‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 69 sur 85 · II. Lfi MAHABHARATA · texte numérisé non relu

II. Lfi MAHABHARATA

Gândhûri, la compagne du roi aveugle. — Les deux femmes de Pândoti : Kounti et Madri. — llidiinha, l'enfant des forêts. — La femme et la fille du brahmane d'Ekatchakrâ. — Drâupadi, fille du roi des IVuitehàlieng. — Soubhadrâ, sœur de Kriclma. — Outtarâ, fille du roi de Matsya. — Les veuves des guerriers dans le champ de la loi.

Légende des serpents. — Une race perdue et sauvée par la femme. — La résurrection de Pramadvarâ.

Légende de Nain. — Dainayanli. Son cortège de vierges. — La nourrice dans l’anlupiité. Les parentes de Damayanti.

Légende de Sàvitri. — Sâvitri. — La mère de Satyavân.

Caractère des héroïnes du Mahàbhàrata.

Un sacrifice avait réuni dans la forêt de Nàimacha les Richis, les sages divins. Un homme se dirigea vers leur ermitage : c’était Ougraçravas, fils de Lômaharchana.

« D’où viens-tu? » Telle fut la question que lui adressèrent les sages, après lui avoir rendu les honneurs que dans ces pays d’Orient impose l’hospitalité.

Ougraçravas avait entendu raconter au sacrifice des serpents, un long et dramatique récit. L’auteur

SECONDE PARTIE

en était Krichna Dvàipâyana, le Yyûsa ou diascévaste auquel on attribue la compilation des Yédas. 11 v célébrait l’histoire de ses descendants. C’était son disciple Vàiçampâyana qui, devant lui, devant sa royale postérité, répétait les chants que lui avaient inspirés les malheurs de sa race.

Ougraçravas aspirait h voir ce champ de bataille qu’avait ensanglanté la lutte fratricide dont Vyàsa avait rappelé les émouvantes péripéties, ce champ de bataille que de nos jours encore on montre auprès de Dchli. Et c’était ainsi qu’il faisait halte dans la forêt de Nûimacha.

Les Richis désirèrent entendre ce récit, et, sous les sombres voûtes de feuillage, dans le silence des bois, leur hôte, élevant la voix , raconta à ces hommes de paix et de contemplation les luttes des Kchattriyas.

C’était le Mahâbhârata.

Deux cent mille vers composent cette épopée, qui est, non une œuvre individuelle, mais le travail collectif des siècles. Yingt-quatre mille distiques ou çlokas seulement sont consacrés à l’action du poème, tant la partie épisodique a envahi le récit primitif (1).

Nous ne possédons du Mahâbhârata aucune traduction complète dans une langue européenne; mais l’in-

(i) Dans les cent mille çlokas du MaliiMi.'uata, on comprend les seize mille trois cent soixante-quatorze distiques du Harivansa, appendice très-postérieur à la rédaction de l’épopée.

Fatigable indianiste à qui déjà la France doit une version du ltàmâyauu, M. Fauche, a entrepris cette œuvre colossale. Jusqu’à présent, le plan, quelques parties de la grande épopée sont seuls connus, soit par les savantes analyses de MM. Lassen, Monier Williams, Schœbel, soit par les élégantes traductions de MM. Iîopp, Foucaux, l’avie, Eicldioff, Pauthier, Éinile BurnouF, Nève, Sadous, Troyer. Essayonsdonc, à l’aide de ces Fragments, de recomposer l’antique statue sur les dessins que nous en possédons.

Depuis le Ràmûyana, le niveau moral des Indiens s’est abaissé. Les héros du Mahùbhàrata n’ont pas la sérénité, la mansuétude , la grandeur divine de Ràma. Ils sont plus accessibles aux misères d’ici-bas; leur générosité n’exclut pas le viF ressentiment des injures; en un mot, ils sont hommes.

Ce n’est que dans la partie épisodique qui 'renferme des légendes beaucoup plus anciennes que le fond même du Mahâbhùrata , c’est là seulement que l’on respire ces brises matinales dont on croit sentir la vivifiante et caressante haleine dans l’histoire du roi d’Ayodhyû.

En général, le ciel reste couvert de nuages sombres, orageux. L’ouragan souille avec violence. La chaleur lourde et accablante du milieu du jour pèse sur la terre. Et même quand la foudre est tombée,

le tonnerre {fronde encore dans le lointain, et une vague inquiétude, un indéfinissable malaise empêchent l’homme de croire au retour du calme.

C’est chez les rois de la dynastie lunaire (1) établie a Hastinapoura que nous introduit l’épopée. Des trois fils de Vyâsa, l’aîné, Dliritarûchtra , aveugle de naissance, avait été par son infirmité écarté de la succession au trône de ses ancêtres; mais quand son frère Pàndou renonça à l’esclavage de la royauté pour adopter la libre existence du chasseur, à Dhritarâchtra furent confiées les rênes du gouvernement.

Les deux frères étaient mariés. Dhritaràchtra avait épousé Gàndhàri, fille du roi île Gàndliûra. Lorsque Bbicbma, son oncle, fit demander en son nom la main de la princesse, la fiancée, loin de redouter l’alliance d’un aveugle, s’appliqua sur les yeux un épais ban-

(1) Il paraîtrait que dans la dynastie lunaire la femme avait le droit de succession au trône. Le Mahahhârata nous offre un indice de cette coutume. « Il (le Muhàhliârala) doit être écouté souvent ■ par. un jeune roi et son épouse ; il fait naître un fils héroïque ou * une fille qui prend part à la royauté. » (Episodes du Mahahhârata traduits par M. Pouraux.) L'aïeule des Panda vas, Pandea, Hile de Vyâsa, fat, dit-on, la pretirére reine «lu pays qui porta son non», le Pândiinandala. Le Karnate était aussi gouverné par des femmes. (Voir à ce sujet les notes dont M. le major Troyer a enrichi sa traduction de f Histoire du Kachmîr , t. Il, et la savante étude que M. Jules V inson a publiée dans la Revue de V Orient (1862, novembre-décembre) sur l’histoire ancienne du sud de l’Inde.

demi, renonçant à jouir désormais d’un privilège que la nature avait refusé à l’homme dont elle devait partager le sort.

u Pour qu’il ne m’arrive pas de reprocher à mon » époux son malheur (1), » avait-elle pensé, et le poète indien ne trouve rien que de naturel à un sacrifice d’une si héroïque délicatesse.

13e cette femme dévouée, Dhritarûchtra eut une postérité deux fois plus nombreuse que celle de Priant; mais de ces cent fils, nul n’hérita ni de ce mélange de bonté et de faiblesse qui caractérisait l’aveugle couronné, ni de celte touchante délicatesse de sentiment qui, chez Gàndhàri, s’alliait à une constante fermeté. L’ainé surtout, Doiiryôdhana , était né avec les plus violents instincts.

Deux femmes avaient été unies à Pàndou : Kounti, princesse des YadpvaS, qui devait être la tante de Kricbna, la plus célèbre incarnation de Vichnou; et Madri, sœur d’un roi de Madra , que Bhichma avait obtenue pour son neveu en échange d’une grande quantité d’or et de joyaux (2). Incident tout à fait anormal dans les mœurs de l’Inde que cette vente d’une épouse, au-mépris de la loi brahmanique, et qui ne pouvait se produire que dans un pays moins

(J) yom empruntons cette citation au premier volume de la traduction du Maliâhhârnta , par M. Fauche, livre qui parait au moment où nous mettons sous presse.

(2) Conf. Minier Williams, Indian epic poetry.

SECONDE PARTIE

soumis que les contrées du centre à l’influence sacerdotale.

Cinq enfants naquirent de ces deux femmes. Youdhichthiru , fils de Dharma , le dieu de lu justice; Bhiina, fils de Vàvou, l’Ëole du panthéon hindou; Ardjouna, fils d’Indra , eurent Kountî pour mère; et deux jumeaux issus îles Açwins, les Dioscures de l’Inde, durent le jour à Madri. Enfants des dieux, les Pândava en étaient les dignes rejetons.

Nous avons raconté ailleurs (1) cornaient ii la mort de Pùndou scs deux veuves se disputèrent le droit de mourir sur son bûcher, et comment Madri , la compagne bien-aimée du prince définit, obtint ce triste honneur, celte suprême consolation, après avoir légué à Kountî les enfants qu’elle délaissait.

Ce fut au fond des forêts que furent élevés les Pàndavas; ce fut sous l’austère direction des brahmanes* que se fortifia leur caractère, que se développa leur intelligence. Parvenus à l’adolescence , ils furent conduits avec leur mère par leurs maîtres spirituels à la cour d’Hastinapoura , et Dhritaràchtra accueillit avec une paternelle affection ses neveux orphelins.

En même temps que les fils du roi régnant, les fils du feu roi reçurent du brahmane Drona une forte et brillante instruction militaire.

(1) Voir plus haut, Ire partie, cliap. III.

Mais une sourde jalousie ne tarda pas à envenimer les relations des Pàndavus et de leurs Cousins. La caste sacerdotale chérissait ces pieux enfants de roi qu'elle avait abrités dans son sein, nourris de scs préceptes et formés à de hautes destinées. Les autres classes de la société entouraient de leurs plus ardentes sympathies les rejetons de leur bien-aimé roi Pàndou, ces cinq frères à la brillante valeur, ii la beauté divine. Elles comparaient leur urbanité, leur bonté, à la dédaignejise fierté, à la cruauté naissante de leurs cousins, fît ceux-ci avaient entendu et compris cette voix du peuple.

Dourvodbana' n’avait même pas reculé devant le crime pour assouvir sa vengeance; mais les dieux protégeaient leur postérité.

Ce fut à un tournoi qu’éclata la haine que depuis longtemps les Kouruvas (1) nourrissaient contre les Pùndavas.

Une vaste tribune décorée de nombreux trophées • entoure l’arène. Des sièges élevés, placés sous des tentes somptueuses, sont réservés aux femmes.

. La tribune -royale , tendue d’un réseau de perles, incrustée d’or et de Inpis-lnxuli , est occupée par

(I) Kotirou était un des apcètres commun? aux fils de Pàndou et à ceux de Dliritarâchlra ; mais le nom de Kouravas s'applique plus particuliérement à ces derniers.

SECONDE PARTIE

Dhritarâchtra ot ses conseillers. Gàndhàri, Koiniti, tontes les femmes «lu gynécée assistent à la fête.

Entièrement vêtu «le blanc, depuis le cordon de l’investiture qui ceint sa taille jusqu'à la guirlande qui couronne sa chevelure de neige, I)rona préside aux jeux guerriers de ses élèves.

Sur des chars rapides les princes accomplissent de merveilleuses évolutions, et, soit en se disputant un but à atteindre, soit en se livrant entre eux des combats singuliers, ils rivalisent d’agilité, de grâce et de bravoure.

Douryôdhana et son cousin Bhima se sont rencontrés, et les deux implacables ennemis s’attaquent de leurs massues, pendant que Kounti initie Gàndhûri aux péripéties d’une lutte que la cécité volontaire de la reine l’empêche de suivre du regard.

Tout à coup le son des conques, des instruments, éclate avec fracas ; une immense acclamation part du sein des masses : celui des Pùndavas qui unit la beauté sculpturale d’un héros de l’antiquité à la chevaleresque attitude d’un guerrier de notre moven âge, Ardjouna vient de paraître, et, s’inclinant devant Drona, a reçu sa bénédiction.

«Voilà, » s’écrie le peuple délirant d'enthousiasme, «voilà le fils de Kounti, l’illustre descen- » dant de Pàndou, le rejeton du puissant Indra, le » protecteur des Kourous; voilà le combattant le » plus habile, le plus vertueux des mortels! voilà le

» précieux trésor de lu sagesse et de lu science ( 1 ) ! »

Et le cœur maternel de Kounti bat d’orgueil et de joie, et des larmes silencieuses s'échappent de ses yeux, cpii s’arrêtent avec amour sur le jeune héros.

Ardjouna, se jouant de toutes les difficultés, renversant tous les obstacles, va remporter l’honneur du tournoi.

Mais la joie de Kounti a disparu, et l’effroi a envahi son visage. Un homme jeune, beau, d’une attitude menaçante, s’est présenté et a défié Ardjouna. La veuve de Pândou a reconnu Karna, le fils que naguère elle avait eu du Soleil , . et dont ses autres enfants ignorent" l’origine. .

Ardjouna accueille avec dédain la provocation de l’étranger.

« C’est la force qui distingue les rois, » lui dit Karna ; « l’héroïsme fait la noblesse. »

Alors on s’apprête au combat. Douryûdhana, qui a deviné en Karna un puissant auxiliaire, lui donne le baiser d’adieu.

Kounti est témoin des préparatifs de cette lutte fratricide que d’un mot elle pourrait empêcher. Ce mot, elle n’ose le dire. Ses forces l’abandonnent, elle s’évanouit. Ranimée par ses femmes, consolée par son beau-frère Vidoura, elle voudrait suivre les

(1) Fragment» du Mahâldiàrata traduits du sanscrit en français, par A. SaüOüS; Paris, Henj.imin Duprat, 1858.

SECONDE PARTIE

incidents du combat; mais ses yeux obscurcis par la terreur se fixent sur ses fils et ne les distinguent pas.

Cependant Ardjouna refuse dè lutter avec l'homme qui ne peut faire connaître le nom de ses aïeux. Douryôdhana lève cet obstacle en faisant sacrer Karna roi d’Anga.

« Tu m’as donné un royaume, seigneur, » dit Karna à son protecteur, « que puis-je te donner en » retour? dis-le, ô prince! J’ai le pouvoir, je veux te » satisfaire. — Ton amitié! — r- Je te l’accorde. » Et les deux princes se précipitent dans les bras l’un de l’autre.

Soudain un liomme du peuple, un vieillard, fait irruption dans l’arène. Dépouillé de son vêtement supérieur, les membres tremblants et couverts de sueur, hors d’hÿleine, il s’élance vers Karna : c’était son père nourricier.

«A sa vue, Karna, lâchant son arc, incline de- » vant son père sa tête encore humide de l’huile » sainte. Celui-ci, tout ému, enveloppe de son vê- » tement les pieds de son fils, et, le coeur agité par »*la tendresse, il laisse échapper ce seul mot : « O » mon fils! » Puis, saisissant entre ses bras la tête si » chère du nouveau roi d’Anga, il ajoute à l’onction » royale l’onction des larmes paternelles. »

Plus (pie jamais, Ardjouna refuse de se mesurer avec le fils d’un souta, d’un cocher; et Bhîma dit

LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, avec mépris au noble Karna : « Va, prends un ai- » yuillon : c’est le sceptre de ta famille. »

C’était toujours vers le Soleil, son père, que Karna élevait le reyard quand l’outraye faisait bondir son cœur. Ici encore, ce fut sa seule réponse.

Douryûdhana s’apprêtait à soutenir de ses armes la cause de son nouvel ami; mais déjà la nuit étendait son ombre sur l’arène. On se disperse, on s’éloiyne, et pendant que Youdhichthira lui-même, rendant hommaye à la noble attitude du rival de son frère, répète : «Non, sur la terre, il n’est point de » héros égal à Karna, » Kounti, délivrée de ses angoisses, sourit en son cœur à la yloire de Karna.

La popularité de plus en plus croissante dont jouissent les Pândaèas, la brillante valeur qu'ils déploient aussi bien dans l’enceinte d'un tournoi que sur le champ de bataille, attisent encore la haineuse jalousie dçs Kouravas. Le vœu des habitants d’Hastinapoura est de voir sacrer dans l'hérédité du trône l’ainé des Pàndavas, Youdhichthira , le roi de la justice. Douryûdhana s’effraye. Il supplie son père de déjouer les calculs ambitieux des fils de Pùndou. Le faible vieillard hésite : il aime tendrement ses neveux , et serait heureux de leur léyuer un trûne auquel il leur reconnaît le droit de prétendre. Vaincu enfin par le» pressantes sollicitations de ses enfants, il essaye de faire naitre dans le cœur des Pàndavas le désir de visiter la superbe ville de Vàranùvata. Vainement il

SECONDE PARTIE

déduise cet exil sous l’apparence d’un voyage de plaisir, les Pàndavas comprennent que le règne de Dourvôdhana commence.

Avant de s’éloigner, ils vont prendre congé des femmes que leur âge vénérable désigne au respect de la jéunesse. Ils partent, hon sans trouble, car un mystérieux avis de leur oncle Vidoura leur fait pressentir un vague mais imminent danger.

Arrivés dans leur nouveau séjour, ils ne peuvent r au milieu des raffinements d’un luxe princier, oublier la haine vigilante de Dourvôdhana , ni les paroles significatives de Vidoura; ils savent que leur cousin ne se contentera pas de les voir vivre dans ce brillant exil.-

La maison de laque qu’ils habitent est enduite de matières inflammables, et un affidé de Dourvôdhana n'attend qu'un moment favorable pour la convertir, ainsi que ses hôtes, en un monceau de cendres. Youdhichthira a tout vu, a tout su. Les Pàndavas dissimulent. Une année se passe pendant laquelle ils se ménagent une issue souterraine. Eux-mémes mettent le feu à la maison de laque, qui ensevelit dans scs ruines l’espion de Dourvôdhana. Les Pàndavas s’échappent avec leur mère ; et pendant qu’ils laissent Dhritaràchtra et le peuple dans la douloureuse persuasion de leur mort, pendant que l’on offre en leur honneur le sacrifice funèbre, les fugitifs, traversant le Gange sur une barque apostée par Vidoura,

39’t LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE,

pénètrent dans les forêts. C’est Bliima, l’Hercule de l'Inde, qui porte sa mère, qui soutient ses frères.

Comme autrefois Itàma , les Pândnvas prenaient le chemin de l’exil, mais quel contraste! Quand les princes d’ Ayodhya entrent dans la forêt, la' nature se déploie à leurs reyards attend éis dans ses plus suaves attraits. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, l'ombre protectrice des bois, tout leur sourit, ton t, jusqu’à cette belle nuit qui les invite à un doux repos, et dont la sérénité, le charme mélancolique répondent si bien à la disposition de leurs cœurs. Ils regrettent, il est vrai, ceux qu’ils laissent derrière eux; mais ils sont calmes, ils sont forts, car ils ont pardonné à ceux qui les ont frappés !

Maintenant, voyons quels furent les premiers'pas des Pândavas dans les solitudes que pendant la nuit aussi ils traversaient, guidés par les constellations;

» Avec bien de la peine Ilhimaséna emporta sur » son dos, à travers des rocs et des précipices, sa » mère glorieuse, aux membres délicats, et vers le » soir ils allèrent dans un fourré où l’on trouvait peu » d’eau, de fruits et de racines, effrayant et rempli

» d’oiseaux de proie et de bêtes fauves Le eré-

» puscule y était terrible, le nombre d’oiseaux et de » quadrupèdes faisait peur ; l’horizon était obscurci » sur tous les points par des vents hors de saison ,

» par des feuilles et des fruits arrachés, par des

» arbrisseaux touffus et serrés, par de grands arbres

SECONDE PARTIE

« innombrables recourbés et tortueux, aux masses de » branches agitées (1) ».

Ici le trouble de la nature répondait à celui du cœur des Pùndavas. Quels désirs de vengeance ne devaient pas amasser dans leur sein ces heures lugubres, où toutes les tortures physiques et morales se réunissaient pour les accabler!

» Alors tourmentés par la fatigue et la soif, les » Pàndous ne purent aller plus loin ; car le besoin du » sommeil se fait sentir de plus en plus ; tous ensemble » ils pénétrèrent dans cette grande forêt désolée, et » Kounti épuisée par le manque d’eau, dit alors à ses » fils, elle la mère des cinq Pàndous, se tenant là au » milieu d’eux : ■« Je suis vaincue par la soif? »

Ce gémissement, ce cri de détresse brisent le cœur de Bhima, le seul des cinq frères auquel sa force surhumaine laisse encore la faculté de sentir les souffrances d’autrui. Ce colosse en qui les instincts matériels devraient avoir étouffé les délicatesses du sens moral, ce colosse unit en ce moment à la ferme constance du héros la sollicitude inquiète et prévoyante de la mère. Non loin de là , un figuier sacré étend ses vastes rameaux. Bhima dépose sous cet ombrage son cher fardeau, et le cri des grues, lui révélant la proximité d’un étang, il ne tarde pas à découvrir la source tant désirée.

(1) Fragments du Mahâbhàrata, traduits en français sur le texte sanscrit de Calcutta, par Th. Pavie; Paris, Benjamin Duprat, 184V.

Il s’y abreuve, il y puise l’eau qui sauvera ceux qui souffrent encore sous le pipala, et malgré sa lassitude il vole vers eux. « Abattu. par le chagrin et la » douleur, il soufflait comme un serpent. »

Mais kounti et ses fils ont été surpris par le sommeil. Ils dorment étendus sur le sol, trouvant peutêtre dans ce repos une trêye momentanée à leurs douleurs. lihima les contemple uvec un sentiment d’amour mêlé d’amertume. Sa mère surtout occupe sa pensée. Il frémit de voir la noble princesse, habituée aux molles jouissances des cours, livrée à ce point aux rigueurs du sort qu’une couebe de terre et un peu d’eau lui soient devenues le comble du bienêtre. Et il sent un âpre besoin de tuer l’auteur de leurs maux.

Enfin il se décide à interrompre un sommeil qtie troublent sans doute de pénibles impressions, et à souluger de son rafraîchissant breuvage ceux qui se sont endormis, brûlants de soif, exténués de fatigue.

Depuis quelques jours les Pàndavas erraient dans ces solitudes désolées. Une nuit, Kounti et quajtre de ses fils dormaient, Bhima veillait sur leur sommeil, quand du haut d’un arbre, le Ilâkchasa Ilidimba aperçut les fugitifs.

Le cannibale, se délectant à la vue du repas qu’il convoite, ordonne a sa soeur Ilidimba de tuer ces boinmcs et leur compagne, et de lui préparer de leurs corps un sanglant festin.

SECONDE PARTIE

La Ràkciiusi, volant au commandement de son frère, est arrivée auprès de ceux qu’il lui a désignés. Longuement elle regarde Bhima, l'athlète sous la protection duquel une famille entière repose en sécurité, au sein même du danger; et avec la tendresse, la pitié s’est glissée dans son cœur. Elle ne tuera pas celui qu’elle a choisi pour son époux :

« Jamais je ne remplirai le cruel commandement » de mon frère. L’amour conjugal est puissant, il » l’emporte sur l’amour fraternel. Quand je tuais, un » instant seulement durait le plaisir de mon frère et » le mien; mais, ne tuant pas, d’éternelles jouissances » m’attendent (1). »

Alors elle devient femme : elle est belle, et sur son front rougissant, sous ses'paupières abaissées, luit ce charme qui seul consacre la beauté : la pudeur! Elle s’approche des fugitifs et interroge Bhima :

(!) Ardschunb's B ci se tu Indra s Himmel, ncbst anderen Episodcn des Maha-Hhnrata ; in der Ursprache zmn crsteninahl herausgegeben , iftetrisrh iibersetz, und mit krilischcn Anmcrkuugen verschcn von F rat/. Bopp. Berlin, 1824.

Hidimbas Tod , zwcitcr Gesang.

Mciucs Bruders Refcld wcrd'ich , dcn grausnmen , erfiillen nie.

Gaueidicbe ist doch machtig, iiegt der Frciiiiducliafl ztim Brader ob.

Kinen Augcnblick nur wührtc meinr» Brader* and meinc Lus!,

Wenn ich todte, doch nicht ttidiend, hliihci ewige Wonne mir.

Combien nous regrettons de faire perdre dans notre prosaïque traduction la poétique beauté de la version allemande ! Nous avons dérobé à l'écrin de l’jl lustre indianiste d’outre-Rbin un diamant de

la plus belle eau ; mais, hélas! en passant par nos mains, il

risque fort d’étre redevenu charbon !

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQl'K.

« D’où t’es-tn ainsi approché, et qui es-tu, ô toi, » prince des hommes ! Quels sont ceux ipii ici dor- » ment, hommes de figure divine? Quelle est ici, dis, » cette femme brune, svelte, d’un charme juvénile! » Elle (fort ici dans la forêt, sans souci cependant, » comme dans sa propre demeure. Elle ne connaît » pas cette solitude, qui est habitée par les Ràk- » chasas (I). »

Elle lui révèle les perfides desseins de son frère, et la mission qu’il lui a confiée. Elle lui avoue le sentiment qui a arreté sa main, au moment où elle se disposait à obéir à l’ordre sanguinaire du cannibale :

« Je te sauverai , ô héros! de ce Itakchasa mangeur » d’hommes; nous habiterons tous les deux dans les

» cavernes des montagnes; sois mon epoux!

» — Car je sais voler dans les airs, je vais où il me » plait; jouis d’une affection sans égale, ici, là, par-

» tout avec moi (2)! »

Mais Bhima refuse. Et quel homme de cœur cou-

(1) liulimbas Tod, zweiter Gemog :

Woher bist du (jcnaht also, nud wer, o Fürnt der Miinner du!

Wer sind jcnc , die hier schlafen , Menschen Ton giilllicher Gestalt! —

Wer die llrauiic allhier, saj;»’, die sclilank', in ju(jcudlichcui K ci* !

Srhlaft hier im Walde doch dieie snrftenlos, vie in eigncm Haus.

Sic kennt niche dicsc Einode, die von Riescn hcwuhnet ist. —

(2) Études sur l'Inde ancienne et moderne , par M. TuÉODOnK Pavie. {Revue des Deux- Mondes , IV® article, 15 avril 1857.) Sou» ce titre : L'amour dans la forêt , M. Pavie a analyse cet épisode avec cette hauteur de vues, cette vivacité de coloris, celte* finesse de touche (pii caractérisent scs productions aussi littéraire» que savante».

SECONDE PARTIE, sentirait à abandonner ceux qui n’ont d’espoir qu’en lui-, ù les livrer en pâture aux monstres de la forêt, pendant qu’à l’abri du danger il jouirait lâchement du bonheur?

Qu’importe à llidimba cet obstacle! Déjà l’amour a éveillé la charité. Elle sauvera la mère, les frères de celui qu’elle aime, et, par son pouvoir surnaturel, elle les emportera à travers les airs dans d’inaccessibles régions.

Offre inutile! Bhitna ne fuira pas. Que la jeune • fille s’éloigne ou lui envoie son frère : l’Hercule de l’Inde saura terrasser le géant.

. l'cndant cette lutte, le Ràkchasa attendait. Las des longs délais qu'apporte sa sœur à l’exécution de ses ordres, il accourt.

De loin la Ràkchasi voit arriver son frère. Ses instances auprès de Bhîma deviennent plus pressantes encore. Qu’il éveille les siens, qu’il se bâte, car bientôt elle ne pourra plus arracher au cannibale les victimes que réclame son monstrueux appétit!

Conscient de sa force, Bhima demeure impassible : « Ne me fais pas l’injure, » dit-il à la jeune fille, « de croire que je suis un homme, et rien de •> plus (1) »

— « Je ne te méprise pas , ô fort ! » répond la négresse. « En figure, leshommes sont semblables aux

(1) Etude* sur l'Inde ancienne et moderne , par M. Tu. Pavie.

» habitants des deux; mais en force cependant les » géants leur sont supérieurs (1). »

Le Ràkcliasu a entendu ces derniers mots; il a vu sa sœur, transfigurée, tendre et suppliante, et vers elle il s’élance avec fureur.

— « Tu ne trembles donc pas, Hidimha, devant » mon courroux, é insensée! Malheur à toi (2) !... » Et l’outrageant, il menace la femme, qu’il accuse d’avoir jeté la première tache sur l’honneur du prince des Râkchasas.

Mais Rliîma, souriant, arrêtant le nègre qu’emporte la colère, lui dit avec ironie :

« Pourquoi donc, Hidimha, les éveiller, ceux qui. » jouissent d’un délicieux sommeil? Précipite-toi sur ■> moi, être vil ! tout de suite, Ràkchasa, ennemi des » hommes! sur moi le courageux; tu ne voudras pas » tuer une femme......

» Ta sœur, û cruel, honte de tous les géants ! vint » certes là à ton commandement; elle me vit. A pré- » sent la craintive m’aime; non, elle ne déshonore » pas sa race ! Maintenant, debout devant moi,

(1) Hidimba's Tod , dritter Gesang :

lch verachle dich nitrht, Slarker! gleich den lliminlischcn an Gestalt, Don Mensclicn sind an Krait abcr überlegeu die Itirsen doch.

(2) Idem*

Zittersi du dcnn, Hidimha, nichl von mcinem Zorn, o Thiirirfitc!

* Web* dir !

SECONDE PARTIE

» ô pervers ! — Tu ne voudras pas tuer une » femme (1 ). »

Défiant le Ràkchasu, Bliima déclare «pie bientôt, grâce à lui, les pèlerins traverseront librement la forêt purgée des monstres qui l’infestent.

Le nègre s’apprête à la lutte. Il ne frappera ceux dont il convoitait la chair et celle qui l’a trahi, qu’après avoir savouré le sang de l’homme qui les défend.

Les deux colosses s’étreignent. Déjà Bliima a terrassé le monstre, dont le cri répété d’écho en écho ébranle les profondeurs de la forêt : « Pas de bruit, » lui dit Bliima en le tramant sur le sol. « Ici reposent » mes frères d’un doux sommeil (2). » Le géant se défend encore , les deux adversaires s’entraînent réciproquement, brisant les arbres, déchirant les buissons.

Alors s’éveillèrent Kounti et les Pândavas.

(1) Hidimbaa Tod, vierter Gcsang :

Warum, Hidimhas! demi wecketi sir, die womiigen Sdilaf# sirh freun? Auf inirh slikrzte lierait, Scluxider ! ulsbald, Ilicse, der Menschen Feind ! Auf midi heran, den Miiilivollcn ; ein Weib wollest du tiidtcu nidit.—

Deine Schwcsler, o Gransamcr! Sdiande der Ricscu allgesammt!

Ram auf dciuen Bcfchl lier ja , sdiaute meiiie Gestalt allliicr.

Je i/o liel»! midi die Furdiuamc; neiu, sic cntelirt nidil ilireu Staium !

Mir stefae mm, o Ilurliloser! — Fin Weib wollest du todten ntcbl.

(2) Hidimba's Tod, vierter Gesang :

Kcincn Larnieu! sdilafen hier meinc Drüdcr sauf!.

l.A FEMME DANS L’INDE ANTIQUE.

Les adversaires étaient loin ; mais les princes virent auprès de leur mcre une femme jeune et belle. Surpris, ils l’admiraient. Kounti souriait et la regardait aussi. D’une voix douce, la princesse s’adressa à l’enfant des forets :

o De qui es-tu Hile, ô femme gracieuse, et qui es- » tu, toi si charmante à voir? Dans cpiel but t’es-tu » approchée ainsi? D’où es-tu venue aussi? Es-tu la » déesse de cette solitude, ou une Apsara? Fais-moi » savoir cela entièrement, et pourquoi tu t’arrêtes » ici ( 1 ) ? »

La jeune négresse, sentant le besoin de s’attirer la bienveillance de la mère de celui qu’elle aime, lui répond avec une humble déférence. Elle lui retrace la scène qui vient de se passer et lui montre dans le lointain le géant et l’adolescent, qui, dans une lutte suprême, essayent de se briser réciproquement.

Les Pàndavas accourent sur le lieu du combat. Excité encore par Ardjouna , Bhiina , étreignant le monstre, le fait rapidement tourner cent fois sur luimême; puis il s’écrie :

« En vain de chair d'homme te nourrissant, en vain v tu t es engraissé, homme vil ! En vain ! tu as mérité

(I) Htdimha \ Totl , vierler Oexang :

\\Y**en hist dit, o Aninutirçe , tiuil wer, *o r n rend anzuseh’n? lu welchein zweck jjenalit also? wolicr bist tlu çckornmen auch?

Ob du von dieser lvwn>de die Cùttin , oder Apsaras?

Solchcs verkiindc mir sainmtlich, und warum du allhicr verweilsl !

SECOND!' PARTIE

» la mort ! En vain ! il te faut mourir sur-le-champ ( I ) ! »

Ardjouna se disposait à lui prêter son aide; mais déjà le robuste Arvn avait écrasé le nègre.

L’orient se colorait des teintes rosées du matin. Une ville se dessinait dans le lointain ; les Pàndavas joyeux en prirent le chemin avec leur mère.

La Râkchasi les suivait.

Mais Bhirna , méconnaissant les sentiments qui attirent à lui la jeune négresse, la repousse avec mépris. Il attribue à l’intention de venger son frcre son désir de l’accompagner. Youdhichthira, juste et bon, lui reproche cet acte de brutalité :

«Même dans ta colère, û héros, ô Bhirnaséna, » garde-toi de maltraiter une femme ; observe toujours » lu justice, qui passe avant le soin île sa propre con- » servation. — Tu as mis à mort le très-puissant » ennemi qui venait à nous pour nous tuer; mais la « soeur de ce monstre, que pourrait-elle contre nous » dans sa colère ? »

Hidimba s’incline avec reconnaissance devant Youdhichthira, le roi de la justice. Puis, humble, suppliante, elle essave de fléchir Kounti. Elle est seule, sans appui, sans protecteur. Pour sauver Bhima, elle a perdu son frère, elle a abandonné sa famille et sa race. Maintenant elle mourra si celui a

(I) J /i il imita ’s Tod y vivrier Ges;in{* :

Umsonst von Menschrnflcitch lcbcud ! umsonst fjcmaslel, schneider VVicbl ! Inisousi! du bist des T ods würdijj! Umsonst î sterben musse du sogleich

(jui elle a tout sacrifié la repousse. Que Kounti, leinme et mère, ait pitié de l’amour qui l’entraine vers son fils. Qu'elle la prenne comme esclave même, llidimha y consentira, elle, la princesse des Ràkchasqs; mais que la mère des Pândous l’unisse à Rhima. Qu’avec son jeune époux l’enfant des forets passe encore d’heureux jours dans ses demeures enchantées. A un moment fixé, elle rendra à Kounti, aux Pàndavas, celui qui pendant quelque temps lui aura donné le bonheur; mais toujours du cœur, de la pensée, elle suivra une famille qui aura été la sienne; elle veillera sur elle, et la sauvera à l’heure du danjjer.

Ebranlé, convaincu par Youdhichthira, (pii l’engage à avoir pitié de la pauvre et naïve enfant, Bhima consent à cette passagère union. Il quitte sa famille, il suit sa compagne, qui l’entraincau loin dans de féeriques bocages encaissés entre des montagnes.

Après 1 avoir fait vivre dans les plaisirs de cette délicieuse retraite, la Ràkchasi, fidèle à sa promesse, laissa s’éloigner à jamais celui qu’elle aimait jusqu’à lui sacrifier sa tendresse même.

Un fils était né de cette alliance entre le prince aryen et la négresse. C'est ainsi que s’altérait la pureté classique du type indo-européen, et que s’infiltraient dans les conquérants les farouches instincts des vaincus.

D’après les conseils de Vyàsa, les Pàndavas avaient cherché un asile auprès d’un brahmane d’Ekatchakrû.

SECONDE PARTIE

Ils ne s’astreignaient pas à la régulière existence des cités. Revêtus de l'habit religieux, ils parcouraient les forêts, les campagnes, recevant les aumônes que doit tout pieux Hindou au bramatchâri (I). Le soir ils rapportaient à leur mère leur récolte de la journée, et Kounti, en donnant la moitié à Bliima, l’athlète à l’appétit dévorant , partageait la seconde entre ses autres fils.

Depuis quelque temps, les fugitifs vivaient dans cette quiétude. Les Pàndavas étaient sortis pour quêter leur nourriture du jour. Bhimu était, par exception , resté auprès de sa mère.

Un hruit de sanglots, de voix brisées, frappe l’oreille de la princesse. Ces gémissements partent de la chambre qu’occupe la famille du brahmane. Kounti était femme; une douleur l’attirait, soit pour la partager, soit pour y remédier.

Quelle joie elle éprouverait, dit-elle à Bhimu, de consoler le vertueux brahmane, de lui rendre le bonheur en échange de la généreuse hospitalité qu’il leur accorde! Bhima a compris le vœu de sa mère : ce vœu est devenu le sien ; mais que d’abord ils

(1) CV.it le nom que porte le brahmane pendant son noviciat; il doit consacrer ce temps à l’élude, au renoncement, si la mendicité. Le mariage ouvre pour lui' la seconde période de sa vie religieuse : il devient Gribasllia , maître de maison. Pendant la troisième, il vit dans les forêts : il est Vanaprastlia, anachorète. Pendant la quatrième et dernière période, il demande encore sa subsistance à la pieuse charité des autres castes; il est Ilhikehou, religieux mendiant.

sachent tous deux (|iiel est le danger à combattre et à vaincre.

Les cris de désespoir deviennent plus déchirants. La princesse pénètre dans l’appartement du brahmane, et s’y tenant dans l’ombre, elle voit et entend tout.

Un péril imminent planait sur cette famille, dont les membres se disputaient le suprême bonheur de mourir l’un pour l’autre.

Le brahmane maudissait la vie, cette source inépuisable de larmes, et à laquelle cependant l’homme espère puiser la félicité.

« Moi-méme, tu le sais, ô hrahmine, » ajoutait-il, « je t’ai tenu autrefois ce langage : « Allons là où le » bonheur nous attend! » — Mais tu 11e voulus point «m’écouter : « Ici je suis née, ici j’ai grandi; ici » habite encore mon père, »

« Ton père âgé s’en est allé au ciel; de même, ta » mère n’est plus depuis longtemps, ainsi que les

» proches que tu comptais autrefois Quel avan-

» tage avions-nous à demeurer ici? Toi qui aimais tes » parents, mais (pii n’as pas écouté ma voix, tu as été » frappée par la perte de ces parents, qui fut aussi » pour moi un sujet de profonde affliction .

» Aujourd’hui , c’est ma propre mort qui se pré- » pare; car je ne pourrais consentir à livrer un des » miens, tandis que je vivrais moi-même en homme » égoïste et cruel.

SECONDE PARTIE

» O toi «pie j’ai choisie légalement et que j’ai » épousée suivant les rites sacrés, femme vertueuse et » soumise, toujours semblable a ma mère! Amie qui » in’as été donnée par les Dévas comme un constant » et suprême refuge, et accordée par tes parents pour » partager mes devoirs de chef de maison! Toi, » noble de naissance et de conduite; toi, la mère de » mes enfants, non, je ne pourrais te sacrifier pour » sauver ma propre vie, épouse bonne, irréprochable » et dévouée (1 ) ! »

Et pourrait-il sacrifier ce fils, frêle enfant à peine sorti du berceau et en qui réside le salut éternel de ses ancêtres et le sien? Pourrait-il sacrifier cette fille qui répand dans sa demeure un parfum d'innocence et de joie, cette fille «pii, elle aussi , peut lui donner le Pouttra, le sauveur de l’enfer? Mais s’il expire, que deviendront les orphelins? Ah! que la mort les prenne tous ensemble : c’est lu son dernier espoir.

La voix de l’épouse s’élève alors, ferme, austère , consolante.

Pourquoi le brahmane se désole-t-il comme un homme de caste inférieure? Qu’importe la mort à celui qui connaît le secret de la vie?

« Repousse donc avec sagesse la désolation «jni t’ac- » cable... c’est moi «jui partirai! »

(i) Des portraits de femmes dans la poésie épique de l'Inde • Fragments d'études murales et littéraires sur le Mahâbliâratn , par Félix Nève; Iîruxellcs, 1858.

Le sacrifice de soi-mcme à l’amour conjugal, tel est le devoir permanent de la femme. La mort volontaire de la bralimine lui assurera ici-bas nne glorieuse renommée, là-haut une éternelle récompense, et attirera sur la tête de son époux les bénédictions du ciel.

« Tu as obtenu de moi , û brahmane , ce que l’on « attend d’une épouse, une fille et un garçon que

» voilà le suis donc aujourd’hui libre de toute

» dette envers toi ! Or, tu as la force de nourrir et de » protéger ces deux enfants, tandis que moi, moi » seule, je serais incapable de les défendre et de les » soutenir ! «

Privés du chef de maison qui est leur force morale , leur sécurité matérielle , la veuve et les orphelins mourraient.

<■ Luisse-moi partir, û homme vénérable, mais » ]>rotége mes deux enfants ! »

Quel danger d’ailleurs court-elle? Aux Ràkchasas même l’honneur défend de tuer une femme ! Que par un autre hymen le brahmane s’impose de nouveaux devoirs. Qu’en vivant il arrache à la mort ses deux enfants !

Le brahmane pressait sa femme sur son sein, tous deux confondaient leurs larmes, quand la jeune fille, déchirée par le spectacle de leur douleur, fit entendre sa douce voix :

« Pourquoi donc, dans votre profonde affliction.

àoogle

SECONDE PARTIE

» pleurez-vous comme des gens sans aucun appui? » Écoutez ma voix et vous reprendrez courage. C’est » en toute justice que je puis être sacrifiée par

» vous en me sacrifiant comme je dois l’être,

» sauvez par moi seule tous les autres ! »

Ce ne sera point en mettant au monde le Pouttra, le sauveur de l’enfer, qu’elle ouvrira le ciel aux mânes de ses ancêtres : c’est en préservant par sa mort la vie de son père, la vie de son frère, qu’elle assurera à ses aïeux, les Sraddiias, les sacrifices funèbres par lesquels leurs âmes, arrachées à la douloureuse perspective de la transmigration, jouiront de la bienheureuse éternité.

« l’n fils est un autre soi-même, une épouse est » une amie, mais une fille est un sujet d'affliction : » délivre-toi de cette affliction, et laisse-moi libre dans » l’accomplissement d’un devoir ! Qu’adviendra-t-il? » Du moment où je serai séparée de toi, ô mon » père, je ne serai plus qu’une pauvre fille sans pro-

» tecteur, errant d’un lieu il un autre »

Elle continue, mais sa voix expire dans les pleurs, et le père et la mère exhalent de longs gémissements.

Le fils regardait de ses grands et beaux veux sa famille en larmes. Il voudrait, de sa voix à peine habituée h la parole, dire ce que son cœur lui inspire; et avec cette ravissante et involontaire hésitation qui donne au langage de l'enfance tant de grâce naïve et touchante, il semble annoncer le salut

VIO

à ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie: « Ne pleure » point, mon père! ne pleure point, ma mère, ni » toi, ma sieur! » Comme un gai ravon de soleil traversant les sombres nuages, il saute au milieu du groupe, saisit un brin d’herbe, et triomphant et joyeux, il s’écrie : « Avec cela je vuis tuer ce Ràkchasa » le mangeur d’hommes ! »

C’était le bouton s’entr’ouvrant sous l’influence d’une brise fécondante, d’une lumière vivifiante: c’était l’aine de l’enfant naissant aux nobles sentiments dont elle respirait la pure atmosphère , dont elle recevait la douce chaleur.

A ce cri de bonheur, à cet élan vraiment sublime dans sa naïve simplicité, les affligés ont senti se dissiper momentanément leur chagrin.

C’en était trop. Kounti ne peut résistera la voix de son coeur, elle s’avance.

Pourquoi cet effroi , cette douleur? Quel péril menace ses hôtes ?

C’est qu’un Ràkchasa a prélevé sur la contrée un horrible impôt. Chaque famille est tour à tour obligée de lui fournir un homme pour sa nourriture, et c’est le brahmane qui en ce jour doit payer ce cruel tribut.

La résolution de Kounti est prise. Une femme, une jeune fille, un enfant ne rachèteront pas au prix de leur vie celle de leur protecteur. Kounti a cinq fils : l’un d’eux partira. •

SECONDE PARTIE

Le brahmane repousse avec énergie cette offre généreuse. Jamais il ne consentira à livrer en échange de la sienne la tête d’un hôte, d’un brahmane. Ce serait une lâcheté , ce serait un crime.

Mais Kouuti qui commit la force du Pândava, vainqueur d’Hidimba , maintient avec fermeté sa décision : Bhima se dévouera.

Quand reviennent les Pàndavas, ils frémissent du danger auquel va témérairement s’exposer leur frère. Youdhichthira pénètre secrètement auprès de sa mère, et luidemandeà quelle impulsion cède Bhimat

« C’est par mon ordre, ô dompteur des ennemis ! » répond la princesse, « qu’il accomplira un grand » devoir pour le salut d’un brahmane et pour la déli- » vrance de cette ville ! »

Youdhichthira reproche sévèrement à sa mère de compromettre la vie de leur plus précieux défenseur. Le malheur aurait-il affaibli les facultés intellectuelles de Kounti?

Non, ce n’est pas à la mort que la noble femme envoie son enfant , c’est à la victoire , car elle s’est souvenue des exploits de Bhima :

« La force de Bhima m’est donc bien connue » d’avance, ô fils de Pàndou! Quand j’ai formé le » dessein de rendre service à ce brahmane, je ne me » suis point décidée par passion , par ignorance ou ■> par folie, mais c’est avec intelligence du devoir

» que ma résolution a été prise. Deux avantages vont » en résulter pour nous, ô Youdliiclithira? Le droit » de la reconnaissance pour l’hospitalité reçue, et » l’accomplissement d’un acte de grande vertu. »

En défendant une sainte cause, Bliima se rendra digne du ciel. Kounti le veut, il en sera ainsi.

Et Youdliiclithira, le roi de la justice,, s’incline devant l’héroïque décision de sa mère.

Le lendemain les habitants d’Ékatchakrà virent gisant dans la poussière le cadavre du Hàkcluisa. A qui devaient-ils leur salut? Ils l’ignorèrent, car les Pùndavas, de peur detre reconnus, avaient recommandé à leur hôte le plus grand secret sur cet événement.

C’est à la suite de ces aventures que les Pùndavas assistent au Swayainbnra de Drùupadi (1), et qu’Ardjounu conquiert sur les rois ses rivaux la vierge née de l’autel (2).

L’attitude des Pùndavas au Swayambara de la belle Pùntchùlienne a révélé leur brillante person-

(1) Voir plu* haut, I r'' partir, rlinp. II.

(2) Dràupadi était née, avec .<*011 frère Driclitad youinna, de la flamme du sacrifice. C'était une incarnation de Lakckmi. On l'appelait aussi Krichna, la noire, parce que la fumée de ce feu avait obscurci sa peau.

SECONDE PARTIE

nalité. Dliritarâchtra apprend avec bonheur que les neveux qu’il pleurait vivent encore, dignes toujours de leur race. Il les appelle il lui, et partage son royaume entre eux et ses fils.

C’est à Indraprastha, l'antique Dehli, que s’établit le contre de la domination de Youdliiehthira. Grâce à ses conquêtes, à celle de ses frères, sa suzeraineté est reconnue, dans un râdjasoûya ou sacrifice royal, par les rois qu’ont vaincus les Pûndavas. On voit ici se développer la grande figure de Krichna, ce souverain de Matlioura que le merveilleux légendaire devait transformer en une incarnation de Viclinou. Ardjouna venait d’épouser, selon le rite ràkchasique, la belle Soubhadrà, sœur de ce prince, et Krichna, pardonnant il l’ami qu’il aimait tendrement, l’avait lui-même ramené à Indraprastha, et avait de sa présence soutenu le sacrifice royal.

Ce n’était là qu’un temps d’arrêt dans la malheureuse destinée des Pândous.

La famille royale d’Hastinapoura avait assisté nu râdjasoûya, et le triomphe de Youdliiehthira avait ulcéré la plaie dont la jalousie meurtrissait le cœur de Douryôdhana. Le prince dépérissait. Son oncle Çakouni lui offrit de perdre les Pândavns par une arme terrible, le jeu; le jeu, cette fiévreuse passion que, dès les temps védiques, nous avons vue consumer les Aryas.

Douryôdhana accepta avec joie , et les Pândavas furent invités à la cour d’Hastinapoura.

Youdhiclithira, pris au piège, joue follement, frénétiquement ses richesses, son royaume, ses frères, lui-même. « Gagné!... Gagné!... Gagné!... » tel est à chaque coup le cri infernal de Çakouni. Que jouera-t-il encore, le roi de la justice qu’aveugle maintenant une délirante passion? Il jouera Draùpadi , la chaste femme née de l’autel ! Et les vieillards témoins de ce scandale se lèvent et manifestent leur indignation par des cris ou des larmes. Les Kouravas laissent éclater leur joie

«Gagné! » s’écrie encore Çakouni, « et pour la » dernière fois (1) ! »

Par l’ordre de Dourvôdhana , son frère Douhçàsana trahie Drâupadi par les cheveux au milieu de la noble assemblée. Eperdue de honte, frémissante de courroux, elle n’a que ses larmes pour défense. Qui donc la protégerait? Des esclaves? car tel est le seul titre qui désormais appartienne aux fils de Pândou. Alors une prière que ne prononcent pas ses lèvres, mais que crie son cœur, s’élance ardente vers Viclinou : « 0 toi qui , sous la forme de Krichna, es aimé » des filles des bergers, — les Kourous m’insultent;

(!) Eludas sur l'Inde ancienne et moderne , par M. Théodore Pavie. ( Revue des Veux- Mondes , 15 avril 1857.)

SECONDE PARTIE

» ne le vois-tu donc pas, ô dieu à l'abondante che- » velure?... Moi qui vais in’abimer dans l’océan de » leurs insultes, soutiens-moi, ô toi qu’adorent les » mortels! O Krichna! Krichna! ù toi le grand » ascète, ô toi Fouie du monde, sauve-moi, voici » que je vais périr au milieu des Kourous. » Et Krichna, troublé, ému, a entendu ce suprême appel, et par un miracle a manifesté sa présence.

Une indescriptible émotion électrise l’assemblée, d’où s’élève en l’honneur de la princesse outragée un chœur de louanges et de cris d’admiration. Mais Bhîma, transporté d’une véhémente colère, s’écrie d’une voix qui vibre dans tous les cœurs et Les glace d’effroi :

« Retenez bien la parole que je vais prononcer, ô » guerriers qui habitez la terre, parole qui n’a jamais » été dite par d’autres hommes, et qu’aucun autre ne » fera entendre! — Et si, après l’avoir dite, je ne » l’accomplissais pas, ô maîtres de la terre, que je « n’obtienne jamais d’aller là où sont allés mes » aïeux ! — De ce pécheur, de ce pervers insensé qui » déshonore la famille, je jure de boire le sang, après » lui avoir brisé la poitrine dans un combat. »

Il devait se souvenir de ce serment, qu’au besoin Drâupadi lui eût rappelé.

Dhritarâchtra frémit. Il appelle à lui Drâupadi, et laisse à son choix la grâce qu’il veut lui accorder. Pal-

VI fi

I, A FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, pitante encore de courroux, elle réclame sa liberté, colle des Pândavas. Qu'ils rentrent dans leur royaume, elle sera satisfaite! Et le vieux monarque accède à ses voeux.

Les Kouravas ont offert à Yoiidhichthira une revanche, et malgré une première et funeste expérience, le râdja joue encore. S’il perd, les Pândavas et Dràupadi s'exileront. Ils passeront douze années dans les forêts , une treizième où ils voudront , mais déguisés, inconnus. Celte dernière condition étant remplie, — et c’est là ce que les Kouravas se promettent d’empêcher, — alors seulement les fils de Pàndoti, relevés de leur serment, seront libres de rentrer dans leur patrie, d’v reprendre leur rang.

Et Youdliichthira perd encore.

Quand s’éloignent les Pândavas, Ardjouna se sépare momentanément de ses frères, de sa compagne, afin d’obtenir par la pratique des austérités les armes divines à l’aide desquelles, au jour de la vengeance, d pourra vaincre les Kouravas. A la suite de cette pénitence accomplie sur les sommets neigeux de l’Himàloyn, après avoir soutenu un combat contre Çiva, déguisé en montagnard, il est transporté au Swarga dans le char d’Indra. Mais ni l’immensité peuplée île myriades d’étoiles, âmes des bienheureux, ni les her-

SECONDE PARTIE

ccaux de feuillage du Nandana sous lesquels se jouent les Apsaras , et où, par une touchante allégorie, le parfum des vertus se confond avec celui des fleurs; ni l’amour de son père Indra, 11e peuvent lui faire oublier le lieu d’épreuves où souffrent ses frères, où vit encore sa mère. Résistant aux plus enivrantes séductions, il redescend sur terre (1).

Dans l’antique domaine des Aryas, non loin de la rivière Saraswatî, sous les ombrages de la forêt Kùmyaka , s’écoulaient ces longues années d’exil auxquelles par leur faute étaient condamnés les Pândavas. Ils les employaient à courir les bêtes fauves , et cette vie aventureuse, indépendante, plaisait à leur caractère énergique et fier. Ils étaient libres, ils se sentaient forts.

Les Pândavas se livrent au loin à une chasse dont ils destinent le produit aux brahmanes qui les ont suivis dans leur exil , et à la garde desquels ils viennent de confier leur compagne.

Soudain la forêt s’anime d’un bruit inaccoutumé. C’est que Djayadratba, le roi des Syndhiens et des Sauviras, la traverse avec un cortège de princes. Il cherche une épouse, le monarque que déjà cependant l’hymen unit à la fille de Gàndhâri.

(i) Cet épisode a etc traduit par M. Bopp, Cf. Ârdschuna's Rnse su Indra* s Jlimmel; Berlin, 1824.

Sur le seuil de l’ ermitage se tenait alors debout - Dràupadi, dans son éblouissante beauté, sa grâce sévère et séduisante, « illuminant les profondeurs du » bois, comme l’éclair illumine un nuage sombre (1).» Est-ce une vierge divine, ou une Apsara, ou cette Màyà, illusion créée par les dieux pour décevoir les mortels? Dinyndratha veut le savoir, et il envoie à celle (pie déjà il espère pour compagne, le roi Kôlikàsya.

Dràupadi, voyant s’élancer vers elle sur un char le royal messager, saisit, en signe d’alarme peut-être, une branche de kadamba (2).

Rassurée par l’étranger (pii , avec une courtoise déférence, décline son nom, celui des illustres voyageurs qu’il lui montre dans le lointain, la jeune femme, abandonnant le rameau (pie dans sa terreur elle a étreint, s’enveloppe des plis soyeux de son vêtement, et répond à Kôtikûsya avec une dignité que tempère une bienveillante expression :

« O fils de roi, plus je pense, plus je m’assure » qu’une femme telle que moi ne doit point te parler. » Or, il n’y a ici personne, ni homme, ni femme, » pour te répondre; car je suis seule maintenant. » Cependant je consens à le faire. Ecoute-moi donc. » Car autrement, comment, seule dans la forêt, ose-

(1) Fragment* du MaliâMinrata , traduit* du ganicrit en français,

par A. SADOl'S.

(2) Nauclea orientait*.

» rais-je te parler, attachée comme je le suis à mon » devoir ? »

Se nommant alors , nommant aussi ses compagnons, elle invite, au nom des Panda vas absents, le royal cortège à se reposer dans l’ermitage.

Pendant nue Dràupadi dispose son humble demeure pour y recevoir les nobles hôtes qui s'y vont arrêter, Djayadratha, que Kûtikâsya a informé du résultat de sa mission, pénètre dans l’ermitage.

C’est en l’interrogeant avec un respectueux intérêt sur la santé des Pàudous que le roi des Sauviras aborde la princesse. Touchée de cette bienveillante question, Drâupadi y répond avec grâce et douceur, offre au roi l’eau pour ses pieds et une grande quantité de gibier.

Mais quand Djayadratha lui avoue le but de sa visite, quel changement dans l’attitude de la jeune femme ! Le sang afflue à ses joues, la flamme jaillit de son regard , et de sa lèvre frémissante s'échappe le cri de révolte de l’honneur outragé. Plus belle que jamais, comme Sità, elle défend son devoir. Mais à la différence de l’épouse de Itâma , la douleur ne parle point en elle, la colère seule l’anime. On admire ce noble courroux, mais il n’inspire pus ce tendre intérêt qu’éveillent les larmes de Sità , les déchirants appels qu’elle adresse à l’époux , au frère (pii ne peuvent l’entendre. Mémo dans les élans d’indignation qu’arrache à la reine d’Avodhyà l’offense faite à

su vertu, même dans su force morale, on devine lu faiblesse de lu femme. Drsiupadi ne pleure pas, et <piand Djnvudratlin , irrité de ses menaces, de ses dédains, lui dit : « Tiens un langage suppliant , et tu » retrouveras la faveur du roi des Sauviras, » c’est avec un souverain mélange de fierté, d’ironie, de fermeté, qu’elle lui répond :

« Je suis forte, et le roi des Sauviras m’estime bien » faible. Croit-il (pie sa violence me touche? Je ne » tiendrai pas un discours suppliant au roi des Sau- » viras »

Elle arrête sur lui un menaçant regard, elle appelle Dhaumya, le pourohita ou prêtre domestique; elle renverse même le monarque, (pii pour l'entraîner a saisi son vêtement. Mais au moment où elle se prosterne devant le pourohita accouru à ses cris, elle est contrainte de monter dans le char de son ravisseur. Un soupir soulève son sein, mais, résignée, elle attend une prompte délivrance.

Cet espoir n’est point trompé. Les Pàndavas, que de tristes pressentiments ont ramenés à l’ermitage, ont été instruits par une suivante de Drûupadi de l’outrage qu’ils ont reçu dans la personne de leur compagne. Ils courent sur les traces du ravisseur , l’atteignent, et, seuls contre les princes et leur suite, ils frappent, renversent, tuent liommes, éléphants , chevaux , et abandonnent cette sanglante

SECONDE PARTIE

pâture aux oiseaux de proie qu’attire l’odeur du carnage.

Djn) adratlia, après avoir laissé Drâupnili sur le champ de bataille, s’enfuit dans les profondeurs de la foret.

Youdhiclilhira refuse de frapper en lui l’époux de sa cousine Douhchalâ, sœur de scs mortels ennemis : » Il 11e faut pas, dit-il, tuer le roi des Svndliiens, » quelque pervers qu’il soit, au nom de Douhchalâ et » de la glorieuse Gândhâri. »

Le rôle de Dràupadi est ici dépourvu de cette grandeur qui pardonne à l’ennemi vaincu. Surexcitée par l'idée du danger auquel elle vient d’échapper, c’est avec une sauvage énergie qu’elle incite les l'àndavas à achever sa vengeance. « Si même, » leur ditelle, « il vous suppliait dans le combat, ne l’épargnez » jamais. »

Le râdja Youdhiclilhira la ramène à l’ermitage, pendant que liliima et Ardjouna poursuivent le roi des Svndliiens. Ils l’atteignent, liliima, dont la violence est l’aveugle instrument de Dràupadi, va le tuer, mais le généreux Ardjouna, retenant son bras, lui rappelle l’ordre de leur frère aine.

Youdhichthira et Dràupadi voient arriver le jeune monarque enchaîné et la tète rasée : « Qu’on le «délivre, » prononce Youdhichthira. Mais liliima répond : « Que Dràupadi répète cette parole. Ce

421 LA FEMME DANS L’INDE ANTIQt'E.

» misérable est l'esclave des tils de Pàndou. » Dràupadi se tait. Youdhiclilhira réitère son ordre. La jeune femme regarde le miséricordieux roi de lu justice, et, redevenue maîtresse d’elle-inéme, elle répète après lui, s'adressant à lîliima : « Délivre cet homme, » que de roi tu us fuit esclave. »

Quand expirent leurs douze années d’exil dans les forêts, les Pàndavas doivent, selon leur pacte avec üouryôdiiana , vivre une année inconnus. Ils passent ce temps à la cour de Yirùta, roi deMulsya, sous des déguisements qui sont loin de laisser soupçonner la noblesse de leur origine.

Pendant une campagne du roi de Mulsya , Douryodhana et ses alliés envahissent son territoire, et lui enlèvent de nombreux troupeaux de vaches.

Au fond de son gynécée, lihoümimdjuyn , fils de Viràta, est instruit de ce désastre par le chef des bergers, qui le somme de déployer lu bannière royale au lion d’or , et de reprendre aux auteurs de lu razzia leur précieux butin. Lâche et fanfaron, fier d’être appelé au combat devant ses femmes, le jeune prince

se vante d’écraser à lui seul l’armée ennemie

Mais, hélas! comment faire? Le cocher qui devrait guider son char vient d’être tué, et Bhoûmimdjava, mordant avec impatience le frein qui retient sa belli-

SECONDE PARITE. 4Ï3

quetise ardeur, 11e peut se mettre en marche sans avoir remplacé cet indispensable auxiliaire.

Le danseur Vrihannala a avidement écouté les paroles de Bhoùmimdjaya ; c’est Ardjouna. Il voit dans cet incident l’occasion de quitter pour la cuirasse ses vils habits de femme , de se venger de ses ennemis, de redevenir enfin prince et Kchattriya.

» Et comme il avait passé le temps fixé par le vœu , » il s’adressa à son épouse bien-aimée (1), la fille de » Droupada, la Pàntchâlienne délicate née de l’autel, » femme véridique et sincère, qui se pluit à être » agréable à son époux; et lui, qui connaît toute » chose, joyeux de ce qu’il vient d’entendre, il dit en » secret à Drâupadi :

» Va bien vite de ma part, ô toi qui es belle, et » dis en parlant de moi au fils de Viràta : Celui-ci a » été jadis le cocher favori d’Ardjoinia ; il est robuste, » plein d’une expérience acquise dans de grandes » batailles, et il saura conduire ton char (2). »

Drâupadi entre au moment où Bhoùmimdjaya , se comparant complaisamment à Ardjouna devant son auditoire féminin, se livrait à ses bravades avec le plus de forfanterie. Désirant mettre un terme à un parallèle qui la blesse, elle s’empresse de faire briller

(1) Drâupadi était jcinployéc comme couturière dans le palais de Viràta.

(2) Fragments du Maliàbliàrata , traduits cil français, par TiiÉod. Pavie; Paris, Benjamin Dnprat, 1844.

LA lEMtfE DANS L'INDE ANTIQUE.

à ses yeux l'habileté de Vrihannalu, et le prince charge sa sœur Outtarà d’implorer le secours du précieux serviteur.

La jeune fille vole auprès d’Ardjouna. Sa grâce naïve et distinguée, son esprit vif et délié sont décrits avec amour par le poète. Elle s’arrête auprès de celui auquel elle doit les talents qui ajoutent leur prestige ii celui de la beauté, et Vrihannalu sourit à son élève chérie.

» Quel objet t’amène ici, belle femme aux veux de » gazelle, au collier d’or? Pourquoi viens-tu en cou- » rant? Pourquoi ton visage parait-il ainsi inquiet? » Dis-le-moi vite, ô jeune fille! »

Avec un séduisant abandon , Outtarà transmet à son fidèle serviteur la prière de son frère. « Et, ter- » mine-t-elle, si tu n’agrées pas la demande que je » te fais, ainsi invité par lui avec amitié, j'en perdrai « la vie. »

Le Pàndava bondit, et la jeune fille, ravie du succès de sa démarche, ne se doute pas, en voyant l’empressement de Vrihannalaà lui obéir, des secrets motifs qui électrisent Ardjouna.

Accompagnés des souhaits de bon augure des femmes et des jeunes filles du palais, le prince et son cocher quittent la ville. La bravoure d’Ardjouna, que fait ressortir davantage encore la 'poltronnerie de Bhoûmimdjnyn, triomphe de l’ennemi, et vaut au prince royal les louanges enthousiastes du chœur

SECONDE PARTIE

charmant des vierges, qui, dirigées par Outtarà , sont ailées au-devant de lui.

l’eu de temps après, Yiràta apprenait quel était le vengeur de sou royaume; il offrait sa fille au héros dont le nom et le rang lui étaient révélés, et celui-ci refusait. Naguère ses fonctions l’avaient appelé dans le gvnécée ; c’était sous sa direction qu’Outtarâ s’était initiée aux arts; elle l’aimait et le vénérait comine un précepteur. Mais Ardjouna demande et obtient la main de la princesse pour son fils Abliimanyou (1). Ainsi toujours il chérira en père la jeune fille qui se confiait filialement à lui.

L’alliance du roi de Matsya était d’un précieux secours aux Pàndnvas, qui, dégagés de leur serment, se disposaient à rentrer dans leur patrie, la vengeance au cœur, les armes à la main.

Des deux côtés, tout en entamant des négociations, on se préparait à la guerre. L’Inde entière s’était levée, et se partageait entre les branches rivales, qui allaient s’en disputer la suprématie.

Krichna, que les mêmes liens de parenté unissaient aux Kouruvas et aux Pândavas, essaya inutilement d’amener un rapprochement entre les deux lignes collatérales.

(I) Abliirnanyou était issu du mariage cl* Ardjouna et de Sou* bhadrà , soeur de Krichna.

Drâupadi, de même que son frère, le roi des Pântchàliens, repoussait tonte idée de paix (1). F.lle ne pouvait oublier les insultes dont l’avaient accablée les fils de Dbritaràchtra , lors de cette première scène de jeu où Youdhichthira avait perdu jusqu’à sa liberté. Bbima aussi se souvenait de son serment.

Trop d’outrages leur avaient été prodigués, trop de douleurs avaient fait saigner leur cœur, trop de désirs de vengeance fermentaient en eux depuis de longues années, pour qu’il fut possible aux Pàndavas de placer sans arrière-pensée leurs mains dans celles de leurs perfides ennemis. D’ailleurs, une première expérience ne leur avait-elle pas appris combien serait précaire une réconciliation?

Le moment de l'explosion était imminent.

Un suprême effort fut tenté par Kricbna. Il se rendit à Hastinapoura , alla consoler Rounti, et offrir une dernière fins la paix uux Kouravas.

On s’assembla, on délibéra. Dbritaràchtra, Bhichma, Vidoura, Drôna aspiraient à la réconciliation; mais Douryôdhana, repoussant toute proposition’, quitta la salle du conseil , et ses frères le suivirent.

On eut recours à la médiation de Gàudhàri; on espéra que la pieuse et noble femme aurait sur cet esprit violent et aigri une influence douce et bienfaisante; on crut que c’était à une main maternelle

(i) Conf. MoîUKn Williams, ludian rpic poetry -, 1863.

Diqitized bv CooqIc

SECONDE PARTIE

qu’il appartenait de toucher, sans la déchirer davantage, la plaie qui ulcérait le cœur de Douryùdhanu. A la voix de la reine, le prince rentra; niais quand Gândhàri le supplia de partager son royaume avec ses cousins, sa colère ne connut plus de bornes, et une seconde lois il se retira (1).

En vain Kriclina tente, avant de quitter llastinapoura, d’attirer Karna aux Pàudavas; eu vain Kounti, révélant à ce fils sa naissance, le supplie de ne point se rendre fratricide; Karna, d’abord indécis, cède à un faux point d’honneur. Il restera fidèle aux Koüravas; mais il évitera de se rencontrer dans la mêlée avec tout autre Pàndavu qu’Ardjouna.

C’était un souvenir du tournoi d'Hustinapoura.

Alors commence cette lutte effrayante que le poète a décrite avec des traits d’une si saisissante vigueur, dépeinte avec des couleurs d’un si sombre éclat, que l'imagination, vivement et étrangement frappée, en conserve longtemps la lugubre impression.

Dans le champ de la loi, le Kouroukchétra , les deux partis sont eu présence. Bhichma, l’oncle de Pàndou et de Dhritaràchtra , a accepté à regret le commandement de l’armée des Kourous. Il vient de jeter un long cri de guerre , c’est le signal de la ba-

(1) Conf. Mosikr Williams, Indian epic portry.

taille où vont s’entre-tuer ses petits-neveux. Les conques, les timbales, les fifres, les tambourins retentissent.

Le moment est solennel. Ardjouna sent le besoin «le se recueillir; il prie Kricbna qui guide son char de le conduire entre les deux armées. A lu vue des parents, des amis qu'il va combattre, l’indomptable héros se trouble, ses yeux se remplissent de pleurs, il se sent

défaillir Pour qui, si ce n’est pour des êtres

aimés, désire-t-on la gloire, le pouvoir, la richesse? Et ils sont tous là, ceux que chérit Ardjouna, ils sont

là, prêts à s'entr’égorger Non, il ne se battra

pas, il ne se souillera pas d'un sang qui est le sien. Plutôt mourir innocent (pu: de vivre coupable!

Quelles suites d’ailleurs entraînera cette lutte impie! « La ruine d’une famille cause la ruine des religions » éternelles de la famille; les religions détruites, la » famille entière est envahie par l’irréligion.

v Par l’irréligion, ô Kricbna, les femmes de la » famille se corrompent; de la corruption des femmes, » ô Pasteur, liait la confusion des castes.

» Et, par cette confusion, tombent aux enfers les » pères des meurtriers et de la famille même, privés » de l’offrande des gâteaux et de l’eau (1) »

(1) La Rhnyavail-Gttâ f ou le Chant tin bienheureux , poe'ine indien pulilié par l'académie de Stanislas , traduit par M. Kmilk lUnsoiF; Nancy, Ve IlaylroU, 1861.

Diqitized

SECONDE PAISTIE.

Découragé, Ardjouna s’assied sur le char avec accablement; et de sa main tremblante s’échappent l’arc et la flèche.

Alors, dans un des chants les plus sublimes qu’aient inspirés aux peuples âi-ycns leurs Instincts immatérialistes, dans la Iihagavad-Gitâ, le Chant du bienheureux, Krichna raffermit l’àme du héros en la faisant planer avec sérénité au-dessus des passions humaines. Pourquoi ne pas sacrifier les liens de famille mêmes à l’idée du droit? Pourquoi redouter de donner la mort? L’âme ne meurt pas : elle est immortelle.

Et dans un langage d’un magnifique lyrisme, Krichna expose la doctrine du djoguisme, de l’union avec le principe éternel de lu vie, doctrine attristante, prélude du bouddhisme, mais à laquelle on ne peut refuser une haute élévation morale. Aspirer à l'identification avec l’âme universelle, c’était la négation de l’individualité humaine, c’était le panthéisme, c’était la fatalité; rendre l’homme indifférent au plaisir et à la peine, c’était le priver de cette faculté de sentir, source des plus délicieuses commodes plus déchirantes émotions; isoler l’homme de ses semblables, c’était fermer son cœur à l’amour, à la pitié, c’était l’arracher aux saintes joies du foyer domestique. Mais celte doctrine, en le détachant de ses liens terrestres, épurait ses instincts, l’armait contre les entraînements de la passion, le spiritualisait enfin.

Et d’ailleurs était-ce bien complètement la doctrine de l’inaction que celle qui proclamait cette vérité à jamais sublime :

« Ce n’est pas par l’inaction «pie l’on parvient au » but de la vie (1)? »

Quel spçctacle que celui du champ de bataille après la victoire des Pândavas ! Les vainqueurs sont endormis. Trois hommes se glissent dans leur camp : c’est tout ce qui reste de l’armée des Kourous! Açwattbàman , fds de Drôna, vengeant la mort de son père, pénètre dans chaque tente, égorge silencieusement rois, princes, soldats. Les femmes sortent des tentes , et folles de terreur, désignent à ceux qu’attirent leurs cris un homme d’une taille surhumaine courant partout où il y a un ennemi a frapper. « Le » voilà, sanglotent- elles , le voilà qui s’enfuit au ga-

» lop! Itàkchasa ou mortel, nous ne savons qui il

» est! Après avoir tué le roi des Pântchâliens , il est » remonté sur son char et s’y tient debout (2) ! » Ceux qui se réveillent se défendent vainement. Le

(1) M. (lot'Six a analyse la Bhayuvad-Gîtâ dans koii Histoire générale de ta philosophie ; Paris, 1K63. Il appartenait à la voix éloquente qui toujours enseigna Palliant e du beau idéal et du beau pratique , de s’élever contre les abus d’une doctrine qui , pour rapprocher l'homme de l’Etre divin, lui ordonne de s’abdiquer luimèmc.

(2) Fragments du Mah.ibhàrata , traduits par M. Th. Pavîe.

SECONDK PARTIE.

doigt glace de la mort s’est posé sur eux , car Çivn , le principe destructeur, a lui-même armé le bras d’Açwatthàman , et son épouse Dourgâ accompagne l’assassin :

« Alors une Kâli (manifestation de Dourgâ), la face » et les veux rouges de sang, à la ceinture, aux gnir- » landes sanglantes, portant des vêtements sanglants » et une corde à la main, pareille à une femme du » peuple, se montra visiblement ; cette Kàlarùtri des- « cendue d’en haut, chantait, marchait devant, liant » avec des nœuds terribles, hommes, chevaux et élé- » pliants »

Des êtres fantastiques, des Piçâtchas, les vampires de l’Inde, des Ràkchasas suivent avidement le meurtrier, et dévorent les membres pantelants que tranche le glaive du fils de Drôna.

Pendant ce temps les compagnons d’Açwatthàman ne sont pas demeurés inactifs, et la flamme de l’incendie qu’ils ont allumé jette ses reflets rougeâtres sur cette scène fantastique.

La mort des fils de Dliritarâc.htra, l’anéantissement de leur armée étaient vengés; car leurs ennemis, l’esprit troublé par le sommeil, par la terreur, se frappant les uns les autres dans les ténèbres, avaient achevé l’œuvre d’Açwatthàman.

Depuis cette nuit lugubre, on a vu souvent Dourgâ lier de ses nœuds et entraîner avec elle les héros désarmés; toujours Açwatthâmau était auprès d’elle.

Dràupadî a vu ses cinq fils tués, tués au sein même de la victoire par une lâche et barbare attaque. Ici encore c’est le besoin de vengeance qui crie le. plus fort en son cœur maternel. Que Rhima, frappant Açwatthàman , rapporte à Dràupadi la pierre précieuse qui orne le front du meurtrier de ses enfants !

Rhima, suivi de ses frères, de Krichna , poursuit Açwatthàman. I)e loin celui-ci les voit arriver, et dirige contre eux la flèche nommée Brnhmn-siras, arme enchantée qu’il a reçue de son père Drôna, et qui, sans l’intervention des Richis , de Nàrnda et de Vvàsa, allait incendier les trois mondes. Ils ordonnent à Açwatthàman de détacher de son front le joyau que Bliima s’était promis d’enlever à un cadavre. Le fils de Drôna obéit, et Rhima envoie ce gage de soumission à la fière et vindicative Dràupàdi (1).

A la suite de cet épisode, un livre entier, le Striparva, est consacré aux lamentations des femmes.

Gàndhàri et Kounti cherchent l’une auprès de l’autre un allégement à leur douleur. Ce n’est pas la femme qui a donné la vie aux meurtriers de ses enfants «pie Gàndhàri voit en sa belle-sœnr : c’est la mère pleurant comme elle la perte d’une chère postérité.

Toutes deux , suivies des femmes auxquelles cette guerre a ravi un parent, accompagnent Dhritaràchtra

(i) Mosikr Williams, huhau cpic poetry.

SECONDE PARTIE

dans son voyage sur le théâtre du désastre. Pendant la route, les vengeurs des Kourous, Açwatthùman et ses deux compagnons, rencontrent le triste cortège. S’adressant aux instincts héroïques de Gàndhàri, l’un d'eux, K ripa, oncle d’ Açwatthùman, exalte le sort de ceux qui sont tombés au champ d'honneur, et la consolant par la gloire qu’ils ont acquise, il lui rappelle cette parole des Pourânas : « La mort par les » armes dans le combat, voilà, pour les Kchattrivas,

n la voie la plus belle ne pleure donc pas leur

» mort (I). »

Açwatthùman et ses complices s’éloignent, redoutant d’affronter la vengeance des Pùndavas qui s’approchent.

C’est un triste triomphe que celui de Youdhichthira et de ses frères. Drùupadi et les l’ùntchùliennes les accompagnent, torturées par le chagrin. Les femmes qui se trouvent sur le passage du nouveau rùdja lui crient avec des sanglots : « Où donc est maintenant » la connaissance du devoir d’un roi? Où donc est la » vertu qui évite le meurtre? »

Puis vient l’entrevue des Pùndavas avec le père de ceux qu’ils ont tués, avec l’oncle qui naguère les ai-

(1) I.c Muliâhltâi ata. Onze épisodes tirés de ce poeme épique, traduits pour la première fois du sanscrit en français, par Pii. Ko. Vovcavx ; Paris, Itcnjamin Dupral, 1862.

niait, entrevue d’un effet émouvant, niais bientôt dépassé par l’impression d'une autre scène.

Les Pàndavas se rendent auprès de (iândhàri. Hors d’elle-méme, la pauvre mère, abdiquant sa grandeur d’âme, va maudire le râdja, auquel les cadavres de ses fils ont servi de degrés pour monter sur le trône. Vyàsa, son beau-père, l'arrête. Il lui rappelle le vœu qu’elle avait forme: avant la bataille : « Où est le droit, doit être la victoire! » L’a-t-elle oubliée, cette parole dite avec l’accent convaincu de la justice et de la vérité?

« Toi qui étais toujours patiente autrefois , pour- » quoi ne pardonnes-tu pas aujourd’hui? Triomphe » de l’injustice, toi qui connais la loi : où est le droit, » doit être la victoire! »

« O bienheureux, dit la reine, je ne les maudis pas » et ne désire pas leur perte ! Par 1a violence du regret » de mon fils, mon esprit est comme ébranlé. Les fils » de Kounti doivent être protégés aussi bien par moi >> que par elle »

F. Ile sait que ses enfants furent les agresseurs; elle sait qu’ils furent coupables. Que Douryôdhana eut été tué loyalement, c’étaient là les droits de la guerre. Mais peut-elle oublier que c’est par une ruse indigne d’un Kcliattriya que Bhima n frappé l’invulnérable Douryôdhana?

Bhima, humble et tremblant, essaye de se justifier. Le souvenir de cette scène de jeu où il avait juré de

venger Dràupadi , cet amer souvenir a troublé sa raison , a égaré son bras.

Alors la pensée de Gândliâri se reporte sur l’époux dont la pieuse femme partage volontairement l’infirmité.

« Toi, dit-elle à son neveu, toi qui as tué les cent » fils de ce vieillard, ô invincible, pourquoi n’épar- » gnes-tu, s’il t’a fait un léger reproche, aucun mem- * bre de notre famille à nous deux , vieillards privés » de notre royaume? Comment au vieux couple aveu- » gle reste-t-il encore un bâton? »

Cette navrante idée éveille en elle Je souvenir du nouveau successeur de Dhritarâclitra, et fait succéder à ses gémissements un élan d’indignation : « Où donc » est le roi? » demande-t-elle.

Accablé d’une violente «'motion, Youdhiclithira s’avance. U s’agenouille devant elle, et s’accuse :

« Moi, Youdliichthira, je suis le pervers meurtrier » de tes fils, ô reine! Je suis l’auteur, digne de nialé- » diction , de la dévastation de cette terre, maudis- » moi ! »

Maintenant, après avoir tué ses parents, que fera-t-il d’un royaume?

Cette résignation remue profondément le cœur de Gàndhàri. Elle regarde un moment ces princes, malheureux même dans leur victoire

« Pendant qu’ils étaient ainsi troublés, » continue le poète, « l’un ici, l’autre là, Gândhârî, dont la

» colère était passée, les consola comme une mère. » Est-il rien de plus sublime que ce dernier trait? Avec cette tendre prescience de la femme , de la mère, Gândhâri devine que ses neveux doivent éprouver le besoin d’épancher leur douleur dans le sein de Kounti. Elle les envoie vers elle.

Depuis treize années Kounti n’avait pressé ses enfants sur son cœur. Mais, hélas! que d’amertume dans cette entrevue ! La réunion avait entraîné plus de maux que la séparation.

Dràupadi est étendue sur le sol, se mourant de la mort de ses fils. Kounti la soulève dans ses bras , et lui prodigue les soins les plus affectueux.

Quand elle revient à elle, Dràupadi ne voyant pas les Pàndous, dit à leur mère : « Ils ne viennent pas » te trouver aujourd’hui , toi qu’ils ont vue longtemps » livrée il la pénitence. Pour moi, privée de mes fils, » qu’ai-je à faire avec la royauté? »

A son tour, Gàndhàri essaye de fortifier l’àme éprouvée de Dràupadi, dans un langage dont la résignation marque l’immolation des sentiments humains à une héroïque vertu :

o Ne sois pas ainsi, ma fille; toi qui es affligée, » regarde-moi, affligée’ aussi. Je crois que cette des- » traction d’hommes a eu lieu par la volonté du » Temps. Un événement inévitable, qui fait dresser

» les cheveux, est arrivé spontanément Cette

» chose inévitable avant eu lieu, ne pleure pas! Car

SECONDE PARTIE

» ils 11e sont nas à plaindre ceux qui sont alle's h la » mort dans le combat. Telle tu es, telle je suis : qui » nous consolera toutes deux? »

Volontairement aveugle, Gàndliàri avait, dit la légende, reçu de Vyâsa le don de seconde vue. Cette femme était tout esprit. Aussi de loin se figuraitelle déjà le champ de bataille sous son horrible aspect, et de près son œil divjn embrassait-il ce qu’un bandeau dérobait il son regard matériel.

Kricbna est auprès de Gàndliàri; il l’écoute commenter éloquemment les scènes qui désolent le Kouroukchétra.

Elle lui montre les veuves des guerriers, celles-ci criant et se livrant à un bruyant désespoir, celles-là gisant inanimées dans la poussière, quelques-unes, pliis heureuses, ne devant jamais se réveiller de leur évanouissement, d’autres recherchant avidement les restes de ceux qu’elles ont aimés, et 11e pouvant reconnaître ces visages à demi dévorés par les oiseaux de proie.

« E11 voyant, dit Gàndliàri, en voyant des corps » sans tête et des têtes sans corps, des femmes liorri- » blement joyeuses se troublent et deviennent folles. » Après avoir rapproché une tête d’un corps, et, » regardant sans faire attention et sans voir, « c’est » une autre qu’il faut là, celle-ci n’est pas à celui-ci,» » disent-elles en pleurant. En rejoignant des bras, » des jambes, des pieds percés de flèches et isolés,

«8 LA FEMME DANS L’INDE ANTIQl'E.

» ces femmes, accablées de chagrin, s’évanouissent » à chaque nas. »

Gândhûri s’interrompt : elle a reconnu le cadavre de son fils Dourvûdhana. Elle s’évanouit. Quand elle revient à elle, serrant sur son sein celui qui y a puisé la vie, et qui maintenant n’est plus qu’une matière inerte, elle le baigne de ses larmes. Puis, se tournant vers. Krichna, elle .répète les paroles prophétiques qu’elle avait dites à Douryôdhana, qui l’interrogeait sur l'issue de la bataille. Le bon droit a triomphé. Son fils, dont elle avait dirigé la vaillante ardeur, a mérité la récompense céleste qu’elle avait désirée pour lui.

« Ce n’est pas ce fils que je pleure, » ajoute-t-elle, <■ je pleiire sur l’infortuné Dhritarâchtra , privé de » ses parents. »

Elle éprouve une impression poignante à la vue de ses belles filles, hier encore abritées par l’ombre du gynécée, parcourant, élégamment vêtues, de somptueux appartements; aujourd’hui exposées à tous les regards , écartant les oiseaux de proie qui viennent dévorer des cadavres aimés.

Mais c’est surtout la première épouse de Douryôdhana qui la navre. La jeune femme pleure son mari et son fils, car l’enfant gît auprès de son père. Elle essuie le sang et la poussière qui souillent leurs corps.

« N’est-elle pas belle ainsi, occupée à contempler » son fils? » poursuit la noble aïeule.

SECONDE PARTIE

Et continuant d’esquisser les lamentables scènes dont le Kouroukchétra est le théâtre : « Le bruit des « sanglots des femmes , le cri des bêtes , » poursuitelle , « tout cela m’apparait comme un spectacle » étrange ! »

Sa compassion s’étend même sur les veuves des ennemis. Outtarû, cette ravissante fille du roi Virûta, dont Ardjouna n’avait vonlu être que le père , s’est vu enlever le jeune époux auquel depuis six mois seulement elle était unie. S’inquiétant de le voir étendu sur le sol, lui, habitué à une couche molle et parfumée, elle attire à elle la tête d’Abhimanvou , et lui fait de son cœur un doux oreiller. Elle le supplie de

lui parler, de la rassurer Elle le croit irrité

Sa raison revient par intervalles. Alors elle comprend l'étendue de son malheur. L’âme a abandonné le corps de son mari. «> Où iras-tu? » dit Outtarû avec mélancolie; et elle ajoute : « Attends-moi ! »

Puis elle rêve aux délices du ciel, aux séduisantes Apsarns qui peuplent les bosquets du Nandana, et qui feront oublier au beau prince la compagne qui le pleure sur la terre. Et elle devient jalouse

Djayndratha, le ravisseur de Drâupadi , le gendre de Dhritarâchtra , gît aussi sur le sol; et en voyant le calme effrayant de sa fille, Gândbàri se demande avec amertume pourquoi le^ Pândavas ne conduisent pas leur compagne devant le cadavre de celui qu’ils ont immolé à son ressentiment.

Ailleurs elle voit l’épouse de Drôna, du précepteur militaire de ses fils et de ses neveux, faisant un suprême effort pour célébrer les obsèques de son mari, et recevant près du bûcher funéraire l'boinmaj;e des Dwidjas dont Drôna a été le maître spirituel.

A mesure qu’elle décrit ces tableaux, Gândhûri se replie sur elle-même, et pensant que bientôt la flamme ne lui laissera de ses fils qu'un peu de cendre, elle redevient femme et mère. Courroucée, menaçante, elle fait quelques pus au-devant de Kriclmu, (pii n'a point empêché le choc des deux armées.

« Celte destruction des-Kourous , que tu as désirée » et soufferte, puisqu'elle vient de loi, û héros, re- » cueilles-en donc le fruit! Mais si par mon dévoue- « ment à mon époux j’ai acquis quelque mérite, par » ce mérite difficile à obtenir, je te maudirai, toi » qui portes le disque et la massue! Puisque Kourous » et Pùndnvas se sont tués entre parents, et que tu » l’as souffert, û Gôvinda, tu feras périr les tiens! » Toi-même, la trente-sixième année révolue, tes pa- » rents étant tués, tes conseillers tués, tes fils tués, » toi-même étant errant dans la forêt, c’est d’une » façon vile que tu iras il la mort. Kt les femmes dont » les fils seront tués, les ulliés tués, seront cruelle- » ment affligées, ainsi que celle de Bharata (I)! »

(I) Roi de la dyuaxtic lunaire, fils de Doticlunanla et de Sacnuntalâ , aïeul des Ronrons et des Pâmions.

SECONDE PARTIE

Le dieu roi, calme et souriant, lu rappelle avec fermeté nu sentiment du devoir, tandis que la foudroyante prédiction de leur tante frappe de terreur les Pùndavas, et que (iùndhùri épuisée garde un morne silence.

Le don de l’eau suit cette scène poignante. Les bords du (range sont couverts d’une multitude de femmes qui rendent ce pieux devoir aux guerriers, parents ou amis qu'a moissonnés la guerre.

Knrnn, lui aussi, a succombé, et c’est la main d’Ardjounu qui l’a frappé. Qui, hormis ses femmes,

accomplira pour lui la cérémonie funèbre?

Kounti s’avance Plus courageuse qu’au tournoi

d’Hastinnpoura , elle dévoile la céleste origine de celui en qui maintenant elle reconnaît publiquement un fils, et adjure les Pùndavas de célébrer en l' lion— neur «le leur frère le rite funéraire.

Les Pùndavas sont accablés de cette révélation inattendue. Kurna, l'ennemi dont ils admiraient 1a bravoure, est maintenant, mais trop tard, aimé et pleuré d’eux. Le silence de Roimti les a rendus fratricides : c’est une douleur de plus ù ajouter à la longue série de leurs souffrances.

« Hélas! dit à sa mère le roi de la justice, parce

» «pic tu as caché ce secret, nous sommes frappés

» Et maintenant «pu? je regrette Karna, je suis brûlé » comme si j’étais jeté dans le feu »

Il offre le don de l’eau aux mùnes de Karna, et

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, fuit avancer les femmes du héros pour l’assister dans ce dernier devoir.

« Après avoir, avec elles, achevé la cérémonie » funèbre, le vertueux prince sortit des eaux de la ’> Gànga (le Gange) les sens tout troublés. »

Quand les Pàndavas rentrèrent à Hastinapoura , Dràupàdi partagea leur triomphe. Les femmes exaltaient la gloire de la princesse (pie, dans leur enthousiasme, elles comparaient à l’épouse de Çiva.

Youdhichthira devint le père de ce peuple qui, depuis de longues années, aspirait à vivr.e sous ses lois. Un des premiers actes de son gouvernement avait été de combler de ses bienfaits les veuves des guerriers tués dans le grand combat.

Le dernier acte de cette tragique histoire est empreint d’une sombre mélancolie. Dbritaràcbtra, |x>ur qui le nouveau rûdju avait été un fils tendre et dévoué, et dont il s’était plu à n’étre que le premier des sujets, Dbritaràcbtra, Gàndhûri et Kounti se retirèrent dans les bois pour y achever, dans le recueillement et dans la pénitence, une vie trop agitée. Un jour, ainsi qu’il en arrive fréquemment dans ces pays des tropiques, la forêt s’embrasa. Les trois vieillards 11e voulurent pas échapper au danger, et, s’asseyant, ils attendirent la mort qui devait leur ouvrir le ciel (1).

(1) Moxikh Williams , Indian epic poelry.

SECONDE PARTIE

Les malheurs qu'avait annoncés Gandhâri à Krichna frappent la maison de Yâdou (1). Les enfants de Krichna s’entr’égorgent, et lui-même, l’esprit troublé pur la malédiction de la femme inspirée, prend part à ce carnage. Enfin , atteint par la flèche d’un chasseur, il meurt au fond «les bois. Dwàrukà, sa capitale, est submergée par l’Océan. Àrdjouna veut conduire à Indruprastha ce «pii reste des sujets de son ami. Il se charge de guider, «ie protéger la marche des femmes ; mais une faiblesse que jamais il n’a ressentie trahissant son courage, il a la douleur et la honte de voir enlever par des maraudeurs les femmes qu'il défend (2).

Le temps l’avait atteint de sa main pesante.

Les Pândavas, tristes, découragés, se détournent avec amertume des grandeurs terrestres qu’ils ont si chèrement acquises. Les luttes «le la vie les ont rudement blessés, et ie triomphe même ne leur a apporté «]uc des larmes.

Youdhichthira partage le royaume entre Vâdjra, dernier rejeton de ia race des Yàdous, et Parikdiit, fils d’Abhimanvou et d’Outtarù, petit-fils d’Ardjouna et de Souhhadrâ.

(1) Père de* Yâdavaâ, à la race desqueU ;i|>i>ar(cnaU Krichua.

(2) Cf. Mokier Williams, Indiun epic poclry.

m LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE.

Et Youdhichtliira dit tristement à Souhliadrn :

« Ce fils de ton fils sera le roi des Ronrons, et » Vâdjra, le seul survivant des Yâdous, sera fait roi. » Parikchit régnera à Hastinapoura , le descendant » de Yàdou il Çakrnprastha (I). Le roi Vadjra doit » être protégé par toi. Ne laisse pas aller ta pensée à » l’injustice (2) ! »

Les Pàndous et leur compagne revêtent les habits d’écorce. Pour la troisième fois ils allaient entrer dans les forêts.

«Toutes les femmes fondirent en larmes en voyant » partir ces premiers des hommes avec Dràupadi, qui « était la sixième, de même qu’autrefois, lorsqu’ils » avaient été vaincus au jeu

» Les Pândavas magnanimes et la vertueuse Dràu- » pndi , après avoir jeûné, s’avancèrent vers l’Orient, » remplis de dévotion, parvenus n'accomplir la loi » de l’abnégation. Ils rencontrèrent bien des pays, » des fleuves et des mers. Youdhichtliira marchait à » la tête, Bhima immédiatement après, Ardjouna » venait ensuite, puis les deux jumeaux successive- » ment ; derrière eux marchait la meilleure des » femmes, la brune Dràupadi, il la taille élégante,

(1) Indraprastha.

(î) Lp Maliâldiàrata. Onze épisodes tiré* de ce poème épique, traduits pour la première lois du sanscrit en français, jvar Pu. Éo. Fore U’ X; Paris, Benjamin Duprat , 1862.

SECONDE PARTIE

» aux veux de lotus. Un seul chien suivait les Pân- » davas qui voyageaient dans la foret. »

Ils gravissent les pentes de l’Hirnàlaya, dont les pics neigeux, se confondant avec les nues, semblaient aux Hindous le chemin du ciel.

La sévère beauté , la calme grandeur des sites (ju’ils dominent, remplissent leur àme de pieuses et austères pensées. La mort va les toucher! Dràupadi tombe la première. Les quatre plus jeunes Pâmions fléchissent l’un après l’autre sous lé faix de leurs erreurs passées. Youdbicbtbira , le roi de la justice, reste seul pour terminer le Mahaprasthunikn, le grand voyage.

Le chien le suivait toujours.

Indra apparail à Youdhiehlhira, et l’invite à monter dans son char. Le ràdja refuse :

« Que mes frères tombés là viennent avec moi ; je » ne veux point aller sans mes frères dans le ciel, » ô maître des dieux! Que la tendre fille de roi (pii » mérite le bonheur, ô destructeur des villes, vienne » aussi avec nous ; daignez y consentir. »

Indra lui donne l'assurance qu’il retrouvera làhaut ceux qu’il a aimés ici-bas. Leurs âmes s’y sont élevées; mais à lui, au roi de la justice, les honneurs de l’apothéose ! C’est avec son corps qu’il entrera dans le séjour des bienheureux.

Cependant Youdhiehthira résiste encore, car il lui faut se séparer du pauvre chien qui, avec tant

de dévouement , s’est exténué h le suivre. Alors se révèle à lui son porc Dharma, le dieu de la justice, qui, sous la forme de ce tidèle animal, l’accompagnait depuis longtemps.

Quand Youdhiclitbira pénètre au Swarga, il n’y voit ni ses frères, ni Drâupadi, mais il y rencontre Dourvodhana et ses plus cruels ennemis. Le ciel n’a plus d'attrait pour lui ; il veut aller là où sont ceux qu’il regrette.

Un messager céleste le guide vers les régions qu’habitent les autres Pàndavas. Ténèbres épaisses, odeur infecte exhalée par le crime, cadavres rongés par les vers, flammes dévorantes, oiseaux de proie, monstres ailés , voilà ce qui frappe les sens de Youdhichthira.

Le fleuve infranchissable déroulait sa ceinture de flammes, la forêt de glaives agitait ses rameaux meurtriers. Aux châtiments des méchants étaient réservés les chaudières de lait bouillant et d’huile incandescente, tous les supplices enfin que peut inventer l’imagination en délire, et (pie l’homme, dans ses jours de terreur, ose attribuer à un Dieu paternel. C’était l’enfer, et le poète indien en a décrit la saisissante horreur avec cet étrange et sombre accent qui un jour devait se retrouver sur les lèvres d’un poète de notre Occident, et frapper d’effroi les peuples du moyen âge.

Etait-ce là la demeure des quatre Pàndavas et de

SECONDE PARTIE

Drûupadi? Lerâdja, suffoqué par les miasmes fétides qui s’exhalent du gouffre, va s'éloigner, quand des voix gémissantes frappent son oreille. Saisi d’une inexprimable angoisse, il écoute

« Hélas! roi juste, noble Youdhichthira , arrcte- » toi un instant pour adoucir nos peines! Sur tes pas » s’élève un vent pur qu’embaume le parhim de ton » âme et qui vient nous ramener le calme , ce calme » attendu si longtemps. Reste ici un instant, illustre » Bharatide, car, toi présent, nous cessons de souf- » frir (1). »

— «Hélas! » dit avec douleur Youdhichthira. Il s’arrête Ces voix, il a cru les reconnaître, et cependant elles ne sont plus les mêmes! Jamais scs

frères , jamais Drûupadi eurent-ils de si déchirants accents? Soudain l’affreuse vérité se fait jour.... Youdhichthira a tout compris : ceux qu’il aime sont voués aux enfers !

A lui maintenant, s’il le veut, la vue des Immortels, l’ombre parfumée de la forêt Nandana et les voluptés du ciel ! Eh bien , ces dieux , il les repousse, ils sont injustes et menteurs! ces délices, il les dédaigne! C’est dans cet air empoisonné où respirent

(I) Poésie héroïque des Indiens , rompante à l'épopée grecque et romaine, avec analyse des poèmes nationaux de l’Inde, citations en français et imitation» en vers latins, par F. G. Eiciiiioff; Paris, Durand, 1860.

V'»8 LA FEMME HANS l.'INDE ANTIQUE,

ses amis, c’est dans ce lieu de torture où ils souffrent, c’est lit qu’est son ciel, et il y restera!

«Va, crie-t-il au messager divin, remonte vers » ceux dont tu remplis les ordres! Quant à moi, je » 11e retourne pas : qu’ils me voient ici immobile, et » puisse ma présence adoucir les tourments de mes » frères malheureux! »

L’envoyé des dieux s’est élancé vers le Swargu , et a dit à ses maîtres le message du roi de la justice.

Soudain les horreurs de l'enfer disparaissent , et une rayonnante lumière inonde lu scène. Un vent frais et parfumé caresse le rûdja de sa plus suave haleine. Les Immortels se sont transportés dans les régions infernales.

« Salut, roi magnanime, » dit à Youdhichthira le roi des cieux, « ton œuvre est accomplie; tu as » atteint la perfection suprême et l’heureuse iminor- » lalité. »

Cette dernière épreuve a purifié les cinq'Pàndavas et leur compagne de ce limon dont, pendant leur passade sur la terre, ils n’avaient pu se préserver complètement. Que maintenant dans l’empyrée ils siègent auprès de Knrna ! Que Youdhichthira se baigne dans le Gange sacré, le suprême purificateur des âmes!

« Il s’y plonge et en ressort aussitôt, affranchi de » l’humaine enveloppe, revêtu d’un corps éthéré, « exempt de faiblesse et de haine; et planant à la

SECONDE PARTIE

» suite des dieux, célébré par les louantes (les Riehis, » il s’élève vers In sainte assemblée, où les guerriers » des deux rares ennemies, Panduides (1) et Ku- » ruides (2), brillaient réconciliés sur leurs chars de » lumière qu’environnait la gloire de Krichna! »

Les Pàndavas et Dràupadi reprennent la forme divine qui leur appartenait avant leur passage sur la terre, et que Krichna et eux avaient quittée pour faire triompher ici-bas, sur les vices personnifiés en Douryôdhana et en ses fauteurs, les vertus dont les tvpes sont aux cieux.

Le Mabàbbàrata fut chanté pour la première lois au sacrifice des Serpents que faisait célébrer le roi Djanamedjayn, arrière-petit-fils d’Ardjouna.

Pourquoi le souverain d’Hastinapoura avait-il ordonné cette solennité? C’est là le sujet de l’une de ces légendes qui ouvrent la grande épopée, et auxquelles l’influence brahmanique imprime un caractère étrange et mystérieux.

Les Nàgas ou Serpents, peuplade dans laquelle M. le major Troyer croit reconnaître une branche de la dynastie lunaire, les Nàgas ont été maudits

(1) Pàndavas.

(2) KouiMvaa.

MO

par leur mère Kadroù, l’une des femmes du sa{;e Kacyapa.

« Contre toutes les malédictions il existe des re- » mcdes, disait Vâsouki , roi des Nàgas; mais pour » ceux qui sont maudits par une mère, je ne sais de » qui ni d’où peut venir la délivrance; car cette raa- » lédiction passe avant celle lancée par le Dieu éter- » nel et sans bornes, dont les paroles ne trompent » pas (1 ). »

Quand Vâsouki parlait ainsi, déjà le châtiment pesait sur lui et sur les siens. Le roi Djanamedjaya , vengeant la mort de son père Purikcliit que la dent venimeuse d’un Nnga avait arraché à l’ainour d’une famille et d’un peuple, avait ordonné que la raoe entière du meurtrier de son père périt, duns les flam'mes (2).

Ma is Brahma avait promis aux maudits un sauveur qui devait naitrede la sœur de Vâsouki, Djaratkârou, et d’un brahmane de même nom qu’elle, richi sanctifié par la pénitence.

Ce solitaire avait renoncé au mariage. Ébranlé, convaincu par les reproches, les prières que lui adressèrent les mânes de ses ancêtres privés des Sraddhas

(1) Fragments du Mahâbliàrata, traduits par Tu. P AVI K.

(2) Voir dans les curieuses et savante* notes de l'intéressante histoire des rois du Kachmir l'explication que donne M. Troycr de ce sacrifice, qu’il considère comme purement allégorique. (IUdjatahanci Ni , Histoire des rois du Kachmir , traduite et commentée par M. Troyeii, et publiée aux frais de la Société asiatique; Paris, 1840.)

SECONDE PARTIE

ou sacrifices funèbres, il conseutit à chercher la compagne qui devait leur donner le Pouttra.

Alors ce vieillard amaigri, exténué, qui n’a plus rien d’humain et dont l’âme semble sur le point de se détacher d’un corps déjà convoité par la mort, ce vieillard, après avoir vainement parcouru lu terre dans l’espoir d’y rencontrer une épouse, s'arrête au milieu d’une forêt, et, d’une voix haute et lente, adresse par trois fois au monde cette dernière sommation :

« Je désire une femme! Que les êtres mobiles et » immobiles, visibles et invisibles en ce monde, m’é- » coûtent, quels qu’ils soient, moi qui, voué à de » rigides austérités , agis d’après le désir ardent de » mes ancêtres, lesquels, dans leur douleur et dans » le but d’avoir une postérité, me crient : « Marie- » toi! » Et pour me marier, je choisirai par toute la » terre la femme qui me serait donnée comme une » aumône; pauvre et attristé, obéissant à l’ordre de » mes aïeux, à ceux de tous les êtres qui ont une fille » j’adresse ma déclaration; qu'ils me la donnent, à » moi qui vais errant par toute la terre; qu'une jeune » fille du même nom que moi me soit offerte comme » une aumône, mais je ne veux pas la nourrir; que » l’on m’accorde cette jeune femme ! »

A cette singulière demande répond la voix du roi des Nàgas ; il a compris que le salut de sa race était proche; et il unit su sœur à l’anachorète.

Après son mariage, le rielii menace sa jeune compagne de la <|uitler, à la première contrariété qu’elle lui fera «'prouver. La nouvelle épouse , comprenant «pie d’elle dépendent les destinées de sa race, s’efforce par sa douceur et sa patience inaltérables de conserver lu faveur de son mari.

Le brahmane s’est endormi d’un long sommeil pendant Ie«piel les astres ont interrompu leur cours. Cependant, derrière la montagne de l’Occident, le soleil envoie en flots «le pourpre et «l’or ses derniers rayons. La nuit va surprendre le brahmane avant qu’il ait accompli ses ablutions, avant qu’il ait entretenu le feu sacré.

La jeune femme est plongée dans une cruelle alternative : « Ferai-je bien, se dit-elle, d’éveiller mon » mari, ou ferai-je mal? Il est d’un cnractère difficile,

» mais il lient à ses devoirs; ne l’éveillerai-je pas » pour qu’il aille faire ses ablutions? D’un c«jté je » vois la colère «lu richi Iiabile dans les devoirs de sa » caste, et de l’autre, une infraction à ces mêmes » devoirs. »

C’«'n est fait! Au respect de la loi elle s’exposera à se sacrifier, il sacrifier les siens, et d’une voix timide elle murmure :

« Lève-toi, fortuné brahmane! Le soleil est près » de se coucher, remplis tes obligations du soir, «'»

» bienheureux, en touchant les eaux, toi «pii es fidèle

SECONDE PARTIE

» a tes observances ; voici l’instant agréable et ter- » rible oii doit briller le feu sacré qui 11e s’éteint » jamais; voici le crépuscule du soir, le soleil est ii » l’ouest, ô mnitre ! »

Le brahmane s’éveille, et aux doux accents de sa jeune compagne il répond par d’amères expressions, de reproche et de colère :

« Tu m’adresses des paroles de mépris, bile de « serpent. Je n’habiterai plus près de toi; je m’en irai » comme je suis venu ; il ne peut, ce soleil, ô toi qui » es belle ! s’abaisser sous l’horizon h l’heure accou- » tumée tant que je dors; telle est ma pensée. Aucun » homme ne se plaît à résider là où on le méprise, à » plus forte raison un homme habile dans ses devoirs, » un brahmane de mon espèce. »

Nulle part l’irascibilité de l’homme et l’orgueil du brahmane, ce premier né de la création , 11e se sont confondus dans une plus hautaine expression.

Les mains jointes, les yeux novés de pleurs, la princesse des Nàgas supplie son époux , d’une voix entrecoupée par les sanglots, d’avoir pitié d’elle, d’elle qui, toujours pure, est restée bdèle au devoir; d’elle qui, toujours aimante et dévouée, l’a entouré de ses soins assidus; d'elle en qui repose l’espoir d’une race entière

Le brahmane s’est retiré, mais il a annoncé à sa compagne que" bientôt naîtrait d’elle le sauveur des maudits.

LA FEMME DANS L’INDE AÿTIQl'K.

Le roi des Nâgas essuie les pleurs de l’épouse abandonnée; et par la tendresse, la vénération dont il lui prodigue les témoignages, il console cette jeune sœur qu’il avait dù sacrifier au salut de son peuple.

Quelques années s’écoulent. Astika, l’enfant prédestiné, avait, dès l’âge le plus tendre, acquis une science profonde, quand Djanainedjaya ordonna le grand sacrifice.

Déjà sur le bûcher les flammes ont commencé leur œuvre de destruction; quand un enfunt se présente : c’est Astika. Il a gtiéri Vâsouki de la fièvre brûlante que lui causait la terreur d'une mort prochaine; il s’est inoculé le mal, et, a la prière de su mère, il vient remplir sa mission de salut.

Par sa précoce sagesse, par son éloquence il étonne et charme le souverain. Gomment Djanamedjayu lui témoignera-t-il sa royale admiration? Que. le brahmane enfunt exprime un vœu, le monarque se charge de l’exaucer.

A ce moment, Takchaka, un des rois des Nâgas, le meurtrier même de Parikchit, était, par la puissance des évocations brahmaniques, arraché au Swarga, son refuge, et entraîné vers la terre, son tombeau. Indra même n’avait dù qu’à l’abandon de son protégé, qu’à une fuite honteuse, le danger de partager le sort de celui qu’il défendait. Takchaka, subissant avec terreur l’irrésistible influence du sacri

SECONDE PAIlTiE.

fice magique, allait tomber sur l’autel de feu

« Voilà le moment ! » se dit Astika, et il s’adresse au fils de Parikchit :

« Si tu m’accordes un don, ô Djanainedjaya, voici « ce que je choisis : que ton sacrifice cesse, que les » serpents ne tombent plus ! »

Mais le roi, irrité de l’obstacle qui entrave sa vengeance filiale, s’écrie :

« De l’or, de l’argent, des vaches, toute autre » chose que tu désireras, je te l’accorderai, ô hrah- » niane, mais que mon sacrifice ne soit pas arrêté ! » Et l’enfant reprend avec énergie :

« De l’or, de l'argent, des vaches, ô roi ! ce n’est » pas là ce que je demande; que ton sacrifice cesse, » et que la famille de ma mère soit sauvée ! »

Le brahmane avait prononcé : le roi dut céder.

Dans cette race perdue par une femme, rachetée par une femme, dans ce sauveur se chargeant des souffrances du frère «le sa mère, donnant une vie nouvelle aux maudits qui l’attendaient avec ardeur, n’a-t-on pas deviné la mythique expression d'un souvenir se rattachant à l’origine du inonde : le paradis terrestre (1) ?

(1) M. Renan lui-même admet l’existence d’un berceau commun aux races humaines : « Tout nous pute ainsi à placer l’Edeu des

• Sémites au point de séparation des eaux de l'Asie, à cet ombilic

• du monde, que toutes les races semblent nous montrer du doigt

• comme le point où se rencontrent leurs plus anciens souvenirs. » (De l'origine du langage,)

A la légende des Serpents se rattache un épisode empreint de cette force, de cette délicatesse de sentiment (lue les Hindous excellent à exprimer.

Le sacrifice de soi-méme à l'amour conjugal, tel est encore le dernier mot de la touchante aventure, non plus, il est vrai, le sacrifice de l’épouse, mais celui de l’époux, du fiancé.

De loin ce récit rappelle le mythe d'une poésie vraiment dramatique que la Grèce rattachait à l'histoire légendaire du mystérieux réformateur de son culte, du plus antique de ses aèdes. C’était cette allégorie d’Orphée et d’Kurydice dont, à deux reprises, Virgile devait enrichir la muse latine. Dès sa jeunesse, le doux poète de Mantouc préludait, dans les touchants accords de son Moucheron, h ce chant des Géorgiques qui , développant avec une magistrale ampleur les motifs de l'oeuvre première, est demeuré l’une des plus magnifiques vibrations de la lyre romaine.

De même que Sacountalà, sa sœur, une enfant abandonnée par sa mère, l’Apsara Ménakà , a été recueillie par un anachorète. Ce n'était pas dans un nid de verdure protégé par les Sacountas que Sthoulakéça avait rencontré la petite délaissée; c’était sur les bords d’une rivière.

L’austère anachorète, avec cette tendre bonté dont les âmes d’une forte trempe ont le secret, devint pour la frêle créature un père et une mère à la fois.

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SECONDE PARTIE

« Et comme elle était belle entre les plus belles » femmes, douée de qualités morales et extérieures, le » grand solitaire la nomma Pramadvarà (excellente » entre les belles) (1). »

Rourou, fils de l'anachorète l'ramati , a vu dans l’ermitage la fille adoptive de Stlioulakcça ; les vertus des deux adolescents ont rapproché leurs âmes , et le jeune brahmane fait connaître à son père, par ses amis, son désir de confondre dans la sienne la pure existence de la vierge qu’il aime.

« Et Pramati la demanda pour son fils au célèbre » Sthoulakëça, qui , tenant lieu de père à la jeune » Pramadvarà, l’accorda à Rourou. Puis on fixa le » mariage au premier astérisme de la mansion de la » lune, divinité qui préside à l’byménéc. »

Quelques jours séparent le fiancé du moment où ses vœux recevront une sainte consécration.

Jouissant de ses dernières heures d’enfantine liberté, Pramadvarà partage encore les amusements de ses compagnes. Elle court dans la forêt, effleurant le gazon de son pied léger; mais le tapis de verdure recèle le plus dangereux ennemi de l’homme. Un serpent, touché par la jeune fille, se redresse, la mord, et Pramadvarà tombe et meurt.

Le poète a des accents d'une mélancolique douceur quand il représente la jeune fdle, tout à l’heure pal-

(1) Fragments du Maliabhârata, traduit* par Tu. Pavik.

pitante de vie et de' bonheur, maintenant glacée dans l’éternelle immobilité du trépas, et plus touchante que jamais dans sa virginale beauté.

Les anachorètes eux-mêmes, ces religieux préparés à tous les sacrifices, ces philosophes habitués à contempler d’un œil indifférent l’étrc et le non-être , déplorent la perte de tant de grâce unie à tant de vertu.

Mais celui qui devait être l’époux de Prainadvarâ ne peut supporter l’amertume de ce spectacle. Il se retire dans une solitude où à l’abri de tout regard humain, seul avec la Divinité, il se livre aux éclats de sa folle douleur, et la, au nom de tout ce qu’il a de bon et de pur en son âme , au nom de tout ce qu’il a fait de bien en sa vie, il implore des dieux la résurrection de sa fiancée.

A peine a-t-il exhalé sa prière qu’un envoyé céleste descend auprès de lui.

Et le messager divin dit tristement au jeune homme :

« Les paroles que tu prononces dans ta douleur, » û Hourou ! sont vaines, car la vie n’est plus, ô ver- » tueux brahmane, dans le défunt dont les jours sont « écoulés, et la somme des jours est finie pour cette » pauvre fille du Gandharva et de l’Apsara. »

Cependant, lui-même l’avoue, un moyen a naguère été établi par les dieux pour rappeler des sombres domaines de Yama l’âme arrachée au corps.

SECONDE PARTIE

Quel est ce moyen? Tel est le cri du fiancé. Ce moyen, il l’emploiera!

« Cède 1a moitié de ta vie à cette jeune femme , ô » fils de Bhrigou, » dit alors l’envoyé céleste, « et par » là se relèvera Pramadvarâ ton épouse, ô Rourou! »

« Je donne la moitié de ma vie à la jeune fille, ô » toi le meilleur de ceux qui vont dans les airs! » répond le fiancé avec ravissement. « Tout ornée » d’amour et de beauté, qu’elle se relève, ma bien- » aimée. »

l’ramadvarà, sortant d’un sommeil dont elle ne devait pas se réveiller, s'unit à son sauveur, à celui qui plus tard disait d'elle que sa vie ne faisait plus qu’une avec la sienne. Mais le jeune brabinane ne pouvant oublier les mortelles souffrances de sa belle compagne, ni les angoisses plus vives encore qu'il en avait ressenties, tuait avec une colère sauvage tous les serpents qu’il rencontrait dans sa solitude.

Quand Youdbicbtbira , après avoir perdu au jeu son royaume, vivait avec ses frères, avec Dràupadi, dans la forêt Kûinyaka, les solitaires qui l’entouraient le consolaient, le fortifiaient, en lui rappelant qu’nvant lui d’autres avaient eu à lutter contre l’adversité, mais que les épreuves qu’ils avaient traversées

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, avaient été pour eux le chemin du bonheur, de la gloire.

Alors le brahmane Yrihadaçva lui conta les aventures du roi Nala.

Nala était un roi des Nichadlias (1). Admirablement doué par la nature, il semblait Indra sur terre. Jamais cavalier plus bnrdi ne dirigea la fougueuse ardeur d’un coursier. Jamais mortel plus beau ne charma le cœur des femmes.

Mais ce n’était pas seulement par ses agréments extérieurs <pie le jeune prince se distinguait. Profondément versé dans les saintes Ecritures, il honorait les brahmanes qui en étaient les dépositaires; il faisait mieux encore, il en pratiquait les préceptes, et la vérité était la reine de sa conscience.

Mais un défaut se joignait il ces grandes et brillantes qualités : Nala aimait le jeu.

Dans le pays des Vidarbhas (2) régnait alors Bhiuin, prince pieux et juste comme l’était Nala. Il avait une fille qui avait nom Dainayanti, et elle était s i belle

(1) Pays aimé clan* la partie S. E. <lc 1 1 iule. (Note du traducteur M. Emile Iliimouf.)

(2) Les Vidarbhas, qui paraissent répondre a la ville de Barra- Naçpotir, avaient pour capitale Koundina, dans le Bérar moderne. (Note du traducteur.)

S ECO N DK PARTIE.

que les dieux oubliaient en la voyant les charmes des Immortelles.

Souvent Damayanti entendait autour d’elle l’éloge, de Nala; de même à la cour de Nichadha, le nom de Damayanti ne rappelait que grâce et vertu. Sans s’être jamais vus , les deux enfants de rois s’aimèrent.

Nala, inquiet, agité, a fui son palais; il s’est retiré dans le parc qui s’étend aux portes de son gynécée. Là des cygnes se jouaient dans la verdure. Nala en attire un à lui : « Ne me tue pas, û roi, lui dit le » cvgne ; je ferai une chose qui te plaira : je te rap- » pellerai au souvenir de Damayanti de telle sorte » qu’elle ne pensera plus à un autre que toi (1). » Le prince, ravi, lâcha l’oiseau, «pii s’envola avec ses compagnons dans le pays de Vidarhha.

Entourée de ses amies, Damayanti parcourait les sentiers du parc royal, quand vint s’abattre devant elle la blanche volée des messagers de Nala. L’essaim des vierges se disperse. Chacune veut posséder un de ces cygnes merveilleux au plumage de neige, aux ornements d’or, et la légèreté de la jeune fille rivalise avec celle de l’oiseau.

Mais le cygne que poursuit Damayanti a prononcé

(1) Nabi, épisode du Maliàlih.ira ta , traduit du sanscrit en français par Km il. F BciwotiF; Nancy, 1850.

le nom de Nain en l’entourant de cette auréole de grâce divine dont depuis longtemps on avait, auprès de Damayanti, couronné le jeune prince. Qu'il serait à désirer l’hymen qui réunirait en un seul couple tout ce qu’il y a de nohle et de charmant ici-bas!

« Toi, tu es une perle parmi les femmes et Nala » est beau entre les hommes : une femme choisie, un » homme choisi , l’union serait excellente. »

Et la jeune vierge, troublée, laisse dans ces mots entrevoir son bonheur : « Eh bien , dis à Nala : Que » cela soit. »

Les messagers du roi des Nichadhas se perdirent de nouveau dans les airs.

Mais les cygnes avaient emporté sur leurs ailes la gaieté, l’insouciance de Damayanti. Elle devint triste, pleura souvent, et Hhima, averti par les compagnes de la princesse du chagrin qui la minait, ordonna qu’un swayambara réunit à la cour de Vidarbha les prétendants à la main de sa fille.

Les dieux eux-mémes se rendent à la fête. Ils voyagent dans les airs , les Immortels, et sur terre ils voient marcher le roi Nala. Aussitôt, descendant auprès de lui , ils lui ordonnent d’annoncer à Damayanti que les gardiens du inonde ont quitté, pour se disputer son alliance, leurs célestes demeures. Indra, Agni, Varouna, le sombre Yama lui-même,

SECONDE PARTIE. 463

tels sont ceux entre lesquels devra choisir la princesse de Vidarbha.

Et N a la, qui d’abord s’est refuse à servir des rivaux, même divins, sacrifie son amour à sa piété. Grâce au secours des Immortels, il pénètre, sans être vu, dans l’appartement de Damayanti.

Il était donc enfin venu le moment où Nala devait voir se matérialiser à son regurd l’idéal que depuis si longtemps il portait en son âme! Mais! hélas, dans quelles circonstances!

Damayanti est devant lui

« Quand il la vit avec son beau sourire, son amour » s’en accrut encore. »

Les compagnes de la princesse se sont levées, transportées d’admiration. En leurs cœurs elles se disaient ce que leurs lèvres n’osaient exprimer :

« Oh! quelle beauté! quelle splendeur! quelle fer- » ineté dans cette grande âme! Qu’est-il? un dieu? » un yakclia, un gandharva? »

Nala dérobait sous un sourire l’agitation de son cœur.

Jamais Damayanti n’avait vu le jeune roi, et cependant elle le reconnaissait

Elle l’interroge. Comment sans obstacle a-t-il pu pénétrer dans le gynécée, que des ordres sévères ferment aux étrangers?

C’est au moment où la jeune fille laissait échapper le secret de son âme virginale, que Nala, par un

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