‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 71 sur 85 · A riCU.MK DANS I.’INDE AXTIQI'E · texte numérisé non relu

A riCU.MK DANS I.’INDE AXTIQI'E

La pieuse femme abritait son mari sous son vêtement, et les «leux époux marchaient ainsi dans la forêt déserte

Ils rencontrèrent une hutte, ils y entrèrent et s'endormirent sur le sol. Nala ne put sommeiller longtemps. Il regardait Damavanti, qui reposait dans le calme de son innocence, de sa résignation.

« Cette femme dévouée souffre il cause de moi, se » disait-il; sans moi elle peut retrouver un jour sa » famille. Auprès de moi , elle trouvera certainement

» la douleur; laissée seule, peut-être elle peut

» même retrouver la joie quelque part. »

L’ubandonnera-t-il dans 1a forêt déserte? Pourquoi non ? N’est-elle pas pincée sous la sauvegarde de sa dignité?

Alors fl coupe la moitié du vêtement qui les couvrait tous deux, et, fou de douleur, il s’enfuit. Il revient sur ses pas, contemple la frêle jeune femme qu’il expose à tous les périls et il pleure.

« Que les Adityas, les Vasous(l), les Roudras (2), » les deux Açwins et la troupe des Marouts te gar- » dent! » s’écrie-t-il enfin. « O bienheureuse, tu es » protégée par ta vertu. »

Il s'enfuit, il revient. Il s’éloigne encore. Il ne peut

(1) Nom tic littil dcini-dieu\.

( 2 j l,c* Itoudras rfont on*e; Roudra t.»U le clicf de* vents, l’air |ier*onniHé. (Noie du traducteur.)

SECONDS PARTIE. 473

si; résoudre à sacrifier su dernière consolation..;.. Son mauvais génie l’entraîne au loin ; mais son amour le ramène devant cette belle et chaste créature qui

vit de sa vie •

Kali a vaincu, et Naia, sanglotant violemment, a laissé derrière lui tout son bonheur.

Damayanti se réveille Elle est seule, aban-

donnée par son protecteur dans cette solitude où nulle voix humaine ne répond à la sienne, où le danger plane incessamment. Effrayée, hors d’elle, elle

s’écrie : « Grand roi!... » Pas de réponse « Ali,

» mon défenseur ! ah , grand roi ! ah , mon maître ! » pourquoi me quittes-tu? Je suis perdue, je suis » morte, j’ai peur dans ce désert ! «

Haletante elle écoutait Même silence.

« Mais non, c’est un jeu; — pourtant j’ai peur; » montre-toi à mes yeux. — Je te vois, je te vois; » oh ! je te vois bien, Nicluidha ! Tu t’es entouré de » buissons; pourquoi donc ne réponds-tu pas? 6 » méchant! Je t’ai suivi ici, je suis tourmentée et tu » ne viens pas me consoler. Ce n’est pas moi que je

» plains mais toi, dans quel état seras-tu seul?

» C’est de toi que j’ai pitié . Comment, û roi, accablé ■> de soif, de faim et de fatigue, le soir au pied d’un » arbre, comment seras-tu quand tu ne me verras » pas ?... »

Eiie court, elle s’arrête, elle s’affaisse, elle a peur ! Elle se relève, elle crie, et enfin maudit ce mauvais génie par qui Nala vient d’apprendre qu’il n’avait pas épuisé la coupe du malheur.

Un serpent se glisse auprès d’elle Elle va mou-

rir. Elle ne pleure pas sur elle-même, mais sur l’époux qui ne la reverra plus. Qui donc maintenant le chérira, le soignera?

Un chasseur la délivre; mais elle n’a échappé à un premier danger que pour en courir un plus horrible encore. L’étranger la regarde, il la trouve belle et elle le comprend. Reine, elle n’a plus ses gardes; épouse, elle n’a plus son époux ; mais, femme, il lui reste sa vertu, et c’est au nom de son attachement au devoir qu’elle maudit celui qui l’a offensée.

Foudroyé, le chasseur gisait à ses pieds. Elle l’avait tué

Elle s’avança dans la forêt que hantaient les voleurs et les Mlétches, ces peuplades indigènes qu’avait refoulées l’invasion aryenne; elle y entendit le chant aigu du grillon, le sifflement du serpent , le rugissement de la héte fauve.

Le nyagrôdha (1), l’açwattha (2) étendaient audessus d’elle leur tente immense; le palmier éventail se couronnait de son bouquet de feuillage. De ce ri-

(1) Ficus indien.

( 2) Ficus rcligiosa .

SECONDE PARTIE. VT5

deau d’une sombre verdure se détachaient les fleurs écarlates du kiinsoûkha (1), les baies dorées du dattier, les grappes blanches teintées de rouge de l’amra (2)‘, les panicules de l’arichta .(3) qui du lilas a les tendres nuances et le süave parfum, celles du jambon (4) aux longues étamines, à la corolle d’un jaune pâle; l’âmalaka (5) dont la lcvre d’un violet carminé se tache de pourpre. Sous les pas de Dainavanti , les dhavas (6) courbaient sur le gazon humide leurs épis d’un rouge éclatant : mais ni l'ombre des arbres ne cachait Nala , ni l’herbe fleurie n’avait été foulée par- son pied.

Les montagnes découpaient à perte de vue leurs cimes hautaines; de leurs flancs ruisselaient en torrents d’écume d’imposantes cascades. Les fleuves et les lacs étalaient leurs eaux transparentes où flottait le nélumbo aux feuilles veloutées, aux pétales roses; mais ni les échos des grottes ne répétaient la voix de Nala , ni l’onde ne témoignait par son frémissement qu’un homme la traversât.

« 0 héros exempt de péché, disait Damaynnti, ne » suis-je pas ta bien-aimée? »

(1) Butea frondosa.

(î) Mantfifera indien.

(3) Melin azedararh.

(4 J Jambnta Eurjenia.

(5 ') Jutticia adhatoda.

(6) Lythrum fruticosum.

L’œil avide, la gueule béante, un tigre s’élance vers la jeune reine. Elle appelle Nala à son secours : « C'est ta femme, s’écrie-t-elle, c’est ta femme, seule » dans la grande forêt , c’est moi , c'est Damavanti » qui t’appelle; pourquoi ne me réponds-tu pas? »

Elle demande son époux à toute la nature, depuis le roi du désert qui tout à l’heure la menaçait, et qui maintenant s’éloigne , jusqu'au roi des monts qui peut-être dans ses flancs recèle Nala.

Elle converse avec la montagne et l’arbre, car, dans leur croyance à l’âme universelle, les Indiens la croient répandue même dans la pierre, même daiw> la plante.

Ali ! quand donc entendra-t-elle la voix bien-aimée de Nala lui dire comme autrefois : « Damayanti ! »

Mais voici un ermitage peuplé de saints Mounis. Ils reçoivent avec un respectueux intérêt cette belle reine en larmes ; jls écoutent son histoire et lui promettent le bonheur. Elle a donc enfin vu des êtres

humains! Mais n-’ était-ce qu’un mirage ou un

rêve?.... Tout a disparu, et Damayanti, pâle et désespérée , se retrouve dans la solitude.

Elle entre dans une forêt plus sauvage encore. Mais dans le lointain elle aperçoit des chars , des chevaux, des éléphants : c’est une caravane. Damayanti s’avance.

Quand les voyageurs voient venir à eux cette femme couverte de haillons, souillée de fange, les yeux rougis

SECONDE PAKTIE.

par les larmes, quelques-uns ont peur et s'enfuient; d’autres se moquent d’elle, ou la regardent immobiles d’étonnement. Cependant des voix sympathiques vibrent à l’oreille de la délaissée :

« Qui es-tu, pauvre femme? Quel est ton père? Que » cherches-tu dans cette. forêt? Nous avons été émus » eu te voyant. Es-tu bien une femme? Dis-nous la » vérité; n’es-tu pas une divinité de la forêt, de la » montagne ou du pays? Protége-nous. Si tu es une » yakclii , une ràkehasi ou enfin une femme du ciel , » donne-nous le salut, défends-nous. Fais, ô toi qui » es si belle, que bientôt cette caravane s’éloigne heu- » reusement d’ici et que la fortune soit pour nous! » Et elle leur répondait : « Je suis femme, croyez-le; « fille d’un roi, belle-fille d’un roi, femme d’un roi , » je voudrais revoir mon époux. »

La caravane se dirigeait vers le pays de Tchédi. Damayanti la suivit. On fit halte au bord d’un grand lac où baignait le lotus odorant, et qu’entourait un bois délicieux égayé du ramage des oiseaux. Mais au milieu do la nuit, une troupe d’éléphants sauvages se rua sur les éléphants privés de la caravane, écrasa les chars, les chevaux, les hommes. Ceux qui échappèrent au carnage maudirent Damayanti, à I influence néfaste de qui ils attribuaient ce désastre, et la pauvre femme entendant leurs menaces de mort, s’enfuit avec terreur. Elle aussi, l’innocente créature, elle se croyait la cause de ce malheur; le sort la poursuivait

LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE, même dans ceux qui s’intéressaient à elle! Et cependant sa conscience ne lui reprochait aucune faute. Sans doute, dans une existence antérieure elle dut être bien coupable pour être tant châtiée dans celle-ci!

Peut-être aussi les dieux se souviennent-ils de son swayambara

Pourquoi le pied de l'éléphant l’a— t— il respectée? Séparée de son mari , de ses enfants , que deviendrat-elle dans la forêt?

De pieux brahmanes échappés à la destruction de la grande caravane , recueillirent leur jeune compagne, et vers le soir elle arrivait à la capitale du royaume de Tchèdi.

A voir son visage bouleversé, ses longs cheveux épars, ses vêtements en désordre, on la crovait folle; et dans les rues les enfants couraient après elle.

De la terrasse du palais, la mère du roi l’aperçut, et la fit appeler.

Frappée de sa beauté, qui, malgré l’altération de ses traits, la fange qui les flétrissait, se devinait encore, la reine l’interrogeu avec douceur. Damayanli lui dit qu’elle était une ouvrière de bonne maison. Son mari aimait le jeu, il y perdit sa fortune; il entra dans la forêt, elle le suivit, il l'abandonna, et depuis ce temps elle le cherche.

Elle pleurait. La reine émue lui offrit un asile que lu jeune femme accepta à condition qu’elle ne serait pas traitée en servante, qu’elle 11e parlerait pas aux

SECONDE PARTIE

hommes, si ce n’est aux brahmanes : de ces derniers elle pourrait apprendre If sort de son époux. La reine promit tout, la présenta à sa tille Sounandà comme une amie de son âge, et, joyeuse, la |eune tille entraîna Dainayanti dans sa chambre.

Pendant ce temps, N a la , mordu par un roi des serpents qu’il avait arraché à une cruelle situation , Nala était devenu laid et difforme. C’était dans son propre intérêt, et afin qu’il ne fût pas reconnu, que le Nàga avait ainsi défiguré l’homme qui l’avait sauvé. C’était aussi pour punir Kali , condamné par l’effet de la malédiction de Dainayanti à demeurer pendunt quelque temps prisonnier dans le corps de Nala , qu’il. avait inoculé à celui-ci un poison dont seul le mauvais génie devait souffrir.

Le roi des serpents ordonne à Nala de se rendre sous le nom de Vahouka dans la ville d’Ayodhya, ou règne un prince d’une remarquable habileté au jeu de dés; il en recevra cette science et lui communiquera en échange sa merveilleuse habileté hippique. Dès que Nala le voudra, il reprendra sa première forme, en pensant au souverain des Nâgas et en se couvrant des vêtements divins que lui remet celui-ci.

Nala se rendit à la cour d’ Ayodhvâ; c’est là que s’était retiré Varchnéya , l’ancien écuyer du roi des Nichadhas, après avoir, selon l’ordre de Dainayanti, remis à Bhima le précieux dépét qu’elle lui avait confié. Mais Nala ne se découvrit point à lui.

LA FEMME DANS L'INDE A N Tl O IJK.

A la cour d’Ayodhyà, Nula pensait toujours à Dama vanti. Il sc reprochait afnèrement de l’avoir abandonnée, et tous les soirs, dans une triste complainte, il se demandait où était à cette heure la compagne tendre et dévouée qui pour lui avait tant souffert.

Mais Bhimu Faisait chercher sa fille et son gendre. Le brahmane Soudêva découvrit il la cour de Tchédi la fille de son roi. Malgré le ravage que la douleur avait exercé sur ses traits, il l’avait reconnue, et la vue de la malheureuse princesse lui avait inspiré des réflexions semblables à celles (pie, du haut du cinçapa, fit naguère Hanoùmat en contemplant Sitâ dans le bocage d’açokas.

Soudêva eut un entretien avec la princesse du Vidarbha, et la sœur du roi vint dire à sa' mère l’émotion qu’éprouvait l’ouvrière pendant cette conversation, qui durait encore.

La reine mère se rendit alors auprès de Damayanti et du brahmane, et adjura celui-ci de lui révéler lu véritable situation de cette belle et noble créature.

Quand elle le sut, il se passa une scène touchante. La pauvre abandonnée avait retrouvé dans la reine une tante. lîlle commençait il se réchauffer à ce foyer des affections de famille duquel depuis trop longtemps elle était éloignée.

Cette seconde mère lui avait dit : « Ton père a » une maison, mon enfant, mais j’en ai une aussi; » et mes domaines , Damavnnti , sont les tiens. »

SECONDE I’AHTIE. 481

Mais Dnmayanti avait tendrement remercié sa tante et avait pris congé d'elle. Lii-l>as, dans le Vidarl)ha, l’attendaient un fils et line fille, pauvres enfants privés des caresses de leur mère, et peut-être ii jamais de la protection de leur père. Elle avait besoin de les presser sur son sein.

Ce fut avec bonheur que le roi et la reine des Vidarblias virent revenir à eux, suivie d’une belle escorte, la fille chérie qui naguère avait vécu heureuse sous leur protection, et que, depuis, la misère, l'abandon avaient cruellement éprouvée. Mais dès le lendemain de son arrivée, Dainayanti supplia sa mère de lui rendre son Nala ou de la laisser mourir. La reine pleura. Elle désespérait de voir jamais se réaliser le vœu de sa fille. Néanmoins, à sa prière, Bliima envoya, dans toutes les directions, des brahmanes à la recherche de Nala.

Avant de partir, ils vinrent prendre les ordres de Dainayanti.

« Dans tous les royaumes où vous irez , leur » dit-elle, allez, dans les réunions d’hommes et ré- » pétez ces mots : <* Où es-tu, joueur, où es-tu allé, » après avoir coupé en deux mon vêtement et m’an voir laissée, moi qui te suis dévouée, seule dor- « niant dans la forêt, un bien-aiiné sa bien-nimée? » Comme elle le doit , la faible femme, elle est assise,

’.8î LA FEMME DANS L1NDE ANTIQUE.

» les yeux tournés vers toi, consumée, couverte » encore de la moitié du vêtement; elle pleure tou- » jours de douleur; ô roi, sois-lui propice et ré- » ponds-lui. » Dites ces mots et d’autres encore pour » qu’il ait pitié de moi : » Le feu brûle la forêt agitée » par le vent, et l’époux doit toujours soutenir et » protéger sa femme. Pourquoi donc les as-tu perdus » tous deux, toi qui connais la justice? On te disait » sage, noble et généreux, tu es devenu impitoyable; » c’est sans doute parce que je ne suis plus heureuse. » Fais-moi grâce, 6 prince des hommes! tu me l’as » dit, la bonté est le premier des devoirs. » Quand » vous direz ces mots, si quelqu’un vous répond, » c'est Nala »

Longtemps après, le brahmane Parnàda, arrivant d’Avodhyù, raconte à Damayanti un étrange incident. Personne à la cour dé Ritouparna n’a paru ému de l’attendrissant message de la princesse, si ce n’est Vàhouka, l’écuver du roi, qui est venu lui parler en secret. C’est un homme difforme; mais il est merveilleusement habile dans la conduite d’un char, et les mets qu’il prépare ont une saveur exquise. Il pleurait beaucoup et disait au brahmane : <* Même » tombées dans la misère , les femmes bonnes et gé- » néreuses se gardent elles-mêmes et certainement » gagnent le ciel ; même abandonnées de leurs époux,

SECONDE PARTIE. 48

» elles 11e s'irritent jamais, elles se font une cuirasse

» rie leur vertu , les femmes généreuses Il est

» malheureux, le pauvre fou, il a perdu la joie : » qu’elle ne s’irrite pas contre lui rie ce qu’il l’a » quittée. Il cherche sa vie. Des oiseaux lui ont » dérobé son vêtement. Il est consumé par les inquié- » tudes : qu’elle ne s’irrite pas contre lui , bien ou «mal traitée, en voyant son mari tombé si bas, » privé de son royaume, privé de joie, affamé, « plongé dans l’infortune. »

La reine pleurait aussi : dans le difforme Vàliouka elle avait pressenti Nala.

Elle se concerta avec sa mère. Il fut décidé qu’à l’insu de TSliima le brahmane retournerait à Avodhyâ, et v annoncerait que Bhimu s’apprêtait à célébrer le second swayambara de sa fille Damavanti.

Ritouparna se rendait an swavambara de Damayanti, et Vàliouka dirigeait son char.

Nala était partagé entre la crainte et l’espoir. Damavanti avait-elle donc oublié ses premiers serments? Oh! non, car elle était mère!... Mais alors que signifiait l’annonce de ce swayambara? Bientôt il saurait tout .

Ce fut pendant le trajet qu’il reçut de Ritouparna la science du jeu de dés, et que Kali, son mauvais génie, le quitta.

.m LA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE.

Quand le bruit du char se fit entendre au loin, Damavanti crut reconnaître la marche de Nala. Si aujourd’hui elle ne revoit pas celui qu’elle attend, elle mourra.

Il n’y avait pas de swayamhara. Très-étonné d'une visite dont Ritouparna jugea d’ailleurs inutile de lui expliquer le motif, Rhirna fit néanmoins à son hôte roval un noble et affectueux accueil.

De la terrasse du palais, Damayanli observait tout. Pénélope avait méconnu l’Iysse sous les haillons qui le couvraient ; mais Daiuayanti avait reconnu Nala sous la repoussante enveloppe de Yàhouka. C’est que, dans cet amour conjugal si chaste et si tendre que, seuls dans l’antiquité, connurent les Indiens, le cœur avait une voix dont les accents n’eussent pu se faire entendre dans ces sentiments moins purs et moins vifs qui , chez les Crées , accompagnaient l'hvménée.

Damavanti envoie vers l’écuyer Yàhouka sa suivante, la belle Kêçini. Qu’elle redise à cet homme les paroles qu’au nom de l’épouse abandonnée prononça , ii la cour d’ Ayodhya , le brahmane Parnada.

Pendant que sa messagère était auprès de Vàhouka, Damavanti, du haut de la terrasse, était témoin de cette entrevue. Elle voyait l’écuyer, les veux remplis de larmes, faire un suprême effort pour conserver su fermeté; mais quand à son tour il dut répéter à

SECONDE PARTIE

Kéçini ce qu'il avait répondu au brahmane, les sanglots étouffaient sa voix.

Damayanti le fit épier. Aux prodiges qu’il accomplissait, elle reconnut les dons qu’à son swayambara les dieux avaient accordés à son fiancé.

Elle tenta une dernière épreuve. C’est par un détail emprunté à la chambre nuptiale que Pénélope éprouve Ulysse; c’est par son fils, c’est par sa fille, que Damayanti espère reconnaître en Vàbouka le père de ses enfants

Elle les lui envoya. La voix du sang cria en lui. Il s’élança vers ses enfants, les saisit dans ses bras, et ses larmes jaillirent. Après avoir donné un libre cours à sa- brûlante émotion , il se tourna vers Kéçini : «Ces deux enfants, belle demoiselle, lui dit-il, res- » semblent tout à fait aux deux miens; c’est pour » cela que j’ai pleuré en les voyant. »

Damayanti avait retrouvé son époux. Elle éprouva un irrésistible besoin de le voir, de lui parler, et ses parents lui permirent de faire entrer Vàbouka dans son appartement.

Damayanti était couverte du vêtement rouge des pénitents. Cumine au jour de son abandon, elle était souillée de fange.

Nala fondit en larmes en la voyant. Elle partageait son émotion ; mais au milieu de ses pleurs elle lui disait :

« N’as-tu pas vu , Yàliouka , un homme connais- » saut le devoir, qui est parti laissant dans une forêt » une femme endormie? Cette femme innocente, sa » bien-aiméc, son épouse, accablée de fatigue, qui » pouvait la laisser dans ce bois, si ce n’est Nala? » Quelle offense pourtant lui avais-je faite depuis » mon enfance pour qu’il me laissât dormant dans » cette forêt? Celui que j’avais publiquement choisi » de préférence aux dieux, à qui j’étais dévouée, que » j’aimais, de qui j’avais des enfants, comment a-t-il » pu me quitter? Sur les feux sacrés il me prit la » main, et en présence des dieux il me dit: <* Je te >■ serai fidèle. » C’était la vérité qu’il me jurait; qu’est- » elle devenue? »

Nala se disculpait et accusait de ses fautes son mauvais génie. Mais était-ce à Damayanti de lui rappeler le jour de leur hyménée, elle qui s’apprêtait à choisir un nouvel époux?

Touchant les pieds du coupable Nala, c’est elle maintenant, l’irréprochable femme, qui proteste de son innocence! L’annonce de son swayambara était une ruse destinée à rendre à Damayanti l’époux dont elle n’aurait pu vivre séparée un plus long espace de temps.

Et les dieux dont elle invoque le témoignage répondent à Nala de sa fidélité.

Vûhouka s’est souvenu du roi tics Nàgas, il a revêtu la robe divine «pie lui avait donnée ce mo-

SECONDE PARTIE

narque, et Damayanti a de nouveau devant elle le jeune et beau Nala. Alors, jetant un long cri de bonheur, elle se précipite dans les bras de son époux, et après qu’il a eu couvert de baisers leurs deux enfants, Damayanti, l’attirant encore à elle, appuie sur son cœur la tête de l’exilé.

Longtemps les deux époux pleurèrent dans les bras l'un de l’autre.

Nala est revenu seul dans son ancien royaume. 11 a une revanche à prendre. Cette fois, assuré du succès, il joue, contre Pouchkara, Damavanti et ses nouvelles richesses. Le royaume , tel est l'enjeu de son frère.

Et Pouclikara, que n’aide plus Kali, perd ce que par la fraude il avait acquis.

Le généreux Nala pardonna à son frère, et de nouveau il s’assit sur un trône où l'amour, la fidélité d’une femme lui avaient permis de remonter. Il le comprit, et ce fut dans une pompe royale qu’il fit rentrer dans son royaume celle qui naguère en était misérablement sortie, suivant un époux malheureux et coupable.

Par la piété, la fermeté, la patience dans l’adversité, l’homme pouvait non-seulement vaincre le malheur, mais faire reculer la mort elle-même.

M8 LA K KM ME DANS I.’INDK ANTIQl'E.

Après «pie, par l'histoire «1e Nala, comme loi joueur malheureux, Youdliirhtliira eut appris à espérer la réhabilitation après la faute, la fortune après la misère, le brahmane Marknndéya lui raconta la légende de Sâvitri.

u Écoute, ô roi! lui dit-il, le récit de toute la » félicité, de la faveur la plus inouïe à laquelle les » plus sages des femmes puissent aspirer, et qui fut » obtenue par Sâvitri, la fille royale (1). »

H était un roi «le Ma tira. Fidèle aux pieuses observances, ce prince , longtemps privé «le postérité , avait obtenu une fille comme le digne couronnement d'une vie de vertus. De même que la déesse qui avait présidé à sa naissance, elle se nommait Sâvitri (2).

Quand elle fut parvenue à l’adolescence, tous les charmes de la femme se révélèrent en elle, et sur son passage les hommes murmuraient: « Elle est presque » aussi belle qu’une fille des dieux ! »

Mais là se bornait le triomphe de la jeune vierge. Ni sa radieuse beauté, ni ses vertus, ni son carne-

(1) Sâvitri, épisode du Maliâldiàrata, traduit du innncri( cii français par M. G. Pai'tiura; Paris, Curmcr, 1841. (Cet ouvrage fait partie du recueil intitulé Iai Pléiade.) Grâce à cette version, notre littérature possède l’épisode «le Sâvitri dans sa grâce sévère et charmante.

(2) Sâvitri est une prière védique personnifiée. Elle était adressée ;t Sâvitri, le Soleil, considéré comme producteur des formes.

SECONDE PARTIE

tère ferme et élevé, ne faisaient rechercher son alliance.

Un jour, elle entra dans le sanctuaire domestique; elle sacrifia au Feu, et eut avec les brahmanes un loii[j entretien. Puis, recueillant les fleurs qui avaient été consacrées aux dieux, elle vint à son père, et déposa aux pieds du vieillard la moisson parfumée qu’avaient agréée les Immortels.

Açvapati la regardait avec un sentiment d’orgueil paternel mêlé de tristesse. Personne ne recherche la vierge à la beauté divine, et la loi de Manou frappe le père qui ne marie point sa fille ! Qu’à jamais s’éloigne d’ Açvapati la responsabilité de ce malheur! Que Sâvitri elle-même choisisse un époux égal il elle pur la vertu! Le roi de Madra bénira cette union.

Troublée, rougissante, la jeune fille se précipite aux pieds de son père. «Va! » lui a-t-il dit. Et elle part, elle quitte l'aile maternelle, elle cherche la protection d’un époux!

Elle monte dunsaim char d’or. Les plus anciens conseillers de son père l’accompagnent.

« Où se rendra-t-elle? dit éloquemment son histo- » rien moderne. Dans les palais des rois riches, vail- » lants et renommés? Non; mais dans les forêts soli— » taires , où se livrent à toutes les rigueurs de » l’ascétisme les ràdjarchis, c’est-à-dire les rois qui,

» sur leurs vieux jours, renonçant au monde, ont

» gagné le religieux sanctuaire des bois pour y pré- » parer leur délivrance finale (1). «

C’est sans ces solitudes, où devant le spectacle de la nature disparait celui de l'homme, c’est auprès de ces anachorètes qui se sont retirés, plus ou moins meurtris, de ces combats ou s’agitent encore les mortels, c’est là que reviendra Sàvitri ; c’est là qu’elle habitera, oubliant le temps, vivant dans l’éternité.

Après avoir honoré les brahmanes de ses hommages et de ses dons, après avoir visité les saints tirthas, la vierge austère reprit le chemin des demeures paternelles.

Nàrada, le sage divin, était auprès d’Açvapati quand revint Sàvitri. Elle loucha leurs pieds de son Iront et attendit qu'on l’interrogeât.

Anxieux, Açvapati la pria de lui faire connaître, ainsi qu’à Nârada, les résultats de son voyage.

o II y avait dans Salva , » dit alors Sàvitri , « un » roi plein de vertus, de la race des Kchuttriyas, » appelé Dyoumutséna, qui devint aveugle avec l’âge. » Dans ce triste état de cécité, père d’un jeune fils » adolescent , et bien que toujours cultivant la » sagesse, un ancien ennemi voisin lui enleva son

(i) Parallèle d'un épisode de Vaurienne poésie indienne avec des poèmes de l'antiquité classique , par A. Ditaxdy; Paris, 1856.

SECONDE PARTIE. Ml

» royaume. Alors il se retira dâns la foret avec sou » épouse, la mère du jeune enfant; et, parvenu dans » le grand désert, il se livra à de dures austérités » pour accomplir un grand vœu.

» Son fils , né dans la ville de Salva, et qui a » grandi dans la forêt des Pénitents, est Satyavàn, /<• » jeune /tomme véridique , semblable à moi par sa » forme. Qu’il soit mon époux! ai-je dit en moin même, c’est le choix de mon cœur. »

« Ab! malheur! malheur! » s’écrie Nârnda.

Que veut «lire cette exclamation? Le choix de Sâvitri serait-il répréhensible? Celui auquel elle est unie par cette mystérieuse parenté du cœur qui équivaut à celle du sang, serait-il indigne de la vierge royale? Non, car dans le beau Satyavàn se confondent les vertus ascétiques du brahmane et les généreux instincts 'du Kchattriyu. Mais un voile funèbre couvre l’admirable portrait que trace du jeune anachorète le sage Nàrada. Dans un an, à pareille heure, Satyavàn doit mourir.

« Va, Sàvitri, » dit à sa fille le roi de Madra, « va, » ma belle, faire un autre choix. Le jeune homme que » tu as choisi a un défaut, un seul, mais (pii est asso- » cié h toutes ses qualités : comme vient de me le dire » le bienheureux Nârada, semblable aux dieux, dons i> un an, à compter de ce jour, ce jeune homme, » avant atteint le terme de sa vie, perdra sa forme » corporelle. »

Sàvitri demeure impassible, et sa voix austère prononce sans faiblir ce solennel engagement :

« On ne subit qu’une fois sa destinée; une jeune » fille 11e se marie qu’une fois; une seule fois son père » lui dit : Je te donne! Voilà les trois une fois des » personnes de bien.

» Qu’il ait une vie longue ou qu’il ‘ait une vie » courte, qu’il soit doué de qualités ou qu’il n’en ait » pas, une fois qu’un époux a été choisi par moi, je » n’en choisis pas un second.

I Une fois que j’ai pris une résolution dans mon » esprit, alors mes paroles y répondent; cette réso- » lution s’accomplit ensuite par mes actions, dont » mon jugement est l’arbitre. »

Dans ce discours se dessine un type, unique peutêtre dans cette société indienne où l'abdication de toute volonté personnelle est le devoir permanent de la femme. A l’idée que consacre sa raison obéit Sàvitri avec nue froide persévérance. Au courage qui entreprend, elle unit la fermeté qui accomplit. C’est là une individualité puissante par s $ croyance même en sa propre force.

« Ferme est l'esprit de Sàvitri , » dit Nàrada approuvant l’union qu’elle avait décidée.

Devant cette consécration le roi se tut et accéda avec bonheur aux vœux de sa fille.

II célébra avec les brahmanes un sacrifice qui assu-

’.iW

rùt le bonheur de Sàvitri, et il la conduisit, elle son unique enfant, dans la foret Mêdhva, où habitait l’aveugle ermite qui fut roi.

Les deux familles sont en présence. L’anachorète, assis ou pied d’un arbre, reçoit les hommages de son royal visiteur et lui offre l’argha, cette corbeille de fleurs et d’aliments qui se donne à l’hôte que l’on veut honorer.

« Quel est l’objet de ta visite? Pourquoi es-tu » venu ici? » demande au roi de Madra le râdjnrchi.

lit Açvapati, lui exprimant ses vfeux, lui présente son enfant : «Voici ma Sàvitri, ma belle jeune fille; » ô sage royal, prends-Ia d’après ses qualités pour ta » fille, ô toi qui es doué de vertus! »

Mais l’anachorète lui répond avec une expression de doute :

« Pi ivés de notre royaume , réfugiés dans la » demeure des bois, nous pratiquons les devoirs » d’une austère pénitence. Gomment ta fille, digne » d’habiter un palais superbe, pourrait-elle supporter » les privations et les austérités de cet ermitage?»

— « Ma fille, ainsi que moi,» dit le pieux Açvapati, « a déjà connu le plaisir et la peine, la possession et » la privation ; une telle parole de reproche ne me » convient point. Je suis venu te demander ton fils » avec une ferme résolution, ô prince! Tu ne dois pas « détruire mes espérances, à moi qui suis venu te

» saluer avec amitié; tu ne peux me renvoyer ainsi, » moi qui suis venu vers toi par affection. Tu dois » être mon égal et mon allié, comme moi le tien; « prends pour ta bru ma jeune lille, afin qu’elle soit » l’épouse de l’excellent Satyavân. »

C’était là le vœu le plus cher de Üyoumatscna, le roi détrôné. Satvavàn et Sàvitri furent unis en présence des saints habitants de l’ermitage, et Açvapali, assuré du bonheur de sa fille, retourna satisfait dans ce palais où ne rayonnait plus la jeunesse de Sàvitri.

Après le départ de son père, la nouvelle épouse, se dépouillant de ses ornements princiers, revêtit le valkalu. Sa modestie, sa grâce prévenante , son empire sur elle-même, lui attirèrent la sympathie des brahmanes qui entouraient le royal ermite. Les soins exquis de sa personne, qu’avec ses parures elle n’avait pas abandonnés, charmaient sa belle-mère, tandis que sa piété, son langage réservé faisaient l’orgueil de son beau-père.

La séréuité de son âme, sa voix harmonieuse (pii toujours exprimait de purs et doux sentiments, et par-dessus tout, ce que le poète appelle avec grâce « les petits soins de la vie » , toutes ces qualités, tous ces charmes rendaient heureux l’époux qu’elle avait choisi, l'époux dont elle avait voulu embellir les derniers jours

Mais celle qui répandait autour d’elle tant de joie

SECOSDE l’AHTIE.

était livrée à une angoisse <|ui sans cesse lui étreignait le cœur. Chaque jour, chaque heure la rapprochaient du terme fatal que lui avait indiqué Nùrada. Elle renfermait en elle-même sa douleur, se privant de cette dernière consolation de la voir partager par ceux qui l'entouraient.

« Au quatrième jour il doit mourir I » se dit-

elle un matin. Alors elle crut que par la prière, pur la pénitence, elle pourrait racheter la vie de son époux. Elle fit vœu de rester debout pendant trois jours et trois nuits.

Comme Alceste, elle se sacrifiait pour son mari, non, comme l’héroïne grecque, par une mort subite et glorieuse, mais par un martyre1 lent et ignoré (1).

Dyoumatséna, le père d’adoption , le précepteur spirituel de Sâvitri, se leva, et supplia la jeune femme de renoncer à cette cruelle pénitence dont il ignorait le motif. Mais elle, toujours inébranlable dans sa volonté, lui répondit par ces mots dont le vieillard ne comprit pas alors la douloureuse signification :

« Tu ne dois poiut t’affliger, j’accomplirai cette » pénitence, car ma résolution en est prise, et son » accomplissement est le but de ma vie. »

(1) Voir la remarquable thèse de M. Ditasdy, ouvrage déjà cité, Parallèle d'un épisode de V ancienne poésie indienne arec des poèmes de l'antiquité classique.

Vî»6 LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE.

Dyoumatséna s’inclina devant cette immuable décision , et encouragea même sa bru à la maintenir.

Sàvitri est toujours debout. 1,'aube pénètre de ses timides et blanches clartés les ténèbres de la nuit.

« C’est aujourd' hui le jour fatal, » se dit l'épouse

Elle sacrifie au l'eu; puis, s'inclinant devant ses parents, devant les brahmanes, elle attend leur bénédiction. Emus, ils adressent aux dieux, en faveur de la pieuse épouse, les prières rpii éloignent le veuvage

— « Ainsi soit-il! » dit la pauvre femme avec une expression inaccoutumée.

Elle refusa de prendre toute nourriture avant le coucher du soleil. Et comme Satyavûn , la hache sur l’épaule, se disposait à s’enfoncer dans les bois, elle s’attacha à ses pas : « Tu ne dois pas, » lui dit-elle, « aller seul couper du bois dans la forêt ; je t’accom- » pagnerai , car je ne puis vivre sans toi. «

Satyavûn hésite. Depuis le jour de leur hymen, sa jeune femme n’a pas quitté l’ermitage. Gomment, affaiblie par le jeûne, par la fatigue de sa pénitence, pourra-t-elle le suivre dans les rudes sentiers de la forêt? Mais elle persiste. Elle ne souffre pas, elle est forte. Que son époux ne l'empêche pas de l’accompagner.

Satyavûn la prie d’en demander la permission à

SECONDE l’AHTIE.

ses parents, et la jeune ascète leur exprime son désir. Son inari va dans la grande forêt; elle ne pourrait aujourd'hui supporter cette séparation. Puis les hois sont en fleur, et depuis si longtemps elle n’a erré sous leurs ombrages! Que son beau-père, que sa belle-mère ne la privent pas de cette joie !

C’était la première faveur que depuis son mariage demandait lu princesse de Madra. Dvoumutséna la lui accorda. Mais que le jeune couple ne s’éloigne pas, ne s’égare pas dans la forêt !

<t La jeune et glorieuse femme ayant ainsi obtenu » la permission de ses deux parents, se mit en marche » avec son mari joveux, mais elle avec un cœur » agité. »

Satyavàn aspire avec délices les parfums du matin. Jamais la nature ne lui a paru plus belle. Dans l’onde miroite le feuillage. Sur lu fleur les tremblantes pierreries de la rosée reflètent les premiers feux du jour. Les paons étalent avec orgueil leur plumage aux couleurs diaprées, et animent de leurs cris les solitudes en fête. Partout la vie! et dans le cœur de Sâvitrî la mort, la mort qui lentement s’approche et lui va ravir son seul amour!

La nature semble s'être enveloppée de ses charmes les plus attrayants pour saluer le départ de celui qui lu contemple pour la dernière fois.

Et Satyavàn , se tournant vers sa belle compagne,

lui montre le riant spectacle qui devant eux se déroule : « Regarde ! » lui dit-il avec ivresse.

Hile lève les yeux; elle redoute de voir sur les traits de son mari la pâleur de l’agonie; dans sa démarche, la fatigue de l’homme parvenu au terme de

sa course Mais non , le visage de Satvavàn est

animé des couleurs de la vie, son allure est rapide et dégugée.

Parti »gée entre la crainte <*t l’espoir, Sûvitri attendait

Satvavàn cueille des fruits et en remplit sa corbeille. Il coupe le bois destiné au feu du sacrifice, lî se sent fatigué; il a mal à la tète, et quittant son travail , il s’avance vers sa femme :

« O Sûvitri ! mes membres sont comme brûlants » ainsi que mon cceur! Je ne me sens pas bien , û toi » qui parles avec mesure! C’est pourquoi je désire » dormir, û ma belle! je n’ai plus la force de me tenir » debout. »

Sûvitri s’approche en silence; elle s’assied auprès de son époux , et appuie sur son cœur cette belle tète que déjà la vie abandonne. Le moment est venu.

Un homme, un étranger était là, couronné de la tiare, vêtu de rouge, le visage rayonnant de lumière, le teint noir et bronzé, les yeux enflammés et dardant sur Sntyuvûn un regard avide. Il tenait une corde à la

Jgle

main.

SECONÔE l‘ARTIE.

Sàvitri, glacée de terreur," se leva. Elle déposa sur le gazon la tète de son mari, et s’inclinant devant le mystérieux étranger, elle lui dit d’une voix suppliante :

« Je te reconnais pour un dieu, car cette forme » que tu portes n’est point celle d’un mortel ; dis-moi » qui tu es, û le plus puissant des dieux! et quelle » action tu es venu accomplir! »

— «Tu es dévouée h ton époux, Sàvitri ! » répond l’apparition, «et tu es aussi vouée aux austérités; » c’est pour cela que je te" répondrai. Sache, û belle

» jeune femme ! que je suis Yaina «

C’était la Mort.

Et Sàvitri, essavant de se cramponner à un dernier espoir, dit avec une expression de doute :

« Ecoute, ô toi qui jouis de la félicité suprême! » On dit (pie ce sont ordinairement tes messagers qui » emmènent les hommes; pourquoi es-tu venu toi- » même aujourd'hui, ô le plus puissant des dieux! » Était-ce à un serviteur du roi des Mânes de chercher l’homme pur par excellence? Yama lui-même a voulu lui rendre ce suprême honneur, et c’est là la seule consolation. qu'il puisse donner à Sàvitri.

Alors il détache du corps de Satyuvàn cet esprit qui, d’après les idées indiennes, unit le corps à l'àme, et qui reçoit les impressions des sens. Il le lie de sa corde, et l’entraîne vers cette région méridionale où sont ses noirs domaines.

Ce n’est pas auprès du cadavre que restera la veuve. C’est l’âme de son mari qu'elle suivra et qu’elle tentera d’arracher au dieu qui ne rend pas ses c aptifs.

« Mais Yama l’arrêtant : — Retourne sur tes pas, » va-t’en, Sàvitrî! Va accomplir le sacrifice de ceux » dont l’esprit corporel s’est élevé dans les régions » supérieures. Tu as fait tout ce que tu pouvais faire » pour ton époux ; tu es venue aussi loin que tu pou- » vais venir. »

Ce n’est pas sur le bâcher de son mari que l’envoyait Yama. Il n’était pas venu encore, ce temps où la personnalité de la femme se confondrait si complètement dans celle de l’époux qu’avec la vie de celui-ci devait aussi se terminer la sienne.

Sàvitri marchait toujours.

o Là où mon époux est conduit, ou bien là où il » va lui-même, là aussi- je dois aller; c’est mon devoir » éternel. Je t’en conjure, par les austérités de la >• pénitence, par la soumission, le; respect envers les » maîtres spirituels, par l’amour et mon dévouement » pour mon époux, .et par ta bienveillance pour moi, » ne me défends pas de te suivre ! »

• Ce n’est point pur des larmes, par dos plaintes, qu'elle essayera de fléchir le dieu. Pour arriver il son coeur, la jeune ascète parlera à son intelligence.

Alors , dans une suite de maximes , elle développe les avantages de la bonté.

SECONDE PARTIE. *>OT

La science ne suffit pas à rendre l'homme parfait; 1a vertu seule est le souverain bien , car celui qui la possède ne désire plus rien.

— « Retourne sur tes pas, lui répond Yama; je » suis satisfait de ton discours, si brillant, si élevé, » si bien pensé, si convenable; choisis une grâce autre » que la vie de ton époux, et je te l’accorderai nussi- » tôt, toi «pii n’es point méprisée. »

— « Mon beau-père a perdu son royaume ; il habite, » privé de la vue, un ermitage dans la forêt; qu’il » recouvre la vue par ta faveur, ce prince fort, sem- *bluble au soleil éblouissant. »

Yama consent. Mais les chemins deviennent de plus en plus pénibles. Que Sàvitri retourne sur ses pas, la lassitude l’accablerait.

— «-D’où me viendrait donc cette fatigue, lorsque

».jc me trouve avec mon mari ! Là où va mon mari, » là je dois aller aussi. Là ou tu conduis mon mari , » là est aussi mon chemin. Souverain desdieux, écoute » encore une fois mes paroles »

Et elle lui dit que si grand est le pouvoir de la bonté qu’on ne s’y peut plus soustraire quand on l'a éprouvé, et si doux le fruit qu’on retire du commerce des bons qu’on ne peut plus les quitter quand on les a connus.

— « Les paroles (pie tu viens de prononcer, dit « Yama, dénotent des sentiments vertueux et une » raison intelligente très-supérieure. Ces paroles ne

r«0î LA FEMME DANS L’INDE ANTIOl K.

» seront pas sans fruit. A l'exception de la vie de » Satyavàn, faisan second vœu, ô excellente femme !

» et je t’exaucerai. »

— « Mon vénérable beau-père fut autrefois privé » de son royaume. Qu’il le recouvre, ce prince, et » qu’il ne s’écarte point de son devoir, mon père spi- » rituel ; voilà le second venu que je forme. »

Ce vœu, Yuma l’exauce encore. Mais que Sàvitri retourne sur ses pas!

Sàvitri marche toujours.

Elle explique au roi des Mânes son nom de Yama, le Dompteur. On l’appelle ainsi, car c’est contre leur gré que les mortels le suivent. Mais la bienveillance, la miséricorde et la charité sont de plus grands dompteurs encore que la force, et l’inimitié même ne les arrête pas.

— « Le discours que tu viens de prononcer; dit » Yama, est aussi agréable que l’eau pour un homme » altéré. Excepté encore la vie de Satyavàn, choisis » une faveur à ton gré, ô belle! et tu l’obtiendras » aussitôt, a

' — « Mon père, le maitre de la terre, est sans fils; a qu’il devienne encore père; que cent fils, souches a d’autant de familles, naissent à mon père, voilà le a troisième vœu que je forme. »

Et Y’ama accorde cette nouvelle grâce à la pieuse fille des rois. Mais qu’elle retourne sur ses pas, car long est encore le chemin.

SKCO.NDK PARTIE.

Et-elle: « Ce chemin n’est pus long pour moi » quand je suis avec mon époux, car mon amour » pour lui est encore plus étendu; mais en continuant » notre marche, écoute de nouveau les paroles que » je vais te dire. »

Elle lui commente encore deux de .ses noms, Yaivasvata, le descendant du Soleil, et Dharma-radja^ le roi de la justice. Mais le régne de la bonté est grand aussi, car il captive la confiance.

— « Les paroles que tu viens de prononcer, 6 » belle jeune femme! répond Yaina, sont telles que » je n’en ai pas encore entendu de semblables. J'en » suis vivement satisfait. Excepté la vie de Satyavân,

« choisis une? quatrième grâce, et va-t’en. »

— « Qu’une centaine de fils aimables, souches » d’autant de familles, forts, magnanimes, naissent » de moi et de Satyavân , voilà la quatrième grâce » que je choisis. »

— « Cent fils puissants, courageux et vaillants,

» la joie de ton cœur, te naîtront, û jeune femme!

» dit Yama. Afin que tu n’éprouves pas trop de » fatigue, û fille de roi! retourne sur tes pas, ear il « te reste encore un long chemin à faire. »

Mais Sâvitri ne redoute rien. Qu’y a-t-il à craindre des bons?

« La conduite des bous est toujours dans le chemin «de la vertu; les bons ne s’affaissent point, ne » souffrent point; la réunion des bons avec les bons

» n’est pas infructueuse : les bons n’inspirent pas de » crainte aux bons.

» Cor les bons conduisent le soleil par- la vérité; » les bons soutiennent la terre par la pénitence et les » austérités; les bons sont le chemin ou la voie des » êtres à venir, û roi! Et au sein des bons ne se tté- » trissent point les bons. «

Elle exalte les joies du bienfait, joies généreuses, joies saintes, car elles sont dégagées de toute idée de personnalité.

« Les faveurs que l’on accorde aux humains » , poursuit-elle, « ne sont pas vaines; le bienfait ne » s’efface point, ni l’honneur qui v est attaché. » Autant l’empire de mortifications et d’austérités » que les bons exercent sur eux-mêmes est durable , » autant les bons sont les sauveurs des hommes. »

— « Plus tu parles, û loi dont l’âme est douée de • toutes les vertus, de toutes les grâces! toi, à la » démarche si gracieuse, si pleine de majesté! plus » ma déférence pour toi s’augmente, » dit, attendri, le sévère, roi des Mânes; « choisis une faveur incomv parable, û femme fidèle à ton époux! »

Maintenant il n’excepte aucune grâce. Sâvitri a compris !

« Tu ne m’as pas ôté, s’écrie-t-elle, la faculté de » former toutes sortes de vœux comme pour les autres •> grâces que tu m’as accordées , ô toi (pii donnes la » gloire ! voici le vœu que je forme : Que mon Salyavùn

SECONDE PARTIE

» vive! car sans mon époux je suis moi-même comme » privée de la vie. Je ne désire aucune joie' sans mon » époux ; sans mon époux je ne désire même pas le ciel ; » je ne désire aucun plaisir sans mon époux ; privée » de mon époux, je n’ai pas la volonté de vivre.

» Tu m’as accordé la faveur d’obtenir cent fils, et » mon époux me serait ravi ! Je choisis cette faveur: » Que mon Satyavàn' vive !.... »

Elle avait vaincu. Le dieu déliait la corde qui retenait l’esprit de Satyavàn, et promettait à l'admirable femme, pour elle et pour son époux, une existence de quatre siècles auxquels serait attaché le nom de Sâvitri.

Alors elle retourna sur ses pas; elle vit son mari toujours étendu sur le sol. Elle courut à lui et le saisit dans ses bras. De même qu’au moment où il expirait, elle s’assit auprès de lui et appuya sur son sein cette tête qu’avait touchée la mort.

Satyavàn , revenant à lui , regardait avec amour sa belle compagne, mais, inquiet, lui demandait quel était cet homme noir qui pendant son sommeil l’entraînait au loin.

Et Sâvitri lui disait qu’il avait dormi, dormi bien longtemps, mais que cet homme était parti. *

» Tu es délivré de ta lassitude, ô mon hien-aimé! » et lu n’as plus sommeil, 6 fils de roi! Si tu peux te » soulever, regarde la nuit noire, ténébreuse. »

Satyavàn promena un long regard sur la nature endormie’; il reprenait possession de son être!

II racontait à sa jeune Femme qu’il avait eu mal à

la tète, qu’il s’était endormi auprès d’elle Puis

un homme noir était venu, emportant son esprit vers des régions inconnues. Oli ! que celle qui protégeait son sommeil lui dise si c'était un rêve ou une réalité !

Et Sùvitri , lui montrant de 'nouveau lu sombre Forêt, le pressait de rentrer à l’ ermitage. Le lendemain , il saurait tout.

« Lève-toi , lève-toi ! Salut à toi ! Pense à nos » parents, ô fidèle ami! obscure est cette nuit, et le » soleil n’est pas encore de retour sur l’horizon »

Elle lui Fait entendre le cri des chacals et «les rôdeurs de nuit, le craquement des Feuilles sous le pied des bêtes Fauves; et pour l'arracher à ce lieu lugubre, la courageuse Femme lui dit qu’elle a peur

Mais Satyavàn désespère de retrouver dans les ténèbres la route de l’ermitage, et Sùvitri comprend que son époux est Faible encore.

Pendant le jour la Forêt s’est embras«*e , un arbre brûle encore : près de ce Foyer elle réchauffera son mari .

• L’idée d«; passer une nuit entière hors de l’ermitage efFrave Satvavàn. Et ses parents, que deviendront-ils, quand, pendant de mortelles heures d’angoisse, ils l’auront vainement attendu? Il se croit

SECONDE PARTIE

plus fort, il ne souffre plus; il veut, les voir, leur apporter la eoilsolation. Autrefois les deux vieillards veillaient auprès de lui et lui disaient que sans lui ils ne pourraient plus vivre : c’est de lui qu’ils attendent leur subsistance dans cette vie, et au delà, le salut de leurs mânes, de ceux de leurs ancêtres. Et sans eux, lui aussi, il mourrait. En ce moment sans doute, sa pauvre mère infirme guide le pas chancelant du royal aveugle, et tous deux cherchent leur appui

Il pleurait, mais une main chérie essuyait ses larmes, et, auprès de lui, une douce voix s’élevait vers le ciel : . -

« Si je me suis livrée aux exercices de la pénitence, » disait cette voix, si j'ai exercé la charité, si j’ai » offert les sacrifices prescrits, qu’une heureuse nuit » soit accordée à ma belle-mère , à mon beau-père » et à mon époux! Je ne me souviens pas d’avoir » jamais dit, de propos délibéré, une parole menson- » gère; c’est par cette vérité que peuvent subsiste!' » aujourd’hui ma belle-mère et mon beau-père. » Mais lui , pensant plus à ses parents qu’à la pieuse femme qui l’avait sauvé et qui le consolait , la suppliait de le ramener à son père, à sa mère. Il se sent mourir, et avant de fermer les -yeux, il désire jouir du suprême bonheur de voir les larmes qu’on répandra sur lui.

Sâvitri se leva; elle ne s’effrayait pas de cette défail-

LA FEMME DANS L’INDE ANTIOl'F..

lance qu’elle savait devoir être passagère. Elle souleva son mari dans ses liras, et lorsqu’il fut deliout, elle l’entoura de soins caressants. Il regardait sa corbeille Mais la jeune femme lui dit : « Demain

» matin tu cueilleras des fruits; aujourd’hui, comme » tu es encore faible, je porterai la hache. »

L’héroïne avait disparu, il ne restait que la plus tendre des femmes, épouse et mère tout ensemble dans sa prévoyante sollicitude.

Sàvitri suspendit le panier il un rameau , prit la hache d’une m.aiu,el, avec un mouvement d’une grâce charmante , elle entoura de son autre bras son époux qui s’appuyait sur son épaule.

I)e. nouveau elle sentait battre près du sien ce cœur où elle avait rappelé la vie. Rayonnante de joie, elle entraînait son jeune époux, qui maintenant fort cl bien portant lui indiquait la route et marchait rapidement.

Les clartés de la lune se projetaient sur les palùças (I) et en caressaient les fleurs de pourpre. Près de ces arbres étaient deux chemins : le jeune couple prit celui du nord, qui devait le ramener à l’ermitage.

Par l’effet d’une des grâces que Yama avait accordées à Sàvitri, Dyoumatséna venait de. recouvrer la

( i ) If ulca fron ilota .

SKfcONDK PARTIE.

vue. Mais que lui importait ce miracle !• Son premier regard n’avait pu être pour son fils !

Les deux vieillards souffraient de ces angoisses que Satyavâu avait ressenties pour eux. Ils couraient dans l’ermitage, déchirant leurs pieds au cousa, l’herhe sacrée. Les brahmanes les entouraient, les consolaient, et tous, au nom des vertus de Sùvitri , leur assuraient que leur Satyuvân vivait.

Quand revint le jeune couple, quand se furent calmés les premiers transports de ceux qui avaient craint de ne se plus revoir; les brahmanes interrogèrent Satyavàn.

Pourquoi est-il demeuré si longtemps dans la forêt? — Il ne peut le dire; il a souffert, il a dormi, mais’ il ne sait rien de plus.

Et un brahmane, Gautama, averti par sa prescience divine des événements de là journée, dit à Satyavàn :

« La vue est subitement revenue à Dyoumatsêna » ton père; si tu n’en connais pas la cause, Sùvitri te » l’apprendra. Je désire t’entendre, ô Sùvitri! car tu » connais le passé et l’avenir. Je sais que tu es res- » plendissantc comme la déesse Sùvitri'. »

Alors, avec une sublime simplicité, Sùvitri retrace à ceux qui lui doivent le bonheur, les souvenirs de ce jour lugubre dont l'approche la faisait frémir, et leur expose les grâces que lui a accordées Yama.

r>!() LA FEMME DANS L’INDfe ANTIQUE.

Et les sages la louent, et leurs voix se réunissent en un chœur grave et solennel :

« La famille du prince des hommes, plongée Hans » les calamités, au sein d’un abîme ténébreux, on a » été retirée par toi, ô excellente femme! douée de » vertu, adonnée à la pratique de la pénitence et “aux » mortifications des sens ! »

Le lendemain la forêt retentissait d’un fracas guerrier : c’était l’armée, c’étaient les habitants de Salva qui venaient chercher leur vieux roi aveugle. Ils le revirent paré d’une seconde jeunesse et délivré de sa cécité.

Us le ramenèrent en. triomphe. Dvoumatséna , avant il ses côtés sa femme et sa bru , était sur un char que traînait le peuple.

De même se réalisèrent tontes les faveurs que la piété, le dévouement, la constance d’une femme avaient attirées sur deux maisons royales.

Dans la dramatique histoire des enfants de Pândou, les épisodes qu’elle encadre détendent l’esprit, qu'ont agité les tumultueuses émotions de l’action .principale. Ce sont les oasis remplies d’ombre et de fraîcheur, ce sont les haltes paisibles, au milieu

SECONDE PAItTIE.

des brûlants déserts, pendant les longs et pénibles voyages.

Cependant, dans le fond même de l’épopée, que de grands types encore, non égaux à celui de Rama, mais dignes de lui succéder, depuis Youdhichthira , le majestueux roi de la justice, jusqu’à Ardjouna, le héros doublé de l'homme !

Et parmi les femmes, Kouuti, Gàndhàri surtout, ne sont-elles pas, mieux encore que Kâauçalyà, les types vrais, achevés, sublimes, de la mère?

Quand les Pàndavas se réfugient pour la première fois dans la forêt, c’est Kounti qui défend auprès d’eux la cause de l’opprimé. Quand les Kouravas se préparent à la lutte fratricide (pii doit les briser, c’est Gàndhàri qui les supplie de préférer au droit du plus fort celui du plus généreux.

Mais souvent l’ambition est le mobile de la conduite de Kounti; quelques faiblesses taème se mêlent ii ses vertus; la mère de Karna, malgré sa magnifique attitude après la mort du fils du .Soleil, fait un peu oublier la mère des Pàndavas.

Quant à Gàndhàri, nulle ombre n’obscurcit sa pure image. Après que ses conseils ont été" rejetés par Douryûdhana, elle ne forme’qu’un vœu : « Où est le » droit doit être la victoire! » Elle n'espère plus pour ses fils que cette gloire qui suit le trépas du guerrier tué les aruies à la main. Après le combat, au nom de la justice, elle pardonne à ses neveux; au nom de la

5U IîA FEMME DANS L’INDE ANTIQUE,

charité, elle les console, eux, les meurtriers de ses enfants !

Qu’elle est grande dans le champ de la loi ! De quel regard il la fois profond et attendri elle considère les scènes désolantes qui devant elle se déroulent! Quelle religieuse résignation ! Mais aussi, quelle vérité dans l’explosion de sa douleur longtemps contenue et dans cette malédiction dont, au nom de son dévouement à son époux, la volontaire aveugle frappe le dieu qu’elle rend responsable du malheur qui l’écrase.

Mais de Sitâ à Drùupadi, quel changement! Individualité puissante, ce qui surtout la caractérise, c’est la fierté, le vif ressentiment des injures. Elle ne commit pas la douceur du pardon! Quand la douleur l’abat, le besoin de vengeance la relève. C’est elle qui presse, les Pàndavas de frapper son ravisseur vaincu; c’est elle qui les excite à celte guerre où, dans le sang de ceux qui l'ont méprisée, doit se laver son outrage; c’est elle encore qui, après la mort de ses enfants, demande la tête du meurtrier.

Et cependant elle est grande aussi, cette compagne des Pàndavas qui volontairement s’associa à leur misérable existence au milieu des forêts; cette compagne des Pàndavas qui, avec le courage de la lionne, défendit son honneur, et qui, an jour du dernier exil, alors que les femmes des Pàndous, leur disant un éternel adieu, les laissaient s'acheminer vers l’Ilimà-

S ECO?» DE PARTIE

laya, seule les suivit dans le grand voyage et tomba auprès d’eux. C’est un admirable type de vaillante fidélité.

Après ce caractère énergique, vindicatif, passionné, combien, dans les épisodes, nous reposent agréablement les portraits de Dainayanti et de Sâvitri ! L’une suave et gracieuse, l’autre austère et forte, mais toutes deux dévouées au delà du malheur, au delà de la mort, à ceux dont elles avaient voulu partager l’existence!

Dainayanti , c’est surtout l’amour ; Sâvitri , c’est surtout le devoir. Si Damayanti n’avait pas adoré son coupable époux, l’eût-elle suivi dans la forêt, lui eûtelle pardonné son abandon, l’eùt-elle rappelé auprès d’elle dans le palais de son père où, sans lui, elle aurait pu vivre heureuse? — Peut-être. — Mais quand même Sâvitri n’eût pas aimé Satyavân, elle l'eût sauvé encore, par cela même qu'il était son époux. Damayanti représente un sentiment, et Sâvitri une idée.

Toutes deux sont des types tels qu’en pouvait créer le brahmanisme. Que l’époux soit heureux ou malheureux, innocent ou coupable, vivant ou mourant, toujours il doit être pour sa femme la divinité suprême.

Maintenant analyserons - nous , au point de vue particulier où nous nous sommes placée, le Hari-

van sa, l'histoire de la famille de Krichna, cet appendice du Mahàbhàrata , auquel néanmoins il est bien postérieur? — Non. — Cette œuvre révèle une décadence morale à laquelle préparaient déjà certaines situations du Mahàbhàrata. La polygamie, que les Pàndavas pratiquaient largement et sans scrupule , la polygamie prend sous l'influence de Krichna un prodigieux accroissement. Par elle déjà se confondent les castes, par elle s’altèrent la noblesse native des Aryas et la pureté de leur sang. Les mœurs antiques s’en vont.

Ni parmi les bergères de Dradje qui partageaient les jeux de Krichna, ni parmi les seize milliers d’épouses de son gynécée, nous ne trouvons d’individualité digne de nous occuper. Peut-il, du reste, exister des individualités dans ces sérails où la jalousie et l’amour du plaisir sont le caractère général des femmes ?

Passons donc encore sous silence la légende de Krichna. Dieu, nous ne nous sommes pas arrêtée sur son culte; homme, nous 11e nous arrêterons pas sur sa vie.

Il nous faut maintenant descendre jusqu’au premier siècle de notre ère pour retrouver quelques rayons de ce vivifiant soleil qui anime et échauffe les premières productions de l’esprit humain.

SECONDE PARTIE

Page 1