‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 70 sur 85 · BI · texte numérisé non relu

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héroïque effort, l’engageait à reporter sur un autre sa chaste prédilection :

« En face des gardiens du inonde, comment peuxtu choisir un homme? » Et le roi, feignant de redouter pour lui-méinc le courroux des dieux, supplie Daniayanti de k* sauver en acceptant l’immortalité.

La jeune fille pleurait. Non, parmi les Immortels elle ne choisira pas son époux! A eux son adoration, mais à Nala son amour! Que les dieux et les rois se réunissent au swayamhara, entre tous elle choisira Nala.

Et le roi des Nichadhus va rapporter aux gardiens du monde la réponse de Damayanli.

Le jour du swayamhara est arrivé.

« Par une porte ornée de colonnes d’or les rois » entrèrent sur la scène brillante comme de grands » lions qui gagnent la montagne. » Des guirlandes de fleurs couronnaient leurs belles chevelures. Des pierreries brillaient à leurs pendants d’oreilles. Ils s’assirent sur les trônes qui leur étaient destinés.

Damavanti pénètre dans l’enceinte, et tous les veux se fixent sur elle avec admiration. Son regard n’a cherché que celui de Nala Soudain elle se trouble

Cinq hommes semblables à lui sont devant elle : les dieux ont emprunté la forme de leur rival. Comment son cœur distinguera-t-il son bien-aimé? Alors joignant ses mains tremblantes, par une inspiration

SECONDE PARTIE

.sublime elle prie avec ardeur ces mêmes dieux qui l’illusionnent. Au nom de lu vérité, au nom de son innocence, elle les supplie de lui faire reconnaître celui qu’elle a choisi sous leur paternel regard’, celui •pi 'elle aime, et qu’elle jure d’honorer à jamais.

Kmns «l'une douce pitié, d’une tendre admiration pour cette candide jeune lille qui en appelait à leur justice contre leur amour, les dieux se soulèvent «le terre. La poussière de la route n’a ni souillé leurs vêtements ni flétri leurs guirlandes; l’ardente chaleur n’a pas mouillé leurs fronts, et leurs yeux sont immobiles comme ceux «le leurs statues.

<* Doublé par son ombre, la guirlande fanée, » couvert «le sueur et de poussière, Nala était debout » sur le sol, et ses paupières avaient leur mouvement.»

Damayanti regarde tour à tour les «lieux et Nala. Rougissante, elle s’approche de c«:t homme accablé de fatigue, saisit le bord de son vêtement souillé,’

jette sur ses épaules une fraîche guirlande Elle a

choisi son époux fl).

(1) Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici le beau et touchant commentaire nue, dans son Histoire morale des Jetâmes, M. Legouvc a donne de cet épisode :

■ Tout est véri taille ment exquis dans celte légende, et les ensci- » gnements y abondent encore plus que les beautés. Ce père qui

■ rassemble autour de sa fille tous ceux entre qui elle peut choisir; * ce manteau sous lequel Üamnyaiiti va se cacher, comme pour dire » à Nala : Je veux vivre abritée par toi ; cette couronne fraîche

■ qu’elle lui pose sur la tète, image charmante des consolations que

i«6 LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE.

Et pendant que les dieux admiraient re virginal aveu d’amour, cette tacite et sublime promesse de dévouement, Nala , ivre de bonheur, consolait la jeune femme, qui, de ce jour, acceptait plus que la communauté de ses joies, celle de ses douleurs !

« Puisque tu rends hommage à un homme en » présence des dieux, lui disait-il, oui, je suis ton » époux et j’accepte pour moi tes paroles. Tant qu’un' » souffle animera mon corps, fille au beau sourire, » je serai avec toi ; c’est la vérité que je te dis. »

Devait-il toujours se souvenir de ce serment?

Les deux fiancés regardant A(;ni , le protecteur du foyer domestique, le priaient en silence. Les dieux remontèrent aux deux , non sans avoir comblé de leurs dons leur heureux rival.

Devant lui couleront à sa volonté les flots d’une eau limpide. A sa vue s’épanouiront les guirlandes aux suaves parfums. En passant par ses mains, les aliments auront plus de saveur. A sa marche ne s’op-

» l’épouse apporte à l’cpoux , surtout nette muette acceptation «le l.t

• souffrance commune et des sentiers pleins de poussière ; tous ces » traits délicats redisent sous mille formes un seul mot qui comprend » tout, l’amour! Tous ils répètent : Il faut que la fiancée puisse » dire à son fiancé : * J’aime mieux la terre arec toi que le ciel

• avec les dieux. » Qu’importe, en effet, à la jenne Indienne le front » éternellement pur des habitants célestes et leur inaltérable beauté ! » Ce qui l'attire, cette créature humaine, c’est le visage baigné de

• sueur, c'est le corps qui pt'ojette de l'ombre! Car, là seulement, » il y a pour elle à guérir, à consoler, à aimer. »

SECONDE PAKTIE.

posera nul obstacle. Constante sera sa vertu. 11 comprendra le sens auguste du sacrifice. A lui le pouvoir d'exister par lui-même! A lui aussi les mondes qui brillent de leur propre éclat!

Et «leux enfants continueront sur terre la vie de Nala.

Mais Kali, le quatrième âge du monde, l’âge de la fraude, jaloux du bonheur du jeune couple, se promit de le détruire avec l’aide de Ihvàpara, son prédécesseur. Pendant douze années, il chercha vainement l’occasion de perdre l’époux de Damayanti. Enfin, il fit entendre sa voix au frère de Nala, à Pouchkara. Que celui-ci engage avec le roi une partie de dés dont bientôt l’enjeu sera la royauté. Pouchkara gagnera, car derrière lui sera Kali.

Nala, eutrainé, joue avec fureur tout ce qu’il possède. Il oublie sa femme, ses enfants, son royaume.

Le peuple assiège les portes du palais. Il veut sauver son roi en l’arrachant à la funeste influence que subit celui-ci. L’écuyer de Nala, le fidèle Varchnéya, entre chez la souveraine : «Toute la ville, «4 reine, » lui dit-il , est à la porte , prête à vous secourir : » que l’on dise au roi des Nichadhas que tous ses su- » jets sont là et qu’ils ne peuvent supporter le mal- » heur de leur roi «|ui connaît la justice. »

Damayanti se rend auprès de son mari. Il joue. Il n’enteud pas ses supplications. Il ne voit pas scs larmes. « Ce n’est plus lui, « disait le peuple «pii se

LA FEMME DANS I/INDE ANTIQUE, retirait avec confusion, car depuis plusieurs mois durait cette partie de jeu.

Alors la reine manda sa nourrice auprès d’elle. Dans ces temps antiques, la femme qui, avec son lait, infiltre ses instincts en son nourrisson, celte femme n’était pas, selon l’expression d’Ascoli (1), une mercenaire que l’on renvoie quand l’enfant n’a plus besoin de ses soins; c’était une mère de qui l’on exigeait non -seulement une bonne conformation physique, mais un caractère éminemment moral, et qui ne se séparait plus de l’enfant auquel elle avait donné une part d’elle-mème.

Kl Dainayanti dit à cette fidèle amie qui était douée

(I) Studj orientait e iinyustici , ouvrage déjà cité, u La nutrice, la donna che fa le voci di madré, non è sempre tenu ta ncll* antio^jta corne vil merconaria, che ai .acromiati f|ttando ha compiiita l'opéra sua. Si profittava drll’ affetto vicendcvole clic fra allattata et allaitante dovcva particolarmeiite sorgere, |»er far délia nutrice una Htla rompa|;na, che non più si dividessi» dalla fantitilla, neppur quando qtirsta, fatta atlulia, divènissr madré. R un tal uso doveva necessariamente snggerire, nella scella dclle iiudriri, quelle diligenze che oggi quasi indaruo i momlisti ci raccoinandano.

» Vedreino, nel canto XIII (si. 49), la madré del rè di Cedi avéré ancora allait» la fida nutrice; cparimenti nella Rihhia (Got., xxiv,59) troviaino Rehecca andarc a marito colla nudrice, ed il gacro narra tore rogistrare (iA«</., xxxv, 8) la morte di questa, e nominaila, e raccontarci che quercia di pianto fu detto dalla famiglia l’alhcro sotto al tpiale riposaruno le ccneri di lei. •

« La nourrice, la femme qui remplit Ira fonction* d’une mère, n'est pas toujours regardée dans l'antiquité comme une vile merecnairc que l’on congédie quand elle a accompli son œuvre. Kilo profitait de l’affection réciproque qui, entre celle qui est allaitée ot celle

SECONDE PAItTIE.

d’une éloquence persuasive : « Va , Vriliatsénû , » amène les conseillers par l’ordre de Nala , (lis-leur » tout ce qu’il a perdu et quels biens lui restent » encore. »

Les conseillers revinrent. Damnynnti elle-même annonça au roi l’arrivée de la députation. Il conserva la même indifférence. Il jouait toujours. La reine se retira, la rougeur au front.

L’amour maternel lui inspira une virile résolution. Elle manda auprès d’elle l’écuyer Varclinéya dont elle connaissait le dévouement à son maître, et elle le pria de rendre au malheureux roi un service, le dernier de tous peut-être

qui allaite, (levait particulièrement naître*, pour faire de la nourrice une fidèle compagne (pii ne se séparait plus de la jeune fille, pas même quand celle-ci, parvenue à l’adolescence, devenait mère. Et un tel usa»e devait nécessairement «nggcrer, dans le elioix des nourrices, ces soins qu’aujotird’liui lions recommandent presque inutilement les moralistes.

» Nous verrons dans le chant XIII (çloka £9) la mère du roi de Tclièdi avoir encore auprès d’elle la fidèle nourrice, et pareillement dans la Bible (Gei i., xxiv,59), voyons-nous Rcbecca aller à son mari avec sa nourrice, et le narrateur sacré enregistrer (ibid,9 xxxv, 8) la mort de celle-ci, et la nommer, et nous raconter que l’arbre sous lequel reposèrent ses cendres fut appelé par la famille le chêne des pleurs. *

M. Ascoli cite aussi la nourrice d’Ulysse, dont le nom, Ktiryclée (a la gloire étendue), a la même signification que celui de Vrihatscnâ, la nourrice de Dnmayanti. A joutons-y la nourrice d’Enée, cette Caïète que chaula Virgile ( Enéide , livre VII). La ville où furent déposées ses cendres porte encore aujourd'hui son nom, car l’antique Caïète est devenue Gaéte.

Nala est aveuglé par un délire dont elle lui ôte la responsabilité. Son époux ne pouvait être coupable ! Maintenant, que Varcbnêya écoute la reine, qu’il lui obéisse , car elle se sent à bout de forces , et par moments il lui semble que sa raison va lui échapper.

L’orage gronde. Avant que la foudre tombe , que Varcbnêya mette à l’abri de la tempête les deux enfants qui ont béni le royal hyménée, qu’il les conduise au père de Damayantî. Et comme elle prévoit qu’au retour de cette mission l’écuyer ne trouverait plus ses anciens maîtres, qu’il ne revienne pas!

Cependant la partie de jeu continuait toujours. Comme Youdhichthira , Nala avait perdu son royaume; mais quand Pouchkara lui proposa de jouer le dernier, le plus cher de ses trésors, Damavanti enfin, le roi se leva, éperdu de douleur et de honte. Il avait compris à quel degré d'abaissement il était tombé, et regardant son frère, il se dépouilla de ses vêtements royaux et sortit.

Tel n'avait pas été le scrupule de Youdhichthira, ce roi de la justice à qui les brahmanes narraient la dramatique histoire du souverain des Nichadhas.

Nala quitta le palais. Damayantî le suivait.

Sans asile et sans pain, les deux époux erraient dans la campagne. Nala vit des oiseaux aux ailes dorées. Il les saisit avec avidité, car c’était là* un aliment ! Il les enveloppa dans son vêtement, le dernier

SECONDE PARTIE

qui lui restât. Los oiseaux s’envolèrent, emportant sur leurs ailes brillantes la tunique du roi Nala, et criant au banni : « Nous sommes des dés, insensé; » nous voulions ton vêtement; c’est pour cela que » nous sommes venus, car nous ne t’avons pas vu de » bon gré t’en aller avec un vêtement. »

C’étaient les émissaires de Kali, cette personnification de l'àge du mal. Oui, c’étaient bien les vices de son temps qui, par leurs séduisantes amorces, « leurs ailes dorées, » avaient perdu le roi des Nichadhas, et c’est là sans doute le sens de cette saisissante allégorie.

Nala, avec une singulière insistance, indiquait à Dama vau ti la route des Yidarbhas. Damayanti le comprenait, et le suppliait eu sanglotant de ne pas l’éloigner de lui. Que deviendrait-il sans son amie, son refuge et sa consolation ?

« Si tu es fatigué, si tu as faim dans cet affreux » désert, tu penseras à notre bonheur et je te délas- » serai »

Nala, se défendant de la vouloir quitter, l’assurait qu'en l'abandonnant il s’abandonnerait lui-même.

Mais Damayanti n’était pas rassurée, car toujours Nala lui montrait le chemin des demeures paternelles. Et pourquoi tous deux n’iraient-ils pas se réfugier sous l’aile protectrice de Bhima ? C’était là le vœu de Damavanti, mais Nala refusait : le père de sa femme l’avait vu roi et heureux.

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