ils sont sauvés aussi ceux que la mort surprend dans ce rude pèlerinage , ceux même qui ne l’ont pas accompli, mais dont les lèvres, avant de se clore à jamais, murmurent encore : Rûm ! Râm !

Ah! si un jour, ce peuple pouvait de nouveau coin-

(1) Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de M. Mosier Williams , hulian epic poet/j', 1863.

(2) Conf. Sketches of India; London, 1816.

SECONDE PARTIE

prendre et pratiquer les vertus dont ccttc épopée contient le précepte et l’exemple! Si la divine lumière du christianisme, éclairant pour lui le sens de tant d’actes sublimes, lui faisant découvrir les tendances spiritualistes de ses ancêtres , développait en lui les germes presque chrétiens (pie renferme son antique poésie, que ne devrait-on pas attendre de cette régénération !

Page 1